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Recensions

Benoît XVI, Peter Seewald, Lumière du monde. Le pape, l’Église et les signes des temps. Un entretien avec Peter Seewald. Traduit de l’allemand par Nicole Casanova et Olivier Mannoni. Montréal, Les Éditions Novalis, 2010, 271 p.

  • Yves Laberge

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  • Yves Laberge
    Université Laval, Québec

Corps de l’article

Déjà avant même sa sortie en librairie, la transcription de ces six heures d’entretiens entre Benoît XVI et le journaliste bavarois Peter Seewald avait connu un certain retentissement, dès novembre 2010, et ce pour toutes sortes de raisons[1]. Longtemps professeur de théologie dogmatique dans plusieurs universités de l’Allemagne de l’Ouest, Joseph Ratzinger, né en 1927 et devenu pape en 2005, est beaucoup moins « connu » que son prédécesseur Jean-Paul II. Mais comme l’explique la préface, « jamais encore dans l’histoire un pontife n’a répondu à des questions sous la forme d’un entretien personnel et direct avec un journaliste » (p. 10), d’où l’intérêt de ce livre accessible à tous qui aborde une multitude de sujets, sacrés et profanes.

Lumière du monde s’organise en trois parties et 18 chapitres thématiques. Plusieurs pages abordent « tout ce que vous avez voulu savoir sur le pape sans oser le demander » : le premier chapitre présente un aperçu de ce que l’on pourrait nommer « la fonction de pape » et les modalités entourant le dernier conclave. Au passage, le pape mentionne certains aspects de sa vie privée, de son quotidien, de ses temps libres et de ses préférences pour la musique et les films (dont le célèbre « Don Camillo »). Mais les chapitres suivants sont beaucoup moins légers : il y est question entre autres des récents scandales sexuels impliquant des prêtres, mais aussi des crises actuelles dans notre monde, la « dictature du relativisme », l’athéisme, la tolérance et l’intolérance, l’exhibition des signes religieux dans les lieux publics et l’identité culturelle (p. 80). Les cent premières pages permettent à Benoît XVI de répliquer à ses critiques et aux détracteurs du catholicisme : par exemple ceux qui voudraient supprimer les symboles religieux dans les lieux publics, « au nom de la non-discrimination » (p. 78). La deuxième moitié touche des aspects plus théologiques : le pontificat, l’oecuménisme et le dialogue des religions, alors que la troisième partie ― intitulée « Où allons-nous ? » ― propose une méditation sur la foi chrétienne, les mouvements religieux traditionnels et nouveaux, la place de la morale, sur la vie sexuelle (chapitre 14), sur les « choses dernières ». Dans ce dernier cas, il s’agit de comprendre si les menaces qui pèsent actuellement sur notre monde (détérioration de l’environnement ; sécurité alimentaire) seraient des signes, voire la concrétisation des premières étapes contenues dans le livre de l’Apocalypse (p. 237). Mais Benoît XVI garde espoir, bien que « l’homme soit en péril et qu’il mette le monde en danger » (p. 239).

Il va sans dire que Benoît XVI est non seulement un excellent communicateur et un pédagogue, mais qu’il est aussi un expert des Écritures, et de ce fait ses commentaires sont éclairants et exempts d’hermétisme ; ses citations de la Bible sont abondantes et toujours pertinentes. Sur l’histoire de l’Église, Benoît XVI évoque ses prédécesseurs, le pape Pie XII (p. 146) et naturellement Jean-Paul II, dont il fut un proche collaborateur et qu’il considère comme un « géant » (p. 39). Il parle aussi de sa jeunesse, de ses déceptions en tant que pape (p. 173), de sa foi, et explique qu’il a grandi « avec une piété avant tout christocentrique, telle qu’elle s’était développée dans l’entre-deux-guerres » (p. 213).

Les propos de Benoît XVI sont toujours prudents, nuancés et étayés : ainsi, sur l’idée de progrès, loin de condamner les récentes avancées scientifiques, il déclare que le progrès est lié à la connaissance, à une meilleure compréhension de la réalité (p. 66), mais aussi au pouvoir et parfois à la destruction (p. 67). Voulant évoquer les dimensions éthiques autour de questions actuelles, il explique qu’il manque souvent dans la compréhension d’un phénomène ce qu’il nomme simplement « l’aspect du bien » (p. 67). Par ailleurs, sur la question délicate de l’infaillibilité papale, Benoît XVI admet que le pape peut parfois se tromper dans son quotidien ou pour ce qu’il nomme « les affaires courantes » ; il ajoute même que « le pape peut avoir des opinions privées erronées » (p. 25). Cependant, s’il parle au nom de l’Église, le pape sait alors que son avis n’est pas spontané : « […] il ne dit rien qui lui serait propre, qui viendrait juste de lui passer par l’esprit » (p. 25).

Ce troisième ouvrage conjoint de Benoît XVI et de Peter Seewald n’est pas une biographie ; il servira à la fois de réponse détaillée aux nombreuses questions adressées à l’Église mais constitue surtout une source incomparable de précisions sur le point de vue de l’Église. Peter Seewald n’est pas un journaliste ordinaire : il fait preuve d’une vaste culture et d’une grande intégrité intellectuelle, mais aussi d’une connaissance approfondie du catholicisme, de la pensée du pape et de ses discours (dont deux courts extraits sont reproduits en annexe, p. 246 et suiv.)[2]. Pourtant, Peter Seewald ose poser des questions qui dérangent, lorsqu’il demande par exemple : « Cela signifie-t-il que le pape Ratzinger contredit l’ancien cardinal et gardien de la foi Ratzinger ? » (p. 123). Mon seul reproche à ce livre souvent passionnant serait le manque d’un index, qui aurait facilité la recherche des thèmes récurrents et les nombreux auteurs cités. Il faut par ailleurs féliciter les traducteurs Nicole Casanova et Olivier Mannoni d’avoir rendu ce texte si vivant et convivial. L’ouvrage se conclut par une vingtaine de pages de repères biographiques sur Joseph Ratzinger (p. 249-270).

Parties annexes