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Vulgariser la science pour réaffirmer son rôle de savant. L’Essai philosophique sur les probabilités de Laplace

  • Claudio Grimaldi
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Corps de l’article

Mathématicien, astronome et physicien parmi les plus célèbres de la fin du xviiie siècle et du début du xixe siècle, Pierre-Simon de Laplace est sans aucun doute l’un des personnages les plus importants de l’histoire des sciences française. Entré dans le cercle des savants à la fin du siècle des Lumières, il est aujourd’hui connu comme le « Newton français [1] » en raison de l’importance de ses découvertes, pour l’étendue de ses études, ainsi que pour la portée des mutations qu’il a contribuées à apporter aux sciences mathématiques des xviiie et xixe siècles.

Né sous le règne de Louis XV, Laplace assiste à la chute de l’Ancien régime et à l’établissement d’un nouvel ordre social et politique, en suivant également l’aventure napoléonienne et en faisant partie de ceux que l’on appelle, non sans raison, les grands serviteurs de la nation. Il se veut également un grand serviteur de la connaissance [2] et côtoie les grands savants de cette époque, tels que Lavoisier, Lagrange, Monge, Legendre, Lacroix et Fourier, contribuant à part entière au climat de foisonnement intellectuel occasionné par le bousculement des mentalités et des courants culturels de ce qu’on a souvent dénommé le « temps des savants [3] ».

Convaincu de l’importance de la connaissance et de la nécessité de l’insertion des recherches scientifiques dans les couches les plus influentes de la société française, Laplace poursuit sans cesse sa quête de savoir, ce qui le conduit à la publication de nombreux ouvrages consacrés à presque tous les domaines des sciences mathématiques. Dès son jeune âge (24 ans), il est admis comme adjoint-mécanicien à l’Académie Royale des Sciences : il y restera jusqu’à la suppression et à la transformation de celle-ci, pendant la Révolution française, en une division scientifique de l’Institut de France. Esprit curieux, sa conception des sciences repose sur une démarche ambitieuse et exhaustive :

Tous les événements, ceux mêmes qui, par leur petitesse, semblent ne pas tenir aux grandes lois de l’univers, en sont une suite aussi nécessaire que les révolutions du soleil. On les attribue au hasard parce que l’on ignore les causes qui les produisent, et les liens qui les unissent au système entier de la nature [4].

Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et les situations respectives des êtres qui la composent, si, d’ailleurs, elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus vastes corps de l’univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir comme le passé seraient présents à ses yeux [5].

Traversée par sa participation active à deux fondations importantes de la vie culturelle française de son époque, l’École Polytechnique et le Bureau des Longitudes, la carrière scientifique de Laplace, d’après Charles Gillispie, peut être aisément partagée en quatre étapes, les deux premières sous l’Ancien régime et les autres sous la Révolution française, la période napoléonienne et la Restauration [6].

D’un point de vue scientifique, son Essai philosophique sur les probabilités, datant de 1814 et issu d’une leçon sur les probabilités donnée en 1795 aux Écoles normales avec Lagrange, témoigne de l’importance qu’accorde le savant à ce domaine que les philosophes de son époque considèrent souvent en marge des autres savoirs scientifiques. C’est donc à travers cet ouvrage que Laplace essaie, d’une part, d’établir sa puissance institutionnelle et auctoriale et, d’autre part, de convaincre ses contemporains (aussi bien savants que néophytes) de la validité de ses théories et ce, sans le secours de l’analyse. Comme il le remarque dans l’« Avertissement » à son Essai, « les questions les plus importantes de la vie ne sont en effet, pour la plupart, que des problèmes de probabilité [7] ».

Nous nous proposons d’analyser ici les dynamiques de vulgarisation des savoirs mises en oeuvre par Laplace dans son Essai philosophique sur les probabilités afin de démontrer, à travers des réflexions portant sur des choix textuels et linguistiques, que la volonté de “vulgarisation” côtoie également une stratégie de valorisation des travaux de Laplace lui-même, visant à consolider sa propre autorité dans le champ scientifique de son époque.

Notre contribution cherchera en particulier à mettre l’accent sur les études laplaciennes concernant la théorie des probabilités, notamment dans l’Essai philosophique sur les probabilités, parce que, à notre avis, c’est cet opus de Laplace [8] qui donne la possibilité aux lecteurs d’aujourd’hui de percevoir la portée sociale que le scientifique conférait au rôle du savant et à la diffusion auprès du grand public des découvertes faites par les communautés scientifiques.

Comme nous l’avons dit auparavant, l’oeuvre laplacienne touche tout domaine des sciences mathématiques : les mathématiques elles-mêmes, l’astronomie, la physique, la mécanique, la chimie et la théorie des probabilités sont en effet traitées de manière approfondie, et les théories présentées dans ses ouvrages [9] sont hétérogènes et diversifiées. Bien que sa bibliographie soit imposante, il n’est pas sans intérêt d’indiquer les deux domaines dans lesquels se situent les découvertes et les contributions laplaciennes de portée majeure et qui, de nos jours, gardent encore leur pertinence scientifique : il s’agit de la mécanique céleste et du calcul des probabilités. Héritier des théories de Newton, Laplace a étudié les conséquences du principe de gravitation que l’on doit au savant anglais, en jetant ainsi les bases méthodologiques de l’analyse des phénomènes de la nature. Le système de pensée relatif à la mécanique céleste étant encore contesté, Laplace a su restreindre l’importance du hasard dans ce domaine et a transformé en paradigme ledit système de pensée. Quant au calcul des probabilités, Laplace a donné une puissance nouvelle aux travaux de cette branche scientifique grâce à l’introduction de certaines notions remarquables, à savoir celles de corrélation et de convergence stochastique, ou de certaines théories, telle la théorie des moindres carrés. Il faut également signaler que les calculs laplaciens sont élaborés pour des besoins de recensement et d’échantillonnage, c’est-à-dire pour des besoins liés à la démographie.

La vastitude des études menées par Laplace est liée à son attachement à la culture du siècle des Lumières, sa formation scientifique ayant eu lieu durant cette période qui est considérée par de nombreux chercheurs comme la plus importante relativement à la diffusion des idées scientifiques :

Il n’en est pas de sciences comme de la littérature. Celle-ci a des limites qu’un homme de génie peut atteindre lorsqu’il emploie une langue perfectionnée. On le lit avec le même intérêt dans tous les âges, et sa réputation, loin de s’affaiblir avec le temps, s’augmente par les vains efforts de ceux qui cherchent à l’égaler. Les sciences au contraire, sans bornes comme la nature, s’accroissent à l’infini par les travaux des générations successives; le plus parfait ouvrage, en les élevant à une hauteur d’où elles ne peuvent plus désormais descendre, donne naissance à de nouvelles découvertes, et préparent ainsi des ouvrages qui doivent l’effacer [10].

Laplace et ses travaux sur le calcul des probabilités

Bien que le savant ait abordé le calcul des probabilités dès 1773, il n’y revient qu’au début du xixe siècle ‒ en 1812 avec la Théorie analytique des probabilités [11] et avec l’Essai philosophique sur les probabilités, paru en 1814 ‒, au moment même où il a atteint un niveau significatif de popularité et de renommée internationale [12]. Il est également très probable que le scientifique ait repris ce domaine d’étude afin de « consolider le terrain philosophique de ses recherches dans l’espoir que d’autres scientifiques adopteraient son approche [13] ». À ce propos, il semble intéressant de souligner que Laplace a choisi ce domaine pour présenter ses considérations déterministes, ce qui a été remarqué à plusieurs reprises par les historiens modernes de la philosophie [14].

D’après Laplace, le hasard ne gouverne pas le monde et ne correspond pas à l’absence de causes dans la nature. Le hasard représente plutôt le signe concret et sûr que l’homme ignore cette cause : « il n’a donc aucune réalité en lui-même; ce n’est qu’un terme propre à désigner notre ignorance sur la manière dont les différentes parties d’un phénomène se coordonnent entre elles et avec le reste de la nature [15] ». Cette idée constituera le socle des études sur le calcul des probabilités, telles que menées par Laplace. Quoique ce concept ne soit pas tout à fait nouveau, les travaux des probabilistes Bernoulli, de Montmort ou de Moivre ayant déjà ouvert des pistes de recherche intéressantes à ce sujet, Laplace apporte une contribution capitale à ces études scientifiques, car il veut du moins évaluer le degré de certitude des causes particulières, ce qui lui permet de traiter des incertitudes inévitables produites par la nature [16].

Que faire au milieu de ces incertitudes? Observer les phénomènes que les sens externes et le sens interne peuvent nous faire connaître; déterminer leurs rapports mutuels, et s’élever aux lois générales de ces rapports. Les phénomènes physiques aperçus par les sens externes ont des lois qui leur sont propres, et qui sont l’objet de la philosophie naturelle. Les phénomènes intellectuels ont pareillement des lois spéciales qui sont l’objet de la psychologie. Toutes ces lois sont invariables, et tiennent à la nature inconnue des substances qu’elles régissent. Les caprices de notre volonté, lors même que nous la jugeons la plus indépendante, sont soumis à ces lois, et ce n’est que par une suite d’illusions que nous lui attribuons le pouvoir de se déterminer d’elle même, et de mouvoir par le seul acte de son commandement les parties de notre corps [17].

Malgré l’impossibilité d’atteindre une compréhension parfaite de la nature, jugée inaccessible, le scientifique espère convaincre ses lecteurs de l’importance d’une connaissance très probable en raison de la constance des lois naturelles, cette même connaissance valant mieux que la série d’illusions dont l’humanité se berce depuis toujours [18]. C’est donc en fonction d’un objectif de vulgarisation et en anticipant par le calcul des probabilités de réelles avancées sociales que Laplace s’attaque à l’écriture de cet ouvrage dans lequel, sans l’emploi de calculs mathématiques, il cherche à rejoindre les grands savants. En effet, l’importance de l’Essai philosophique sur les probabilités repose, d’une part, sur le domaine choisi, à savoir la technique du calcul des probabilités et son application concrète au niveau social, et, d’autre part, sur la simplification du discours scientifique mise en oeuvre dans le texte, qui permet d’aborder un secteur de connaissances habituellement fermé au lecteur profane.

Laplace entre vulgarisation et transmission des savoirs

Conçue comme une exigence pour la diffusion des découvertes scientifiques, la vulgarisation scientifique s’impose dès le xviie siècle avec la figure de Fontenelle, créateur de ce genre nouveau qui n’est toutefois pas encore perçu comme tel à l’époque, et devient un instrument de plus en plus nécessaire pour la science moderne qui y trouve, dans une certaine mesure, un degré de réflexivité et de consentement, la vulgarisation s’adressant aussi aux membres des communautés scientifiques. Nombre d’études ont été consacrées à l’histoire de la vulgarisation scientifique [19], mais il paraît ici nécessaire de situer les travaux de Laplace en fonction des trois étapes que Jurdant a signalées relativement à la diffusion des idées scientifiques [20] : une première période correspond, selon ce dernier, à l’époque de Fontenelle, pendant laquelle le discours de vulgarisation scientifique a l’objectif de séduire notamment les femmes, public-cible de ces textes; une deuxième période se rapporte grosso modo au xixe siècle, au cours duquel des savants, tels que Comte ou Flammarion, essayent d’attirer l’attention des classes populaires en s’adressant à elles par le recours au merveilleux et à la croyance; la dernière étape de la vulgarisation scientifique constitue celle de la médiatisation de masse actuelle, laquelle atteint le grand public des profanes, invités, notamment grâce au support offert par les revues spécialisées de vulgarisation scientifique et par les émissions télévisées, à découvrir la science et son univers fascinant.

L’oeuvre de Laplace se situe bien évidemment dans une période intermédiaire de l’histoire de la vulgarisation scientifique : son objectif principal est de convaincre le plus grand nombre de lecteurs de la validité de ses idées sur le calcul des probabilités et du bénéfice lié à l’exploitation de celui-ci dans les sciences sociales, mais Laplace cherche également à enseigner les principes des probabilités à un public cultivé, et notamment aux acteurs politiques du monde postrévolutionnaire [21]. En effet, l’Essai philosophique sur les probabilités représente à la fois l’occasion d’offrir une étude qui est le résultat de 40 années de recherche et la possibilité pour le scientifique de tirer des conclusions sur un domaine qui résulte très passionnant pour les lecteurs de son époque, à savoir les principes de la psychologie, tels que la sympathie, l’association d’idées, la mémoire, l’attention, ce qui constitue sans aucun doute un aspect novateur de cet ouvrage pionnier. À ce propos, il est nécessaire de remarquer que l’importance de l’Essai laplacien relève autant du domaine choisi, qui à son époque n’a pas fait l’objet d’oeuvres majeures de vulgarisation scientifique, que de l’application de celui-ci aux expériences et aux nécessités concrètes de la société d’alors, le scientifique essayant de tirer profit des résultats que la technique des probabilités peut avoir sur les secteurs d’intérêt public. Toutefois, dans le texte, il avoue à plusieurs reprises que « de plus amples détails sur cette matière seraient difficilement entendus sans le secours du calcul [22] », démontrant ainsi son embarras à étoffer une dissertation qui se veut dépourvue de tout calcul mathématique. De fait, bien qu’il ait tenté d’éditer un texte achevé, Laplace cherchant visiblement la meilleure manière de présenter ses recherches au grand public, le résultat apparaît parfois décousu, particulièrement dans les passages textuels relatifs à l’exemplification [23], ce que la plupart de ses lecteurs acceptent sur la seule base de sa fiabilité scientifique, Laplace étant devenu, après la mort de Lagrange, la plus haute autorité française en mathématiques.

Vulgariser la science pour réaffirmer son rôle de savant : quelques considérations sur les choix linguistiques et discursifs de Laplace

D’un point de vue linguistique, les oeuvres de Laplace, soit qu’elles abordent les domaines de la mécanique céleste, soit qu’elles concernent la technique des probabilités, représentent un cas exemplaire d’appartenance épistémologique, et par conséquent linguistique, aux découvertes newtoniennes, dont le scientifique essaie de proposer une formulation mathématique pouvant être appliquée à tout domaine analysé.

À ce propos, il faut savoir que les études menées sur la transformation sémiotique, entre autres par Halliday [24], ont démontré que la structure cognitive de base associée au langage scientifique n’est pas différente de la structure du langage commun, ce point de vue indiquant que le langage, qu’il soit scientifique ou commun, possède des caractéristiques transversales qui conduisent à la « théorie de l’expérience humaine [25] ». Cette théorie trouve dans la grammaire la solution la plus adéquate à la fois pour donner une signification aux événements et pour les déconstruire dans leurs constituants élémentaires, ce qui permet de suivre la considération de Kuhn voulant que la connaissance soit « projected and embedded in language [26] ».

À partir de cette perspective, et tout en considérant que la formation d’un lexique commun est un prérequis pour la communication entre des personnes et des groupes de personnes différents, on peut partager les affirmations de Rossini Favretti, Sandri et Scazzieri [27], d’après lesquels tout lexique donné implique une construction standardisée de l’expérience humaine et toute grammaire, une communication standardisée de l’expérience humaine. De cette manière, la grammaire contribue à la construction du signifié des événements en les transformant en réalisations spécifiques d’une topologie abstraite, la langue étant donc conçue comme le moyen par lequel les événements deviennent des réalisations linguistiquement concrètes d’un noyau conceptuel.

En suivant la notion kuhnienne de paradigme [28], considéré comme « façon de faire de la communauté scientifique » et « objet d’allégeance collective et principe de cohésion de la communauté [29] », il semble permis d’affirmer que les choix lexicaux de Laplace reprennent le paradigme newtonien, ce que confirme Leroux [30] :

Le paradigme newtonien, par exemple, comporte les équations de mouvement plus la loi de gravitation et les succès paradigmatiques qui ont présidé à son implantation, soit l’intégration des mécaniques terrestres et célestes, avec, en supplément, l’explication du phénomène des marées.

Bien que Laplace ne soit pas cité directement, il est évident que son nom se cache derrière les étiquettes des études qu’il a conduites (mécanique céleste et explication du phénomène des marées), ces deux théories ayant été abordées en particulier dans l’Exposition du système du monde et le Traité de mécanique céleste.

L’appartenance de Laplace à la communauté scientifique postnewtonienne et donc à un paradigme scientifique newtonien passe notamment par l’emploi de certaines structures lexicales [31], ce qui est visible surtout dans les premières pages des deux ouvrages précédemment mentionnés :

Ainsi, le ciel paraît tourner sur deux points fixes, nommés par cette raison, pôles du monde; […] Le pôle élevé sur notre horison [sic], est le pôle boréal ou septentrional. Le pôle opposé, que l’on imagine au-dessous de l’horison [sic], se nomme pôle austral ou méridional.

[…] Pour se former une idée précise du mouvement des astres; on conçoit par le centre de la terre, et par les deux pôles du monde, une droite que l’on nomme axe du monde, et autour de laquelle tourne la sphère céleste. Le grand cercle de cette sphère, perpendiculaire à cet axe, s’appelle équateur. Les petits cercles que les étoiles décrivent parallèlement à l’équateur, en vertu de leur mouvement diurne, se nomment simplement parallèles; le zénith d’un observateur, est le point du ciel, que sa verticale va rencontrer; le nadir est le point directement opposé. Le grand cercle qui passe par le zénith et par les pôles, est le méridien; il partage en deux également, l’arc décrit par les étoiles sur l’horison [sic], et lorsqu’elles l’atteignent, elles sont à leur plus grande ou à leur plus petite hauteur. Enfin, l’horison [sic] est le grand cercle perpendiculaire à la verticale, ou parallèle au plan qui touche la surface de l’eau stagnante dans le lieu de l’observateur [32].

Ou encore, pour ce qui est du soleil :

[…] À cette époque, le jour est le plus long de l’année, et comme, vers le maximum, les variations de la hauteur méridienne du soleil sont insensibles, le soleil, à ne considérer que cette hauteur de laquelle dépend la durée du jour, paraît stationnaire; ce qui a fait nommer solstice d’été, ce point du maximum. Le parallèle que le soleil décrit alors, est le tropique d’été. Cet astre redescend ensuite vers l’équateur qu’il traverse de nouveau dans l’équinoxe d’automne, et de-là, il parvient à son minimum de hauteur, ou au solstice d’hiver.

[…] La distance du soleil à la terre, étant réciproque à son diamètre apparent; son accroissement suit la même loi que la diminution de ce diamètre. On nomme périgée, le point de l’orbite, où le soleil est le plus près de la terre, et apogée, le point opposé où cet astre en est le plus éloigné [33].

On remarque que les termes employés par Laplace n’apparaissent absolument pas comme une nomenclature, mais plutôt comme un acte de connaissance, à savoir la présentation des rapports existant entre les éléments décrits et leur organisation dans un discours cognitif [34]. Bien que le système de la mécanique élaboré par Newton et Laplace ait subi toute une série de changements cognitifs et que leurs lois de la nature aient perdu parfois du poids auprès de la communauté scientifique, il n’y a pas lieu de signaler ici les nouvelles théories de la mécanique, ni d’aborder, à partir d’une perspective diachronique, des questions relevant du processus d’innovation lexicale ou terminologique. Il s’agit plutôt d’indiquer l’usage, souligné par Laplace par le biais des italiques, d’une certaine terminologie pour marquer l’appartenance à un courant scientifique, étant donné notamment qu’un déploiement langagier nouveau avait déjà été envisagé au xviie siècle dans le domaine des sciences [35].

C’est ce que Rey, Duval et Siouffi ont relevé à propos de la naissance des lexiques scientifiques :

Les Principia mathematica de Newton procèdent de façon audacieuse à toutes sortes de redéfinitions. Leibniz et Locke seront les deux grands philosophes européens engagés dans ce processus. La question du langage mathématique, philosophique, physique, devient une question mathématique, philosophique, physique…

Il serait vain, néanmoins, d’imaginer que ce goût nouveau pour les sciences se soit traduit par une acceptation indifférenciée et libre de tous les lexiques techniques. Il y a beaucoup de différence, au plan du prestige, entre le domaine de la physique ou de l’astronomie, et, celui, disons, de la ferronnerie ou du tissage. Si le xviie siècle intellectuel s’est laissé de bonne grâce conquérir par les nouveaux mots issus des sciences nobles, il n’en est pas de même pour tout ce qui ressortit à l’artisanat, aux métiers [36].

Alors que Newton est justement reconnu comme un fier représentant du lexique scientifique moderne, la terminologie à laquelle Laplace a recours a déjà été formalisée par le savant anglais, des termes nouveaux apparaissant en revanche dans ses ouvrages consacrés à la théorie des probabilités [37].

Sans nous attarder davantage sur les choix terminologiques faits par Laplace ‒ qu’il fallait quand même préciser pour mesurer son appartenance à un courant scientifique de l’histoire des sciences ‒, il nous semble très intéressant d’avancer ici quelques réflexions menées sur l’Essai philosophique pour comprendre les stratégies retenues par Laplace afin de mettre l’accent sur la science des probabilités, tenue en marge des autres sciences mathématiques de son époque.

On l’a vu, l’importance du calcul des probabilités pour Laplace réside dans la possibilité d’exploiter cette technique au sein de nombreux domaines des sciences humaines, tout en démontrant aux lecteurs les avantages concrets de cette approche. De ce point de vue, l’auteur juge essentiel de se livrer à des réflexions d’ordre extrascientifique, à savoir des considérations de nature métacognitive, concernant le processus d’apprentissage et de compréhension des savoirs scientifiques, et métalinguistique, qui lui permettent de signaler la portée des recherches qu’il mène depuis 40 années. Cette attitude de l’auteur ouvre également la voie à quelques observations sur la réaction des lecteurs face à l’exposition de certaines théories qu’ils perçoivent comme nouvelles et, par conséquent, à une justification de sa propre volonté de vulgarisation scientifique :

C’est ainsi que le même fait, récité devant une nombreuse assemblée, obtient divers degrés de croyance, suivant l’étendue des connaissances des auditeurs. Si l’homme qui le rapporte en est intimement persuadé, et si, par son état et par son caractère, il inspire une grande confiance; son récit, quelque extraordinaire qu’il soit, aura, pour les auditeurs dépourvus de lumières, le même degré de vraisemblance qu’un fait ordinaire rapporté par le même homme, et ils lui ajouteront une foi entière. Cependant si quelqu’un d’eux sait que le même fait est rejeté par d’autres hommes également respectables, il sera dans le doute, et le fait sera jugé faux par les auditeurs éclairés qui le trouveront contraire, soit à des faits bien avérés, soit aux lois immuables de la nature.

C’est à l’influence de l’opinion de ceux que la multitude juge les plus instruits, et à qui elle a coutume de donner sa confiance sur les plus importants objets de la vie, qu’est due la propagation de ces erreurs qui, dans les temps d’ignorance, ont couvert la face du monde. [...] Quelle indulgence ne devons-nous donc avoir pour les opinions différentes des nôtres, puisque cette différence ne dépend souvent que des points de vue divers où les circonstances nous ont placés! Éclairons ceux que nous ne jugeons pas suffisamment instruits; mais auparavant, examinons sévèrement nos propres opinions, et pesons avec impartialité leurs probabilités respectives.

[…] C’est ici le lieu de définir le mot extraordinaire. Nous rangeons par la pensée, tous les évènements possibles en diverses classes; et nous regardons comme extraordinaires ceux des classes qui en comprennent un très petit nombre.

[…] Je dois répéter ici, que par les mots trace, images, vibrations, etc., je n’entends exprimer que des phénomènes du sensorium, sans rien affirmer sur leur nature et sur leurs causes; comme en mécanique, on n’exprime que des effets, par les mots force, attraction, affinité, etc. [38]

Le but de l’auteur consiste alors à quitter sa perspective de scientifique pour un point de vue presque moral, au moment même où il essaie de montrer l’étendue et la force de ses recherches, qui au fil des décennies l’ont conduit à de telles réflexions extrascientifiques. En effet, comme le remarque Roger Hahn :

Dans les paragraphes souvent décousus où il tente d’illustrer la puissance de la théorie des probabilités, Laplace révèle ses opinions sur le sens de la vie, quitte à se faire parfois moralisateur. Certains passages mélangent ainsi les préceptes savants et les aveux de confiance que sa carrière ou son époque lui ont permis de nourrir [39].

Dans l’Essai philosophique sur les probabilités, cette position de l’auteur à l’égard de considérations générales se traduit par un changement grammatical de point de vue du sujet parlant ‒ dans ce cas, Laplace même ‒, qui correspond aussi à la figure du scientifique-vulgarisateur, face aux théories exposées. À ce propos, on peut aisément remarquer, à partir de la seconde moitié de l’ouvrage, un passage du « nous » d’inclusion-exclusion au « je », qui a lieu notamment lorsque l’auteur donne des exemples de l’importance de la théorie des probabilités, en évoquant surtout ses propres travaux, déjà insérés sous forme de suppléments à la Théorie analytique de 1812.

Tous les événemens [sic], ceux mêmes qui par leur petitesse, semblent ne pas tenir aux grandes lois de la nature, en sont une suite aussi nécessaire que les révolutions du Soleil. Dans l’ignorance des liens qui les unissent au système entier de l’univers, on les a fait dépendre des causes finales, ou du hasard, suivant qu’ils arrivaient et se succédaient avec régularité, ou sans ordre apparent; mais ces causes imaginaires ont été successivement reculées avec les bornes de nos connaissances, et disparaissent entièrement devant la saine philosophie, qui ne voit en elles que l’expression de l’ignorance où nous sommes des véritables causes.

[…] Tous ces efforts dans la recherche de la vérité, tendent à le rapprocher sans cesse de l’intelligence que nous venons de concevoir, mais dont il restera toujours infiniment éloigné.

[…] Cette équation est ce que je nomme équation aux différences finies à un seul indice.

[…] Je nommerai, par cette raison, ce module, poids de l’élément ou du résultat. Ce poids est le plus grand possible dans le système de facteurs, le plus avantageux.

[…] Chaque poids dépend, à la vérité, de la loi de probabilité des erreurs de chaque système, et presque toujours cette loi est inconnue; mais je suis heureusement parvenu à éliminer le facteur qui la renferme, au moyen de la somme des carrés des écarts des observations du système de leur résultat moyen [40].

Ces quelques exemples nous permettent de bien mettre en lumière, d’une part, l’exclusion du lecteur profane d’un paradigme scientifique, à savoir le paradigme newtonien, et d’une tradition de savants qui ont atteint la renommée internationale, et dont fait évidemment partie Laplace. D’autre part, on constate l’inclusion des lecteurs dans l’opération de vulgarisation menée dans l’Essai philosophique sur les probabilités, au moyen principalement de la première personne du pluriel. Dans cette perspective, l’auteur, avec une sorte de captatio benevolentiae, essaie de s’attirer la sympathie des lecteurs et d’obtenir ainsi leurs faveurs, ce qu’attestent les exemples cités dans lesquels Laplace associe le « nous » à des concepts d’ordre général, tels que « connaissances » et « intelligence », qui ont une portée sémantique concernant tout être humain. C’est donc aussi pour cette raison que la première personne du pluriel apparaît souvent dans la première partie du texte, à savoir la section dans laquelle l’auteur se livre à des réflexions générales sur le statut de la connaissance scientifique et sur l’état de l’art de la technique des probabilités. Au contraire, les cas où l’auteur a recours à la première personne du singulier mettent l’accent sur la portée de ses découvertes dans une dynamique textuelle d’autosatisfaction qui illustre dans quelle mesure Laplace se montre volontiers comme exemple scientifique et humain. Et c’est justement dans cette deuxième section que l’auteur présente « la théorie lunaire, le problème de Jupiter et de Saturne ou les satellites de Jupiter, tous domaines où la théorie des erreurs jouait un rôle prépondérant [41] ». À ce propos, il faut indiquer que ce passage du « nous » au « je » s’explique aussi parce que l’Essaiphilosophique sur les probabilités donne à Laplace la double posture de vulgarisateur et de scientifique, ces deux rôles se superposant constamment à l’intérieur de l’ouvrage. Si, de nos jours, c’est souvent le journaliste qui se veut le vulgarisateur des savoirs scientifiques, Laplace, dans l’Essai, représente la voix du vulgarisateur et du scientifique, ce qui pourrait expliquer la volonté de changer de pronom personnel relatif au sujet parlant. En effet, lorsqu’il entend mettre l’accent sur son rôle de vulgarisateur, il préfère adopter le « nous » qui intègre, en quelque sorte, les lecteurs dans le processus de vulgarisation de la science des probabilités, considérée, à son avis, comme très loin des intérêts de ceux-ci. Au contraire, quand il choisit de valoriser ses études et ses travaux, le « je » du savant qui émerge, provoquant un éloignement de la réalité concrète des lecteurs.

L’attitude de l’auteur change à nouveau lorsqu’il insiste sur l’application des calculs des probabilités aux sciences humaines, et notamment à la politique. Dans ce cas, son expérience d’homme d’État l’amène au choix grammatical du « vous », qui marque d’une manière frappante la distance entre l’auteur et les lecteurs :

Ainsi des chances favorables et nombreuses étant constamment attachées à l’observation des principes éternels de raison, de justice et d’humanité, qui fondent et maintiennent les sociétés, il y a grand avantage à se conformer à ces principes, et de graves inconvéniens [sic] à s’en écarter. Que l’on consulte les histoires et sa propre existence; on y verra tous les faits venir à l’appui de ce résultat du calcul. Considérez les heureux effets des institutions fondées sur la raison et sur les droits naturels de l’homme, chez les peuples qui ont su les établir et les conserver. Considérez encore les avantages que la bonne foi a procurés aux gouvernemens [sic] qui en ont fait la base de leur conduite, et comme ils ont été dédommagés des sacrifices qu’une scrupuleuse exactitude à tenir ses engagemens [sic] leur a coûtés. Quel immense crédit au dedans! quelle prépondérance au dehors! Voyez au contraire, dans quel abîme de malheurs, les peuples ont été souvent précipités par l’ambition et par la perfidie de leurs chefs. Toutes les fois qu’une grande puissance enivrée de l’amour des conquêtes, aspire à la domination universelle; le sentiment de l’indépendance produit entre les nations menacées, une coalition dont elle devient presque toujours la victime [42].

De ce point de vue, l’emploi du « vous » laisse entendre évidemment que le statut de Laplace, comme savant et homme politique (membre de la Chambre des paires et sénateur), n’est comparable à celui d’aucun de ses lecteurs, l’écrivain prenant ainsi le rôle d’un sage voulant partager ses connaissances et ses considérations avec le grand public. Le choix d’utiliser la deuxième personne est aussi lié à la fonction conative du langage, dite aussi vocative ou impérative, à savoir celle qui est centrée sur le destinataire. Bien qu’elle domine dans les oeuvres littéraires, telles la pièce de théâtre ou la bande dessinée, la fonction conative est typique des discours politiques ou des annonces publicitaires, dans lesquels les vocatifs, comme « nommer », « prénommer » ou « s’adresser » abondent. De ce point de vue, la vulgarisation scientifique ressemble aux productions littéraires que nous venons d’indiquer, car, d’une part, elle incite le lecteur à participer à la discussion scientifique ainsi qu’au processus de partage des connaissances de la science, et, d’autre part, elle essaie de le convaincre et de lui faire accepter les idées scientifiques vulgarisées.

Notre contribution a voulu mettre l’accent sur la portée sociale et scientifique des réflexions menées par Laplace dans son Essai philosophique sur les probabilités, cet ouvrage lui paraissant nécessaire pour affirmer son statut de grand vulgarisateur de la science et de ses progrès, ce qu’il avait déjà fait pour la mécanique céleste en 1796 avec la publication de son Exposition du système du monde. Toutefois, malgré la nécessité d’une systématisation des savoirs scientifiques liés à la mécanique, ce domaine avait déjà connu de nombreuses contributions de la part des scientifiques de toute époque. Au contraire, la science du calcul des probabilités restait un savoir spécialisé qui n’avait fait l’objet que d’une exploitation partielle. Or, pour Laplace, le besoin d’aider l’humanité à trouver des solutions rationnelles à ses problèmes s’avérait une nécessité de premier ordre et devait constituer le moteur de toute enquête scientifique relative à la technique des probabilités. Il paraît donc évident que les travaux de Laplace menés dans ce secteur ont inspiré une filière d’études successives et ont contribué à faire de cette science une discipline mathématique à part entière.

Cependant, il faut aussi signaler que le processus de vulgarisation développé par Laplace se veut, dans une certaine mesure, une façon de réaffirmer son propre rôle à l’intérieur de la communauté savante de son époque, ainsi qu’à l’intérieur des académies scientifiques françaises, par la mise en forme des réflexions menées depuis ses leçons aux Écoles normales en 1795. De ce point de vue, bien qu’il soit aidé par l’absence de formules mathématiques et par le recours à des exemples portant sur des expériences qu’il considère comme ordinaires, le lecteur peut encore avoir l’impression de se situer en marge d’un ensemble de savoirs spécialisés auxquels il demeure étranger.

De nos jours, on peut donc apprécier le travail accompli par Laplace dans son Essai philosophique sur les probabilités, mais il faut surtout le considérer comme une tentative réussie de vulgarisation des savoirs scientifiques concernant son objet d’étude, ainsi que comme une démonstration de la capacité d’un grand savant de réaffirmer son rôle dans la société française postrévolutionnaire.

Parties annexes