Vous êtes sur la nouvelle plateforme d’Érudit. Bonne visite! Retour à l’ancien site

Articles

Prolégomènes à une histoire des collections spéciales de l’Université de Montréal

  • Normand Trudel et
  • Éric Bouchard
Logo de Mémoires du livre

Corps de l’article

Le récit du développement des collections spéciales [1] de l’Université de Montréal n’a jamais été fait. Constituant un ensemble patrimonial de plus de 100 000 documents, ces collections occupent pourtant un espace unique dans le paysage des bibliothèques universitaires francophones d’Amérique du Nord [2]. Dès les premières années de l’Université, et tout au long de leur histoire, elles se sont développées grâce à des dons réguliers de bâtisseurs, de notables, d’artisans et de grandes figures intellectuelles de la société canadienne-française, puis québécoise. Aujourd’hui gardienne de ce patrimoine couvrant divers domaines du savoir depuis l’Antiquité à nos jours, la Bibliothèque des livres rares et collections spéciales (BLRCS) veut faire connaître davantage cette remarquable contribution à l’histoire collective par la mise en valeur d’un corpus documentaire de recherche et d’enseignement qui reste encore par trop méconnu.

Dans cette optique, le présent article cherche à fixer les étapes charnières du développement des collections spéciales, des premières donations du temps où l’Université logeait au Quartier latin, jusqu’à la création, en 1971, d’un premier Service des collections particulières (SCP), devenu en 1984 le Service des collections spéciales (CS), puis en 2008, la BLRCS. Plus précisément, il s’attachera à consigner, pour chaque période, les acquisitions majeures, les structures organisationnelles qui les ont accueillies et les mises en valeur auxquelles elles ont été soumises, de même que les principaux administrateurs qui en eurent la charge, tels qu’Aegidius Fauteux, Raymond Tanghe, Janis Bilkins ou Geneviève Bazin. Il va sans dire que ce travail doit être vu comme un premier jet devant permettre, dans l’avenir, l’élaboration d’un historique complet.

L’Université Laval de Montréal au Quartier latin, 1895-1943

Les commencements

L’origine des collections spéciales remonte à la fin du xixe siècle, alors que l’Université de Montréal est une succursale de l’Université Laval. De 1876 à 1895, les premières facultés de l’Université Laval à Montréal (théologie, médecine et droit) logent dans des bâtiments disséminés à travers la ville et ne possèdent souvent que des embryons de bibliothèques. À partir de 1895, l’Université s’installe dans un nouvel édifice de la rue Saint-Denis, au coeur du Quartier latin, et se voit dotée pour la première fois d’une véritable bibliothèque desservant l’ensemble des trois facultés d’origine auxquelles s’ajoute une faculté des arts fondée en 1897-98 [3]. Modeste, la bibliothèque se développe néanmoins rapidement. C’est de cette époque que datent les premières donations qui formeront le noyau des collections spéciales, à savoir les dons Verreau, Gill, Baby et Chapleau.

Bien que nous ne connaissions pas encore tous les détails entourant son acquisition, la collection Verreau est probablement la plus ancienne. Éducateur, historien, archiviste et prêtre, Hospice-Anthelme Verreau (1828-1901) est un personnage bien en vue à son époque. Connu pour avoir été le principal de l’École normale Jacques-Cartier pendant 44 ans, l’abbé Verreau est aussi un bibliophile averti [4], dont la bibliothèque personnelle est alors « considérée comme l’une des plus riches et des plus complètes de son époque [5] ». Il laisse à l’Université Laval à Montréal [6] plus de 1 000 volumes anciens, principalement en théologie, dont 14 précieux incunables qui font encore aujourd’hui l’orgueil de la BLRCS.

La bibliothèque de Charles-Ignace Gill (1844-1901) est la deuxième acquisition d’envergure. Avocat, homme politique et juge à la Cour supérieure de la province de Québec, il a laissé, quant à lui, un ensemble très varié de plusieurs centaines d’ouvrages en droit, en théologie, en lettres et en histoire, tous contemporains de son époque.

Louis-François-Georges Baby, Division des archives, UdeM

-> Voir la liste des figures

En 1906, Louis-François-Georges Baby (1834-1906), homme politique, maire de Joliette à plusieurs reprises, et également juge à la Cour supérieure de la province, lègue à l’Université une bibliothèque exceptionnelle composée de près de 20 000 documents d’archives et de 3 500 imprimés sur l’histoire du Canada. La donation fait de la future Université de Montréal une référence en Canadiana et cette collection demeure à ce jour un des fleurons de la BLRCS. Preuve de son caractère unique, la collection Baby a été officiellement inscrite au Registre des biens culturels par le ministère de la Culture et des Communications et de la Condition féminine du Québec le 15 février 2007 [7]. Rarement accordé à un ensemble d’imprimés et d’archives, le classement est le statut le plus important que peut se voir décerner un bien culturel.

Dernière acquisition significative de la période, celle des livres de Sir Joseph-Adolphe Chapleau (1840-1898), premier ministre de la province de Québec de 1879 à 1882, puis lieutenant-gouverneur à Québec et administrateur de l’Université Laval à Montréal. Sa veuve, Lady Chapleau, laisse à l’Université en 1909 une riche bibliothèque typique d’un notable lettré de la fin du xixe siècle, comprenant plus de 4 000 ouvrages [8]. Les 10 premières années du xxe siècle représentent donc une décennie faste pour la bibliothèque de l’Université Laval à Montréal.

L’Université de Montréal et la Bibliothèque Saint-Sulpice

En 1915, les Prêtres de Saint-Sulpice, qui sont étroitement engagés dans le développement et le maintien de l’Université, décident d’ouvrir à proximité une bibliothèque publique de niveau universitaire, entre autres dans le but de soutenir la mission d’enseignement de l’établissement : « Ils ont pensé que le temps était venu de donner à notre université canadienne-française et à ses chaires d’enseignement l’indispensable complément d’une véritable bibliothèque d’étude [9]. » La nouvelle Bibliothèque Saint-Sulpice héberge alors les livres de littérature et d’histoire canadienne [10], tandis que les ouvrages de droit et de médecine restent à l’Université. Les documents provenant des dons Gill, Baby et Chapleau viennent donc enrichir le fonds de cette nouvelle bibliothèque constituée à partir des collections de l’oeuvre des bons livres, du Cabinet de lecture paroissial et du Cercle Ville-Marie [11]. Un édifice moderne contenant plus de 60 000 ouvrages est désormais accessible à la communauté universitaire et au grand public montréalais.

À l’automne 1919, alors que la succursale de l’Université Laval est en passe d’obtenir son autonomie sous le nom d’Université de Montréal, un incendie embrase l’édifice de la rue Saint-Denis et endommage sérieusement la bibliothèque. Après le désastre, l’Université de Montréal, pensant déjà à un nouveau campus à l’écart du centre-ville, décide de ne pas reconstruire les locaux de la bibliothèque et transfère plutôt l’ensemble de ses collections à la Bibliothèque Saint-Sulpice, qui devient de facto la bibliothèque de l’Université. Du même souffle, Aegidius Fauteux, conservateur de la Bibliothèque Saint-Sulpice depuis 1915, devient le premier conservateur en titre de la bibliothèque de l’Université de Montréal. Selon Daniel Reicher, près de 25 000 livres de plus sont alors transférés [12], dont les collections de droit et de médecine. Parmi ces dernières, se trouvent à l’époque des ouvrages rares et anciens qui parviendront par étapes jusqu’à la BLRCS.

Pendant la décennie 1920, la Bibliothèque Saint-Sulpice devient un véritable prolongement de l’Université de Montréal. Elle est ainsi fréquentée par des professeurs qui y donnent cours et conférences dans les diverses salles de l’édifice et par des étudiants qui profitent de la salle de lecture. Cependant, les Années folles se terminent. De mauvais investissements aggravés par la crise économique de 1929 forcent les Sulpiciens à fermer la Bibliothèque Saint-Sulpice en 1931 [13]. Dans les faits, comme le projet de construction d’un nouveau complexe universitaire sur le mont Royal est sérieusement compromis, la Bibliothèque Saint-Sulpice, bien que fermée au grand public, demeure ouverte sur rendez-vous pour les chercheurs universitaires. Cette situation, tout insatisfaisante qu’elle soit, perdure jusqu’en 1941. Entre-temps, le conservateur Aegidius Fauteux quitte son poste en 1932 et est remplacé par son ancien adjoint, Félix Leclerc. Ce dernier occupe le poste de conservateur jusqu’en 1935. Par la suite, le sulpicien Raoul Bonin et son confrère Marie-Eugène Labrosse prennent la relève. En 1941, le sort de la Bibliothèque Saint-Sulpice est scellé et l’institution est finalement cédée au gouvernement de la province de Québec qui s’est porté garant des dettes de la Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice. Du côté de l’Université, le chantier de construction sur la montagne, en plan depuis 1929, est rouvert et l’on entrevoit enfin une ouverture prochaine du nouveau campus. Au mois de mars 1941, les collections universitaires logées à la Bibliothèque Saint-Sulpice sont transférées en vue d’être installées dans la nouvelle bibliothèque centrale alors inachevée. Plus de 300 caisses de livres y sont expédiées [14].

La bibliothèque centrale, 1943-1971

De la bibliothèque centrale au réseau des bibliothèques

Salle de lecture de la bibliothèque centrale de l'Université de Montréal, Division des archives, UdeM.

-> Voir la liste des figures

Le 3 juin 1943, le campus de l’Université de Montréal sur la montagne est inauguré en grande pompe après de longues années d’incertitude. Raymond Tanghe (1898-1969), auteur, enseignant et bibliothécaire, est chargé d’organiser la nouvelle bibliothèque centrale de l’Université de Montréal située sous la tour du pavillon principal, aujourd’hui pavillon Roger-Gaudry. Elle n’ouvrira officiellement ses portes qu’en 1945.

Quelque temps avant l’ouverture, en octobre 1944 [15], la bibliothèque se dote d’une importante collection de science et de médecine qui vient alors changer la composition des collections spéciales, jusque-là essentiellement axées sur la religion, les belles-lettres et les études canadiennes. La bibliothèque du docteur Léo Pariseau (1882-1944), composée de plus de 4 000 titres parmi lesquels se trouvent tous les auteurs marquants de la pensée médicale et scientifique, depuis Aristote, Galien et Hippocrate jusqu’à Paré, Vésale, Galilée et Newton, est alors considérée comme sans équivalent dans la société francophone de l’époque [16].

Léo Pariseau, Division des archives, UdeM.

-> Voir la liste des figures

Médecin attaché à l’Hôtel-Dieu de Montréal, professeur en radiologie à l’Université de Montréal et premier président de l'ACFAS (alors Association canadienne-française pour l’avancement des sciences, aujourd’hui Association francophone pour le savoir), le docteur Léo Pariseau est un bibliophile passionné et un intellectuel de premier plan qui a été de tous les combats pour l’avancement des sciences au Canada français. La bibliothèque Léo-Pariseau, souvent qualifiée de « pendant francophone » de la Osler Libraryof the History of Medicine de l’Université McGill, devient l’une des plus importantes après celle du juge Baby.

Durant les jeunes années de la bibliothèque centrale se multiplient les dons et le conservateur Tanghe en fait régulièrement état dans les pages de la revue des diplômés de l’Université de Montréal, L’Action universitaire, de 1944 à 1953. On y apprend ainsi qu’à la suite de Pariseau, Édouard Montpetit et Joseph-Édouard Perrault font don de plusieurs centaines d’ouvrages [17]. Fondateur de l’École des sciences sociales, économiques et politiques, et secrétaire général de l’Université de Montréal à partir de 1920, Édouard Montpetit (1881-1954) a consacré sa vie au développement de son institution et il a généreusement laissé à son alma mater une riche bibliothèque spécialisée en sciences sociales. Joseph-Édouard Perrault (1874-1948), homme politique ayant occupé des postes dans différents ministères sous les gouvernements de Lomer Gouin et de Louis-Alexandre Taschereau, est, quant à lui, un amateur de belles reliures et d’éditions luxueuses, principalement en littérature française. Il fit plusieurs dons à la bibliothèque au cours des années 1940 [18].

Au début des années 1950, de nouvelles collections importantes s’ajoutent, dont les collections Chagnon, Bartin et Hoffman. Éloi-Philippe Chagnon (1865-1956), médecin spécialiste en maladies nerveuses, a offert à l’Université un fonds documentaire de médecine d’environ 2 000 titres, composé de livres mais surtout de périodiques, de tirés à part et de prospectus d'hôpitaux très rares des xixe et xxe siècles. Pour faire l’acquisition de l’impressionnante bibliothèque personnelle d’Étienne Bartin (1860-1948), professeur honoraire à la Faculté de droit de l’Université de Paris et bibliophile véritable, Raymond Tanghe se rend en France en juillet 1952. Il en ramène une collection comportant plus de 11 000 volumes en histoire, littérature, histoire de l’art et histoire religieuse, à laquelle s’ajoutent plusieurs centaines de gravures anciennes. En 1954, le successeur de Tanghe, Joseph-R. Leduc, décrit la collection Hoffman comme étant « constituée de près de 4 000 volumes de philosophie ancienne et moderne [19] ».

En dépit d’une majesté fondée sur sa belle architecture art déco et ses imposantes colonnes de marbre français, la bibliothèque centrale est bientôt jugée inadéquate pour répondre aux besoins de la communauté universitaire. Sa constitution, reposant sur une immense salle de consultation, surmontée de magasins qui occupent les différents étages de la tour du pavillon principal et auxquels on accède par ascenseur, rend fastidieux l’accès aux documents. S’amorce donc, dès les années 1950, un mouvement de décentralisation des bibliothèques qui se concrétise lors de la décennie suivante [20]. Néanmoins, la volonté de voir naître une nouvelle bibliothèque générale plus riche et mieux adaptée demeure. Dans ce contexte, les collections sont évaluées insuffisantes et un programme accéléré d’acquisition est mis en place [21], lequel permet l’intégration en 1962 de trois nouvelles collections : celles de Victor Morin, de Marius Barbeau et de George Ross-Roy. Victor Morin (1865-1960), notaire, professeur à l’Université de Montréal, historien, bibliographe, membre de la Société royale du Canada et bibliophile de renom, a constitué tout au long de sa vie une collection prestigieuse. En dépit de quelques ventes faites dans les années 1930 et 1950, l’ensemble documentaire cédé totalisait environ 10 000 documents comprenant des livres rares, des brochures et des estampes anciennes, principalement en histoire canadienne. Cet ensemble, acquis grâce à la générosité de la famille Morin, a malheureusement été fragmenté en partie et la BLRCS s’efforce depuis de le reconstituer. Pionnier de l’anthropologie au Canada, Marius Barbeau (1883-1969) a fait don d’une bibliothèque spécialisée sur les Amérindiens et les peuplades arctiques, collection parmi les plus importantes sur le sujet en son temps. De son côté, George Ross-Roy (1924-2013), professeur de littérature anglaise à l’Université de Montréal, a laissé ce que les experts de l’époque qualifient de « plus importante collection privée d’oeuvres poétiques canadiennes-anglaises [22] ».

Après le départ du conservateur Joseph-R. Leduc en 1963, Claire Audet assure l’intérim jusqu’à la nomination de Marguerite Densky en 1964. Sous le mandat de cette dernière, on élabore un projet de mise en valeur des collections spéciales dans un Centre d’étude des lettres canadiennes qui occuperait tout le 17e étage de la tour [23]. Malheureusement, un an plus tard, le projet ne s’est toujours pas concrétisé : « Nos magnifiques collections Parizeau (sic), Chagnon, Baby, quand seront-elles enfin connues du public universitaire? Quand sera-t-elle prête notre salle de livres rares et de manuscrits, au 17e étage de la tour [24]? » Ce centre ne verra finalement jamais le jour [25].

Deux autres dons majeurs viennent clore la décennie 1960 : les collections Béraud et Rey-Herme. Jean Béraud, de son vrai nom Jacques LaRoche (1900-1965), lègue à l’Université un ensemble de plus de 1 000 volumes sur le théâtre, dont des éditions anciennes de Molière, Racine et Corneille ainsi qu’un rare ensemble de programmes de théâtre montréalais parus entre 1945 et 1965. Enfin, l’Université achète en 1966 la bibliothèque de Philippe-Alexandre Rey-Herme (1914-2005) [26], mariste, professeur de théologie à l’Institut catholique de Paris. Essentiellement constitué de livres anciens, cet ensemble porte sur l’éducation en Europe, plus particulièrement en France, du xvie au xxe siècle. Tous les aspects des sciences de l'éducation – l’histoire, la sociologie, la pédagogie, la philosophie et la psychologie – y sont traités et la littérature de jeunesse y est particulièrement bien représentée.

En 1967, la Direction des bibliothèques est mise sur pied pour gérer l’ensemble des diverses bibliothèques disciplinaires qui se multiplient, et Daniel Reicher en devient le premier directeur. Malgré les nombreuses acquisitions de qualité faites au cours des années, l’ensemble des bibliothèques souffre toujours d’un manque de visibilité, et particulièrement les collections spéciales qui, en plus, se trouvent dispersées dans l’ensemble du réseau. Au début des années 1970, on prend conscience de l’importance de mieux encadrer tous ces documents à valeur patrimoniale le plus souvent logés dans des environnements peu accessibles et mal adaptés à leur conservation.

Le Service des collections particulières, 1971-1978

Des débuts prometteurs

C’est le 1er avril 1971 que Daniel Reicher met en place le Service des collections particulières (SCP) avec à sa tête Janis Bilkins [27]. Bilkins avait été bibliothécaire au Musée des beaux-arts de Montréal et était alors directeur du Centre bibliographique de l’Université. Il devient désormais chef de service avec la responsabilité de l’ensemble des collections particulières alors conservées principalement aux 7e, 16e et 17e étages de la tour du pavillon principal [28]. L’appellation du service est probablement choisie par Bilkins lui-même qui considère que les collections :

qu’on désigne parfois sous le nom de “livres rares et précieux”, […] sont particulières [...] soit à cause des individus qui les ont développées, soit à cause de leur valeur intrinsèque, c'est-à-dire en raison de la valeur documentaire qu’elles représentent pour la recherche à l’intérieur d’une discipline scientifique donnée [29].

Dès les débuts de son mandat, Bilkins est amené à orchestrer l’un des dons les plus significatifs de l’histoire des collections spéciales. En septembre 1971, Louis Melzack (1914-2002), homme d’affaires, pionnier des librairies de livres de poche au Canada et fondateur de la chaîne Classic’s Bookstore, offre à l’Université une collection de Canadiana incomparable [30]. Sa bibliothèque comprend plus de 3 800 titres, de nombreux journaux et plus de 1 000 manuscrits. De première importance pour la recherche en histoire du Canada, elle contient des brochures et des proclamations publiées au pays pour la plupart aux xviiie et xixe siècles, des livres de piété dont le premier livre imprimé à Montréal par Fleury Mesplet en 1776, des récits d'explorations et finalement des journaux anciens. Plus précieux encore sont les manuscrits. Citons, parmi les pièces uniques, les ordonnances de James Murray et le mandat d'arrêt lancé contre Louis-Joseph Papineau, le 23 novembre 1837. Cette nouvelle acquisition en Canadiana, conjuguée à la collection Baby, positionne l’Université de Montréal comme lieu de conservation d’un des plus importants ensembles de fonds documentaires dans le domaine des études canadiennes.

Prévoyant et visionnaire, Melzack impose quelques conditions importantes à sa donation. L’entente prévoit ainsi l’embauche d’un bibliothécaire attitré, la construction d’une salle pouvant accommoder 10 lecteurs et l’installation d’une galerie d’exposition, le tout afin de faciliter la consultation et la diffusion des documents [31]. La salle Louis-Melzack est aménagée au début de 1972 et est ouverte au mois de juin suivant dans l’actuel pavillon Claire-McNicoll. Elle servira d’écrin à la collection, mais aussi de base d’opération au SCP.

Salle Melzack, aménagée dans le pavillon Claire-McNicoll en 1973, BLRCS, UdeM.

-> Voir la liste des figures

Quelques mois avant la donation Melzack, en mai 1971, le SCP publie un premier catalogue Baby [32] répertoriant les archives du même nom. Notons que le SCP avait été prévu comme devant accueillir non seulement des imprimés mais aussi des fonds d’archives, tout spécialement les manuscrits de la collection Baby. À l’époque, cette collection était avant tout un fonds d’archives, les livres, hormis les plus anciens [33], ayant pour la plupart été très tôt intégrés dans la bibliothèque de la Faculté des arts, puis dans les collections de la bibliothèque centrale.

Suivant son double mandat, le SCP acquiert en 1972 les archives de Bernard Amtmann (1907-1979), libraire-antiquaire, et la bibliothèque de Jean Bruchési (1901-1979), journaliste, historien, critique littéraire et diplomate, déposée en plusieurs versements et totalisant plusieurs mètres linéaires d’archives, en plus des 1 500 titres en histoire et en littérature canadienne. Toujours cette année-là, un projet de prêt-dépôt de la collection de livres et d’archives de la Fondation Lionel-Groulx, consacrée au nationalisme canadien-français, est élaboré. Le projet traîne quelques années et l’évolution de la conjoncture économique empêche la réalisation d’un tel transfert de documents. En 1973, le SCP achète la collection de John H.-Archer (1914-2004), bibliothécaire et historien, alors vice-recteur de l’Université de la Saskatchewan, constituée de Canadiana concernant l’ouest du pays.

Si à cette époque l’axe principal de développement des collections particulières reste les études canadiennes, un autre axe se dessine du côté des arts. Sous Bilkins, prend forme un ensemble intitulé : « les éditions remarquables publiées à Montréal » et qui rassemble déjà, en 1975, une trentaine de livres d’artistes illustrés notamment par Pellan, Giguère et Molinari. Cette année-là, le SCP fait également l’acquisition d’un fonds documentaire d’Émile Falardeau (1886-1980), auteur de plusieurs ouvrages sur l’art et les artistes peintres au Canada, constitué précisément de dossiers de presse sur les principaux artistes canadiens.

Espoirs déçus

En 1974, un grand projet se profile dans le cadre de la construction prévue d’un pavillon ou module interdisciplinaire qui aurait été situé tout près de l’actuel garage étagé Louis-Colin [34]. Un étage complet devait être attribué au SCP qui aurait alors bénéficié de deux salles de lecture, de réserves pour 50 000 documents et d’aires de travail accommodant jusqu’à 11 employés. Malheureusement le contexte économique suivant la première crise pétrolière entrave bien des projets universitaires, dont celui de ce pavillon interdisciplinaire. Le SCP, aux prises avec de criants problèmes d’espace à la suite des plus récentes acquisitions et incapable de répondre adéquatement aux demandes des chercheurs, reçoit en contrepartie une deuxième salle, contiguë à la salle Melzack et destinée à abriter la collection Baby. Au mois d’octobre 1975, les salles Melzack et Baby sont inaugurées conjointement. Pour l’occasion, la famille Baby donne au SCP le beau portrait du juge qui orne aujourd’hui la principale salle de consultation de la BLRCS.

Après le départ de Daniel Reicher de la Direction des bibliothèques en 1974, et au cours de l’intérim qui se prolonge jusqu’en 1976, l’Université reçoit un don majeur de Madeleine Richard, veuve depuis 1948 de Joseph-Édouard Perrault. La collection comporte 3 300 documents dans les domaines de la littérature, de l’histoire, des biographies et de l’art. Le couple entretenant une correspondance avec plusieurs grands auteurs du xxe siècle, plusieurs ouvrages sont porteurs de précieuses dédicaces adressées à monsieur Perrault ou à sa femme.

Avec l’arrivée de Jacques Ménard à la Direction des bibliothèques, une réorganisation du service est planifiée. En janvier 1977, Lucie Robitaille est nommée directrice du SCP et deux autres postes sont créés : un poste de secrétaire de direction et un autre poste, qui ne sera jamais comblé. Cette première année de changement coïncide avec l’une des retombées de la « Querelle des manuscrits [35] » qui avait durement opposé la Bibliothèque nationale du Québec (BNQ) et les Archives nationales du Québec (ANQ) quelques années auparavant. On se souvient que les ANQ avaient obtenu le transfert de tous les fonds d’archives détenus par la BNQ : seules les archives d’écrivains auxquelles tenait particulièrement cette dernière seraient finalement exemptées de ce transfert. Dans une même logique, un comité de réflexion au sein de l’Université mène à la décision [36] de transférer toutes les archives historiques du SCP au Service des archives [37]. Avec le transfert des manuscrits Baby [38], Bruchési et Morin, pour ne nommer que ceux-là, c’était le concept même du service développé par Bilkins depuis six ans, à la fois centre d’archives historiques et bibliothèque patrimoniale, qui devenait caduc. En 1978, le chef du SCP est intégré à la Bibliothèque des sciences humaines et sociales et, avec lui, le fonds général des livres rares tirés de l’ancien « trésor » de la bibliothèque centrale [39]; on préconise à la fin de cette même année la dissolution du SCP [40]. Les toutes dernières acquisitions de cette époque consistent en 16 livres d’artiste, et en un fonds néo-latin publié entre le XVIe siècle et le XVIIIe siècle et provenant de la bibliothèque du Grand Séminaire de Meaux.

Les collections Melzack et Baby, 1979-1984

Un intermède

S’il est alors possible de mettre fin aux activités du SCP, les dispositions légales du don Melzack font en sorte qu’un professionnel doit demeurer sur place pour mettre en valeur la collection. Jusqu’en 1981, c’est Lucie Robitaille qui en a la responsabilité. Après son départ, la nouvelle directrice des bibliothèques, Arlette Joffe-Nicodème, envisage une nouvelle approche en intégrant les livres rares ainsi que les collections Melzack et Baby sous la direction des Services techniques. Il faut dire que la priorité est désormais accordée au traitement. Après 10 ans, faute de ressources, la collection Melzack n’est toujours pas inscrite au catalogue et la bibliothèque Léo-Pariseau, acquise dans les années 1940, attend toujours d’être traitée. Les années qui suivent sont donc consacrées à un vaste projet de catalogage qui débute formellement en juin 1982, peu de temps avant le décès de Janis Bilkins.

Le Service des collections spéciales, 1984-2008

Une renaissance

En mai 1984, Arlette Joffe-Nicodème décrète la reconstitution d’une administration distincte pour les collections particulières sous le nom de Service des collections spéciales (CS) [41], qui aura comme priorité de poursuivre le catalogage des collections Melzack et Baby. Geneviève Bazin est recrutée à titre de chef de service. Dès lors, et pendant plus de vingt ans, elle concentre tous ses efforts au développement de ce Service. Les catalogues demandés sont publiés, parfois au prix de beaucoup de recherches, puisque, dans le cas Baby, il a d’abord fallu répertorier et reconstituer physiquement l’ensemble documentaire. Le catalogue des imprimés Melzack est ainsi publié en 1988, puis celui des imprimés Baby en 1991, celui des manuscrits Melzack en 1992 et enfin le catalogue de la bibliothèque Léo-Pariseau en 1996.

Tout en conservant les salles du pavillon Claire-McNicoll, les CS bénéficient à cette époque d’une avancée majeure en se redéployant, dès 1987, sur la moitié du 4e étage du nouveau pavillon Samuel-Bronfman, avec des salles de consultation et une réserve principale d’une capacité de 50 000 volumes. Le personnel augmente également en nombre, de sorte que, à la fin de la période, outre la chef de service, une bibliothécaire, deux techniciens et deux commis sont rattachés aux CS.

On obtient ainsi les conditions tant espérées 10 ans auparavant. À partir de ce moment, il devient possible de travailler à concrétiser l’objectif déjà ancien de rassembler tous les documents du défunt SCP, mais aussi celles des autres collections spéciales du réseau des bibliothèques. En 1984-1985, on évalue à 54 760 le nombre d’unités physiques héritées du SCP [42], alors que les principaux transferts devant être effectués à partir des autres bibliothèques avaient déjà été identifiés au milieu des années 1970 et estimés à 33 792 volumes [43]. Les livres rares conservés dans les bibliothèques disciplinaires de droit, d’aménagement, de santé, de musique et d’éducation sont progressivement transférés aux CS, dont la collection Rey-Herme déjà mentionnée ainsi que la collection Villeneuve. Cette dernière, rassemblée par Maurice Villeneuve (1921-1995), collectionneur puis libraire spécialisé en Canadiana, est exemplaire en son genre avec un fonds de plus de 8 000 titres en éducation surtout canadienne-française, pour beaucoup des manuels scolaires datant du xixe siècle jusqu’au milieu des années 1960.

De nombreux dons

Avec la naissance des CS, de nouveaux dons affluent. En 1986, la succession de Léon Lortie (1902-1985) offre aux CS la bibliothèque de ce personnage éminent de l’Université de Montréal. Professeur de chimie et d’histoire des sciences, ainsi que secrétaire général de l’Université de 1962 à 1967, Léon Lortie laisse une collection composée d'environ 1 000 ouvrages couvrant l'histoire et la philosophie des sciences, la médecine, les maladies nerveuses et les soins infirmiers au xxe siècle. Depuis l’acquisition de la bibliothèque Léo-Pariseau et de la collection Chagnon, l’histoire des sciences et de la médecine est redevenue un axe majeur de développement des CS. La collection Lortie vient donc les compléter admirablement. En 1988, la bibliothèque de Roma Amyot (1899-1987), neuropsychiatre, président de l’Association des médecins de langue française du Canada, vient s’ajouter, puis celle d’Othmar Keel en 2004, professeur, spécialiste en histoire de la médecine, et celle de Paul Dumas (1910-2005), médecin, professeur et critique d’art, en 2006.

Bien qu’à cette époque les acquisitions semblent toucher des domaines très divers [44], on peut remarquer que la poésie de langue française du xxe siècle occupe une place notable dans le développement des collections avec l’acquisition de la collection Beaulieu en 1987. Michel Beaulieu (1941-1985), poète, essayiste et journaliste, a laissé une oeuvre dense reconnue comme l’une des plus significatives des écrivains de sa génération. Sa bibliothèque, forte de 6 800 titres, comprend en majorité des ouvrages de poésie internationale en français ou en anglais, mais aussi des recueils à tirage limité parfois devenus fort rares. Avec le transfert du fonds Jean-Claude-Renard [45] en 1997, puis l’acquisition des livres de la poétesse, metteure en scène et comédienne Janou St-Denis (1930-2000), ainsi qu’avec les nombreuses acquisitions de livres d’artistes mettant en forme des oeuvres poétiques, centrées depuis quelques années sur l’artiste Jacques Fournier et les éditions Roselin, cette place occupée par la poésie contemporaine n’a jamais cessé de croître.

Toujours en art, deux acquisitions font la fierté des CS. D’abord, la collection du professeur d’histoire de l’art Gilles Rioux (1942-1995), acquise par legs testamentaire, et consacrée au surréalisme ou à des courants proches de celui-ci (dadaïsme, érotisme, ésotérisme). Parmi les 4 000 ouvrages qui en font partie, on trouve des études, des éditions originales, des manifestes, des catalogues et des périodiques rares datant de la période surréaliste [46]; quelques pièces d’archives complètent cette collection. L’autre acquisition est réalisée en partie en 2001 et en partie en 2011 auprès de monsieur Gilles Blain, qui développa au cours de sa vie une collection consacrée à Jean Cocteau. Son fonds unique en Amérique est reconnu bien culturel d’intérêt exceptionnel par le gouvernement fédéral depuis 2011. Elle comprend plus de 1 000 documents imprimés, livres, périodiques, plaquettes et pièces diverses liés à l’oeuvre de Cocteau. Notons enfin que la collection du médecin Paul Dumas, mentionnée plus tôt, est aussi en grande partie dédiée à l’histoire de l’art.

Un dernier axe de développement se dessine enfin et il concerne les études religieuses. Depuis le don de l’abbé Verreau, et compte tenu du caractère catholique de l’Université à son origine, les monuments de la spiritualité médiévale et de l’Ancien Régime ont toujours occupé une grande place dans les collections spéciales de l’institution, mais, dans les années 1990, l’acquisition de cinq ensembles accentue davantage cette présence. En 1990, les CS obtiennent les 500 ouvrages rassemblés par Jean-Marie Moreau (1920-1989), professeur au collège Saint-Laurent. Cette collection renferme des bibles du xvie siècle, dont la première Saincte Bible imprimée en français à Louvain, des ouvrages sur la liturgie, l’histoire de la Bible et la théologie. En 1995, l’Université fait l’acquisition des ouvrages de l’Institut d’études médiévales longtemps animé par les Dominicains. La partie ancienne revient aux CS et parmi celle-ci se trouvent trois incunables. Les CS reçoivent ensuite, en 2004, la bibliothèque de Jean-Paul Audet (1918-1995), théologien et philosophe, directeur du département de philosophie de l’Université de Montréal et qui comprend des livres sur la Bible, dont quelques-uns en langue syriaque. En 2005, Marcel Lajeunesse, professeur titulaire à l’EBSI (École de bibliothéconomie et des sciences de l’information) et vice-doyen de la Faculté des arts et des sciences de l’Université de Montréal, fait don d’une collection constituée de fac-similés à l’identique de livres d’heures et de livres enluminés du XVIe siècle. Enfin, en 2007, les CS acquièrent le fonds Paul-Zumthor (1915-1995), médiéviste et philologue parmi les plus marquants du xxe siècle, un don fait par sa veuve Marie-Louise Ollier témoignant de l’ensemble de l’activité intellectuelle du chercheur.

Une visibilité nouvelle

Conséquence directe du travail immense de rassemblement et de développement des collections qui s’effectue depuis 20 ans, apparaît bien vite la nécessité d’accroître les surfaces accordées aux CS. En l’an 2000, le Service dispose toujours, au pavillon Claire-McNicoll, des salles Melzack et Baby. Mais comme il devient difficile d’assurer la présence d’un bibliothécaire sur place afin de respecter les dispositions du don Melzack, il est bientôt convenu de rapatrier les 7 200 documents des deux salles au 4e étage du pavillon Samuel-Bronfman. Pour ce faire, on réaménage cet étage en 2002-2003 pour que le service puisse en occuper la quasi-totalité. L’inauguration des nouveaux locaux est faite en 2004. Une exposition dans la galerie Melzack rend alors hommage à tous les grands donateurs, des plus anciens aux plus récents.

Salle de consultation principale inaugurée en 2004, BLRCS, UdeM.

-> Voir la liste des figures

Arrivé à la Direction des bibliothèques en 2000, Jean-Pierre Côté autorise bientôt une étude d’envergure portant sur les CS afin d’en identifier les forces, les faiblesses et les orientations futures. En novembre 2004, le rapport Distad [47] est déposé. Ce rapport recommande de terminer le transfert des livres rares des bibliothèques disciplinaires vers les collections spéciales, de compléter le traitement documentaire, d’enrichir et de diversifier l’offre documentaire, de bonifier les activités de diffusion, d’accroître le financement et, enfin, d’augmenter le personnel du service.

En 2007, quelques mois avant sa retraite, Geneviève Bazin mène à bien, de concert avec la Division des archives de l’Université, l’inscription de la collection Baby au Registre des biens culturels du Québec : une reconnaissance qui couronne toute une carrière consacrée aux CS.

La Bibliothèque des livres rares et collections spéciales, 2008-2013

L’âge de la maturité

Un an après le départ de Geneviève Bazin, les CS deviennent une composante à part entière du réseau des bibliothèques de l’Université de Montréal en acquérant le statut de bibliothèque [48], grâce au soutien du directeur général Jean-Pierre Côté. Un voeu cher à plusieurs acteurs ayant oeuvré auprès des collections spéciales au cours des dernières décennies se concrétise alors. Cette nouvelle position dans la structure de l’Université rehausse l’image de la bibliothèque et reflète mieux son rôle véritable. Ce nouveau statut permet d’envisager l’avenir avec optimisme. Jean-Pierre Côté nomme alors Céline Amnotte directrice de la nouvelle Bibliothèque des livres rares et collection spéciales (BLRCS) et le poste de chef de service revient à Sarah de Bogui. Sous leur direction, la BLRCS vise plus encore à atteindre les standards de professionnalisme propres à une bibliothèque de recherche reconnue [49].

Parmi les nombreux dons reçus par la bibliothèque, deux marquent cette dernière période : la donation Weider et la donation Lank. Offerte par la famille, la bibliothèque personnelle de Ben Weider (1923-2008), homme d’affaires et spécialiste de renommée internationale en histoire napoléonienne, témoigne de sa passion. Il a laissé un riche ensemble de livres, de périodiques, de journaux et de documents audiovisuels qu’il a publiés ou utilisés dans le cadre de ses différentes recherches et qui constituent une source précieuse pour qui veut étudier la vie, l’oeuvre et le destin de Napoléon Bonaparte.

Le don suivant fait en 2010 par David M. Lank, homme d’affaires, universitaire, philanthrope et spécialiste en sciences naturelles, regroupe un ensemble d’ouvrages anciens et modernes principalement consacrés à l’art animalier. L’ensemble comprend près de 1 500 volumes essentiellement du xixe et du xxe siècle, en grande partie illustrés de planches originales à tirage limité. De nombreuses pièces iconographiques et quelques ephemera accompagnent la collection : pièces de monnaie, timbres et objets de tout genre, dont une série de bois originaux de Thomas Bewick. Les plus grands artistes animaliers de leur époque y sont représentés, tels Jean-Jacques Audubon, Léo-Paul Robert, Thomas Bewick, Ray-Harris Ching, ou Lars Jonsson [50].

En plus de ces deux dons, il faut souligner le transfert par la bibliothèque de botanique à la BLRCS de la portion la plus ancienne et la plus rare de la bibliothèque de l’Institut de botanique (1920-1945) constituée par Marie-Victorin (1885-1944), frère des écoles chrétiennes, et comprenant plus de 800 volumes. Sans être propriétaire de cette collection, la BLRCS en assure la préservation et la diffusion.

En 2011, Nicole Tremblay, directrice de la Bibliothèque des lettres et sciences humaines, est nommée à la direction de la BLRCS par Richard Dumont, directeur général des bibliothèques depuis 2008. Sous son administration, un chantier important de réflexion et de réorganisation est mis en place afin de doter la Bibliothèque des outils nécessaires à son développement dans un contexte où les sciences de l’information sont en pleine évolution. On poursuit notamment le traitement et la numérisation des ensembles iconographiques qui accompagnent plusieurs des collections particulières de la BLRCS. Parmi ceux-ci, notons le très riche fonds d’affiches de guerre dont les circonstances d’acquisition restent encore inconnues.

Bilan

Compte tenu de l’importance de son fonds documentaire, la BLRCS se devait de faire un bilan, de prendre la mesure du chemin parcouru depuis l’acquisition des toutes premières collections particulières, datant déjà de plus d’un siècle, afin de recentrer sa mission et de mieux appréhender l’avenir. Mais résumer un si long développement n’est pas chose simple et cet article ne peut être que l’ébauche d’une histoire encore à écrire.

Cette première étape aura tout de même permis d’établir que, depuis ses origines, l’Université de Montréal a bénéficié de l’apport ininterrompu de donations privées, grandes ou modestes, contribuant toutes au développement de ses bibliothèques. Très tôt, des livres rares, anciens et précieux se sont retrouvés dans les différentes bibliothèques facultaires. Les donations Verreau et Baby ont donné une première aura de prestige aux collections de la jeune université. Après un intermède imposé par la crise économique de 1929 et la Deuxième Guerre mondiale, l’Université a relancé son programme d’acquisition. La bibliothèque Léo-Pariseau de sciences et de médecine a ouvert de nouveaux horizons et diversifié l’offre documentaire jusqu’alors résolument orientée vers les études canadiennes. Les années 1950 et 1960 ont accentué cette diversité en accueillant des collections couvrant une panoplie de disciplines dont la philosophie, la littérature, le théâtre, la poésie, les sciences sociales et de l’éducation, en plus de renforcer celles qui concernent l’histoire canadienne. Dans les années fastes de la Révolution tranquille, les collections particulières ont atteint de telles proportions que la création d’un service dédié à leur gestion est devenu nécessaire.

On aura aussi constaté que le Service des collections particulières (SCP) de 1971 annonçait déjà le Service des collections spéciales (CS) et la Bibliothèque des livres rares et collections spéciales (BLRCS) actuelle, le travail de mise en valeur des collections Baby et Melzack, d’une part, et la constitution d’un premier noyau de livres d’artistes, d’autre part, ayant permis d’en asseoir les fondations. L’établissement des CS dans un environnement mieux adapté, en 1987, va favoriser la réalisation d’un programme de traitement et de rapatriement des collections spéciales alors dispersées. Après 20 ans d’efforts, le pari est gagné, dans la mesure où la majeure partie des dites collections est regroupée sous la responsabilité d’un seul service. En 2008, l’Université le reconnaît pleinement en élevant officiellement ce service au rang de bibliothèque.

À l’heure où le développement doit composer avec l’essor du numérique, mais aussi avec d’inévitables contingences économiques, cet article permet de mieux saisir l’origine, la teneur et la singularité des collections spéciales, tout en mettant en lumière la sécularité de leur existence au sein de l’institution universitaire. La reconnaissance, la conservation, la mise en valeur des collections dites « rares », « particulières » ou « spéciales », ne favorisent donc pas seulement l’enrichissement culturel et intellectuel de la communauté universitaire, mais ressortissent de surcroît à l’identité profonde de l’institution. En ce sens, ces dites collections assurent la valeur patrimoniale de l’Université de Montréal. Mieux encore, du fait du rayonnement exceptionnel de l’Université dans la société québécoise d’hier et d’aujourd’hui, elles peuvent prétendre au titre de patrimoine national.

Parties annexes