Absences et présences de l’art du voyage dans la France du xviiie siècle[Notice]

  • Gabor Gelléri

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  • Gabor Gelléri
    Aberystwyth University

C’est probablement Paul Hazard avec son ouvrage La crise de la conscience européenne qui a ancré la conviction que les voyages représentent un élément essentiel dans la pensée française à partir du début de la « crise » qu’il décrit. L’article fondateur de René Pomeau « Voyage et Lumières » souligne lui aussi ce fait, mais introduit un autre élément important : l’ambivalence profonde de l’attitude française face aux voyages à cette époque. Malgré la fascination pour les voyages et les voyageurs, et malgré le fait que la grande majorité des auteurs de l’époque se nourrit de la littérature de voyages, il existe une méfiance durable face à cette forme d’écriture. Mon intention ici n’est pas de rouvrir le débat sur cette méfiance. L’angle que je voudrais présenter n’a pas encore été suffisamment étudié dans ce débat : c’est celui de « l’art du voyage », l’ars apodemica. L’apparition de cet ensemble de textes analysant les pratiques de déplacement en vigueur, et esquissant l’horizon d’attente d’une pratique idéale, est un phénomène crucial de l’époque moderne. Ce corpus a été analysé du point de vue de son rôle de précurseur des sciences humaines et sociales, comme une série de discours se rapportant à une pratique sociale et intellectuelle, mais également en tant que tradition textuelle et intellectuelle sui generis, avec des communications intertextuelles et souvent interpersonnelles remarquables. Il n’existe aucun aperçu général de la production française de l’époque, et l’objectif de cet article ne peut pas être de combler cette lacune. Il est possible de trouver des réflexions sur le sujet dans certaines monographies consacrées à des phénomènes de voyage particuliers, notamment dans celle de Gilles Bertrand sur le voyage d’Italie, et dans cette somme qu’est le livre de Daniel Roche, Humeurs vagabondes. Je propose plutôt d’observer, à travers un parcours de la production française dans ce genre, depuis le début du siècle jusqu’aux années de la Révolution, la façon dont l’attitude ambiguë face aux voyages se traduit dans la production apodémique française. Commençons par remonter dans le temps, et par formuler ici une rapide observation concernant l’idée de « crise » et son lien avec les voyages. Selon Paul Hazard, l’absolutisme en « bonne santé » se caractériserait par un refus du voyage, et les opinions de cette nature sont pléthore à cette époque. Cependant – et dans les nombreuses critiques adressées à cet ouvrage, ce point a été moins traité –, il semblerait que le refus du voyage que Paul Hazard associe à l’idée d’absolutisme soit un peu exagéré. La soif de connaissances et d’aventures est tout à fait vivante dans la France des années 1660-1670. Le régime louis-quatorzien a « ses » propres voyages et voyageurs. La Boullaye le Gouz ou La Loubère sont des voyageurs « soutenus » par le régime ; un peu plus tard, le père Tachard voyage, puis publie son récit par ordre du roi ; tandis que Bernier reçoit toute une liste de suggestions/instructions de Chapelain qui souhaite diriger, « policer » ses observations. Il ne nous semble donc pas possible d’affirmer que l’absolutisme soit hostile à toute idée de voyage ; mais – comme l’exemple de Bernier ou celui des voyages par ordre du roi le montrent – le régime fait de son mieux pour contrôler le flux d’informations concernant d’autres cultures et modes de vie. Et même dans ce texte fameux si souvent cité comme preuve de la méfiance envers les voyages, La tortue et les deux canards de La Fontaine, n’est-ce pas plutôt l’ambition de l’homme moyen d’aller voir « mainte république, maint royaume, maint peuple …

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