Vous êtes sur la nouvelle plateforme d’Érudit. Bonne visite! Retour à l’ancien site

Recensions

Lilie Chouliaraki, The Spectatorship of Suffering. London, New Delhi, Sage Publications, 2006, 237 p.

  • Yves Laberge

…plus d’informations

  • Yves Laberge
    Québec

Corps de l’article

Comment pouvons-nous en arriver à supporter quotidiennement le spectacle virtuel de la souffrance universelle que nous offrent les médias, et particulièrement la télévision ? Les bulletins de nouvelles nous apportent chaque jour leur lot de désastres, de catastrophes naturelles, de famines et de massacres, au point de nous rendre presque insensibles à la douleur des autres. Pour Lilie Chouliaraki, qui est professeur d’analyse des discours à l’Université de Copenhague, notre accoutumance à cette souffrance virtuelle s’expliquerait en partie par l’effet de médiatisation inhérente aux images électroniques et aux médias en général, qui rendent compte de manière instantanée des événements tragiques ayant pourtant eu lieu dans des univers très distants des nôtres, le plus souvent en dehors des pays occidentaux (p. 43). De plus, l’image télévisuelle ne nous rend pas d’une manière concrète la véritable souffrance des démunis, mais seulement une marque de celle-ci, une preuve intangible mais aussi indéniable de son existence dans un lieu pour nous inaccessible (p. 31). Autrement dit, « l’autre » du petit écran reste presque toujours très distant et culturellement différent de nous. Contrairement à la proximité de l’ancienne « Polis » caractérisant autrefois la vie publique athénienne, la télévision ne peut pas permettre de contact direct et concret avec les personnes que nous voyons souffrir à l’écran (p. 31). Élaborant son cadre conceptuel autour de l’espace public et de l’éthique, Lilie Chouliaraki indique au passage que ce problème de l’absence de proximité entre certains groupes d’humains avait déjà été évoqué dans un autre contexte par Emmanuel Lévinas, dans son livre Totalité et infini : essai sur l’extériorité (p. 109).

Les aspects idéologiques, iconiques et symboliques des images sont également introduits et articulés d’une manière intelligente et efficace (p. 172). Se basant successivement sur le livre de Luc Boltanski (voir son ouvrage La souffrance à distance, 1999) et les travaux de John Tomlinson sur la globalisation, Lilie Chouliaraki reprend deux concepts hérités de la philosophie grecque, l’agora et le théâtre, afin d’expliquer les attitudes souvent passives des auditoires occidentaux (p. 44). Plus loin, Lilie Chouliaraki s’intéresse également au sentiment de pitié et surtout à son absence, autant dans les commentaires des journalistes (ou correspondants à l’étranger) que chez beaucoup de spectateurs occidentaux (p. 113). Or, pour tenter d’expliquer cette apparente fatigue de nos sentiments, elle explique d’une manière nuancée que beaucoup de victimes apparaissent symboliquement à la télévision comme étant uniquement des souffrants, de pauvres et éternelles victimes sans aucune autre identité connue de nous, des personnages inconnus et inaccessibles, qui ne feraient qu’être victimes dans un monde qui nous serait abstrait et étranger, dont nous ne voyons pratiquement rien d’autre, que ce soit dans le cas d’une famine en Afrique, d’un tremblement de terre en Asie, ou d’un autre désastre (p. 111). Mais sur le plan éthique, Lilie Chouliaraki croit que seul le spectateur aurait la réelle capacité d’agir pour les autres, ou du moins celui-ci aurait le pouvoir de mobiliser une aide auprès des autorités sur lesquelles il peut exprimer une pression (p. 193). Le communautarisme et le cosmopolitisme, tout comme l’organisation de méga-événements comme les concerts de Live Aid sont également perçus comme des réponses possibles pouvant sinon soulager la misère, du moins permettre une participation plus concrète des habituels « spectateurs de la misère des autres » (p. 196). Le dernier chapitre s’inspire des écrits d’Hannah Arendt pour en appeler davantage à une prise de conscience plutôt qu’à une forme d’apitoiement sur les autres (p. 201). La prise de conscience face à la souffrance des autres peut mobiliser l’individu à la manière de l’agora, tandis que l’apitoiement s’apparente davantage au théâtre (p. 208). En somme, The Spectatorship of Suffering est un livre bien étayé qui incite à réfléchir, mais aussi à agir. Il illustre les multiples applications dans des sphères connexes de la philosophie contemporaine.