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Traduire des mathématiques « pour et par des élèves » dans la première moitié du xixe siècleActeurs et pratiques de traduction à travers trois cas d’étude en Europe et aux États-Unis[1]

  • Konstantinos Chatzis,
  • Thomas Morel,
  • Thomas Preveraud et
  • Norbert Verdier

…plus d’informations

  • Konstantinos Chatzis
    IFSTTAR et LATTS

  • Thomas Morel
    Laboratoire de Mathématiques de Lens

  • Thomas Preveraud
    Université Lille Nord-de-France

  • Norbert Verdier
    Université Paris-Sud

Couverture de Le traducteur et ses lecteurs, Volume 9, numéro 1, automne 2017, Mémoires du livre

Corps de l’article

Dans un article sur la traduction de la littérature en langue française, Blaise Wilfert montre que, pour une bonne partie du (long) xixe siècle du moins, celle-ci relève d’« un genre secondaire », fruit d’un « travail sans gloire » essentiellement dû à « des femmes, des jeunes et des diplomates[2] ». Patrice Bret, au terme d’une étude de synthèse consacrée aux traductions en langue française dans le domaine des sciences et des techniques au xixe siècle, aboutit à une conclusion assez similaire[3]. Qu’en est-il en mathématiques plus particulièrement? Les quelques travaux qui traitent de la question suggèrent que le xixe siècle s’ouvre sur une forte demande pour des traductions de textes mathématiques, quelles que soient les langues de départ et d’arrivée, demande qui, par ailleurs, ne semble pas fléchir durant les décennies suivantes[4]. Il y plusieurs raisons à cela.

En 1794, une création phare de la Révolution française, l’École polytechnique, ouvre ses portes à Paris et déclenche en France, tout en rayonnant au-delà des frontières hexagonales, un mouvement de création d’un nouveau type d’établissement de formation technique, au sein duquel les mathématiques, et les sciences en général, jouent un rôle autrement plus important que par le passé[5]. Avec un certain décalage dans le temps, une nouvelle génération d’instituts de formation technique, visant aussi à mieux articuler enseignement de connaissances théoriques et résolution de problèmes pratiques, voit le jour en Allemagne[6]. De l’autre côté de l’Atlantique cette fois, des institutions déjà en place s’engagent, au cours des premières décennies du xixe siècle, dans une politique de réorganisation profonde des curricula offerts à leurs étudiants[7].

Sans surprise, ces transformations du paysage éducatif, de nature à la fois qualitative – des nouveaux programmes en matière de sciences et de techniques – et quantitative – des publics élargis –, qui s’opèrent au demeurant à une échelle internationale, engendrent une forte demande pour des textes mathématiques, conçus, sous forme de livres ou d’articles, pour satisfaire les besoins en termes d’enseignement de ces établissements nouvellement créés ou récemment réformés.

Cet appel de (nouveaux) textes mathématiques se trouve amplifié des suites d’un autre développement qui, à la même époque, marque également le domaine des mathématiques : la professionnalisation croissante de la discipline[8], dont la création de plusieurs journaux spécialisés durant la première moitié du xixe siècle constitue à la fois le signe et la conséquence[9]. Cette demande accrue sera satisfaite en partie par des documents dont la langue de « production » et celle de « consommation » ne coïncident pas, faisant ainsi intervenir entre l’auteur du texte et son lecteur un troisième personnage, le traducteur. « Qui sont ces traducteurs et que sont ces traductions? » : voilà la double question générale à la base d’un projet collectif mené par les auteurs de la présente contribution, qui souhaitent livrer ici quelques premiers résultats d’une enquête en cours, enquête portant sur une discipline, les mathématiques, durant la première moitié du xixe siècle, et impliquant trois pays : les États-Unis, l’Allemagne et la France.

Face à un territoire large et privé, pour le moment, de repères solidement établis, nous avons choisi d’entamer le traitement de la question par une série de coups de sonde dont l’organisation générale obéit au schéma suivant. Pour éviter d’être submergés par une masse de documents qui nous obligerait à nous contenter, dans l’espace restreint de l’article, à des vues quelque peu superficielles et vagues, nous avons décidé de nous pencher plus particulièrement, mais non exclusivement, sur un groupe spécifique, les élèves. Délaissé par l’historien des sciences, plus intéressé par la figure du savant et du professeur, ce groupe se trouve pourtant fortement impliqué dans l’acte de traduire. Tout un pan des traductions mathématiques de l’époque a, en effet, la figure de l’élève comme cible privilégiée : c’est le cas des manuels, bien sûr, mais également des revues mathématiques qui visent essentiellement l’enseignement et/ou la préparation des candidats aux examens d’entrée imposés par certains établissements de formation, à l’instar de l’École polytechnique et de l’École normale en France. Or, de façon quelque peu inattendue, notre enquête révèle aussi plusieurs cas d’élèves qui interviennent, à titre de « producteurs », dans l’acte même de traduire. Bien que la figure d’élève serve à baliser le terrain à explorer, nous avons décidé, pour ne pas être enfermés prématurément dans des idiosyncrasies nationales, d’utiliser une courte focale permettant de parcourir des espaces qui débordent les frontières nationales : ainsi, chacune des trois études de cas ici présentées relève d’une aire géographique distincte, les États-Unis, l’Allemagne et la France, respectivement; en revanche, leur horizon temporel est le même, soit la première moitié du xixe siècle pour l’essentiel. Pris ensemble, ces trois pays forment un arc dont les différentes parties présentent des performances différenciées en matière de sciences mathématiques, la France incarnant alors la grande puissance de l’époque, les États-Unis formant une jeune nation qui se tourne vers l’Europe pour sa modernisation scientifique, et l’Allemagne ayant déjà entamé son décollage en matière de sciences et des techniques[10]. Il résulte de ces particularités que les besoins de chaque pays en matière de traduction mathématique diffèrent. Il en va de même des ressources dont ceux-ci disposent, et qu’ils sont prêts à acquérir, pour accéder à des connaissances exprimées d’abord dans une langue autre que la leur (ainsi, pour un pays comme les États-Unis, moins développé que la France de l’époque du point de vue scientifique, la maîtrise de langues étrangères, dont le français, par les membres du système éducatif (supérieur) national, les étudiants y compris, est activement recherchée). C’est donc en misant sur un mixte d’« unité » – accent mis sur un groupe particulier, les élèves – et de « diversité » – choix de trois pays avec des caractéristiques propres, et, comme on le verra, traitement de plusieurs exemples à l’intérieur de chaque contexte national – que nous souhaitons aborder la question de la traduction mathématique. Non pas pour tirer des conclusions générales et définitives, ce que ne permet pas encore l’état de l’historiographie. Mais plutôt pour « maximiser », dans les limites d’un article, le nombre des vues prises sur l’acte de traduire les mathématiques « pour et par les élèves » durant la première moitié du xixe siècle, dans le but de faire émerger des points saillants, d’identifier des pistes prometteuses pour la suite de l’enquête et de tenter un premier bilan, provisoire et sujet à des modifications, sur la question de la traduction mathématique et de ses éventuelles spécificités par rapport aux traductions relevant d’autres domaines.

Tel que déjà annoncé, l’article est organisé principalement autour de trois cas d’études. Nous commencerons par étudier la traduction, dans les années 1820 et 1830, d’une série de manuels de mathématiques – au sens large du terme, car nous y incluons, comme c’était souvent le cas à l’époque, la science mécanique – d’origine française pour le compte de deux établissements américains : une université, Harvard, et une école d’ingénieurs, l’Académie militaire de West Point. Nous poursuivrons en nous intéressant à l’espace germanophone, cette fois avec la traduction allemande, en 1828, d’un manuel anglais à l’usage d’un public de techniciens et d’ingénieurs. Le terrain français est quant à lui occupé en grande partie par deux journaux mathématiques qui dominent l’espace éditorial national durant tout le deuxième tiers du xixe siècle : le Journal de mathématiques pures et appliquées, périodique destiné aux recherches et à l’innovation mathématique, et les Nouvelles annales de mathématiques, revue qui s’adresse principalement aux enseignants et aux élèves. Nous focaliserons notre attention sur la place des traducteurs en tant qu’acteurs à part entière de ces deux journaux. Prévenons enfin le lecteur que, afin de faire progresser la réflexion sur l’acte de traduire en mathématiques et sur ses spécificités éventuelles par rapport à d’autres types de traduction, nous nous permettrons de sortir par endroits du cadre général que nous venons d’exposer pour présenter et discuter brièvement une série d’autres exemples de traduction mathématique.

Traduire des manuels français pour l’enseignement supérieur aux États-Unis (1818-1836)

Dès les années 1800, les mathématiques et la mécanique théorique françaises commencent à être diffusées auprès des savants et professeurs américains. Dans un premier temps, des ouvrages et manuels français circulent directement, et dans leur langue d’origine, parmi les membres des sociétés savantes[11] ou au sein des colleges, à l’instar du Traité de mécanique céleste de Pierre Simon de Laplace (1749-1827), utilisé, par exemple, à Columbia par Robert Adrain (1775-1843), ou encore de la Géométrie descriptive de Gaspard Monge (1746-1818), professée à l’Académie militaire de West Point par le Français Claude Crozet (1789-1864). Ces ouvrages sont utilisés « tels quels » par des universitaires souvent francophones, mais aussi par leurs étudiants, qui, eux, se débrouillent nettement moins bien en français, quoique cette langue soit enseignée au sein de plusieurs établissements américains[12]. Ainsi, de nombreux commentateurs[13] rapportent l’urgence du besoin de traductions afin d’assurer un enseignement rigoureux d’un point de vue de la transmission des savoirs, mais également modernisé, c’est-à-dire plus en phase avec les développements récents de la formation en mathématiques[14] en France, dont les signes peinent encore à atteindre les curricula américains du début du siècle.

Enseigner les mathématiques à l’aide d’auteurs français à Harvard

Entre 1818 et 1824, le professeur de mathématiques d’Harvard John Farrar (1779-1853)[15] publie à Cambridge (Massachussetts) cinq traductions de manuels français, chacune spécifique à un domaine des mathématiques : An Elementary Treatise on Arithmetic et Elements of Algebra, tous deux traduits de Sylvestre-François Lacroix (1765-1843) en 1818; une traduction des Éléments de géométrie de Adrien-Marie Legendre (1752-1833) parue en 1819 sous le titre Elements of Geometry; une synthèse de manuels d’Étienne Bézout (1730-1783) et de Lacroix présentée dans An Elementary Treatise on Plane and Spherical Trigonometry (1820); et, enfin, les First Principles of the Differential and Integral Calculus (1824), adaptés de Bézout également.

La publication de ces ouvrages s’inscrit dans un mouvement plus large de modernisation structurelle[16] d’Harvard, mouvement entamé au début des années 1810 à la suite de l’élection du réformateur John T. Kirkland (1770-1840) à la présidence de l’Université. La présidence Kirkland est en effet celle du recrutement de professeurs et de tuteurs (en sciences, en langues), de l’ouverture de nouveaux cours et de la création de bibliothèques spécialisées (notamment en médecine). Au moment de l’intronisation de Kirkland, l’enseignement des mathématiques repose pour l’essentiel sur le modèle du livre unique. Dans Mathematics, Compiled from the Best Authors (1801), ouvrage rédigé par le prédécesseur de Farrar, Samuel Webber (1759-1810), l’auteur présente successivement l’arithmétique, l’algèbre, la géométrie, la trigonométrie et la doctrine des fluxions[17]. La partie géométrique de l’enseignement est, par ailleurs, aussi assurée à partir de milieu des années 1800-1810, par les Elements of Geometry (1795) de John Playfair (1748-1819), une traduction écossaise des Éléments d’Euclide (iiie siècle avant notre ère), dont une version américaine paraît à Philadelphie en 1806[18]. À partir de 1816, le conseil de l’Université, qui gère les questions curriculaires[19], demande à Farrar de réfléchir à un nouveau plan d’enseignement pour remplacer l’ouvrage de Webber, jugé alors peu adapté à un enseignement moderne. Farrar lui-même reproche au manuel de Webber un côté austère qui entrave « le plaisir et l’efficacité[20] » de l’apprentissage. Qui plus est, cette compilation de sources britanniques ne rend absolument pas compte des mathématiques avancées, notamment celles produites et déjà pratiquées en France. Si Farrar est conscient des bénéfices de l’enseignement du raisonnement axiomatico-déductif pour l’exercice de l’esprit de l’élève, il doute de surcroît que la géométrie euclidienne, telle que présentée dans l’ouvrage de Playfair, convienne encore à l’instruction des étudiants d’Harvard. Il souhaite « un changement profond de la géométrie d’Euclide pour un travail moderne et élémentaire sur le sujet[21] », et préfère éviter qu’elle ne soit qu’un « sujet de curieuse spéculation[22] ».

Fort de ces conceptions, Farrar décide alors de publier, pour les besoins de son enseignement, des traductions spécialisées et quasi littérales[23] de manuels français. Ces traductions, signées par Farrar, mais qu’il ne rédige pas intégralement[24], apportent aux États-Unis une méthode d’enseignement et des contenus mathématiques neufs. En géométrie, Farrar opte pour les Éléments de géométrie (1794) de Legendre, en expliquant que ce livre contient « la méthode des anciens […] généralement considérée comme la plus satisfaisante et la plus adaptée pour représenter les vérités géométriques », et les « avantages des découvertes modernes[25] ». Les Éléments de Legendre semblent en effet bien répondre à ces exigences, en apparence duales : la logique axiomatico-déductive est préservée par le mathématicien français, mais les démonstrations sont arithmétisées et algébrisées, les proportions sur les grandeurs sont souvent traitées à l’aide de fractions, la structure du premier livre de Legendre voulant moins rappeler une logique déductive stricte qu’être aisément compréhensible des commençants. Legendre ne donne aucune théorie des proportions, une partie de l’ouvrage d’Euclide jugée délicate, et renvoie les lecteurs à un traité d’arithmétique élémentaire.

Parallèlement, la partie réservée à l’algèbre dans le « Webber », tout comme dans les manuels domestiques, privilégie une présentation des savoirs et un ordre logique qui sont tous deux empruntés aux ouvrages de géométrie euclidienne. Ceux-ci ne recourent pas aux récents résultats de l’analyse et abondent en règles particulières et exemples applicatifs. Critique de cette méthode pour l’enseignement de l’algèbre, à l’instar de plusieurs autres pédagogues américains de l’époque[26], Farrar traduit les Éléments d’algèbre de Lacroix, ouvrage dans lequel l’auteur français propose une présentation des savoirs suivant l’ordre dans lequel l’esprit humain se les approprie graduellement, exposition jugée alors plus naturelle. En traduisant Lacroix, Farrar souhaite exposer « la métaphysique du calcul[27] », c’est-à-dire une science entière et cohérente, et non une suite segmentée de mécanismes opératoires. L’ouvrage préfère alors la généralisation des résultats à l’exposition d’une série de cas particuliers[28]. Enfin, et pour en terminer avec ce bref état des traductions dirigées par Farrar, soulignons que la traduction des Principes de calcul différentiel et intégral de Bézout est le premier manuel américain d’analyse à présenter la notation différentielle[29], en rupture avec la méthode newtonienne des fluxions.

En 1821, alors que les ouvrages de Farrar sont dorénavant utilisés à Harvard, deux autres professeurs de l’Université, George Ticknor (1791-1871) et Andrews Norton (1786-1853), se rendent à West Point pour visiter l’Académie militaire des États-Unis. Cette dernière, à l’instar d’Harvard, s’était engagée, depuis 1817 et sous le commandement du Major Sylvanus Thayer (1785-1872), dans un mouvement de transformation radicale, tant du point de vue de sa structure que de ses enseignements[30], en s’inspirant largement du système français de formation des ingénieurs militaires, ces derniers étant formés d’abord à l’École polytechnique, à l’École d’application de l’artillerie et du génie ensuite. C’est l’occasion pour Ticknor et Norton de faire connaître[31] à Thayer le nouveau cours de mathématiques élémentaires qu’Harvard vient de publier. Deux ans plus tard, en 1823, les ouvrages de Farrar sont introduits dans le curriculum de West Point, et mettent définitivement de côté un autre manuel généraliste anglais, A Course of Mathematics, rédigé en 1798 et repris dans une version américaine en 1812, somme toute très proche du « Webber » jadis enseigné à Harvard.

Enseigner la mécanique théorique à l’aide d’auteurs français à West Point

Dix ans après la pénétration des mathématiques[32] « made in France » par l’intermédiaire des manuels de Farrar, ce sera le tour de la mécanique française, représentée en l’occurrence par les Élémens de mécanique de Jean-Louis Boucharlat (1773-1848), de faire la même percée au sein du curriculum de l’établissement.

Sans surprise, les premiers class books utilisés à West Point pour le cours de mécanique théorique sont, à l’instar de ceux qu’utilisent les autres disciplines enseignées dans cet établissement ou dans d’autres lieux académiques américains, des documents d’origine britannique[33]. Ainsi, après une première réforme en 1812, et à la suite de la nomination de Jared A. Mansfield (1759-1830) comme professeur du cours « Natural & Experimental Philosophy » deux ans plus tard, les élèves peuvent s’appuyer, à partir de l’automne 1818, sur le Treatise of Mechanics d’Olinthus Gilbert Gregory (1774-1841), un professeur à l’Académie militaire anglaise de Woolwich. Publié d’abord en 1806, le traité en question paraît dans sa troisième édition en 1815[34]. En 1824, il figure toujours, avec les PrincipiaMathematica de Newton (1642/43-1727), parmi les manuels de référence de l’établissement[35]. Mais, jugé trop difficile pour les moins bons élèves dès 1819, il semble être réservé, à partir du mois de janvier 1824, uniquement à l’instruction des élèves les plus avancés, les éléments plus faibles se contenant de la mécanique de Bewick Bridge (1767-1833) parue en 1814[36]. Cela étant, à en juger par les livres contenus dans la Bibliothèque de l’établissement à cette époque, les « Français » tiennent le haut du pavé en matière de « Philosophie naturelle » (dont la mécanique théorique fait partie), puisque, sur les 84 titres qui figurent sous cette rubrique, 55 sont de langue française[37].

La réorganisation de l’établissement « sous influence » française au tournant des années 1820 aura des effets sur les manuels d’enseignement également. Ainsi, Edward H. Courtenay (1803-1853), ancien élève de West Point, qui professe le cours de « Philosophie naturelle et expérimentale » entre 1828 et 1834, visiblement non content du traité de mécanique que son collègue à Harvard John Farrar avait proposé en 1825 aux étudiants américains – lequel s’appuyait entre autres sur les Français Jean-Baptiste Biot (1774-1862), Bézout, Denis Poisson (1781-1840) et Louis Benjamin Francoeur (1773-1849)[38] –, décide de traduire les Élémens de mécanique de Jean-Louis Boucharlat, un bestseller de l’édition française, dont la première édition date de 1815[39]. Ancien élève de l’École polytechnique de la première promotion (1794), enseignant les mathématiques dans différents établissements, Boucharlat est déjà l’auteur d’un premier ouvrage didactique à succès, les Élémens de calcul différentiel et de calcul intégral[40], sur lequel Charles Davies (1798-1876), aussi professeur à West Point entre 1823 et 1837, s’appuiera pour rédiger ses Elements of Differential and Integral Calculus publiés en 1836[41]. La traduction des Élemens de mécanique paraît en 1833[42], à une époque où peu de traités de mécanique théorique conçus spécialement pour les besoins de la formation des ingénieurs sont disponibles sur le marché français[43]. Une comparaison de l’original et de sa traduction anglaise montre que le traducteur ne suit pas passivement le texte français. Courtenay est par ailleurs explicite au sujet de sa démarche de traducteur-auteur quand il annonce, dans la préface, que : « it has been deemed necessary to introduce several subjects which are not noticed in the original, and to extend or modify others[44] ». Ainsi, il procède ici à des coupes et il propose là des ajouts, une trentaine de pages sur la résistance des matériaux, par exemple[45], sujet totalement absent du texte français. Notons aussi que, dans ses efforts pour adapter l’original français aux besoins de son public, Courtenay ne s’appuie pas moins très souvent sur une série d’auteurs français – tels que Poisson, Francoeur, Henri Navier (1785-1836), mais aussi Nicolas Persy, qui enseigne à l’École de l’artillerie et du génie de Metz entre 1817 et 1838, et le polytechnicien et ingénieur des ponts et chaussées Raimond Genieys (1790-1832) –, tout en recourant au traité de Gregory déjà mentionné.

Traduire des mathématiques appliquées dans l’espace germanophone dans les années 1820

En 1828, le professeur de mathématiques de l’Université de Leipzig, Moritz Wilhelm Drobisch (1802-1896), publie sous le titre Mathematik für Praktiker la traduction d’un ouvrage écrit par Olinthus Gregory, paru en 1825 et intitulé Mathematics for Practical Men[46]. Il s’agit d’une période charnière pour l’histoire technique et scientifique allemande : l’unification douanière allemande (Zollverein, 1833) est en train d’être négociée, et la Saxe, où enseigne le traducteur, se situe à la pointe de l’industrialisation, en particulier dans les domaines du textile et de la fabrication de machines[47].

L’auteur de l’original anglais, Olinthus Gregory, a déjà été brièvement présenté à l’occasion du cours de mécanique théorique à West Point. Il est décrit par ses contemporains comme un mathématicien « éclairé, et infatigable dans le domaine de l’instruction scientifique[48] ». Ses publications abordent aussi bien l’astronomie que la trigonométrie, avec des incursions hors du domaine des mathématiques et des sciences[49]. Son ouvrage Mathematics for Practical Men fut réédité plusieurs fois en Angleterre et aux États-Unis, y compris après sa mort[50]. Il s’agit d’un compendium au sens littéral du terme. Après de brefs rappels en mathématiques pures, l’auteur détaille règles, méthodes et formules appartenant à la science mécanique, à savoir la statique et la dynamique, l’hydrostatique et l’hydrodynamique, sans oublier la pneumatique et l’étude des « courbes utiles aux architectes[51] ». Traduire un tel ouvrage signifie importer, dans l’espace germanophone, le fonds commun utilisé par les ingénieurs anglais. En effet, comme le reconnaît volontiers Gregory :

Dans un travail comme celui-ci, il serait absurde de prétendre à l’originalité. Le plan, son arrangement et son exécution viennent de moi; mais les matériaux sont depuis longtemps considérés, à juste titre, comme un bien public [common property][52].

Le traducteur, M.W. Drobisch, a été nommé en 1825 Privatdozent en mathématiques à l’Université de Leipzig, une fonction d’enseignement sans salaire fixe. Bientôt nommé professeur ordinaire, il enseignera pendant des décennies les mathématiques, mais aussi la philosophie et la psychologie[53]. Drobisch cherche à revitaliser le cursus mathématique universitaire et s’engage en faveur d’une réforme de l’enseignement secondaire; il a ainsi joué un rôle assez similaire à celui de Lacroix pour la France[54].

Selon la préface écrite par le traducteur, l’objectif premier est de traduire « un ouvrage utile, et qui à [sa] connaissance, n’a pas été rendu superflu par une production allemande[55] », élégante manière de souligner l’absence de publication comparable dans l’espace germanophone. Ce dernier ajoute avoir entendu parler de ce livre par une recension élogieuse dans le Bulletin des sciences mathématiques de Férussac, revue créée en 1823[56]. S’il existe effectivement une telle recension dans le cinquième volume du Bulletin, elle est cependant factuelle, positive sans être dithyrambique[57]. Cette remarque permet tout de même de souligner à la fois la versatilité des mathématiciens allemands, qui suivent assidûment les publications françaises et anglaises, et la rapidité de la traduction, l’ouvrage paraissant moins de trois ans après l’original et à peine deux ans après que Drobisch a pris connaissance de son existence.

Particularité plus intéressante, le traducteur mentionne également en avoir attendu un profit financier, ce qui ne se produit pourtant que rarement dans le cas des ouvrages de mathématiques. Cela peut expliquer le fait qu’il s’agisse d’une traduction littérale et non pas d’une adaptation, pratique courante dans l’espace germanophone et bien plus coûteuse en temps. L’auteur a tout de même converti les unités de mesure usuelles (monnaies, poids, longueurs, etc.) en leurs équivalents saxons et prussiens.

Cette réflexion sur la traduction l’amène à justifier le choix de l’ouvrage, qui se démarque à deux égards au moins de nombreux ouvrages publiés à la même époque dans les États allemands. Le peu d’importance accordée aux principes et aux démonstrations dans cet ouvrage, qui exhibe « une tendance pratique, conformément à ce qu’on pouvait attendre d’un tel ouvrage anglais[58] », est présenté comme une preuve de son utilité pour les ingénieurs et techniciens locaux. Il ne s’agit cependant pas d’un ouvrage pour autodidactes en raison de sa brièveté.

La courte préface rédigée par le traducteur est presque exclusivement dédiée à présenter la forme de l’ouvrage, soulignant en creux la relative nouveauté de celle-ci dans l’espace germanophone. Pour bien comprendre le rôle joué par cette traduction, il faut se replacer dans le contexte institutionnel en ce début de xixe siècle. L’espace germanophone, morcelé politiquement, cherche à rattraper son retard technique et économique vis-à-vis de l’Angleterre. De 1825 à 1835, une dizaine d’écoles techniques supérieures va être fondée dans les différents États allemands. En Saxe, des négociations laborieusement commencées en 1823 débouchent finalement sur la création d’un Institut de formation technique à Dresde (Technische Bildungsanstalt Dresden)[59]. Celui-ci est inauguré le 1er mai 1828, quelques mois à peine avant la publication de la traduction de Drobisch, dont la préface date de juin 1828. La page de garde indique fort opportunément que l’ouvrage est recommandé « pour les instituts techniques », ce qui ne figurait pas dans l’original.

Les recensions de la traduction sont plutôt rares et peu détaillées, ce qui dénote sans doute le relatif désintérêt des journaux savants allemands (Rezensionszeitungen) pour les ouvrages techniques. L’éditeur de l’ouvrage, Baumgärtner, compense cette indifférence en plaçant de nombreuses publicités pour ce manuel. Dans le Magazine des idées pour architectes, artistes et artisans, Baumgärtner affirme ainsi qu’« aucun ouvrage ne pourrait être plus adapté pour servir de manuel pratique dans les instituts techniques[60] ».

Il pourrait sembler curieux de voir un professeur d’université comme M.W. Drobisch traduire un ouvrage qui s’adresse principalement à des élèves d’établissements techniques à vocation professionnelle et à des praticiens. En effet, le rôle des universités allemandes consiste alors essentiellement à former des savants, qu’il s’agisse des scientifiques ou, la plupart du temps, des médecins, juristes et théologiens. C’est aux instituts techniques que revient la tâche de former les arpenteurs, architectes et ingénieurs mécaniciens auxquels cet ouvrage s’adresse.

Le traducteur, s’il espère réaliser ainsi un profit financier, pose aussi un geste d’ordre politique, à une époque où l’ouverture d’un institut technique fait précisément l’objet de discussions. Drobisch continuera d’ailleurs à militer (en vain) dans les années 1830 pour l’enseignement des mathématiques pratiques et des sciences de l’ingénieur au sein de l’université, écrivant par exemple : 

je ne souhaite rien plus que […] l’on attribue de nouveau à l’université ce dont l’ont privée des parasites comme les prétendues académies et instituts polytechniques. Je souhaite que les universités puissent représenter la plus haute instance dans tous les domaines du savoir, et donc également dans le champ technique pratique[61]

Le contenu du livre qu’il traduit devrait selon lui être enseigné par un nouveau professeur à recruter au sein d’une « chaire de mathématiques techniques appliquées, grâce à laquelle pourraient être enseignés l’arpentage pratique, mais aussi la construction de machines, la mécanique industrielle et bien des sciences auxiliaires comme la géométrie descriptive, la perspective etc., auxquels pourrait s’ajouter la construction[62] ».

Il est intéressant de noter que cette traduction a eu une postérité et des conséquences non négligeables dans l’espace saxon du milieu du xixe siècle. Cet impact repose en partie sur le fait que Drobisch n’a pas traduit seul, mais a été aidé par deux de ses étudiants, Friedrich Eduard Thieme (1805-1878) et G.E. Seidemann (?-?). À l’université, Thieme avait collaboré avec Drobisch avant d’être l’assistant du célèbre mathématicien August Ferdinan Möbius (1790-1868). Lorsqu’une école professionnelle (mittlere Gewerbeschule), institution d’enseignement technique intermédiaire, est créée à Plauen en 1836, Thieme sera nommé professeur de mathématiques. Ses publications couvriront divers domaines des mathématiques appliquées et de la physique. Seidemann, dont la biographie est moins connue, n’a pas obtenu par la suite de position d’enseignement. Il aura cependant une carrière importante comme auteur de publications populaires en météorologie, stéréométrie ou sur les moulins; il est également l’auteur d’un périodique de vulgarisation technologique très lu dans les années 1830[63].

La traduction de Mathematics for Practical Men vers l’allemand constitue ainsi un phénomène intéressant qui, pour peu qu’on sache l’analyser, reflète d’une manière étonnamment précise l’institutionnalisation de l’enseignement technique en Saxe. Elle est publiée en 1828, juste à temps pour l’ouverture de l’institut technique de Dresde. S’il semble de prime abord surprenant de la voir réalisée par un professeur d’université, il faut rappeler que M.W. Drobisch se veut un savant attentif aux évolutions techniques. Ses collaborateurs se montreront eux-mêmes actifs dans l’essor des sciences de l’ingénieur au cours des années 1830. Cela étant, force est de constater que ce sont en général les ingénieurs eux-mêmes qui traduisent ce type de manuel. Pour ne donner qu’un exemple, c’est J.F.W. Dietlein (1787-1837), quant à lui ingénieur et enseignant à l’École de construction (Bauakademie) de Berlin[64], qui traduira un autre ouvrage de Gregory, A Treatise of Mechanics : Theoretical, Practical, and Descriptive (1815), en cette même année 1828. Il ne reste finalement qu’à mentionner une seconde édition de la traduction de Mathematics for Practical Men, publiée en 1834 à partir de la seconde édition anglaise, pour tenir compte des nombreux ajouts concernant les machines à vapeur et le chemin de fer, à une époque où la Saxe envisage son réseau ferré[65]. Il s’agit une fois de plus d’un ouvrage collaboratif, puisque M.W. Drobisch est cette fois-ci épaulé par Julius Ambroise Hülße (1812-1876). Ingénieur et mathématicien, ce dernier sera un acteur important de l’industrialisation saxonne, représentant l’État lors de plusieurs expositions industrielles et devenant directeur de l’École polytechnique de Dresde au milieu du siècle.

Traduire pour le Journal de mathématiques pures et appliquées et pour les Nouvelles annales de mathématiques dans la première moitié duxixe siècle

Si le xixe siècle est le « siècle des éditeurs[66] », il est aussi celui de la spécialisation de la presse. Généraliste au xviiie siècle, celle-ci se spécialise en effet au siècle suivant[67]. Le premier journal de mathématiques français, les Annales de mathématiques pures et appliquées (1810-1832), est souvent qualifié d’Annales de Gergonne du nom d’un de ses co-fondateurs, Joseph-Diez Gergonne (1771-1859), lequel, très rapidement, en assure seul la direction pendant une vingtaine d’années. Peu après la disparition des Annales, le jeune Joseph Liouville (1809-1882), ancien élève de l’École polytechnique et répétiteur à son alma mater, fonde en 1836 les Annales de mathématiques pures et appliquées, connues aussi comme le Journal de Liouville. En 1842, Olry Terquem (1782-1862) et Camille-Cristophe Gérono (1799-1891) créent les Nouvelles annales de mathématiques. Ces deux derniers journaux, avec les Comptes rendus hebdomadaires de l’Académie des sciences de Paris où sont annoncés brièvement les seuls résultats d’une recherche soumise au jugement des académiciens, partagent et structurent l’espace éditorial dans la France mathématique de toute la période que nous considérons. Alors que le Journal de Liouville se destine aux recherches et à l’innovation mathématique, la seconde revue analysée ici vise essentiellement l’enseignement et la préparation aux examens d’entrée pour les Écoles polytechnique et normale.

Les sources bibliographiques et les études monographiques de la presse mathématique[68] font ressortir les activités de nombreux traducteurs. L’un des auteurs de cet article a dénombré lui-même des dizaines de personnes s’adonnant à cette activité et étudié la mise en place d’un réseau de traducteurs par les « patrons » de la presse mathématique française de l’époque, que sont Liouville et Terquem[69]. Il résulte de cette analyse que plusieurs articles étrangers publiés dans leurs revues ont été directement écrits en français ou traduits par les auteurs eux-mêmes, le français restant encore à cette époque la langue dominante de l’échange savant.

Dans le Journal de Liouville, entre 1836 et 1874, autrement dit sur toute la période de gestion du journal par Liouville lui-même, nous comptabilisons environ 10 % d’articles parus initialement en allemand, 6 % en anglais (tous traduits par les auteurs eux-mêmes) et, beaucoup plus marginalement (de l’ordre de 1 %), en russe, en suédois, en italien ou en latin. Nous obtenons des résultats similaires pour les Nouvelles annales de mathématiques. À la liste des auteurs étrangers traduisant leurs propres textes s’ajoutent d’autres traducteurs. On rencontre ainsi des étudiants, à l’instar des Thieme et Seidemann, élèves de Drobisch et « invisibles » traducteurs, poursuivant leur scolarité dans des établissements français de l’époque. Au sein de ce groupe particulier de traducteurs, il faut mentionner certains élèves étrangers, auditeurs du cours que Liouville assure au Collège de France, en tant que titulaire depuis 1851 et comme suppléant dès la fin des années 1830. Centre international des mathématiques pour une bonne partie de la première moitié du xixe siècle, Paris attire alors plusieurs jeunes gens venus se former aux mathématiques dans la capitale française; pour certains d’entre eux, l’apprentissage du métier de mathématicien passe par la traduction, sous les conseils avisés de Liouville, des textes mathématiques parus dans leur langue d’origine (allemand, langues d’Europe du Nord, russe, italien ou anglais). Enfin, à côté de ces élèves-traducteurs, on trouve aussi des auteurs, des savants, des traducteurs professionnels, des amateurs (essentiellement des ingénieurs) ou des professeurs, et pas seulement de mathématiques.

Deux termes peuvent s’appliquer à cette population de traducteurs : « diversité » et « multiplicité ». Le premier renvoie à la diversité des parcours; le second, à la multiplicité des approches et des activités des acteurs, qui sont traducteurs, mais aussi auteurs, auditeurs, professeurs, ingénieurs, militaires, hommes d’église, voire diplomates[70]. En revanche, à la différence des pratiques en cours dans le champ littéraire, on ne rencontre ici aucune femme. À quelques rares exceptions près, le champ mathématique du xixe siècle est presque exclusivement masculin.

La lecture des tables quinquennales contenant les noms des auteurs qui ont publié dans le Journalde Liouville révèle que les traducteurs ayant participé à la confection de la revue n’y figurent pas. En ce sens, leur activité demeure « invisible » à la lecture des index du périodique – mais le paratexte peut parfois permettre des identifications –, et le genre de la traduction au sein de cette revue, comme peut-être dans la production textuelle du champ général des mathématiques, reste, comme en littérature, « secondaire ». Ce n’est pas le cas des Nouvelles annales de mathématiques où les tables de noms publiées annuellement mentionnent les contributeurs du journal, dont les traducteurs. Le rôle du patron des Nouvellesannales, Terquem, lui-même grand traducteur de textes écrits dans plusieurs langues étrangères, mérite une mention particulière. En effet, si le journal publie des contributions signées par des auteurs étrangers qui, à l’instar d’Angelo Genocchi (1817-1889) ou de Francesco Brioschi (1824-1897)[71], assurent eux-mêmes la traduction en français de leurs propres textes, de nombreuses autres traductions parues dans les Nouvelles annales sont dues à Terquem lui-même. Ce dernier indique, en entrée de texte, le nom de l’auteur en faisant usage de la formule : « d’après… ». Le cas des textes de Carl Gustav Jacob Jacobi (1804-1851), publiés dans les Nouvelles annales entre 1845 et 1856, est particulièrement significatif à cet égard. Terquem ne cesse de faire passer des textes de Jacobi, même anciens, dans la presse française, dans sa propre revue notamment, avec, parfois, la collaboration d’Eugène Charles Catalan (1814-1894), mais aussi, à l’occasion, dans le Journal de Liouville[72]. Terquem le « traducteur » joue sur deux registres. Alors que certains textes constituent des traductions complètes, d’autres proposent des adaptations pour les lecteurs du journal. « À la portée et à la couleur des élèves », explique-t-il, en soulignant le mot « couleur », dans une correspondance de 1849 avec Catalan, l’un des auteurs principaux à la fois des Nouvelles annales et du Journal de Liouville[73]. Pour ce faire, Terquem procède à des extractions du texte initial, ne retenant que des résultats mathématiques qui sont au programme ou à la portée des élèves et/ou des professeurs des classes de mathématiques spéciales préparant aux concours d’entrée à l’École polytechnique et à l’École normale. Ainsi, dans le cadre du fonctionnement des Nouvelles annales de mathématiques, une série de professeurs participent à des traductions destinées aux élèves, à l’instar de Philippe-Émile Coupy (1822-1879), professeur de mathématiques au lycée d’Orléans puis à l’École militaire de La Flèche, grand amateur de théâtre, au demeurant[74]. Coupy publie, entre 1844 et 1855, plusieurs notes mathématiques dans le journal de Terquem, mais aussi la première traduction française du texte latin de 1736 d’Euler sur le problème combinatoire des ponts de Königsberg[75] – ce problème consistant à savoir s’il est possible de faire le tour de la ville en question en franchissant tous les ponts, mais chacun une seule fois. Remarquons qu’à la suite de la traduction de Coupy, Terquem ajoute une note sur l’adaptation du problème à la situation parisienne, sans doute plus parlante pour les lecteurs de son journal.

Plusieurs des traducteurs déjà identifiés parmi ceux qui ont oeuvré pour le compte de la presse mathématique française du xixe siècle multiplient les activités. C’est le cas de Franz Wöpcke (1826-1864), un jeune allemand faisant partie de ces familles qui ont quitté la France à cause de leur religion protestante. Après des études de mathématiques et de philosophie à Bonn et à Berlin, bénéficiant des conseils et des appuis de savants institutionnellement installés, comme Liouville mais aussi Irénée-Jules Bienaymé (1796-1878) ou Michel Chasles (1793-1880), Wöpcke figure parmi les premiers professeurs de mathématiques du lycée français de Berlin. Il compose des textes mathématiques en français pour Liouville, fait passer de Berlin à Paris des textes d’auteurs allemands comme Karl Theodor Wilhelm Weierstrass (1815-1897), tout en étant l’un des premiers historiens à étudier, dans le texte, des ouvrages mathématiques en langue arabe, disséminés dans diverses bibliothèques européennes[76]. En 1851, il est ainsi le premier traducteur en français de l’algèbre d’Omar Al Khayyam (1048-1123). Par ailleurs, il est contacté, en 1860, par le rédacteur de la Revue germanique, créée en 1858, pour produire « quelques notes sur le mouvement de ces sciences [mathématiques] en Allemagne[77] ». Décédé à moins de 40 ans, Wöpcke, avant tout historien des mathématiques produites « chez les peuples de l’Orient », illustre bien la figure érudite du passeur entre la France et l’espace germanophone au milieu du xixe siècle. À l’exception de quelques notes qui constituent des contributions mathématiques originales, la vingtaine de notes qu’il a rédigées pour le Journal de Liouville et les Nouvelles annales de mathématiques consistent essentiellement en des traductions d’auteurs allemands, tels que Weierstrass et Jakob Steiner (1796-1863), ou des productions issues de ses propres traductions de textes orientaux.

De l’étude des traductions parues dans le Journal de Liouville ressort comme figure centrale Jules Guillaume Houël (1823-1886)[78]. Après une thèse soutenue en 1855 à la Sorbonne, cet ancien élève de l’École normale se consacre à la traduction pendant plusieurs années, chez lui, près de Caen. Traducteur du célèbre mathématicien allemand Johann Peter Gustav Lejeune-Dirichlet (1805-1859), avec qui Liouville a entretenu une amitié et une forte collaboration mathématique, il traduit aussi d’autres auteurs allemands, comme Ernst Eduard Kummer (1810-1893). Houël est aujourd’hui connu pour son rôle considérable de passeur et traducteur des textes précurseurs de la géométrie non euclidienne, signés par János Bolyai (1802-1860) ou Nikolaï Ivanovitch Lobatchevski (1792-1856). Notons que certaines de ses traductions ont suscité de fortes réticences. Ainsi, en 1860, Liouville refuse de publier dans son Journal une traduction de Houël concernant les recherches arithmétiques de Riemann sur la répartition des nombres premiers, traduction que le normalien français avait cosignée avec son collègue Victor-Amédée Lebesgue (1791-1875)[79]. L’auteur sera obligé de passer par des journaux italiens, puis par les Mémoires de la société des sciences physiques et naturelles de Bordeaux, avant de pouvoir finalement éditer ses contributions à Paris même.

Si Houël est le traducteur attitré de Lejeune-Dirichlet, d’autres auteurs non français bénéficient de l’action de plusieurs traducteurs différents. Un cas intéressant est celui de Rudolf Julius Emmanuel Clausius (1822-1888), l’un des pères de la thermodynamique moderne, fondée sur des traitements mathématiques originaux permis par les progrès de la branche de l’analyse (mathématique) au xixe siècle. Les divers travaux de Clausius sont initialement traduits dans le Journal de Liouville par le jeune professeur de mathématiques au lycée français de Berlin Gustav Michaëlis (1813-1895), puis à Zürich par le professeur de droit constitutionnel Marc Dufraisse (1811-1876), et un peu plus tard par Henri F. Bessard (1837-1873), ingénieur et professeur d’ingénierie à Riga[80]. Mais le traducteur de choix de Clausius se trouve à Bonn : il s’agit de l’astronome et mathématicien belge François Folie (1833-1905). Tous ces traducteurs constituent, en quelque sorte, des « marqueurs » du parcours professionnel de Clausius, déroulé justement à Berlin, à Zürich, puis à Bonn. La correspondance commentée entre Clausius et Folie[81] permet d’entrer dans les détails et de saisir toutes les complexités d’une traduction spécialisée. Elle donne à voir les performances linguistiques, à la fois dans la langue-source et dans la langue-cible, mais aussi les compétences scientifiques dont le traducteur doit disposer afin de saisir et de restituer la pensée novatrice de l’auteur à traduire dans un contexte linguistique autre que celui d’origine.

Spécificités mathématiques : traduire, transcrire et innover?

En littérature, il est courant qu’une oeuvre soit traduite plusieurs fois, chaque traducteur s’appropriant et critiquant les traductions antérieures. En revanche, à en juger par l’état de l’historiographie sur la question, il est rare, à l’époque, qu’une oeuvre soit retraduite en mathématiques. Le cas des Disquisitiones Arithmeticae, véritable pilier de l’arithmétique publié originellement en latin à Leipzig par Carl Friedrich Gauss (1777-1855) en 1801[82], en témoigne. Il est traduit en français une première fois en 1807 par Antoine-Charles-Marcel Poullet-Delisle (1778-1849) pour le compte de l’éditeur parisien Jean Courcier (?-1811). En consultant le premier journal de mathématiques français, les Annales de mathématiques pures et appliquées fondées en 1810, nous apprenons que son fondateur, Gergonne, avait aussi préparé une traduction des Disquisitiones, qu’il renoncera finalement à publier après avoir appris que la traduction de Poullet-Delisle était sous presse[83]. Cela étant, des exemples de textes mathématiques débouchant sur plusieurs traductions existent, comme le montre le cas des manuels français pour les étudiants américains de West Point et d’Harvard, que nous avons présentés ici.

Mais revenons sur le cas de Gauss et mentionnons un autre texte de cet auteur allemand, dont les péripéties éditoriales donnent à voir des circuits de traductions qui ne passent pas nécessairement par Paris. En 1850, Liouville réédite les Applications de l'analyse à la géométrie de Gaspard Monge. Il y adjoint divers compléments, dont des notes publiées dans son Journal, et un texte rédigé en latin par Gauss sur ses propres recherches géométriques[84]. Liouville décide de ne pas faire traduire la contribution du mathématicien allemand pour ne pas en « altérer l’élégance[85] ». Deux ans plus tard, dans les Nouvelles annales de mathématiques cette fois, Terquem publie une première traduction du texte latin. « On a traduit sur cette réimpression[86] », précise alors l’auteur de la traduction, un certain Jean-François Tiburce Abadie (1817-?), ancien élève de l’École polytechnique devenu capitaine d’artillerie. En 1855, un autre polytechnicien, Émile Roger (1825-1898), à l’époque jeune ingénieur du corps des mines à Grenoble, contacte Liouville dans l’espoir de faire publier rapidement sa propre traduction ainsi que ses recherches déduites du même texte de Gauss. Il essuie un refus, mais ne renonce pas pour autant à voir paraître sa traduction. Roger s’adresse alors à un certain Prud’homme, un éditeur local tourné vers l’histoire du Dauphiné, à qui il soumet, avec succès, les résultats de son labeur. Au texte de Gauss, il adjoint, par ailleurs, ses apports personnels[87], qu’il résume aussi dans une note insérée dans les Comptes rendus hebdomadaires de l’Académie des sciences de Paris. Pendant une bonne partie du xixe siècle, des ingénieurs attirés par les sciences, mais qui exercent leur métier loin de la capitale française, sont souvent membres d’une société savante locale, au sein de laquelle ils peuvent se comporter comme des « savants ». Par leurs travaux et activités, ils contribuent alors à faire circuler les mathématiques à l’intérieur d’autres espaces géographiques que Paris, et ce, par l’intermédiaire de canaux qui ne transitent pas nécessairement par la capitale française[88].

Un autre enseignement découlant des exemples précédents est que les traductions se font rarement dans l’isolement. Elles s’inscrivent souvent, comme nous l’avons vu en particulier dans les cas allemand et américain, au sein de courants puissants qui concernent l’enseignement des mathématiques. Elles peuvent fonctionner également comme des éléments dynamisant les recherches mathématiques. Ainsi, aux États-Unis, l’intérêt pour la nouvelle géométrie française[89], représentée notamment par les travaux de Jean-Victor Poncelet (1788-1867) et de Chasles, débute grâce à et par la traduction de problèmes issus de leurs ouvrages, et dont les démonstrations sont publiées dans un journal mathématique intitulé The Mathematical Monthly (1858-1861). L’acte de traduction précède donc et accompagne une série d’articles et de questions sur ce sujet précis dans la presse mathématique américaine, avant que des manuels domestiques n’intègrent des appendices exposant les résultats de la nouvelle géométrie ou lui soient intégralement consacrés.

Pour rester dans le domaine de la presse mathématique, spécifions que celle-ci est marquée et dynamisée par son caractère périodique et sa capacité de réagir rapidement à l’actualité mathématique. L’acte de traduction et, élargissons nos propos, celui de « transcription » y jouent un rôle primordial. « Transcription » renvoie ici au sens musical du terme, soit à un « arrangement d’une oeuvre musicale pour un ou plusieurs instruments ou voix autres que ceux pour lesquels elle a été écrite », précise le Petit Robert, se référant à une acception datant de 1828. La transcription peut être due au compositeur lui-même, tels Brahms et Liszt pour leurs propres oeuvres, ou à un tiers, comme Liszt encore, transcrivant cette fois pour piano certaines symphonies de Beethoven. Liouville et Terquem ne cessent en effet d’« arranger » ou de « faire arranger » les textes qu’ils reçoivent pour leurs publics. Retenons surtout les pratiques de Terquem qui a été l’un des plus ardents transcripteurs parisiens de mathématiques étrangères, notamment celles produites par les savants berlinois de l’époque.

S’intéresser à l’acte de traduire, c’est aussi s’interroger sur une série de questions, comme les délais de parution, les difficultés de publier, voire l’« absence » même de traduction. Pour certains textes, il existe parfois un décalage temporel important entre la date de publication originale et celle de sa traduction. Nous avons déjà cité les articles de Jacobi, adaptés par Terquem plusieurs années après leur parution en Allemagne, ou le cas de l’article de Riemann, refusé par Liouville et traduit en français seulement une génération plus tard. On peut sans doute parler de « rendez-vous manqués » entre le Journal de Liouville et Riemann, mais aussi entre le mathématicien français et Weierstrass, dont un seul article est traduit dans le Journal de mathématiques pures et appliquées par Wöpcke en 1854[90]. Et pourtant, tous ces travaux mathématiques, dont le Journal de Liouville ne rend pas compte, constituent des piliers essentiels de l’analyse moderne[91]. Un autre cas similaire concerne des pans entiers de mathématiques développées en Angleterre à qui il a fallu des dizaines d’années avant d’être importés en France : on pense en particulier aux quaternions de William Rowan Hamilton (1805-1865) ou, plus généralement, aux travaux de l’école algébrique anglaise, précurseurs de nos langages informatiques actuels[92]. Liouville, en l’occurrence, a tenté à plusieurs reprises, mais en vain, de s’associer Hamilton à titre de collaborateur de son Journal[93]. L’étude des traductions (ou l’absence de traductions) dans les journaux spécialisés peut mettre en exergue des signes d’une réticence « nationale » forte à l’importation d’idées nouvelles. En ce sens, elle devient un marqueur de la circulation ou de la non-circulation d’un champ de connaissance.

Travailler sur la traduction dans le domaine des mathématiques signifie aussi aborder une série de questions relatives aux diverses conditions matérielles qui entourent l’acte de traduire, que sont, par exemple, les questions de rémunération et de droits d’auteur, et que néglige, le plus souvent, l’historien des sciences, qui a tendance à se focaliser uniquement sur les aspects intellectuels de la traduction. Tout au long de la période concernée par nos trois cas d’étude, l’acte de traduction se déploie dans un contexte où sa définition juridique n’est pas explicitée et où les droits des traducteurs ne sont pas clairement définis. La Bibliographie de la France publie régulièrement des plaintes d’éditeurs déplorant que l’un de leurs ouvrages ait été traduit sans avertissement. Toujours dans le dernier tiers du xixe siècle, Jean-Albert Gauthier-Villars (1829-1898), l’éditeur dominant des mathématiques dans la France de l’époque, se désole dans plusieurs lettres d’être repris en Allemagne et en Italie sans que l’auteur et l’éditeur ne soient préalablement informés du projet de traduction[94]. Quant à la question de la rémunération des traducteurs eux-mêmes, notons que la traduction, même si elle se veut avant tout un « acte militant », animé par le désir de faire connaître des contributions scientifiques et/ou pédagogiques produites à l’étranger, peut être aussi une activité rémunératrice, ainsi que l’attestent plusieurs éléments chiffrés relatifs à des traductions de traités de sciences financés par les éditeurs[95], ou encore des informations faisant état du rôle joué par des institutions comme le Bureau des longitudes[96]. En revanche, du côté de la presse mathématique, traducteurs et auteurs ne perçoivent, semble-t-il, aucune rémunération. Leur activité est essentiellement bénévole, déployée « pour les progrès de la science », comme aimaient à le répéter moult acteurs de la période. Il serait nécessaire de repérer et de consulter plusieurs fonds personnels de traducteurs, afin de se faire une idée plus complète de cette dimension de l’acte de traduire dans le domaine des mathématiques, dont nous n’avons pour le moment qu’une vue partielle à travers en raison d’un nombre réduit de cas bien identifiés.

***

Qu’il s’agisse d’une nation qui exerce durant les premières décennies du xixe siècle un rôle hégémonique en matière de production mathématique, comme la France, d’un pays dont le système d’enseignement et de recherche entame seulement son « take off[97] » pendant ces mêmes années, comme les États-Unis, ou enfin d’un pays se situant, en matière de performances mathématiques, dans une situation intermédiaire, comme l’Allemagne de l’époque, la traduction est à coup sûr l’une des voies empruntées par les acteurs des divers champs mathématiques nationaux en vue de satisfaire la demande accrue pour de nouveaux textes mathématiques. Certes, l’intensité avec laquelle on pratique la traduction, la place qu’occupe celle-ci au sein de la production mathématique totale, les besoins particuliers auxquels elle tente de répondre – ici, c’est l’enseignement qui semble être le moteur principal, là, la traduction participe davantage au processus de production de nouvelles connaissances –, les caractéristiques, enfin, des acteurs impliqués dans l’acte de traduire peuvent différer d’un pays à l’autre. Il n’en demeure pas moins que la traduction mathématique possède une dimension transnationale indéniable. Au-delà de la présence d’activités significatives de traduction mathématique dans plusieurs parties du globe, les trois cas d’étude ici réunis ainsi que les autres exemples mentionnés, puisés dans des domaines variés de mathématiques et se référant à plusieurs types de supports utilisés – manuels d’enseignement et presse périodique spécialisée –, suggèrent que la traduction mathématique revêt plusieurs formes : parfois on traduit littéralement, soit in extenso, soit en pratiquant des coupures; d’autres traducteurs optent pour l’adaptation, en fonction du public visé, des traditions mathématiques indigènes, des stratégies éditoriales; la traduction commentée, agrémentée de préfaces et de notes, constitue une autre possibilité.

Les matériaux utilisés ici montrent également que l’acte de traduction en mathématiques mobilise plusieurs catégories d’acteurs : certains sont « visibles », étant eux-mêmes des savants « patentés » ou des professeurs établis – de mathématiques, mais éventuellement d’autres disciplines, comme les langues, la littérature ou le droit – dans de prestigieux établissements; d’autres s’avèrent (plus) « invisibles », de simples étudiants, par exemple. Mais, si la population de traducteurs de mathématiques est caractérisée par une grande diversité, des spécialisations peuvent aussi émerger.

Avec notre cas relevant de l’espace germanophone – mais il s’agit ici probablement d’une situation plus générale –, nous avons ainsi constaté que les traités relatifs aux mathématiques de l’ingénieur sont le plus souvent traduits et adaptés par des enseignants spécialisés ou des ingénieurs eux-mêmes. Traduire un texte combinant plusieurs ordres de savoir – ici des mathématiques et d’autres sciences mathématisées, mais aussi des connaissances pratiques – nécessite des compétences techniques qu’un traducteur extérieur au métier d’ingénieur ne possède pas nécessairement. « Homme triple », dirions-nous pour paraphraser Christophe Charle, auteur de l’expression « homme double[98] », le traducteur des mathématiques de l’ingénieur doit faire preuve de trois compétences, dans le domaine particulier considéré, dans la langue source et dans la langue cible. C’est en naviguant entre ces trois strates de connaissances qu’il pourra offrir un nouveau bien culturel à un nouveau public. À en juger, toujours, par les cas traités ici, la pratique de la traduction en mathématiques au xixe siècle n’atteint pas un stade pleinement professionnel au sens sociologique du terme; en tant que prestation intellectuelle, elle peut néanmoins engendrer des revenus, au moins dans le cas de la traduction de traités ou de manuels[99].

L’analyse de l’activité de traduction en mathématiques, abordée ici de façon exploratoire à travers trois études de cas et une série d’exemples plus ponctuels, relève d’une démarche qualitative. Pourtant, elle n’est pas en mesure de répondre à une série de questions, comme celle, notamment, de la place de la traduction au sein de la production globale de textes mathématiques, dont le traitement nécessite des données sérielles. Toutefois, cette approche « qualitative » pourrait être facilement amplifiée grâce à l’existence de « bases de données » encore largement inexploitées.

Nous citions en introduction une étude de Blaise Wilfert sur les traducteurs en littérature. Mobilisons en conclusion une autre recherche de cet auteur, dans laquelle il met en oeuvre une « approche bibliométrique » fondée essentiellement sur l’examen systématique de la Bibliographie de la France[100]. Cette source primaire liste, à partir de 1811 et sur une base annuelle, l’ensemble de la production éditoriale en France, tout en procédant à une classification des ouvrages publiés en des dizaines d’items, dont les « mathématiques ». Il serait ainsi possible d’en extraire quasi exhaustivement tous les ouvrages de mathématiques qui ont été traduits en français. Pour rester dans le domaine du « quantitatif », une autre piste à suivre serait celle de la démarche prosopographique, appliquée à l’ensemble des acteurs impliqués dans l’acte de traduire, tels que les traducteurs signataires, mais aussi tous ceux qui participent à la « mise en texte » de la traduction, pour employer une expression de l’historien du livre : éditeurs, rédacteurs, réviseurs des traductions et, c’est capital en mathématiques, tous ceux qui suscitent ces traductions et les font connaître. En ce sens, le cas américain traité dans cet article montre bien comment tous les acteurs impliqués dans la « chaîne de traduction » transforment le texte initial en un nouveau texte, adapté à d’autres contextes que celui du texte d’origine. Travailler sur l’ensemble des acteurs engagés dans l’acte de traduire permettrait alors de mieux comprendre la complexité des parcours des textes dans l’espace, qu’il soit géographique ou linguistique, et dont le seul travail de traducteur n’est qu’une composante.

Parties annexes