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L’édition bilingue des oeuvres complètes d’Aristote par Isaac Casaubon dans la Bibliothèque du Grand Séminaire de Rimouski

  • Claude La Charité

Corps de l’article

Le Centre Joseph-Charles Taché conserve l’édition bilingue des oeuvres complètes d’Aristote, en deux volumes in-folio, publiée à Genève en 1605 par l’imprimeur Pierre de la Rovière pour le libraire Samuel Crispin : ριστοτέλους τοῦ σταγειρίτου τα σωζόμενα. Operum Aristotelis Stagiritae philosophorum omnium longe principis, nova editio (Nouvelle édition des oeuvres d’Aristote le Stagirite, de loin le premier de tous les philosophes). La page de titre des deux tomes est amputée de la marque d’imprimeur, soigneusement découpée, sans doute, par un libraire ancien âpre au gain et désireux de revendre les gravures à la pièce.

Illustrations 1 et 2

Pages de titre des deux tomes de l’édition Casaubon d’Aristote conservés au Centre Joseph-Charles Taché de l’UQAR

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Il s’agit d’une édition attribuée au célèbre helléniste Isaac Casaubon (1559-1614), même si l’essentiel du travail éditorial a été accompli par Julius Pacius (1550-1635) dont le nom n’apparaît pas en page de titre. Par édition bilingue, il faut entendre le sens que donnait la Renaissance à cette expression, à savoir Graecè et Latinè, c’est-à-dire « en grec et en latin ». Sur deux colonnes, l’édition donne d’un côté le texte original grec et, en regard, différentes traductions latines signées par d’éminents humanistes de la Renaissance.

Cette édition de 1605 reproduit en fait fidèlement celle publiée pour la première fois en 1590 à Genève, sous la fausse adresse de Lyon, par l’imprimeur Guillaume de Laimarie. L’édition Casaubon d’Aristote, toutes rééditions confondues, constitue l’un des aboutissements de la vaste entreprise éditoriale et philologique menée par les humanistes de la Renaissance à l’égard des auteurs de l’Antiquité gréco-latine et témoigne de la persistance de l’aristotélisme au xvie siècle, malgré les attaques dont le philosophe stagirite fut parfois l’objet.

Suivant un plan qui ira du général au particulier, nous évoquerons d’abord l’aristotélisme en général à la Renaissance, avant de dégager les spécificités de l’édition Casaubon et de reconstituer l’histoire de l’exemplaire du Centre Taché et les raisons de la présence d’un tel ouvrage dans la collection de l’ancienne Bibliothèque du Grand Séminaire de Rimouski.

L’aristotélisme à la Renaissance

Comme l’a montré Charles B. Schmitt dans Aristotle and the Renaissance [1], l’importance d’Aristote dans l’histoire des idées du xvie siècle a longtemps été sous-estimée en raison de la redécouverte de Platon et de la fortune considérable du néoplatonisme ficinien. Certes, la traduction latine des oeuvres complètes de Platon par l’humaniste florentin Marsile Ficin à la fin du xve siècle assura une large diffusion au corpus platonicien, sans équivalent au Moyen Âge, au point d’imprégner non seulement l’humanisme, mais également les milieux de cour : que l’on pense à Marguerite de Navarre, l’auteure de L’Heptaméron, ou à Marguerite de Valois, qui commanda à Guy Le Fèvre de la Boderie la deuxième traduction française du Commentaire sur le Banquet de Platon du philosophe florentin [2]. Cette ferveur autour du Platon redivivus ne se fit cependant pas au détriment du corpus aristotélicien. Sur un plan philosophique, l’humanisme pratiqua toujours le syncrétisme, en cherchant à combiner le meilleur des doctrines des différentes écoles de l’Antiquité, comme en témoigne la métaphore musicale du titre d’un traité de Symphorien Champier, publié en 1516, Symphonia Platonis cum Aristotele (Symphonie de Platon et d’Aristote) [3].

On pourrait multiplier les exemples particuliers, mais les chiffres à cet égard sont beaucoup plus parlants. Si l’on comptabilise l’ensemble des éditions, traductions et commentaires de Platon à l’échelle de toute l’Europe pendant la Renaissance, on obtient un total de moins de 500 éditions. Par comparaison, pour Aristote, le total oscille entre 3 000 et 4 000 éditions. Loin donc de connaître une éclipse pendant la Renaissance, Aristote vit en fait un nouvel âge d’or, caractérisé par l’émergence d’un aristotélisme renouvelé par rapport à celui du Moyen Âge [4]. En effet, dès le xiiie siècle, Aristote fut mis à profit dans l’enseignement universitaire partout en Europe et dans presque tous les domaines du savoir. La connaissance d’Aristote se fondait alors, comme ce fut du reste la règle pour la plupart des auteurs de l’Antiquité, sur une partie seulement du corpus aristotélicien, en particulier les traités de logique réunis sous le titre d’Organon, la Métaphysique et l’Éthique à Nicomaque, lues dans des traductions latines à la fois libres et littérales. Libres, parce que la traduction médiévale n’hésite pas à insérer çà et là des gloses destinées à éclairer tel mot, tel passage, telle expression, sans signaler l’intervention du traducteur. Littérales par ailleurs, parce que, dès lors que le traducteur ne trouve pas de terme équivalent dans le latin courant, il n’hésite pas à reprendre le terme grec qu’il acclimate en lui ajoutant un suffixe, si bien que ces traductions apparaissent aujourd’hui assez étonnantes, parce qu’elles parlent grec dans un latin mâtiné de langues vernaculaires, très éloigné de la langue de Cicéron.

La révolution philologique de l’humanisme va modifier l’aristotélisme à au moins deux égards. Premièrement, contrairement aux morceaux choisis du Moyen Âge, la Renaissance va privilégier, pour Aristote comme pour tous les autres auteurs de l’Antiquité, les oeuvres complètes, y compris celles dont l’attribution est douteuse ou dont l’original grec est perdu et qui ne sont connues que dans des traductions en d’autres langues, en arabe notamment. Deuxièmement, cette réappropriation des oeuvres complètes d’Aristote se fait dans le contexte de la renaissance des études grecques, facilitée entre autres par la chute de Constantinople en 1453 et par l’exil des érudits byzantins qui emportèrent dans leurs bagages leurs manuscrits et surtout leur connaissance de la langue d’Homère [5]. Le corpus aristotélicien intégral que cherche à restituer l’humanisme de la Renaissance est donc redécouvert dans la langue originale. Entre 1495 et 1498, l’imprimeur vénitien Alde Manuce publia la première édition des oeuvres complètes d’Aristote en grec, ce qui en fit l’un des premiers auteurs à connaître ce traitement de faveur, alors que l’édition princeps en grec de Platon ne sera publiée, elle, qu’en 1513, presque 20 ans plus tard.

Évidemment, même si la ferveur autour des études grecques était grande à la Renaissance, rares étaient les hellénistes capables de lire Aristote dans le texte sans aide ni intermédiaire. C’est pourquoi, en marge de ce travail d’édition en langue originale, parurent des traductions latines de tous les traités d’Aristote, y compris ceux qui avaient déjà été traduits au Moyen Âge. Pour ce faire, les traducteurs suivirent les critères de la philologie humaniste, travaillèrent à partir de l’original grec et cherchèrent à respecter la latinité classique, tout en évitant le littéralisme, les gloses et les interpolations, et en s’efforçant de rendre au plus près la source grecque. Des humanistes des quatre coins de l’Europe retraduisirent ainsi l’intégralité du corpus aristotélicien, au point de proposer parfois plusieurs traductions latines d’un même traité. Il est significatif que le premier texte qui a défini les nouvelles exigences humanistes en matière de traduction, le De interpretatione recta (ca 1424) de Leonardo Bruni, ait pris précisément pour objet de sa réflexion la traduction correcte de la Politique et de l’Éthique à Nicomaque d’Aristote [6].

Aristote, tout en étant au coeur de ces divers projets éditoriaux et philologiques, n’a cependant plus exactement le même statut qu’au Moyen Âge. Alors que, dans l’université médiévale, il est de loin le philosophe ancien le plus important, à la Renaissance, il devient une autorité parmi d’autres, souvent d’ailleurs pris à partie par les humanistes qui cherchent à rompre ostensiblement avec les « ténèbres gothiques ». C’est ainsi par exemple que Pierre Ramus, en 1555, publiera une Dialectique qui se veut une attaque portée contre la logique aristotélicienne, jugée inutilement sophistiquée et à laquelle l’humaniste cherchera à substituer une dialectique simplifiée, inspirée de la rhétorique [7]. Cela dit, la plupart des polémiques antiaristotéliciennes de la Renaissance visent non pas tant Aristote lui-même que l’interprétation qu’a pu en proposer la tradition universitaire du Moyen Âge.

Du reste, seuls certains aspects de la pensée aristotélicienne sont mis en cause par l’humanisme, en particulier la logique comme soubassement de la théologie scolastique. De telles attaques entament pourtant à peine l’autorité d’Aristote, dans la mesure où la nature encyclopédique de son oeuvre, qui touche autant à la morale, à la logique, à la poétique, à la rhétorique, à la métaphysique qu’à ce que l’on appelle aujourd’hui « les sciences du vivant », continue d’être une référence incontournable et le socle sur lequel se fonde encore et toujours l’enseignement universitaire. Ainsi, Ramus, tout en contestant la logique aristotélicienne, s’appuie en réalité sur Aristote pour formuler sa Dialectique, en prétendant ainsi renouer avec la pureté originelle d’Aristote, obscurcie par les commentateurs médiévaux. Pour reprendre l’expression de La Croix Du Maine dans sa Bibliotheque françoise (1584), Aristote était, à la Renaissance, « tenu comme pour un Dieu des Escoliers [8] ». En fait, l’aristotélisme ne connaîtra de véritable déclin qu’au xviie siècle avec les découvertes de Galilée en astronomie et de William Harvey sur la circulation sanguine, au point d’entrer dans une crise aiguë au xviiie siècle et d’être alors discrédité presque irrévocablement.

L’édition Casaubon, la plus compacte de l’histoire de l’imprimerie

Venons-en maintenant à l’édition Casaubon. Disons d’abord deux mots de cet humaniste emblématique de la Renaissance. Né à Genève en 1559 et mort à Londres en 1614, cet érudit fut professeur tour à tour à l’Université de Genève et à l’Université de Montpellier, ainsi que bibliothécaire du roi sous Henri IV. À la mort de ce dernier, il s’établit en Angleterre. Au moment où parut son édition d’Aristote, il était le titulaire de la chaire de grec à Genève et le successeur du Crétois François Portus qui lui avait appris la langue d’Homère. Deux érudits l’ayant bien connu ont laissé à son sujet un témoignage aussi élogieux que révélateur. D’une part, Joseph Juste Scaliger (1540-1609), lui-même helléniste, a dit de Casaubon qu’il était « le plus grand homme que nous ayons en Grec [9] ». D’autre part, le cardinal Jacques Davy Du Perron (1556-1618), capable, lorsqu’il célébrait la messe, de traduire en latin l’Ancien Testament en ayant le texte hébreu sous les yeux, a laissé une anecdote très révélatrice de la diglossie constitutive de beaucoup de ces érudits de la Renaissance : « Quand il parle François, […] il semble que ce soit un païsan, et quand il parle Latin, il semble qu’il parle sa langue; […] il a negligé l’une, et mis tout son esprit en l’autre [10]. »

Hélène Parenty [11], à la suite de John Glucker, a montré le rôle concret joué par Casaubon dans cette édition d’Aristote. Bien que la page de titre attribue exclusivement à Casaubon le rôle d’éditeur scientifique, il s’agit en réalité d’une entreprise menée conjointement avec son maître Julius Pacius ou Giulio Pace vers 1584 ou 1585, à une époque où Casaubon prenait des leçons auprès de cet humaniste italien. Pace avait entrepris de donner une nouvelle édition d’Aristote qu’il laissa toutefois en plan, en quittant précipitamment Genève pour Heidelberg en 1585. Or, l’imprimeur Guillaume de Laimairie, lassé des atermoiements de Pace, demanda à Casaubon de terminer l’édition et mit son nom sur la page de titre comme argument de vente, car, dans l’intervalle, Casaubon s’était acquis une enviable réputation de philologue, grâce à la qualité de ses éditions, au point de reléguer son maître dans l’ombre. En fait, Giulio Pace se chargea d’établir le texte grec, en prenant pour point de départ la précédente édition grecque d’Aristote, publiée par Friedrich Sylburg (1536-1596). Par ailleurs, il fit le choix des traductions latines données en regard et dues à des humanistes de toutes les générations depuis la restauration des études grecques, entre autres Théodore Gaza (ca 1400-ca 1478), Jules-César Scaliger (1484-1558) et Antonio Riccoboni (1541-1599). De son côté, Casaubon releva sous forme de manchettes, c’est-à-dire de notes placées dans les marges du texte selon l’usage du xvie siècle, les variantes significatives relevées par rapport à différents manuscrits, éditions et commentaires qu’il avait à sa disposition, en plus de proposer certaines corrections de son cru. Ainsi, au début de la Poétique (47a 9), Casaubon insère un appel sous forme d’astérisque qui renvoie à la note en marge où il propose « ἕκαστον ἔχει δεῖ » alors que, dans le corps du texte, on lit : « ἕκαστον ἔχει καὶ πῶς δεῖ  [12] ». La leçon en marge omet donc « καὶ πῶς ». Si l’on suit cette leçon de Casaubon, voici le début de la Poétique qui lie indissociablement la réussite de la poésie à la composition des histoires : « À propos de l’art poétique en lui-même et de ses espèces, du pouvoir qu’a chacune d’entre elles, il faut composer les histoires afin que la poésie soit réussie. » Selon la leçon du corps du texte cependant, la composition des histoires n’est qu’un des éléments assurant la qualité de la poésie : « Nous allons traiter de l’art poétique en lui-même, de ses espèces, considérées chacune dans sa finalité propre, de la façon dont il faut composer les histoires si l’on veut que la poésie soit réussie [13]. » Il arrive aussi que Casaubon, dans son annotation, souligne certains contresens des traductions latines ou encore certains choix interprétatifs faits par le traducteur, en l’occurrence l’humaniste italien Antonio Riccoboni. Même si la contribution de Casaubon est limitée, son édition prend acte de l’ensemble du travail philologique mené au xvie siècle, notamment par Érasme, Sylburg, Denys Lambin et Piero Vettori. À ce titre, elle constitue une somme qui ne sera pas dépassée avant le xixe siècle, et encore selon des critères philologiques tout à fait différents.

L’édition Casaubon se distingue aussi par son format extrêmement compact. Jamais dans l’histoire de la diffusion imprimée d’Aristote, on n’avait réussi à faire tenir les oeuvres complètes du Stagirite en aussi peu de volumes et de pages. Si l’on compare l’édition Casaubon avec la précédente édition grecque publiée entre 1584 et 1587, la différence est considérable, dans la mesure où ce que Friedrich Sylburg publiait en 11 tomes et 7 volumes, Casaubon arriva à le faire tenir en seulement deux tomes et 1 350 pages. Évidemment, ce format très compact a été obtenu au détriment de la lisibilité, ce que soulignait déjà en son temps l’humaniste brabançon Juste Lipse (1547-1606), contemporain de Casaubon : « J’ai vu ton Aristote et l’utiliserai. Mais, ma vie étant sur sa pente déclinante, je trouve désagréable cette petite taille de caractères [14]. » Et de fait, il faut bien avouer, pour parler familièrement, que l’on s’arrache souvent les yeux sur cette édition, en particulier pour ce qui des caractères grecs employés, un choix qu’il faut sans doute imputer à l’imprimeur plus qu’à l’éditeur scientifique. Il suffit, pour s’en convaincre, de consulter n’importe quelle page pleine.

Illustration 3

ριστοτέλους τοῦ σταγειρίτου τα σωζόμενα. Operum Aristotelis Stagiritae philosophorum omnium longe principis, nova editio, éd. Isaac Casaubon, t. II, p. 503.

Ἀριστοτέλους τοῦ σταγειρίτου τα σωζόμενα. Operum Aristotelis Stagiritae philosophorum omnium longe principis, nova editio, éd. Isaac Casaubon, t. II, p. 503.

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Les limites de cet article empêchent d’étudier en détail la manière dont Casaubon annote en marge le texte d’Aristote. Cela dit, le cas de la Poétique offre un exemple très intéressant de l’apport du xvie siècle au renouvellement de l’aristotélisme. Ce traité a été de fait presque complètement oublié au Moyen Âge et ne fut redécouvert qu’à la Renaissance, édité en grec de façon indépendante dès 1508 et commenté avec ferveur et enthousiasme à partir de 1548, surtout en Italie [15]. L’un des commentaires les plus importants est celui que publia en 1570 l’humaniste italien Ludovico Castelvetro (ca 1505-1571) sous le titre de Poetica d’Aristotele vulgarizzata et sposta (Poétique d’Aristote traduite en langue vulgaire et commentée). Il s’agit en fait d’une édition bilingue avec commentaire, qui donne extrait par extrait d’abord le texte grec, puis une traduction italienne, suivie de remarques aussi en italien. Cette édition constitue l’une des sources privilégiées par Casaubon dans ses manchettes qui, par exemple, mettent à profit les variantes proposées par l’humaniste italien afin de restituer le terme manquant d’une antithèse : « Castelv. ἡ εὐδαιμονία καὶ κακοδαιμονία [16] » (Castelvetro, les bonheurs et les malheurs). En effet, dans le corps du texte, « καὶ κακοδαιμονία » est omis. Il arrive également à Casaubon de renvoyer au commentaire de Castelvetro, par exemple à propos du sens du mot qui désigne selon le commentateur ceux qui conduisent les chants phalliques : « Quid προαγόντων. vide Castelv. Comm [17] » (À propos de ce que signifie προαγόντων, voir le commentaire de Castelvetro). Il lui arrive aussi de contester la légitimité des corrections proposées par Castelvetro dans son commentaire comme dans le cas suivant : « Castelv. εἰ μ’ σταδ. sine causa : non videns quid inter μύρια et μύρια intersit : quod nec interpres vidit [18] » (Castelvetro sans raison propose « quarante stades », ne voyant pas la différence entre dix mille et un nombre infini, ce que le traducteur non plus n’a pas vu). Or, cette utilisation de Castelvetro est extrêmement intéressante, dans la mesure où elle témoigne du caractère incontournable de son commentaire pour ses contemporains. En fait, l’humaniste italien contribuera à définir la doctrine esthétique du xviie siècle, en érigeant en dogmes les fameuses « trois unités » (de temps, de lieu et d’action) de la poétique classique, alors que le traité d’Aristote n’insiste que sur l’unité d’action [19].

L’exemplaire du Grand Séminaire de Rimouski

Malgré l’intérêt que les littéraires peuvent légitimement avoir pour la Poétique, il est peu probable que ce soit ce titre du corpus aristotélicien qui ait intéressé les lecteurs de la Bibliothèque du Grand Séminaire de Rimouski. En effet, la Poétique est la seule oeuvre d’Aristote dont l’influence soit vraiment importante dans la culture « vivante », c’est-à-dire en train de s’inventer, des xviie et xviiie siècles, alors que ce qui intéresse le xixe siècle, comme nous le verrons, c’est Aristote en tant que source de l’aristotélo-thomisme. Avant de nous pencher sur les raisons de la présence de l’édition Casaubon d’Aristote dans la plus ancienne collection de livres de l’Est du Québec, évoquons les quelques indices qui permettent de reconstituer l’histoire partielle de l’exemplaire aujourd’hui conservé au Centre Taché.

En tout et pour tout, quatre éléments sont à relever : une estampille, deux ex-libris manuscrits et des annotations portées sur une page de garde. L’estampille correspond à la marque de possession la plus ancienne. Il s’agit de l’ex-libris de la Société de médecine du département de la Sarthe.

Illustration 4

Estampille de la Société de médecine du département de la Sarthe

Estampille de la Société de médecine du département de la Sarthe

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Cette société qui existe encore de nos jours fut fondée en 1827 [20]. Sans pouvoir être plus précis, on peut avancer l’hypothèse que l’exemplaire, assurément passé entre de nombreuses autres mains, entra dans la collection de cette société au cours du xixe siècle.

Les deux seules autres marques de possession que portent les deux volumes sont les ex-libris manuscrits, inscrits à l’encre noire sur chacun des deux tomes par celui qui vraisemblablement offrit l’édition Casaubon à la Bibliothèque du Séminaire de Rimouski.

Illustrations 5 et 6

ex-libris manuscrit porté sur les deux tomes de l’édition Casaubon d’Aristote

ex-libris manuscrit porté sur les deux tomes de l’édition Casaubon d’Aristote

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Le seul ecclésiastique du diocèse de Rimouski qui peut avoir légué une telle édition à l’institution rimouskoise, alors qu’elle était en activité entre 1870 et 1967, est Joseph-Médard Belzile [21]. L’ex-libris donne en fait son nom complet : « J.[oseph] M.[édard] G.[agnon] Belzile P[rê]tre [22] ». Né en 1861 à Saint-Fabien, ordonné prêtre en 1886, promu maître ès arts en 1890, il fut professeur de philosophie, de catéchisme, de théologie, de chant et de musique au Séminaire de Rimouski de 1886 à 1893. Il fut en outre préfet des études de cette institution entre 1887 et 1893. Nommé prélat de la Maison de Sa Sainteté en 1936, il porta le titre de monseigneur sans être évêque. La même année, il fut nommé vice-gérant de l’Archidiocèse. Il mourut à Rimouski en 1953. Par ailleurs, l’exemplaire ne porte aucune estampille du Grand Séminaire de Rimouski et a sans doute été offert par monseigneur Belzile entre 1886 et 1953, sans qu’il soit possible d’être plus précis, même si bon nombre de livres ayant appartenu à des ecclésiastiques entrèrent dans la collection après leur décès.

Illustrations 7 et 8

Photographies représentant Joseph-Médard Belzile dans sa jeunesse et dans sa maturité

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Par ailleurs, compte tenu de l’intérêt de monseigneur Belzile pour la philosophie et la théologie, c’est sans doute à lui que l’on doit également les annotations portées, à la mine de plomb, sur une page de garde du premier tome. Il s’agit des ligatures utilisées dans l’impression du grec ancien, citées d’après une grammaire publiée à Boston en 1865 [23]. S’il s’agit bien de la même main, ces annotations seraient contemporaines des ex-libris et pourraient avoir été rédigées à la fin du xixe siècle, alors que Joseph-Médard Belzile était encore étudiant. C’est en tout cas un précieux aide-mémoire, car ces ligatures constituent de fait la principale difficulté dans la lecture des éditions grecques imprimées sous l’Ancien Régime. Il s’agit là des seules marques témoignant de l’utilisation des deux volumes d’Aristote, qui ne comportent par ailleurs aucune autre annotation ni soulignement.

Illustration 9

Annotations à la mine de plomb recensant les ligatures du grec ancien

Annotations à la mine de plomb recensant les ligatures du grec ancien

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Au terme de ce parcours, il reste un dernier point à éclaircir : pourquoi cette édition Casaubon d’Aristote se trouve-t-elle dans la collection du Grand Séminaire de Rimouski? La réponse est évidemment liée à l’enseignement de la théologie catholique au Québec du xixe siècle jusqu’à la Révolution tranquille et à la résurgence de la théologie scolastique qui, après avoir été profondément discréditée pendant le siècle des Lumières, connut une seconde vie au xixe siècle, en réaction précisément à ces mêmes Lumières. Or, cette réhabilitation de la théologie scolastique va recourir massivement à l’autorité de saint Thomas d’Aquin. Ce courant néo-thomiste, qui s’est affirmé au cours du second xixe siècle, deviendra particulièrement dominant sous le pontificat de Benoît XV, et en particulier à partir de la publication en 1921 de l’encyclique Fausto appetente, soit à une époque où Joseph-Médard Belzile possédait assurément déjà son édition bilingue d’Aristote.

Or, ce néo-thomisme des Modernes, comme d’ailleurs le thomisme originel, s’appuiera largement sur Aristote et en particulier sur sa logique, exposée dans les six traités que constituent l’Organon, à savoir Les Catégories, De l’interprétation, les Premiers analytiques, les Seconds analytiques, les Topiques et les Réfutations sophistiques. Ces livres forment le socle sur lequel s’élève tout l’édifice scolastique, sans compter d’autres traités aristotéliciens commentés par saint Thomas d’Aquin comme la Métaphysique. En fait, Aristote représente le préalable indispensable aux études théologiques d’alors. Et c’est sans doute pour mener à bien cette propédeutique, nécessaire au néo-thomisme, que Joseph-Médard Belzile et bien d’autres séminaristes du monde catholique étudièrent Aristote à la même époque.

Dans le classement chronologique actuel du fonds ancien du Centre Taché [24], l’édition Casaubon d’Aristote de 1605 se trouve à proximité d’une édition vénitienne de la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin, publiée en 1612.

Illustration 10

Page de titre de l’édition de 1612 de la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin

Page de titre de l’édition de 1612 de la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin

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Ce rapprochement fortuit, dû à un principe de classement étranger à la collection originelle du Grand Séminaire de Rimouski, a cependant le mérite de mettre en évidence le lien indissoluble unissant le philosophe péripatéticien et le docteur angélique. Ces deux éditions ne sont elles-mêmes que la partie la plus ancienne et émergée d’un important ensemble de la collection du Grand Séminaire de Rimouski qui compte plus de 75 éditions partielles ou intégrales de saint Thomas d’Aquin et d’Aristote [25].

L’édition Casaubon d’Aristote de 1605 est donc assurément un livre du Grand Séminaire, destiné à la formation des futurs ecclésiastiques, et non du Petit Séminaire, fréquenté par les futures élites locales des professions libérales. Si son entrée dans la collection patrimoniale s’inscrit tout à fait dans la mouvance néo-thomiste, l’édition Casaubon témoigne également, de la part de monseigneur Belzile comme du Grand Séminaire de Rimouski, d’un souci philologique plus poussé que dans d’autres séminaires catholiques à la même époque, et cela en raison du recours au texte original d’Aristote et à la somme philologique constituée par l’humanisme de la Renaissance.

Parties annexes