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La disparition de l’historien et philosophe Tzvetan Todorov (1939-2017) nous prive d’un chercheur polyvalent et prolifique ayant publié plus d’une quarantaine de livres en français durant cinq décennies, depuis ses premiers écrits proches du structuralisme — pensons à son livre Poétique de la prose, véritable synthèse sur les théories littéraires en France et dans les Pays de l’Est[1]. À cette production déjà considérable il faudrait ajouter une multitude d’articles savants et plusieurs ouvrages collectifs sous sa supervision en tant que directeur de recherches au CNRS. Todorov pouvait aussi bien écrire sur Jean-Jacques Rousseau ou encore sur les questions d’identité nationale.

Le philosophe André Comte-Sponville fit un bel hommage posthume de Todorov, le présentant comme « […] un savant modeste, un chercheur encyclopédiste et pédagogue (un “passeur”, disait-il), un humaniste sans illusions, un citoyen du monde, modéré et exigeant. C’est pourquoi il importe tant de le lire : cela rend plus intelligent, plus modeste, plus nuancé, plus juste — plus conscient de la complexité du monde et du tragique de notre condition[2] ».

Après un bref « Avertissement » (p. 11-12), Insoumis débute par un exposé autobiographique qui rappelle en quelques étapes la jeunesse de Todorov : le contexte de l’après-guerre en Bulgarie, l’imposition du régime communiste durant lequel « Staline avait été adoré comme un demi-dieu » (p. 14), ses études universitaires en philologie à l’Université Saint-Clément-d’Ohrid de Sofia, le contexte de la Guerre froide, puis l’exil vers la France au tournant des années 1960. Certains éléments autobiographiques étaient d’ailleurs présents dans d’autres livres de l’auteur, notamment au début de La signature humaine, paru en 2009[3]. Le Laval théologique et philosophique avait d’ailleurs fait écho à La signature humaine après sa parution[4]. En outre, un autre ouvrage rétrospectif plus récent, paru posthumément, propose un retour exhaustif sur le parcours intellectuel de Todorov : Lire et vivre[5].

D’une manière réflexive, Tzvetan Todorov explique que les thèmes principaux abordés dans le livre Insoumis correspondaient dans son esprit à sa réflexion antérieure sur « la morale en politique » (p. 13). Dans une première partie (intitulée « Motivations »), certains passages plus personnels sont particulièrement touchants, par exemple lorsque l’exilé bulgare raconte le choc culturel — positif — qu’il a éprouvé lors de son arrivée dans la France des années 1960 : « […] la surveillance de tous par tous avait disparu » (p. 18). Sur la question de la liberté religieuse, Todorov compare avantageusement la France en opposition avec son souvenir perplexe de sa Bulgarie natale : « Le sacré n’avait pas déserté ce monde, mais il n’était plus le même pour tous, chacun pouvait choisir son sacré selon son propre jugement » (p. 19). Les réflexions contrastées de Todorov à propos de sa découverte enthousiasmante de la liberté — c’est-à-dire de sa propre liberté — lors de son arrivée en France en 1963 sont certainement les plus fortes de son livre (p. 13-32).

Les conceptualisations proposées par Todorov d’un livre à l’autre sont toujours intéressantes et rigoureuses, car il articule habilement les concepts, les définit, les délimite et les distingue ; ainsi, il oppose la morale et la politique à partir du contraste perçu entre ces deux valeurs selon que l’on soit en France ou dans les anciens pays du Bloc de l’Est :

L’action politique consiste en principe à faire ce qui convient le mieux aux intérêts d’un groupe particulier (un pays, un parti, un collectif humain quelconque). L’action morale exclut tout intérêt particulier, elle se réclame de principes universels. La première est jugée à ses résultats : elle est bonne si elle a atteint ses buts. La seconde est évaluée à partir des intentions de celui qui l’accomplit : l’homme qui échoue dans sa tentative d’aider son prochain n’est pas moins vertueux que celui qui y réussit.

p. 19

C’est précisément cette attitude opposant la politique à la morale qui guide l’élaboration des chapitres du présent ouvrage. Parmi les « insoumis » dont Tzvetan Todorov fera ici le portrait, retenons Etty Hillesum, l’ethnologue française Germaine Tillion, les écrivains russes Boris Pasternak et Alexandre Soljenitsyne, des militants politiques comme Nelson Mandela et Malcolm X. Ce procédé avait été utilisé par Todorov dans certains de ses livres récents, et notamment dans La signature humaine. Essais 1983-2008.

Chaque chapitre refait le parcours d’un penseur ou d’un auteur afin de souligner ce caractère de Résistance dont chacun aura fait preuve, dans bien des cas en étant face à la prison ou face à une mort imminente. Ainsi, Todorov débute en évoquant le parcours à la fois attachant et tragique de la jeune Etty Hillesum (1914-1943), victime des atrocités du nazisme, dont les écrits posthumes restent comme un témoignage d’espoir et d’humanisme[6].

Todorov n’écrit pas en historien ou en biographe ; il veut davantage mettre en évidence l’humanisme des personnes qu’il décrit ; chacun des récits montre un personnage isolé et faible devant un régime menaçant et immuable, le plus souvent totalitaire. Et à chaque fois, Todorov veut montrer comment l’insoumis aura résisté, contourné, déjoué ou ignoré les plans délétères du plus fort, bien que ces histoires ne se terminent pas toujours bien. On apprend par exemple que c’est Boris Pasternak, célèbre écrivain soviétique, qui avait mis en garde André Gide juste après son invitation par le Parti communiste à visiter la jeune URSS ; le résultat a été l’implacable essai intitulé ambigument Retour de l’URSS (1936), critique acerbe du régime stalinien dont on découvrait pour la première fois l’envers de la médaille — d’où le titre du livre de Gide. En fait, on apprend par Todorov que Gide aurait été mis au courant de la réalité du régime soviétique par Pasternak avant son voyage pour Moscou, et qu’il avait anticipé la stratégie de « grande séduction » de la part des autorités soviétiques, dont le romancier français ferait certainement l’objet (p. 127). Ceci explique pourquoi Gide était si critique envers le Stalinisme alors qu’en France la plupart des condamnations du communisme se feront au moins dix ans plus tard.

Insoumis se termine logiquement en bouclant sa boucle. Dans les dernières pages, Tzvetan Todorov récapitule l’apport de ces sept figures en montrant quelques points communs : la persistance du mal absolu et leur attitude humaniste même devant les pires injustices. Todorov emploie des expressions très fortes, faisant allusion à « la rencontre avec un mal vécu comme extrême » (p. 271). Mais on sent surtout qu’en dénonçant dans les cas étudiés le mal et la « peur totale » appuyés chaque fois par « un État totalitaire » (et omniprésent) qu’il repense en réalité, et indirectement, à son propre parcours (ibid.). C’était déjà l’approche adoptée dans un de ses livres précédents : Mémoire du mal, tentation du bien. Enquête sur le siècle[7]. On ne saurait partager toutes les prises de position et les combats de Tzvetan Todorov ; retenons-en le meilleur : son éclectisme, sa capacité de théoriser, sa vaste érudition et ses livres, devenus de véritables petits testaments d’un grand penseur européen. Mais Insoumis vaut la peine d’être lu et partagé ; il montre comment le sentiment de rébellion peut parfois être canalisé en quelque chose de positif. Comme toujours dans ses derniers essais, le style de Todorov est devenu limpide et vivant. De plus, l’ouvrage contient un index des noms fort utile, car beaucoup d’oeuvres et d’auteurs y sont cités.