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Recensions

Francis X. Clooney, Sagesse hindoue pour qui cherche Dieu. Traduit de l’américain par Édouard Boné et Jacques Scheuer. Bruxelles, Éditions Lessius (coll. « L’Autre et les autres », 5), 2004, 196 p.

  • André Couture

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  • André Couture
    Université Laval, Québec

Corps de l’article

J’ai sans doute trop tardé à lire ce beau petit livre, tout simple, qui aborde l’hindouisme non pas à partir des concepts ou des structures de pensée, mais du point de vue d’expériences spirituelles, anciennes ou plus récentes. Cette sélection d’expériences trahit sans doute les intérêts de l’auteur, mais chaque lecteur peut aussi la compléter selon ses goûts.

Le chap. 1, « Au commencement » (p. 17-35), aborde la notion hindoue de création à partir d’un récit de la Brhadaranyaka Upanishad (c’est-à-dire Le Grand enseignement de la forêt) (1,4,1-6), également une occasion de réfléchir en début de parcours à ce qu’implique le fait de se mettre « de manière créative et spirituelle à l’école d’une autre tradition religieuse » (p. 24), présenté comme un long processus de réception, de relecture, d’appropriation qui peut s’avérer une « entreprise ardue, voire dangereuse » (p. 27). Se laisser dévorer par l’autre ou le dévorer soi-même, tel est toujours l’enjeu des interactions nécessitées par la rencontre d’identités religieuses fortes. Il n’est jamais question ici de découvrir l’Inde uniquement en spectateur (p. 35). « Si nous laissons une autre religion nous atteindre assez profondément pour nous livrer un véritable enseignement, il nous faut lâcher prise par rapport à ce que nous sommes, cesser d’être celui que nous pensons être. Ouvrir nos coeurs, les distendre à la dimension du monde, traverser les frontières religieuses : ce sont là des gestes de vie, mais ils signifient en même temps mourir un peu chaque jour » (p. 31).

Le chap. 2, « Rien que le soi » (p. 37-59), explore le non-dualisme. Débutant par les célèbres huit analogies proposées par Uddalaka à son fils Shvetaketu dans la Chandogya Upanishad pour comprendre « l’unité fondamentale sous-jacente du réel » (p. 39), Clooney passe au processus par lequel le maître amène l’élève à réaliser cette connaissance du soi en suivant pas à pas les quatre étapes décrites dans le Vivekacudamani (c’est-à-dire Le Joyau de la discrimination, composé vers 800 de notre ère). Une rencontre avec un témoin moderne, Ramana Maharshi (1879-1950), clôt le chapitre. L’auteur enchaîne avec une habile réflexion sur l’expérience du Bouddha (chap. 3, « Le Bouddha se souvient », p. 61-78), construite à partir du recueil du Madhyama Nikaya (c’est-à-dire Les Moyens Discours). Il y est surtout question de la rencontre du Bouddha avec Sacchaka (sutta 35 et 36), un ascète et un savant brahmane, qui finit par demander au maître de lui parler de sa propre expérience mais que les propos de celui-ci ne parviennent pas à ébranler. « Même si nous sommes plus disposés que Sacchaka à nous mettre à l’école du Bouddha — commente Clooney —, nous n’avons pas à lui demander un message spécifique. Sa quête et son acte de mémoire nous apprennent que la liberté nous attend dans le simple fait de considérer notre vie telle que nous l’avons vécue hier et la vivons aujourd’hui. La clé de notre existence présente, c’est de nous rappeler » (p. 72-73). Et il conclut par cette suggestion :

Bien que le Bouddha soit célébré comme le grand maître de la doctrine du non-soi, il nous aide à considérer à nouveau nos existences et nos mémoires, à revoir qui nous sommes comme personnes. Il nous invite à ne pas regretter avec nostalgie le commencement du temps et la création du monde, et à ne pas mépriser notre moi présent dans la recherche d’un meilleur soi intérieur. Mais il désire surtout nous voir connaître qui nous sommes et ce que nous avons été, et ainsi changer nos modes de penser. En creusant nos histoires personnelles, nous y découvrirons déjà des moments de lucidité et de paix. C’est le mérite de ces moments désormais remémorés de nous faire libres même en face de la mort. Nous lâchons prise, nous retrouvons le cours de nos existences, nous devenons de meilleures personnes (p. 77).

Le chap. 4, « Voir Krishna, c’est voir toute chose » (p. 79-104), aborde certaines des expériences de Dieu qu’a inspirées la dévotion à Vishnou : celle du guerrier Arjuna sur le champ de bataille (Bhagavad-Gita) ; celle d’Andal, une poétesse du sud de l’Inde (ixe siècle) ; celle de Shatakopan, un autre poète tamoul de la même époque qui s’en est remis totalement à Krishna et dont les vers inspirent toujours les dévots d’aujourd’hui ; et finalement l’expérience de Yashoda, la mère de Krishna, découvrant l’univers dans la bouche de son enfant. Alors que la sagesse vishnouite fait découvrir Dieu dans une variété d’expériences quotidiennes, les mythes shivaïtes (chap. 5, « Surpris par Shiva », p. 104-125) présentent un Dieu qui est « toujours au-delà de notre imagination et des frontières de notre religieuse intelligence ; Dieu est là à la pointe, à l’opposé même de ce que nous attendons, là même en ce qui peut paraître scabreux ou impossible. Dieu dépasse ce que je puis désirer » (p. 105). Le corps couvert de cendres, le rire horrible, le sexe exposé, Shiva semble se plaire à des comportements normalement réprouvés, mais qui peuvent devenir autant de témoignages d’une folie spirituelle qui franchit les limites de l’ordre social. « Bien que nous puissions ne pas nous voir adopter personnellement pareils comportements bizarres, commente encore Clooney, Shiva, les saintes folies et les communautés marginales […] nous enseignent tout d’abord que Dieu peut être étrange, déconcertant, déroutant, choquant voire scandaleux » (p. 113). Et il poursuit : « Les vraies rencontres avec Dieu ne favorisent pas toujours l’harmonie sociale, et la vie religieuse appréciée pour sa correction peut ne pas être la meilleure manière de se préparer à une rencontre authentique avec Dieu » (ibid.).

Il existe une autre façon de rencontrer le divin dans l’hindouisme, et c’est de le considérer comme « Mère de l’univers » : ainsi intitulé, le chap. 6 (p. 127-153) est consacré à des déesses qui peuvent se faire aussi bien terrifiantes que bienveillantes. Les réflexions réunies ici s’inspirent du Saundarya Lahari (L’Océan de beauté), un célèbre poème (attribué à Shankara, mais datant peut-être du xe siècle). L’auteur présente les divers aspects du culte de la déesse à travers une série de réflexions portant sur l’omniprésence de cette entité, sur une énergie à sept niveaux qui réside autant dans le corps individuel que dans le cosmos, sur une beauté que le dévot est appelé à visualiser de la tête aux pieds, sur l’importance du maître pour aborder son culte, sur la place de la récitation des mantras dans l’expérience de sa rencontre, et sur celle de la visualisation de dessins géométriques appelés yantras. Il rappelle que le pouvoir du rituel joue un rôle essentiel dans les religions et note que la récitation du Saundarya Lahari fait aussi partie de certains rites en l’honneur de la déesse. Il termine son chapitre en rappelant l’expérience singulière de Ramakrishna, un parfait dévot de la Déesse. Un dernier chapitre, « Expériences de vérité » (p. 155-181), présente l’expérience de Gandhi, puis celle d’une militante et écrivain bengalie née en 1926, Mahasweta Devi, d’ultimes réflexions qui invitent non pas à fermer mais à relire un livre qui donne à penser.

Clooney présente ici ses intuitions sans faire mystère de son engagement chrétien. « Bien sûr, note-t-il, comme je suis catholique romain, écrivant sur la base de cette tradition, tout ce que je propose peut paraître très chrétien et catholique en ses racines. Ceci ne doit pas faire problème, dès lors que le présupposé est clair et demeure présent à l’esprit ; après tout, nous avons tous à partir de ce que nous sommes » (p. 11). Bien d’autres chemins sont possibles et l’auteur encourage chacun de ses lecteurs à poursuivre sur sa propre voie. On peut en conclure que la route la plus contestable sur le plan épistémologique doit être celle de prétendre à l’objectivité alors que, légitimement certes, on cherche en fait à imposer d’autres convictions athées ou agnostiques. Dans ce livre, Clooney prend également le contre-pied de certains idéalismes qui finissent, à grands coups de symboles, à écraser les spécificités religieuses dans une sorte de vaste magma informe. Réfléchissant sur le crucifix dans le christianisme et le lingam en tant que marque phallique de Shiva, plutôt que de chercher à les faire pointer vers l’absolu, Clooney fait remarquer que « l’un et l’autre brisent la suffisance et l’assurance que les croyants s’inoculent pour se préserver de Dieu. Regardés ensemble, ils se renouvellent l’un l’autre, chacun d’entre eux nous stimulant vigoureusement à accepter humblement, dans la disponibilité, la sagesse qui nous interpelle dans le monde aujourd’hui en mutation » (p. 119). On aura compris que, parce qu’il est fondé sur une expérience avérée à la fois du catholicisme romain et de certains courants de l’hindouisme, il y a probablement plus à tirer d’un livre comme celui-ci que de grandes théories sur l’interreligieux ou la théologie des religions dont les spéculations générales masquent une profonde ignorance des exigences inhérentes à l’engagement dans une autre tradition religieuse spécifique.