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Les comportements informationnels des écrivains membres de l’UNEQÉtude en trois volets[1]

  • Nadine Desrochers

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  • Nadine Desrochers
    Université de Montréal

Couverture de Les discours de l’éditeur, Volume 10, numéro 2, printemps 2019, Mémoires du livre

Corps de l’article

Cet article relate l’étape empirique d’un projet de longue haleine portant sur les comportements informationnels des membres de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ)[2]. Grâce à un cadre théorique construit à partir des travaux de Pierre Bourdieu et partagé avec la littérature sur les comportements informationnels des écrivains, l’étude utilise les concepts d’illusio, de reconnaissance, de légitimation et de consécration pour éclairer les pratiques des écrivains quant à leurs besoins, recherche, utilisation et diffusion d’information. Ses objectifs sont les suivants : 1. Décrire les ressources documentaires dont se servent les écrivains, en tenant compte de leur perception de ces ressources; 2. Décrire la relation entre les écrivains et les collections (notamment numériques) des bibliothèques publiques et nationales; 3. Cerner le contenu de la présence web des écrivains, étudier sa nature pour voir ce qu’elle révèle de leurs comportements informationnels, tout en gardant en tête la part d’éditorialisation, « ensemble des dynamiques qui produisent et structurent l’espace numérique [… ou] interactions des actions individuelles et collectives avec un environnement numérique particulier[3] ».

Il s’agit d’une étude de cas qui se décline en trois volets pour une triangulation de données qualitatives : un sondage (348 participants), l’analyse de 118 sites et pages web et 12 entrevues. Les résultats sont présentés sous forme de description riche et comparée entre les types de données[4], dans le but de peindre un portrait nuancé des comportements informationnels d’une population dont les activités sont hétérogènes et qui oeuvre dans des champs

littéraire ou artistique [qui] se caractérisent, à la différence notamment du champ universitaire, par un très faible degré de codification et, du même coup, par l’extrême perméabilité de leurs frontières et l’extrême diversité des postes qu’ils offrent et, du même coup, des principes de légitimation qui s’y affrontent[5][.]

L’étude donne aux écrivains interrogés l’occasion de nommer leur enthousiasme, leurs inquiétudes et leurs contradictions devant les mouvements qui animent le champ littéraire. Nous verrons comment le numérique affecte et transforme leurs comportements informationnels, tant dans les ressources consultées que diffusées, ainsi que dans la relation qu’ils entretiennent avec les bibliothèques, moins spécifique qu’on pourrait le croire malgré une fréquentation nommée et un respect certain. Nous verrons aussi comment la présence web des écrivains construit leur personnalité publique, mais diffuse l’information de manière souvent floue et difficilement repérable, laissant place à une maximisation potentielle des processus d’éditorialisation dans la perspective de légitimation qui demeure au coeur de leurs préoccupations.

Contexte et cadre théorique et conceptuel

Cette étape, nous l’avons dit, est l’aboutissement empirique d’un projet de recherche plus large. D’abord, une analyse du péritexte (au sens des éléments présents avec le texte dans le livre imprimé, théorisés par Gérard Genette[6]) des livres finalistes des Prix du Gouverneur général de 2010 a permis de souligner les contraintes conventionnelles du champ littéraire, de dresser le portrait d’une partie des ressources consultées par les auteurs, ainsi que de la construction de la personnalité publique de l’auteur, le tout en regard des services des bibliothèques[7]. L’analyse péritextuelle a ensuite été affinée pour se pencher sur les remerciements de ce même corpus afin de cibler les personnes-ressources[8], ce qui a illustré l’importance d’alliés allant de gens partageant un témoignage ou servant d’inspiration à des premiers lecteurs et sources de soutien. Les experts, les communautés (jusqu’au lectorat) et l’équipe éditoriale étaient également de ce paysage informationnel, alors que les professionnels de l’information étaient presque absents.

Ces analyses péritextuelles ont été menées en parallèle d’une revue de la littérature portant sur les comportements informationnels des écrivains. Les comportements informationnels sont définis, de manière large, comme les besoins d’information, sa recherche active, ciblée, exploratoire et sa découverte passive, son utilisation et le taux de satisfaction ressentie, ainsi que sa diffusion. En anglais, deux écoles se sont traditionnellement opposées, les comportements informationnels (information behaviour) et les pratiques informationnelles (information practices)[9]. Ici, comme nous l’avons fait ailleurs, nous retenons des outils clefs qui permettent de schématiser les modèles de comportements informationnels traditionnels[10] et donc de consolider ce que Reijo Savoleinen appelle les « concepts parapluies » (umbrella concepts)[11]. Nous pouvons dès lors synthétiser les approches actives (où la recherche d’information passe par un besoin puis une quête d’assouvissement grâce à des outils que l’on veut ciblés) et passives (où l’information est découverte par des pratiques quotidiennes ou parce qu’elle circule librement), toutes deux influencées par l’habitus et la culture du champ. La recherche d’information par browsing[12], qui devient surfing sur le web, constitue également un concept important, car il permet de nommer la recherche hypertextuelle, à la fois ciblée et erratique, qui caractérise l’époque numérique. Ces référents conceptuels ont été appliqués à un grand nombre d’études en sciences de l’information portant sur des groupes définis par une variable démographique (statut, profession, etc.); mais, et nous l’avons souligné ailleurs, Donald O. Case s’empresse de noter que certaines catégories sont très perméables : il donne l’exemple des gestionnaires (managers) qui se définissent de plusieurs manières[13]. Cette mise en garde fait écho non seulement au constat de Pierre Bourdieu cité plus haut, mais aussi à l’hétérogénéité des membres de l’UNEQ, qui créent des oeuvres, diffusent de l’information à leur sujet et sont des personnalités publiques dans un monde où ce statut appelle maintenant une présence virtuelle. Par ailleurs, et les études précédentes l’ont montré, leur réseau social est capital (nous nous permettons). Dès lors, les deux sens de l’échange s’avèrent essentiels pour cerner leurs comportements informationnels : information recherchée, information partagée. La revue de la littérature a donc été réalisée en ciblant les travaux empiriques portant sur ces échanges d’information. L’analyse a révélé un corpus de 10 documents clefs signés/cosignés par quatre auteurs/équipes provenant des sciences de l’information pour trois d’entre eux, et de la sociologie pour l’autre[14]. Fait intéressant, il y avait très peu de cooccurrences et de cocitations; cependant, la reconnaissance se trouvait au coeur du corpus retenu, puisque le cadre bourdieusien était utilisé par deux des quatre auteurs clefs et aurait fort bien pu s’appliquer chez les autres.

Ce cadre théorique est donc retenu ici, notamment en raison de cet ancrage dans la littérature. Un de ses principes clefs est l’illusio : « Au principe du fonctionnement de tous les champs sociaux, qu’il s’agisse du champ littéraire ou du champ du pouvoir, il y a l’illusio, l’investissement dans le jeu[15]. » En effet, « l’adhésion fondamentale au jeu » est la « reconnaissance du jeu et de l’utilité du jeu, croyance en la valeur du jeu et de son enjeu qui fondent toutes les donations de sens et de valeur particulières[16] ». Ainsi, pour oeuvrer dans le champ, ici littéraire, il faut croire en sa valeur, se soumettre à ses règles et adhérer à son système de reconnaissance, qui attribue le capital symbolique; cela a d’autant plus d’importance lorsque le capital financier est modeste. Bourdieu insiste sur le fait que « [l]a “profession” d’écrivain ou d’artiste est […] une des moins codifiées qui soit[17] »; s’il la compare aux professions du champ académique, c’est que là, au contraire, le degré de codification est très élevé, rendant les conditions de légitimation et de consécration plus tranchées : n’est PhD que celle qui a obtenu le doctorat. Cela ne signifie pas que les entrants du champ littéraire n’aient pas à traverser des processus de légitimation; cependant, ces processus sont teintés par la perméabilité mentionnée plus haut[18]. Dès lors, une tension se crée entre une perception du champ où chacun semble pouvoir se déclarer écrivain (notamment en ligne) et les tentatives d’établir des paramètres de légitimation (la reconnaissance par les pairs de l’entrée dans la profession) et de consécration (la reconnaissance par les pairs de l’écrivain « de carrière »). Ces paramètres s’articulent généralement autour de définitions stratégiques émises par des associations ou des organismes subventionnaires qui suscitent un malaise à l’intérieur même du champ, fait souligné à maintes reprises dans la littérature[19].

Méthodes

Cette étude cas (« in-depth » case study[20]) porte donc sur l’UNEQ, partenaire de l’étude dès sa conception[21]. Lors du sondage, 169 répondants ont déclaré être également membres d’une ou de plusieurs autres associations, dénombrées malgré l’ambiguïté de certains acronymes. Parmi les plus souvent nommées, on retrouve l’Association des écrivains québécois pour la jeunesse (AEQJ; n=27), l’Association des auteurs de la Montérégie (AAM; n=15), la Société des auteurs de radio, télévision et cinéma (SARTEC; n=14) et Communication-Jeunesse (CJ; n=14), différentes formes du PEN (n=12), et l’Association des auteurs des Laurentides (AAL; n=10). Si cela indique une certaine représentativité, cette étude qualitative n’a évidemment pas pour objectif de généraliser à une population plus large, mais bien de décrire un phénomène en respectant la complexité d’un groupe précis et relativement petit[22].

Volet 1, sondage en ligne

Construit sur les principes de Dillman, Smyth et Christian[23] dans les limites de l’outil SurveyGizmo[24], le questionnaire était inspiré de travaux antérieurs de la chercheuse[25], ainsi que des études recensées lors de la revue de littérature[26] ou portant sur les comportements informationnels d’autres groupes[27]. Le sondage a eu lieu en mai 2014 et 348 personnes ont rempli le questionnaire pour un taux de réponse de 21,4 %, inespéré pour une étude externe, les sondages de l’UNEQ récoltant en général autour de 400 réponses[28]. La majorité des variables étant nominales[29], les résultats sont présentés sous forme de statistiques descriptives, le mode servant de repère principal[30]. Pour les questions ouvertes, une analyse de contenu qualitative a été faite lorsque les données étaient assez nombreuses pour être parlantes. Flexible[31], l’analyse de contenu est ici dirigée[32] en raison du cadre et des objectifs de recherche. Les analyses ont été validées à deux, et les cas de conflits réglés par réconciliation[33].

Volet 2, sites web

Le concept de paratexte numérique présuppose qu’on accepte la prémisse d’une définition plus large que celle de Genette; en effet, ce dernier a décrit le paratexte comme autant d’éléments, telle une préface, accompagnant le texte dans l’objet-livre (péritexte) ou l’éclairant de l’extérieur (alors épitexte, comme de la correspondance), mais intrinsèquement liés à l’oeuvre et à un assentiment de l’auteur[34]. Pour l’étendre au numérique, il faut repenser le paratexte (tout comme le livre et l’oeuvre littéraire d’ailleurs) et plusieurs études témoignent à la fois de l’attractivité et des difficultés d’une telle reconceptualisation[35]. Cette étude considère la présence web des écrivains comme des productions paratextuelles, car nous verrons que ces productions ont souvent le même rôle que le péritexte livresque, étudié précédemment[36]. Pour les recenser, nous demandions aux participants au sondage de nous fournir l’URL de pages et de sites web qu’ils entretiennent. 1 057 pages (d’une longueur de trois lignes à 98 captures d’écran pour une seule page) ont été visualisées; l’annexe 1, qui présente l’arbre de codage définitif, donne aussi les raisons d’exclusion, outre les URL brisés, non valides, etc. Les sites inclus dans les résultats correspondent à 118 URL provenant de 75 participants pour 867 pages de contenu web. Le codage qualitatif a été effectué par deux codeurs, en concertation avec la chercheuse et avec réconciliation au besoin. Les exemples sont identifiés par un sigle construit à partir d’un numéro attribué aux participants inclus (P1-75) et d’un numéro de site (s1-4); ainsi, P1s1, P1s2, etc.

Volet 3, entrevues

Les participants ont été sélectionnés de manière aléatoire parmi les écrivains s’étant portés volontaires lors du sondage et les 12 entrevues, d’une durée de 37 à 72 minutes, ont permis de recueillir suffisamment d’éléments narratifs descriptifs[37]. La grille d’entretien semi-dirigé (annexe 2) a été construite à partir de quatre types de sources : la revue de littérature[38]; des enquêtes sur les comportements informationnels de groupes ciblés[39]; les principes méthodologiques[40]; et les résultats du sondage. Les entrevues ont été enregistrées, puis transcrites[41]; la chercheuse, plus apte à coder les entrevues puisqu’elle les a toutes menées (en compagnie d’une auxiliaire) en s’adaptant au fur et mesure des participations[42], a utilisé le logiciel QDA Miner (voir l’arbre de codage à l’annexe 3). Les extraits seront cités selon les principes de la description riche en exemples, pilier de ce type de recherche : « La description riche avec détails contextuels capture et relate l’expérience qu’un tiers a du monde avec ses propres mots. Les données qualitatives racontent une histoire[43]. » On ne cherche donc pas à quantifier les contenus, mais à illustrer les tendances et les variantes d’un phénomène[44]. Les participants aux entrevues seront identifiés par le sigle E1 à E12 et le genre sera respecté. La chercheuse a déjà travaillé pour une association d’auteurs, le Centre des auteurs dramatiques (CEAD), et est traductrice de théâtre; bien que ceci puisse introduire un biais, elle apporte une connaissance du milieu et une compréhension de certains aspects de la profession[45].

Résultats

Profil des répondants

Les répondants sont majoritairement féminins (n=200; 146 masculins; 2 n’ont pas répondu à la question malgré les autres options proposées). Pour ne pas alourdir le texte, les formes masculines du mot « écrivain » seront employées pour les participants au sondage. Ils sont presque également répartis entre la région métropolitaine de Montréal (n=173) et ailleurs. 146 répondants ont obtenu « du financement de soutien en lien direct avec [leur] pratique d’écrivain ». Ils sont relativement âgés, 231 ayant 55 ans ou plus, et 31 % sont retraités ou l’équivalent. 75 mettent l’écriture au premier plan comme profession; à ce groupe s’ajoutent certaines professions connexes : 14 traducteurs, 12 journalistes, sept éditeurs et quatre directeurs artistiques ou littéraires. Enfin, il s’agit d’un groupe très éduqué, 120 personnes détenant une maîtrise et 97, un baccalauréat; par ailleurs, 39 personnes sont elles-mêmes enseignantes (du primaire à l’université). Les membres sont répartis par catégories, établies selon une ou plusieurs variables (tableau 1); l’UNEQ a cependant confirmé que des statuts comme « Doyen » ou « Débutant » peuvent chevaucher la catégorie « Associé » et que certains « Membres d’honneur » peuvent l’être à titre posthume[46]. On constate tout de même que les catégories liées à des genres plus traditionnellement « littéraires », soit « Titulaire » (n=182) et « Adhérent » (n=62), forment la majorité (70 %) des répondants. Le tableau 1 montre également les conditions d’accès aux différentes catégories de membres, ce qui permet de remarquer que la légitimation passe surtout par le processus de publication (« maison d’édition reconnue ») et que la consécration est liée à la fois au nombre et aux genres qui distinguent la catégorie de « Titulaire » de celle d’« Associé ».

Tableau 1

Catégories de membres des répondants

Catégories de membres des répondants

* Adapté des Statuts et règlements de l’UNEQ, version décembre 2012, en vigueur lors du sondage; N.B. : « On entend par maison d’édition reconnue une maison d’édition subventionnée ou qui fait partie d’une association d’éditeurs. »

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Comme les genres sont fortement liés à la légitimation du statut d’écrivain, le sondage établissait les genres dans lesquels les répondants « écrivent » et, effectivement, le roman se classait au premier rang (n=234), la nouvelle au second (n=124), suivie de la poésie (n=111) et du récit (n=87). 49 répondants ont ajouté un ou plusieurs genres « Autre(s) », et ce qui s’est démarqué au codage, c’est que 22 répondants ont spécifié qu’ils écrivaient pour la jeunesse; un genre comme « Roman », donc, ne semble pas perçu par tous les écrivains comme englobant tous les publics. La question suivante demandait combien d’oeuvres les écrivains avaient « publiées » dans chacun des genres choisis et, à titre d’exemple, 16 des 234 répondants qui disent écrire des romans n’avaient pas publié dans ce genre; ceci se répète pour la nouvelle, la poésie, le récit et l’essai littéraire. C’est dire que plusieurs répondants décrivent leur pratique par le geste d’écrire et non par le fait d’être publié, ce qui reflète les débats de légitimation propres au milieu, d’où l’importance de la question suivante, ciblée sur l’autoperception : « Si vous avez à choisir, quel est le genre auquel vous vous identifiez le plus en tant qu’écrivain? » Ici, les catégories étaient exclusives, afin de forcer un peu le choix, et on constate que l’identification ne correspond ni à la pratique ni à la publication, puisque l’ordre change : le roman reste en tête avec 156 répondants, mais la poésie arrive en second lieu (n=52), suivie de la catégorie « Autre(s) » (n=32) où, encore une fois, la précision du libellé « jeunesse » se démarque (n=10). Néanmoins, il semble bien que, dans les pratiques comme dans l’identité et la légitimation, les genres littéraires soient les plus prisés.

Motivation de la recherche et types de ressources

Bien que cette étude ne porte pas sur les pratiques d’écriture, quelques aspects révélés par les écrivains aident à éclairer leurs comportements informationnels – notamment le fait d’être ou non « branchés » pendant le processus. E5 raconte : « J’avais loué le chalet d’un ami pis j’étais vraiment seul, sans Internet, sans même le téléphone et j’opérais en tabarnak! » Par contre, le forfait déconnecté ne fait pas le bonheur de tous et E9 a trouvé difficiles ses 10 jours à Tremblant sans connexion. E4 « squatte un lieu qui est abandonné par ses propriétaires, mais qui a un lien Internet [rires] » pour « vraiment être dans la bulle, là », expression reprise par E12. La « bulle », à l’ère numérique, n’exclut donc pas Internet. Le fait d’être branché tout le temps ou presque (E2, E3, E4, E8, E9, E10), entre autres pour consulter les courriels (E1, E9, E10) ou pour faire des recherches dans l’immédiat (E1, E6, E9), est mentionné par plusieurs, parfois à regret (E9). Cela dit, E11 et E12 précisent que cela dépend des phases d’écriture. C’est donc, sans grande surprise, dans le contexte d’un mode de vie numérique que s’inscrit l’écriture. Pour les fins de la recherche, le sondage se penchait sur les raisons qui poussent les écrivains à chercher de l’information dans le cadre de leur pratique d’écriture (figure 1). On remarque que l’inspiration, option de réponse tirée de la littérature[47], est très présente.

Figure 1

Motivation pour la recherche d’information dans le cadre de la pratique d’écriture

Motivation pour la recherche d’information dans le cadre de la pratique d’écriture

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Certains interviewés disent faire des recherches dès que le besoin s’en fait sentir au fil de l’écriture (E4, E6), mais E2 précise : « J’essaye de pas le faire à la première, au premier jet. » Pour d’autres, l’inspiration peut venir au contact des médias ou d’oeuvres télévisuelles (E11), d’une recherche sur un terme ou un objet (E1), des personnes (E7), ou plus largement d’un sujet prévu, en amont (E11), que ce soit « un peu n’importe comment » (E4) ou grâce à un corpus établi (E5). La recherche est également utile pour relancer l’inspiration lors d’une panne (E9).

Une tension se révèle cependant entre validité et liberté. Pour certains, le journalisme a forgé des habitudes qui perdurent (E3, E7). La source émerge souvent comme preuve de fiabilité (E5, E7, E11), même si E10 déclare qu’« il faut pas venir fou non plus là! » Émergent aussi ce que E4 appelle « des recoupements » : le fait que plusieurs sources semblent dire la même chose (E6, E7, E10). Le lien entre validité et inspiration peut être fragile, et il faut savoir s’arrêter, comme le dit E8 : « Mais euh c’est vraiment juste une fois où que j’ai euh comme un genre de niveau de saturation que si j’vais plus loin j’vais, j’vais perdre mon esprit tsé euh... que j’vais perdre mon inspiration. » Pour E1 également, le montant suffisant d’information est déterminé « sur un mode intuitif », et peut devenir dangereux s’il bride la création :

J’fais du roman, quitte à faire trois pirouettes un moment donné pour arriver à, à rendre la chose crédible ou à rendre la chose sensible. J’ou… j’essaie de pas perdre de vue ça parce que je me suis vue par moments devenir tellement inquiète que euh… ça m’empêchait de m’abandonner pis euh… d’écrire librement.

Le mot « atmosphère » revient chez trois écrivains comme une sorte de mesure de ce qui est compris ou insufflé (E4, E9), puis créé (E12), voire construit, car comme le dit E6 : « pis après je, je, j’extrapole là »; mais la frontière est mince et il raconte en avoir déjà fait les frais. E5 valide aussi « pour qu’on me fasse pas de reproche après pour dire : “Ah ben, ça c’est, c’est vraiment approximatif, c’est n’importe quoi” ». E10 est catégorique : « J’aime pas quand, je sais que on dit que les auteurs peuvent faire n’importe quoi, là […]. C’que j’invente moi, j’peux faire c’que je veux avec, mais c’qui est… c’qui existe déjà, j’essaie de m’en tenir aux faits. » Pour E9, cela est moins important : bien que son roman se déroule dans un lieu nommé, elle déclare « j’avais même modifié les rues pis toute ça » et ses sources étaient choisies sur un mode intuitif : « Pf… heille, j’m’en fiche moi si c’est Monsieur Ti-Jo sur le blogue de chez pas qui, qui a mis cette photo-là. […] j’les aime les carrelages de Monsieur Ti-Jo. Y sont parfaits pour mon histoire, là! » Pour E2, c’est « la plausibilité de certains éléments qui rend les autres aussi plausibles » – la juxtaposition du vrai et de l’inventé fait donc son oeuvre en faisant l’oeuvre; et E11 d’abonder en ce sens : « Je réutilise tout! Je fais euh… oui, c’que j’invente, c’est l’a… c’est l’agencement. » La recherche est donc souvent ponctuelle, axée principalement sur la vérification de données factuelles et sur des sources qui peuvent soutenir l’inspiration; et même si la véracité et la fiabilité des sources ne se situent pas toujours au premier plan, la pression liée à la reconnaissance – pour que l’oeuvre soit publiée, lue, appréciée et légitimée – se profile chez plusieurs répondants.

Quant aux types de ressources utilisées pour obtenir cette information, le sondage en explorait plusieurs, dont les ressources iconographiques (photographies, reproductions d’oeuvres d’art, etc.). Les images disponibles en ligne l’emportent haut la main avec 194 utilisateurs, mais on constate que les reproductions imprimées, à la fois en bibliothèques (95) et en provenance d’une collection personnelle (91), font bonne figure, tout comme les originaux (157, toutes provenances confondues); la consultation baisse pour les centres d’archives, sauf dans le cas des images numériques, pour lesquelles les bibliothèques et les archives ont un taux de consultation quasi équivalent (64/62). La consultation en ligne de ressources gratuites sur des sites de découvertes de type YouTube l’emporte aussi dans le cas des ressources multimédias (n=164), l’emprunt en bibliothèque touchant 30 % des répondants. Les médias d’information (journaux, magazines, revues, reportages, etc.) ont une très forte présence, tant que leur contenu en ligne est gratuit; quand il est payant, le nombre chute de 259 à 42 répondants. Lors de l’entrevue, E2 a déclaré avoir exploité plusieurs formats numériques, du fichier audio aux archives d’actualités, en passant par les livres-disques de sa jeunesse, aujourd’hui numérisés. D’autres ont accédé à des reportages (E3), des visites virtuelles (E4), des cartes topographiques, historiques, voire nautiques (E4, E6, E9), des vidéos (E5), de la publicité (E8) et des images en général (E9). Certains sont passés par les microfiches (E4, E12), malgré « le gros mal de coeur » (E4) que ce format peut infliger.

Étant donné la population étudiée, nous avions ajouté les textes de fiction, et seule une minorité ne les utilise pas. On constate que les textes imprimés dominent, et ce, grâce à la fois aux collections personnelles des écrivains, alimentées par un grand nombre d’achats, et aux ressources imprimées des bibliothèques, utilisées par 206 répondants, soit 59,5 %. Le numérique est loin derrière, tant sur le plan des collections personnelles que de l’achat et de l’emprunt. Seules les ressources disponibles en ligne gratuitement sont populaires; dès qu’il s’agit de payer, encore une fois, le nombre de répondants chute radicalement. Par contre, il est difficile de dire quels sont ces textes de fiction auxquels les répondants accèdent gratuitement ou par quels moyens. Google Books serait une piste, puisque 94 répondants affirment avoir utilisé cette ressource. Parallèlement, nous interrogions les participants sur leur usage de textes dits de fond, comme les essais, les études, etc. L’ordre varie, mais la préférence pour les ressources imprimées se maintient, à part pour les ressources accessibles gratuitement sur le web, avec la même chute lorsqu’il s’agit de payer. Dans la liste des collections de bibliothèques numériques accessibles gratuitement proposées lors du sondage, ce sont les collections nationales qui sont le plus consultées, soit Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) au niveau provincial (n=160) et Bibliothèque et Archives Canada (BAC) au niveau fédéral (n=111); la fréquence tombe tout de suite après ces deux options, alors que Gallica, en troisième place, ne récolte que 64 réponses.

Les entrevues permettent d’élucider quelques aspects du rapport au livre. La facilité d’accès peut l’emporter sur le format, mais pas toujours, car E2 achète parfois les deux formats d’une même oeuvre. E11 déclare « J’pense qu’on trouve tout sur Internet », alors qu’au contraire, pour E4, le numérique ne couvre pas tout le corpus requis et « bon, le papier c’est, c’est sensuel, hein […] ». Cet attachement à l’objet renvoie aussi à ce que E5 appelle « l’aspect vivant du livre », en ajoutant avec humour : « Pis euh… si j’l’échappe dans l’eau, c’est pas grave là! Au moins, y aura du vécu là. » Plusieurs des interviewés conçoivent les avantages des liseuses quant aux poids et à l’espace, mais ne sont pas tous convertis. Si certains migrent vers le numérique, notamment pour avoir « des places pour marcher dans maison! » (E12), d’autres demeurent attachés au papier en tant que lecteurs (E1), parfois pour certains formats (comme la bande dessinée pour E2) ou pour « sentir le travail de l’éditeur » (E8). E9 voit les choses sous un autre angle, littéralement : « Tsé, j’dirais pas que c’est le papier qui me charme […]. Mais j’pense que une des choses, c’est que j’suis tannée d’être devant un écran. » Une frustration est venue à E11 du fait de ne pas avoir, dans la version numérique, le péritexte essentiel à sa compréhension d’un livre. Certains perçoivent aussi dans leur collection imprimée un témoignage de ce qu’ils sont, que ce soit par l’annotation (E1), les dons à des organismes (E2, E3, E6) ou encore un legs prévu (E1) – un « attachement sentimental » (E4). D’ailleurs, E4 déplore le fait qu’un livre numérique ne peut se prêter, car elle prête la plupart de ses livres, même s’ils ne reviennent pas toujours. Les écrivains ont des livres, nos visites en témoignent; cela n’a rien d’étonnant puisque les écrits des autres occupent une grande place comme sources d’inspiration et d’information, faisant écho aux résultats du sondage et s’inscrivant dans l’illusio littéraire. E1 a ses « auteurs fétiches » et « les romans me font écrire, me rebranchent à ma pulsion, à mon émotion, à ma vitalité […], les essais me donnent des appuis ». Les auteurs consultés peuvent être : associés à une époque ou à un lieu (E4, E9), liés à des écoles de pensée (E5), des classiques (E6), lus pour leurs écrits de fiction ou pour leurs réflexions sur des procédés narratifs (E11). E8 a sciemment cherché l’inspiration chez les femmes poètes; E2 a utilisé le livre d’un ami d’enfance, photographe; enfin, E7 pratique l’autocitation lorsque le travail documentaire a été fait au préalable pour un autre ouvrage.

Quant à la recherche en ligne, les interviewés témoignent de pratiques d’exploration par browsing/surfing, au gré des liens qui les mènent de page en page (E4, E12) ou vers des sites spécialisés (E4, E6, E8, E12, E11). E5 valide même des noms de personnages et des passages : « Des fois, j’écris un bout d’la phrase pour voir si ça a déjà été utilisé. » Le grand gagnant, personne ne s’en étonnera, est Google, nommé par plusieurs, dont E9 – lucide par ailleurs quant au fait que Google « nous traque là, on est souvent capable de retrouver [des articles] en tapant les mots-clés ». Google Earth est mentionné par E4. Lors du sondage, Wikipédia semblait être un incontournable. La figure 2 montre la distribution des consultations par semaine, le mode étant de 1 à 2 (n=140) avec 85 répondants déclarant consulter cette source 6 fois ou plus.

Figure 2

Nombre de consultations de Wikipédia par semaine (347 répondants)

Nombre de consultations de Wikipédia par semaine (347 répondants)

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Les entrevues en confirment l’importance, comme ressource parmi tant d’autres (E2), parce que les interviewés font « comme tout le monde » (E3) ou « parce que j’trouve que y a vraiment juste l’information nécessaire » (E9). Les recoupements réapparaissent, avec d’autres sources (E4, E6, E12) ou encore, dans le cas de E7, à l’intérieur même de la ressource : « Wikipédia est une excellente source pis les notes de bas de page sont très utiles, mais surtout, moi j’l’utilise dans trois ou quatre langues […]. » E12 fait de même, qualifiant l’encyclopédie en ligne de « premier réflexe ». E11 trouve que cet outil, « c’est super et c’est gratuit. Et j’le finance aussi! »

Outils linguistiques

192 répondants au sondage disent avoir recours au correcteur intégré à un logiciel de traitement de texte et 171 utilisent le logiciel Antidote; vu le domaine d’activité, cela n’a rien d’étonnant. C’est lorsque la question porte sur l’utilisation d’outils linguistiques en accès libre sur le web qu’un flou se manifeste. 217 disent y avoir recours et 185 offrent une grande variété de réponses qualitatives, avec les outils de l’Office québécois de la langue française en tête de liste (45 occurrences); les dictionnaires (Larousse, puis Robert, notamment) sont souvent mentionnés, mais il n’est pas toujours possible de confirmer qu’il s’agit de formats numériques. Une recherche « Au hasard », comme la nomme un répondant, apparaît 13 fois. Les ressources numériques n’ont cependant pas remplacé les ressources en format imprimé : 87 % des répondants déclarent s’en servir. Lors des entrevues, la migration vers le numérique se fait sentir davantage; E4 résume : « Les dictionnaires on les ouvre pas souvent » ou « beaucoup moins qu’avant ». Les entrevues ont confirmé la popularité de l’outil de correction Antidote, appelé une « révélation » par E5 et apprécié pour ses options de filtres (E4), son bilinguisme (E4), l’intégration du dictionnaire visuel (E5), et « parce que bon, on a beau relire cinq fois notre texte, des fois il y a des choses qu’on voit pas, là » (E10).

Personnes-ressources

Les études antérieures avaient établi les personnes comme ressources-clefs[48]. C’est ici un portrait de la confiance qui est peint : d’abord, les proches, les collègues, contactés surtout de manière personnelle (n=199), mais aussi par le biais des réseaux sociaux (n=82). Les témoignages sont également précieux et ils côtoient, on le voit, l’avis d’experts de plusieurs domaines dont on reconnaît aisément l’autorité (tableau 2). Les professionnels de l’information sont consultés, notamment en bibliothèques et en personne; c’est là leur plus forte présence.

Tableau 2

Consultation de personnes-ressources

Consultation de personnes-ressources

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Les entrevues ont permis de creuser cet aspect social des comportements informationnels : les interviewés consultent des membres de la famille ayant vécu, recueilli ou transcrit des expériences maintenant historiques (E2, E9) ou pouvant retracer des témoins (E9), des groupes culturels (E12), des proches dont l’expérience est intégrée au récit (E3), des experts dans des domaines pointus (E5, E8, E11). Les personnes peuvent aussi être sources d’inspiration à travers la perception que l’écrivain en a (E8), leurs possessions (E1), mais celles-ci doivent parfois être utilisées avec précaution : E4 a refusé un projet en raison des survivants potentiels. Mentors, professeurs, animateurs d’atelier sont également mentionnés (E8, E11), et E5 de dire que « des fois si j’suis vraiment, vraiment mal pris, j’vais faire un appel à tous, j’vais demander à ce qu’on, ce qu’on m’aide ». Une autre catégorie de personnes-ressources est celle des « lecteurs bêta », pour reprendre le mot de E2. E12 souligne la nécessité d’une réviseure, voire d’une réviseure anglophone dans le cas de traductions. E5 relate un cas où la réviseure lui a fait remarquer une incongruité potentielle dans le récit. Il est plus rare que l’on voie des communautés d’écriture, sauf dans des cas de commandes ou d’invitations ponctuelles (E1, E5, E6, E12). E8 est plus collaborative : collectifs imprimés, performances, etc.

L’appel aux personnes-ressources se fait donc surtout à deux moments : lors du travail, plus solitaire, de rédaction, alors que ce sont les experts qui sont sollicités; et lors des étapes de révision, alors que le cercle s’élargit vers des lecteurs et des personnes de confiance. Fait intéressant, les professionnels de l’information semblent moins sollicités par les interviewés que le sondage ne semblait l’annoncer. E1 a déjà eu ses habitudes en bibliothèque, mais « C’est tellement facile de rester là et de trouver sa documentation que… ben j’vais vous le dire comme j’le sens là : j’me suis isolée ». Grâce à l’Internet, cependant, elle a pu obtenir l’aide d’une personne travaillant dans un musée, qu’elle a appelée, avec qui elle a correspondu et qui l’a menée vers une personne-ressource à l’étranger; la ressource « numérique » devient alors sociale. E12 est l’exception, racontant plusieurs interactions directes avec des bibliothécaires, lors desquelles elle se sentait par ailleurs appréciée et soutenue : « Les autres étaient super contents de m’avoir dans le décor, tsé. » E8 entre souvent en contact avec un professionnel de l’information en particulier, « une encyclopédie vivante », mais ailleurs, « c’est très rare que... qu’j’aie consulté ». Dans les cas, donc plus fréquents, de non-interaction avec les professionnels de l’information, la nature des raisons varie, mais le sentiment d’autonomie en demeure le coeur. E4 avoue ne pas bien connaître l’offre : « peut-être la BAnQ elle-même donne des sessions de formation ou d’information, je sais pas, mais c’est pas évident, euh, on sait pas nécessairement où sont toutes les ressources ». L’instinct, voire la motivation, de demander ou d’aller se renseigner est donc absent – on peut se demander pourquoi. Quand E6 va en bibliothèque, il salue ses anciens collègues, mais fait ses recherches au catalogue. Pour E9, « j’me débrouille très bien toute seule! [rires] », et E11 de raconter qu’elle fait sa recherche de manière autonome, mais qu’une interaction personnelle autour d’un livre lui revient. Dès lors, un flou demeure : d’après le sondage, les bibliothécaires seraient sollicités ou, du moins, l’auraient déjà été; mais il y a peu de témoignages concrets (tel que souligné dans une des études précédentes[49]); il demeure dès lors difficile de qualifier ces interactions. De plus, à la lumière des entrevues, les rapports, lorsqu’il y en a, semblent tenir davantage du lien social que de l’aide à la recherche.

Bibliothèques : lieux, collections, accueil

Pour que le lien social soit établi, il faut qu’il y ait fréquentation des lieux, ce qui disparaît avec les ressources numériques; cela est sans grande conséquence pour le groupe étudié, puisque si 157 répondants au sondage ont déclaré être membres (avec carte d’usager valide) de la Grande Bibliothèque de BAnQ, seuls 45 d’entre eux ont dit faire usage de ses ressources numériques pour des recherches de fond, 39 pour le loisir et 12 pour des recherches linguistiques. Lors des entrevues, E2 se démarque : « Je vais beaucoup sur le site numérique de la Grande Bibliothèque. J’emprunte des ouvrages numériques quand ils sont disponibles. » Par contre, plusieurs se rendent sur les lieux. E4 a consulté des archives: « tiens, j’avais oublié ça! J’suis allée beaucoup pour mon dernier qui vient de sortir, euh, dans le… les archives des journaux. » Pour un projet, E7 a comparé les collections nationales :

j’en ai vu assez pour savoir que sur, sur une tablette d’à peu près euh… d’à peu près 45-50 documents, y’n avaient à peu près 3 d’utiles pour, pour c’que j’avais à faire. Pis dans à peu près 4 ou 5 autres, 2 ou 3 éléments utiles que j’ai notés pis qu’après ça, j’vas devoir trouver euh… dans les sources archivales physiques là de photos.

E10 se déplace, séduite par l’endroit, dont elle utilise plutôt les ressources imprimées que numériques, explorant les rayons, comme E11, qui prend des documents « au hasard », notamment sur l’écriture. E12, qui se définit comme un « rat de bibliothèque », trouve la bibliothèque « fantastique » et l’emplacement optimal. E9 dit aimer l’atmosphère de la Grande Bibliothèque, mais l’emplacement n’est pas pratique pour elle. E6, qui habite en région, reconnaît la richesse des collections, mais « c’est pas nécessairement dans mes intérêts à moi ».

Plus de répondants au sondage se déclarent membres de leur bibliothèque publique locale (n=234), mais les ressources numériques de ces établissements ne sont guère plus utilisées. Les avis des interviewés sur les bibliothèques locales s’avèrent partagés. Pour E3, la faible exploitation des ressources est liée aux collections: « Ici là, […] c’est beaucoup de romans, c’est beaucoup de, de, de… romans de comment est-ce qu’elle s’appelle la dame qui fait des romans là euh… […] Harlequin! » Il fait des dons, mais « les livres que je conserve euh… n’ont pas… vraiment de public ici là ». Il est par ailleurs tout à fait lucide quant aux limites auxquelles les bibliothèques sont confrontées. E6, lui, apprécie sa bibliothèque, mais trouve qu’elle ne suffit pas toujours à ses besoins, notamment en raison de la langue (française) privilégiée dans cette collection, alors qu’il préfère lire l’original en anglais, le cas échéant. Pour E8, le problème concerne les genres, car la poésie est sous-représentée. Elle reconnaît cependant, elle aussi, que c’est une question de moyens. E11 commande des livres à travers le réseau et fréquente sa bibliothèque locale par plaisir, car « c’est aussi bien que la Grande Bibliothèque ». E9 fréquente les bibliothèques, « mais euh c’est pour ma fille [rires] »; elle concède aussi que si la collection pour adultes de la bibliothèque en question est plus pauvre, c’est en raison de sa mission. Et même si elle n’a pas d’interaction avec les bibliothécaires, elle en a avec d’autres usagers et demeure agréablement surprise de la richesse des collections que ceux-ci lui font découvrir. Elle verbalise également une réflexion sur la perception des bibliothèques : « moi j’voudrais qu’on ait des bibliothèques florissantes même si j’en suis pas une usagère type là ». Donc, elle aime la bibliothèque, mais l’utilise peu pour elle-même. E10 la rejoint, la bibliothèque étant un lieu ludique où elle va pour et avec sa fille, à qui elle achète aussi beaucoup de livres.

Il ne faut d’ailleurs pas minimiser le rôle des librairies, compétition directe des bibliothèques en raison, entre autres, de l’importance des collections personnelles des écrivains. E9 est pragmatique : « J’vais pas bouquiner, en librairie; j’vais chercher ce que j’ai appelé pour commander. » Pour E2 et E11, les librairies sont, au contraire, des lieux d’exploration, voire de recherche d’information. D’ailleurs, E2 dit préférer l’organisation des librairies : « Par exemple, parce que dans une librairie vous avez quand même des rayons thématiques, vous avez les livres qui sortent euh… […] j’préfère regarder les choses récentes. […] Parce que elles, elles vont citer les choses anciennes, aussi, tout simplement. » Il préfère par surcroît les librairies d’occasion anglophones, mieux organisées à ses yeux.

Le rapport aux lieux du livre, si on peut les nommer ainsi, s’avère donc complexe et individuel, et les liens entre les écrivains et ces endroits se déclinent de façon moins évidente qu’on pourrait le penser. Par ailleurs, si l’illusio nourrit l’importance symbolique de la bibliothèque, transmise aux jeunes ou soulignée par des dons, elle ne s’étend pas à une utilisation particulière pour la recherche d’information dans l’écriture. Cela étant, la relation écrivains-bibliothèques participe de l’illusio du champ culturel plus largement, puisque les écrivains meublent les rayons des bibliothèques, ce qui est une reconnaissance légitimante en soi. Deux types de présence sont notoires : celle des oeuvres et celle de l’écrivain comme personnalité publique. Lors du sondage, nous avions demandé aux participants « Combien de fois avez-vous participé, à titre d’invité, à une activité publique (lecture, promotion, lancement) dans une bibliothèque? », et les réponses révèlent un très haut taux d’activité, puisque le mode est à « 10 et plus » (126 personnes), même si 76 répondent « 0 », soit jamais. Étonnamment peut-être, seuls huit répondants disent avoir été écrivains en résidence en bibliothèque. La présence des oeuvres, elle, est notée par la majorité des répondants : 172 répondent que toutes leurs oeuvres font partie de la collection de leur bibliothèque publique locale, contre 111 qui déclarent que c’est le cas pour certaines d’entre elles; 15 répondent « Non », et 49, tout de même, déclarent « Je n’en suis pas certain ». La perception des bibliothèques comme soutien à la diffusion des oeuvres et à la promotion des écrivains est donc fluctuante, puisque la vérification de l’inclusion n’est pas systématique.

Promotion numérique et inscription dans le champ culturel

Les médias sociaux créent un clivage dans le groupe sondé, puisque 42 % disent ne pas les utiliser. Quant aux plateformes, Facebook l’emporte haut la main, loin devant Twitter et YouTube. Les communautés de bibliothèques virtuelles sont loin de rivaliser avec les plateformes grand public, car seules Babelio (n=25) et Goodreads (n=17) récoltent plus de 10 réponses positives. Les communautés d’écriture ne sont pas non plus très populaires, 301 répondants déclarant ne pas faire usage de ce genre de plateforme. Par contre, fait intéressant, 42 répondants ont publié « des performances d’oeuvres en accès libre sur le web (lecture, conte, présentation publique, performance de poésie, oeuvres construites selon d’autres traditions basées dans l’oralité, etc.) »; ce n’est pas énorme, soit, mais c’est quand même 12 % pour un usage qui propose un tout autre type de visibilité, notamment en révélant l’écrivain. À l’opposé, les pseudonymes, qui, traditionnellement, cachent l’écrivain, ne sont employés sur le web que par 14 répondants; et il faut noter que 5 d’entre eux précisent que ce pseudonyme leur est publiquement associé. Dès lors, on continue de voir que la construction et la visibilité de l’écrivain comme personne demeurent importantes dans le système de reconnaissance du champ.

L’utilisation de sites et pages web ou de blogues entretenus par l’écrivain scindait aussi le groupe en deux : en effet, 177 répondants en faisaient usage et 176 d’entre eux ont répondu à la question portant sur les plateformes d’hébergement (tableau 3).

Tableau 3

Plateformes des sites, pages web des écrivains

Plateformes des sites, pages web des écrivains

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Tout comme le sondage, les entrevues ont révélé des pôles de (non-)utilisation du web comme outil de diffusion. E1 : « J’existe pas beaucoup. J’suis pas Facebook, euh… je suis comme LinkedIn pis Twitter pis ces affaires-là pis j’y vas jamais. » Par contre, elle aime bien les sites de suggestions de livres, notamment Babelio; mais si elle ajoute des livres à son profil, elle ne contribue pas aux critiques : « oui, c’est l’occasion pour moi de faire ces clins d’oeil là à des auteurs que je considère, mais ça s’arrête vraiment là ». Pour E10 aussi, c’est « Non, j’suis pas du tout “réseaux sociaux”, jusqu’à temps qu’y ait un éditeur qui me dise […] “T’es t’obligée!” ». Chez E6, la motivation manque et E3 trouve que le blogue suscitait trop de demandes de recensements de livres. À l’opposé, E2 maintient trois sites, pour des raisons différentes. E7 entretient une base de données et un site « vitrine » avec plusieurs rubriques, dans une perspective de vente du dernier livre paru ou à venir. Cela étant, il considère que c’est aux éditeurs de faire les efforts concrets de promotion et, pour lui, les réseaux sociaux sont des outils pour émettre des nouvelles et pour repérer des gens. E12 est aussi très présente en ligne, utilisant plusieurs plateformes, par type de contenu, notamment pour archiver et diffuser des textes, mais en constatant lors de l’entrevue qu’elle maintient un compte privé et une page publique. E4 a tenté la même formule, mais a abandonné la page publique, lui préférant son compte personnel; ayant aussi un microsite sur Le Ph@re de L’UNEQ, « j’me d’mande si je m’éparpille pas trop euh… pfff ». E6 a fait quelques tentatives, mettant même des bandes-annonces vidéo, mais ne les alimente que peu, même s’il reconnaît que le champ va dans ce sens : « je sais que l’avenir est là. J’pas, j’pas euh… rébarbatif en disant on va essayer de stopper les vagues qui sont pas stoppables là. »

La gestion de la présence en ligne est donc fluctuante, parfois frustrante, et exige des choix judicieux. Quelques réticences récurrentes émergent des entrevues. D’abord, le temps; et pour plusieurs, cet investissement est inconcevable. E1 l’a pressenti : « Mais j’suis vraiment, mais vraiment pas Facebook parce que je suis certaine qu’une partie de moi se… serait accro et j’perdrais un temps infini. » E5 est formel : « j’trouve que c’est un travail, c’est un gros gros travail »; par surcroît, ce n’est pas le type de travail qui l’intéresse : « moi, j’aime bien travailler longuement sur quelque chose pour avoir un produit final. J’ai pas le goût du goutte-à-goutte. » E11 vit un peu la même chose, ayant trouvé l’exercice exigeant et chronophage. À l’opposé, E4 maintient un blogue, car « mon but c’est, c’est juste de… comment dire? De me faire connaître comme auteure, hein. […] C’est de l’écriture pour moi, je soigne beaucoup mes billets, beaucoup beaucoup beaucoup. » E12 est la plus assidue dans ses publications web : « Faque, j’vas le faire mettons le matin, pis après j’vas le refaire dans l’après-midi. Pis après ça, j’vas le refaire le soir. » Cet outil de diffusion reflète la plume – il doit donc assurer une qualité légitimante. Cette exigence a poussé E11 à suspendre son blogue le temps d’un projet, tout en maintenant une page Facebook. Parmi les autres malaises, il y a le partage du processus : E8 avait un blogue autour d’un projet, mais « ça sortait pas comme ça puis […] le blogue me rendait mal à l’aise, drôlement ». E9 verbalise les problèmes liés à la frontière entre le privé et le public, ayant replacé la limite en enlevant certains contenus; malgré cela, « j’mets mes choses là, comme euh… j’ai gagné un prix, j’les mets là, mais j’… j’ai toujours un p’tit malaise là de : “Allô, j’ai gagné un prix! Je suis contente, félicitez-moi!” », malaise qu’elle éprouve moins avec son microsite de l’UNEQ, dont le but avoué est la promotion des écrivains et des oeuvres.

Ce contexte de contradictions et d’adaptation à de nouvelles modalités du champ vient éclairer l’analyse des sites web des écrivains, dont la classification se trouve au tableau 4.

Tableau 4

Types de sites analysés, URL fournies par les participants

Types de sites analysés, URL fournies par les participants

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Nous devons poser d’emblée l’hétérogénéité des contenus. Sous le code « Profil », on trouve des pages contenant des biographies, parfois à la première personne (P21s1; P23s2), parfois à la troisième (P50s1), voire sous forme de liste à puces (P44s1), ou encore en plus d’une langue (P41s1), mais sans qu’il s’agisse toujours de traductions directes (P63s1). Dans certains cas, des services sont offerts, soit dans des domaines connexes, comme la rédaction ou la correction (P71s1), le coaching d’écriture (P30s1) ou encore des ateliers et animations (P29s1), soit dans d’autres domaines (P30s1). L’écrivain peut se présenter comme artiste multidisciplinaire, oeuvrant également en musique (P36s1), en photographie (P11s1) ou en peinture (P75s1). On voit donc dans ces sites un écho de la vaste gamme de professions codées lors du sondage. On découvre aussi l’enfant que l’écrivain était (P31s1; P74s1), le lecteur touché parce qu’un autre écrivain l’a cité (P59s1) ou le citoyen engagé (P74s1). Bref, si le code « Profil » offre du contenu type, on constate ici, de manière empirique, que la présence web humanise l’écrivain. D’ailleurs, ils ont beau faire du texte leur outil professionnel, le web est un espace visuel et presque tous les participants publient au moins une photo. Et s’il ne faut juger d’un livre par sa couverture, celle-ci n’en demeure pas moins un outil de marketing important. Par contre, et c’est là une part d’éditorialisation évidente, les plateformes peuvent influencer la présence ou l’absence d’images de livres. Les pages Facebook couvrent la gamme : on trouve des pages d’écrivain sans (P19s3) et plus souvent avec (P6s4; P14s3; P28s2; P40s2; P60s2; P62s4; P64s3) photos de livres. Les pages Facebook vouées à un titre ou une série mettent le livre au premier plan, souvent à plusieurs endroits (P14s2; P40s1; P49s2). Quant au texte, c’est plutôt l’absence de présentation des ouvrages qui se démarque : sites dédiés à la présentation de projets spécifiques (P1s1; P64s2), de critiques de livres et de services (P72s1), blogues et billets sans lien obligé avec les oeuvres publiées (P6s2; P18s3; P35s2; P54s1; P59s1; P68s1; P70s1), ou encore pages web, blogues et pages Facebook plutôt axés sur des événements (P6s4; P14s3; P34s2; P70s2) et où les livres peuvent être mentionnés dans la foulée.

Dans l’optique du cadre axé sur la reconnaissance, nous avons codé les mentions de prix et d’honneurs, qui occupent la place attendue. Dans certains cas, l’information est rassemblée sur une page (P5s1 ou P7s1); dans d’autres, elle est éparpillée (P6s1), voire les deux (P9s1), avec répétitions multiples (P14s1) – autant de pratiques de diffusion de l’information divergentes. Tous les niveaux de reconnaissance sont représentés : les oeuvres lauréates (P2s1; P5s1; P6s1; P9s1; P10s1; P18s2; P22s1; P29s1; P32s1; P33s1; P34s1; P37s1; P38s1; P39s1; P41s1; P52s1; P53s1), finalistes (P2s1; P3s1; P4s1; P5s1; P6s1; P7s1; P9s1; P14s1; P22s1; P23s1; P30s1; P32s1; P36s1; P39s1; P49s1; P53s1), mises en nomination (P2s1; P5s1; P10s1; P43s1) ou ayant reçu une mention spéciale de divers jurys (P9s1; P23s1; P33s1; P52s1). En littérature jeunesse, le palmarès (choix des jeunes) de Communication Jeunesse[50] (P7s1; P9s1; P14s1; P53s1), ainsi que sa sélection par comité (P2s1; P32s1; P39s1; P49s1) et celle de Livres Ouverts[51] (P2s1; P39s1), occupent une place de choix dans la consécration des oeuvres. Il va de soi que la couverture médiatique (lorsqu’elle est positive) est également prisée; et même si l’épitexte journalistique peut être controversé quant à l’assentiment de l’écrivain[52], on ose croire que le relayer sur son site équivaut à donner cet assentiment. Les citations et extraits (flatteurs) annexés à la présentation des ouvrages abondent (P2s1; P3s1; P4s1; P9s1; P19s1; P23s1; P34s1; P37s1; P38s1; P39s1; P41s1; P48s2; P55s1; P59s2; P60s1). Les allusions au contenu médiatique sont présentes sur des pages biobibliographiques (P8s1; P23s1; P30s1; P31s1; P74s1; P30s1) ou d’entrée de jeu sur la page d’accueil (P6s1; P17s1; P24s1; P60s3). Des liens vers des entrevues données par l’écrivain (P4s1; P16s1; P58s1), des performances (P29s1) et plusieurs types de contenu vidéo (P38s1) sont proposés. On trouve aussi des dossiers de presse, parfois ainsi nommés (P5s1; P14s1; P20s1; P22s1; P29s1; P30s1; P32s1; P48s3; P58s1; P60s1; P62s1). La couverture médiatique peut également être présentée dans un calendrier organisé par années (P7s1; P9s1), d’ordre plus général regroupant divers événements (P5s1; P10s1; P30s1), ou encore en vrac dans un fil de nouvelles sur les médias sociaux (P6s4; P14s2; P14s3; P40s1; P40s3; P60s2; P71s2; P72s2; P74s2) ou de blogues (P17s2; P17s3; P19s2; P22s1; P32s1; P65s1; P69s1). Un écrivain s’est servi de critiques pour sa page « À propos » sur Facebook comme description longue du livre (P40s1). On retrouve aussi les critiques sous forme de rubriques à découvrir par des liens (P12s1; P29s1; P44s1; P75s1). Enfin, certaines pages offrent plusieurs types d’éléments (P26s1; P34s1; P36s1; P38s1; P39s1; P43s1; P61s1), le tout étant parfois pêle-mêle au point où il peut être difficile de trier ce qui appartient à l’écrivain de ce qui a été écrit, publié ou tourné sur lui (P8s1; P27s1; P41s1; P75s1).

L’autopromotion annonçant les sorties de livre ou la diffusion de textes foisonne, bien entendu. Cela dit, ce qui nous intéresse d’abord, c’est la fenêtre sur la rencontre, sur le capital social. Les présences dans les salons, festivals et manifestations publiques sont souvent mentionnées à titre d’invitation à rencontrer l’écrivain, ses collaborateurs, coauteurs, co-illustrateurs, collègues. Ces invitations font parfois la promotion d’un livre, directement (P1s2) ou indirectement par l’annonce d’une séance de signature (P2s1; P6s4; P10s1; P14s1; P14s2; P14s3; P17s1; P17s2; P17s3; P24s1; P37s1; P39s1; P40s1; P40s3; P40s4; P44s1; P55s1; P60s2; P62s3). Ce n’est pourtant pas toujours le cas et il arrive qu’on veuille vraiment insister sur l’événement comme tel ou sur l’accès à la personne de l’écrivain (P3s1; P5s1; P17s2; P19s2; P21s1; P27s1; P32s1; P39s2; P46s1; P60s2; P62s1; P62s3; P62s4; P64s1), voire sur le simple plaisir d’être d’un lancement (P4s1; P27s1; P62s4; P70s1; P70s1; P75s1). Des représentations sont annoncées (P6s1; P71s1), ainsi que de plus modestes lectures d’extraits, de poèmes ou de contes (P6s4; P27s1; P34s2; P70s2; P73s1). Un projet collaboratif initié par un tiers et auquel l’écrivain a participé (ou participera) peut être mis à l’honneur (P1s3; P5s1; P6s1; P6s4; P28s1; P34s1; P43s1; P48s3). Certaines annonces portent sur des événements liés plus étroitement à leurs activités en musique (P3s1; P13s1), en art visuel (P13s1; P39s1; P51s1; P73s1) ou de théâtre (P13s1; P27s1), voire à leur soutenance de thèse (P5s1).

Il y a aussi des annonces touchant plus largement le champ culturel, témoignant de l’implication de l’écrivain. Elles manifestent leur appui à des initiatives québécoises, comme l’achat d’un livre d’ici le 12 août (P14s2; P19s1; P64s3; P74s2), ou internationales, comme la journée de la poésie (P28s1), de la femme (P73s1) ou celle du livre et du droit d’auteur (P44s1; P74s2). Nous nous devons de souligner les exemples d’événements en bibliothèques : causeries, rencontres ou ateliers (P6s4; P43s1; P62s1; P62s4; P64s1; P64s3; P73s1), lancements de livre (P34s1) et mini-bibliothèques d’échange inspirées du modèle des Little Free Libraries[53] (P10s1), ou l’avènement de machines distributrices de livres (P74s2). Dans un cas, il s’agit d’une visite en bibliothèque où le lieu même s’est avéré marquant (P19s1); dans un autre, de l’annonce de la programmation en général (P74s2). Sur une page Facebook, un écrivain « aime » une bibliothèque hors Québec (P40s1). Plus largement, les écrivains sont nombreux à faire le recensement, l’éloge ou la critique des oeuvres de leurs collègues. Les livres peuvent être contemporains ou non et recensés au moyen de billets imbriqués dans des entrées de blogue ou des fils de nouvelles (P12s2; P17s3; P19s1; P22s1; P60s1; P61s1; P68s1; P74s2), ou sous forme de listes de lecture (P10s1; P13s1; P19s1; P30s1; P32s1; P37s1; P59s1; P60s2; P62s3; P72s1), voire les deux (P62s2). On relève des présentations de collaborateurs, proches créateurs ou artistes aimés (P28s1; P34s1; P61s1; P64s3; P72s2; P74s1), un mélange de recensements et d’entretiens (P33s1), ainsi que la suggestion de contacter un autre écrivain sur Facebook (P16s1). Il arrive aux écrivains de rendre hommage à d’autres artistes et écrivains (P18s1; P18s2; P40s3; P44s1; P62s4; P65s1; P74s2). Certains sites affichent des abonnements ou des « suivis » d’autres auteurs ou artistes (P40s3; P62s2; P62s3; P72s2). Il faut également noter que dans certains blogues et sites, le monde culturel représente une partie intrinsèque des entrées qui sont en elles-mêmes des réflexions sur l’état du monde, la société, l’écriture, la culture, et dans lesquelles une variété de sujets trouvent appui sur des annonces, témoignages d’événements, sources, photos, vidéos ou renvois (P12s2; P17s3; P19s1; P32s1; P34s1; P34s2; P38s1; P40s3; P41s1; P59s1; P60s1; P61s1; P62s2; P62s4; P64s3; P68s1; P70s1; P74s1; P74s2). Enfin, certains publient des références quant à leurs sources d’inspiration ou d’information, créant une fenêtre sur leur processus (P47s1; P49s2; P56s1; P36s1), ou offrent à même leur site une liste de ressources qu’ils considèrent pertinentes pour leurs collègues ou pour des gens intéressés par l’écriture (P21s1; P30s1; P36s1; P44s1; P74s1), que ces ressources soient spécifiques à un genre (P8s1; P21s1; P33s1) ou une région, comme les nouveautés en littérature québécoise (P64s3), voire en complément de liens vers les divers sites de l’écrivain (P17s1; P17s2); ailleurs, le répertoire est quelque peu hétéroclite, reflétant surtout les goûts et intérêts de l’écrivain (P10s1; P14s1; P22s1; P61s1). Dans d’autres cas encore, il s’agit plutôt de ressources textuelles ou visuelles présentant les faits dont s’inspirent les écrivains (P14s2; P17s3; P43s1; P59s1; P62s1; P69s1; P70s1). Enfin, on trouve des annonces de séances d’informations ou autres ressources liées aux conditions socio-économiques des écrivains (P28s1; P48s3; P74s2), ainsi qu’au contexte de publication (P64s1; P74s2).

Qui dit présence web dit aussi généralement contact. Là encore, la panoplie est standard et on voit les effets de l’éditorialisation à travers les différentes fonctions intégrées aux plateformes. Toutefois, l’interaction, codée à part, reste relativement rare, ce que les entrevues éclairent. E2 se montre très ouvert aux interactions en ligne, les recherchant, les provoquant, mais E12 et E4 y ont renoncé devant le manque d’intérêt. E3, pour sa part, a eu une mauvaise expérience après avoir relayé une information en ligne et E7 n’est pas plus friand des échanges : « j’utilise beaucoup Facebook, LinkedIn pis euh… Twitter, mais euh… surtout Twitter est à sens unique. Moi d’la, du conversage […] Je… non. J’suis pas euh… j’ai pas de patience pour ça. Donc j’émets. » La présence en ligne de ce groupe sert donc essentiellement de vitrine et non de lieu de dialogue au-delà des fonctions types de certaines plateformes comme Facebook.

Accès aux oeuvres

Dans le sondage, nous utilisions le terme « oeuvre », qui en laissera peu indifférents, mais faute de mieux, nous avons opté pour celui-là, en toute connaissance de la difficulté qu’ajoute le support numérique, comme le souligne Roger Chartier :

En effet, c’est le même support, en l’occurrence l’écran de l’ordinateur, qui fait apparaître face au lecteur les différents types de textes qui, dans le monde de la culture manuscrite et a fortiori de la culture imprimée, étaient distribués entre des objets distincts. […] De ce fait, c’est la perception des oeuvres comme oeuvres qui devient plus difficile[54].

Lors du sondage, 121 des 177 répondants ayant des sites, pages ou blogues déclaraient que leurs oeuvres n’étaient pas en vente sur ces sites. Ceux qui proposaient des options d’achat disaient offrir des formats imprimés (n=28), des formats imprimés et numériques (n=19), ou numériques seulement (n=6). L’analyse des sites révèle qu’une stratégie fréquemment employée consiste à diriger l’acheteuse vers le site de l’éditeur (P5s1; P8s1; P14s1; P14s2; P14s3; P17s2; P25s1; P31s1; P32s1; P37s1; P48s2; P62s1; P67s1; P69s1; P71s2). Pour la vente comme pour d’autres aspects de la diffusion des oeuvres, certains flous communs à tout le cybercommerce demeurent : bien souvent, les liens n’indiquent pas où l’internaute sera redirigée (P25s1; P27s1; P57s1), avec des formules comme « Vous le procurer » (P5s1), « Vous pouvez vous procurer le livre ici » (P5s1), « Pour acheter un exemplaire […] » (P14s1), « Acheter » (P20s1; P22s1; P56s1), « Acheter en ligne » (P43s1; P58s1), « Pour commander ce livre » (P44s1), voire les enthousiastes « Commander! » (P22s1) et « Vous pouvez vous procurer votre exemplaire aujourd’hui! » (P30s1); ailleurs sont offerts des « Détails [par] ici » (P32s1), et c’est en cliquant sur le titre du livre ou sur un autre lien que la lectrice découvre les options d’achat (P8s1; P36s1; P39s1). Malgré ces problèmes types, l’incitation à la vente est donc très présente, sous plusieurs formes et parfois de manière très appuyée, répétée un peu partout (P37s1; P41s1; P44s1), voire à travers divers sites (P14; P17; P19; P40; P62). Il ne faut cependant pas penser qu’il s’agit toujours de ventes directes, bien au contraire, et on ne s’étonne pas de trouver les noms des gros libraires tels Amazon (P2s1; P16s1; P17s3; P37s1; P41s1; P47s2; P62s1), Archambault (P17s2; P31s1; P37s1; P74s1) et Renaud-Bray (P17s2; P31s1; P37s1; P41s1; P74s1) sur plusieurs pages. Cela dit, la coopérative des Librairies indépendantes du Québec (Les Libraires) fait très bonne figure, même si le nom qui lui est attribué peut varier d’un site à l’autre (P2s1; P6s1; P14s1; P14s2; P17s2; P37s1; P41s1; P48s2; P48s3; P60s1; P74s1). Quand il est question de formats numériques, des plateformes spécifiques de diffusion, comme Kobo (P17s3; P19s1; P19s2) et Apple/iTunes/iBooks (P41s1; P50s1), ou d’autoédition, comme Lulu (P19s1; P19s2), Osmora (P73s1) ou In libro veritas (P46s1), peuvent être désignées; il est également fait mention de l’Entrepôt du livre numérique (P9s1). Certains écrivains lancent des incitatifs à se rendre à des endroits spécifiques pour l’achat de livres imprimés : regroupements, associations ou librairies choisies (P4s1; P13s1; P16s1; P37s1; P46s1; P55s1; P57s1; P67s1). On trouve aussi des précisions sur les points de vente à l’étranger (P8s1; P9s1; P14s1; P17s2; P41s1; P44s1; P47s2; P55s1; P62s1; P74s1). Enfin, un écrivain invite les usagers intéressés à faire commander les ouvrages pour la collection en bibliothèque (P62s1).

Outre l’incitatif à la vente, il y a les incitatifs à la lecture : à une époque où la diffusion gratuite à un public mondial est possible, une publication web en accès libre peut valoir son pesant d’or en capital social... ou du moins pourrait-on le croire. L’accès libre désigne « une ressource consultable gratuitement sur Internet », mais « les documents en libre accès ne sont pas nécessairement libres de droits[55] ». Lors des entrevues, nous demandions aux écrivains ce qu’ils pensaient de l’accès libre pour les pousser quelque peu à le définir; E10 demande : « Ce que vous entendez par l’accès libre, c’est de pouvoir utiliser les… avoir accès à tous les produits sans payer, c’est ça? », et E12 nous relance : « Qu’est-ce que vous entendez par accès libre? » Si les écrivains sont, nous l’avons vu, utilisateurs de ressources en accès libre, ce n’est pas une voie de diffusion privilégiée. Lors du sondage et parmi les 177 personnes ayant un site, une page web ou un blogue, seuls 41 répondants ont répondu « Oui » à la question « Outre les textes d’information et les rubriques courantes, peut-on lire certaines de vos oeuvres en version intégrale et en accès libre (consultables sans frais et sans mot de passe) sur ce site? ». Sur ces 41 répondants, seuls 9 ont précisé que toutes ces oeuvres avaient « également été publiées en format imprimé destiné à la vente », et 20 que c’était le cas pour certaines d’entre elles. Les réponses à la question « Ces oeuvres ont-elles également été publiées en format numérique destiné à la vente (ebook, recueil, épisodes regroupés en tome, etc.)? » différaient, puisque seuls 4 répondants ont indiqué « Toutes » et 14 ont dit « Certaines ». Il est par ailleurs important de noter que rien n’indique s’il s’agit d’oeuvres ayant fait l’objet d’ententes avec des éditeurs, d’autopublication, etc. Bref, il ne s’agit pas ici de juger de la présence ou de la fonction de ces publications en ligne, mais bien de signaler que, si elles coexistent avec d’autres modes de diffusion, elles sont rares et loin de rivaliser avec les formats et les avenues de consécration plus traditionnelles.

Les extraits semblent plus aisément diffusés en ligne, puisque 99 répondants de ce même groupe ont déclaré en mettre sur leurs sites ou pages et 39, avoir publié « des extraits d’oeuvres en accès libre sur le web (consultables sans frais et sans mot de passe) ailleurs que sur [leur] propre site ou blogue (revues en ligne, regroupements d’auteurs, etc.) »; 26 disaient avoir publié des oeuvres en version intégrale de la même manière, soit ailleurs sur le web. Chez ces 26 répondants, 7 déclarent que les oeuvres en question avaient également été publiées en format imprimé destiné à la vente, contre 11 pour « Certaines »; quant au format numérique destiné à la vente, il récolte, toujours chez ces 26 répondants, 2 occurrences de « Toutes » et 7 de « Certaines ». Les chiffres restent donc faibles. Les extraits repérés dans l’analyse web apparaissent généralement sous forme de lien menant à un document PDF ou à une ressource externe au site, le chapitre complet (P2s1; P14s1 [ici pour chaque tome d’une série]; P34s1; P48s3; P49s1; P62s1 [ici en plusieurs langues]; P62s2) ou plusieurs pages – souvent les premières, mais pas toujours – (P9s1; P10s1) faisant office de jalons. Ici encore, l’internaute doit souvent cliquer pour découvrir ce qui lui est offert, avec des options du genre « Feuilletez cet ouvrage » ou des liens cliquables (P36s1; P39s1; P52s1; P53s1). Plus rarement, des extraits assez longs se trouvent publiés à même la page (P47s1; P57s1; P69s1 [ici une chanson complète]).

Quant à l’« oeuvre complète », définie comme une unité autonome, quelle que soit sa longueur (voir l’annexe 1), les cas de figure sont peu nombreux, reflétant les réponses au sondage; de plus, ce sont les formes courtes qui bénéficient davantage de la diffusion en accès libre. On trouve des poèmes parus dans des revues (P33s1) ou primés (P33s1); il en va de même pour quelques nouvelles publiées dans des revues ou des journaux (P34s1; P34s2). Dès que l’on parle de livre complet, on quitte les sites personnels pour aller vers des plateformes de téléchargement, comme dans le cas d’un roman autopublié épuisé, offert aux lecteurs en format PDF (P17s3), ou d’un écrivain qui fait cadeau d’un de ses titres en format numérique sur abonnement à son infolettre (P75s1). Plus fréquemment, l’accès libre semble être du ressort des revues, collectifs ou éditeurs qui ont publié l’oeuvre en question.

On trouve cependant également des écrits créatifs originaux. Il n’est pas toujours possible de dire avec certitude que ces textes n’ont pas été publiés ailleurs, mais nous n’avons utilisé ce code que si la référence à une publication sous format traditionnel était absente. Les définir comme genre s’avère tout aussi périlleux que de tenter de définir une oeuvre, notamment parce que les blogues sont polymorphes, de sorte qu’il est parfois difficile de trancher entre le billet ou l’essai thématique (mais peut-être cela est-il voulu; P30s1; P32s1; P33s1; P34s2; P62s2; P64s1; P70s1). Cela dit, il est évident que les écrivains utilisent leurs sites et blogues pour la diffusion de textes d’opinion (politique, société) et de textes créatifs à la frontière parfois floue de l’autofiction. Quelques sites offrent des poèmes (P16s1; P57s1; P58s1; P70s2; P73s1), ce qu’on pourrait qualifier de credo poétique (P27s1), un hommage en poésie (P71s2) et de courtes légendes poétiques apposées à des photos (P70s1; P72s2). Un écrivain met en ligne un texte « publié » dans le journal de sa classe alors qu’il était écolier (P14s1). D’autres écrivains publient des textes qu’ils annoncent comme parties de projets en cours (P7s1) ou comme vitrines sur des dossiers qui leur tiennent à coeur (P72s1). Un autre cas intéressant du point de vue du partage d’information est celui d’un écrivain en résidence qui met sur Facebook un lien (quasi) quotidien vers sa création du jour (P6s4). Un site dédié tout entier à une oeuvre ou un type d’oeuvre constitue un autre cas de figure. À titre d’exemples, un écrivain a choisi une plateforme pour la diffusion de récits de voyage (P62s3) et un autre utilise Twitter pour publier des microtextes (P72s2); un site web est un banc d’essai dans l’espoir d’une publication éventuelle (P1s1). Dans un cas, il s’agit de textes voués à certaines thématiques, qui chevauchent les genres du billet et de l’essai, voire de la satire (P12s2). Ailleurs, un site reproduit une oeuvre dont la création initiale, cosignée de l’écrivain, avait paru sur Twitter (P45s1); qui plus est, il s’agit d’une sous-section d’un site dédié aux textes écrits lors d’un projet de livre, mais qui ne se sont pas retrouvés dans la version définitive, publiée. On pourrait donc penser, trop hâtivement, que le web est un dépôt de choix pour des oeuvres refusées; et il est vrai qu’on trouve un dossier qui devait être publié, mais dont la publication est tombée à l’eau à la dernière minute (P23s1). Il est également vrai que, lors des entrevues, E8 parle d’un projet qui pourrait prendre la voie numérique… mais seulement s’il est refusé à l’édition. Elle semble penser que c’est en partie générationnel :

Euh les auteurs plus de... de ma génération, plus jeunes, j’en, j’en parle des fois avec euh pis ces craintes-là de droits d’auteur, on les partage pas. Euh parce que nous l’idée c’est que l’oeuvre existe. Qu’elle puisse se diffuser, chercher preneur, trouver preneur euh avoir un, un écho. Humm, pis tsé le peu d’argent de toute façon qui nous revient. […] j’r’cevrais rien pis j’écris, j’écrirais pareil. J’écrirais surtout. [rires]

Elle souligne que certains écrivains se démarquent en ligne et déclare aussi que « Tout’ mes livres j’les mettrais en accès libre. Si j’avais les droits, là »; c’est donc répéter qu’elle a épousé la reconnaissance par l’édition même si cela lui enlève la possibilité de faire circuler le livre en accès libre, et qu’elle fait effectivement coexister les deux modes de diffusion autrement, en mettant d’autres contenus en ligne. E12 explore plusieurs avenues, dont l’accès libre, mais encore : « Oui, c’est en ligne parce que ce produit-là sera pas publié. » E11 l’envisage aussi, mais dans les mêmes circonstances uniquement.

De fait, chez les personnes interviewées, deux préoccupations principales, et imbriquées, émergent quant à la mise en ligne des oeuvres : d’abord, la question du piratage, de la permission et, donc, de la paternité reconnue des oeuvres; ensuite, celle de la rémunération, des aspects financiers. E1 en résume les grandes lignes ainsi :

Ouin, au moins qu’on me le demande ou qu’on le demande à l’éditeur. Alors oui, euh… un livre complet. […] Euh… oui, je l’ai vu y a pas si longtemps encore en ligne complètement. Flouc, flouc, flouc, flouc! Euh… on peut tout le lire. Euh… sans doute est-ce pour ça que je reçois 1,22 $ par année pour les droits d’auteur?

Mais les interviewés sont divisés. Pour E3, la circulation devrait être permise : « Ouf, je suis, je suis favorable. Ah oui, moi j’aime mieux qu’un livre soit lu que, qu’il me rapporte des sous là. » E1 parle d’un livre épuisé, publié de surcroît par une maison défunte, en disant qu’elle comprendrait de le rendre disponible. E2 raconte qu’un de ses livres n’étant justement plus disponible, il l’envoie en PDF aux demandeurs, ajoutant qu’il le ferait de toute façon pour certains publics internationaux aux moyens réduits. Pour E4, la réponse est plus tranchée : « C’est-à-dire de pus avoir de, de… de clés qui empêchent justement de copier, là? […] Ben, moi, ça j’me dis non. Oui, ça m’interpelle certainement. » Elle perçoit la situation ainsi : « on est déjà, c’est déjà tellement minable comme rémunération, j’me dis si en plus faut mettre ça gratuit. Ben là! C’est quoi l’affaire, là! C’est, ça a aucune valeur? Ça a pas de valeur? » La valeur, on le rappelle, constitue un des fondements de l’illusio du champ – ce mot est donc doublement chargé de signification dans le contexte. Comme le souligne E11, les formes de reconnaissance du champ pourraient se multiplier, mais les agents doivent travailler de concert :

Ben, c’est sûr que là y a… un problème de survie des auteurs. […] Euh… ben tant que on paye les artistes et que l’argent est encore une reconnaissance. Tant qu’on subventionne pas les artistes, si on donnait des sub… des subventions pour créer et qu’après ça soit en accès libre, euh… y a pas de problème.

E12 étend d’ailleurs ces considérations à d’autres agents du milieu :

de là euh… à dire tout est en accès libre, euh… ben ça pose des questions de… qui, qui va faire… ça va être financé par quoi? Par la pub? […] y a… les éditeurs qui disparaissent, faut qu’y vivent aussi, faut qui rentrent dans leurs frais, y prennent des risques euh… si on veut du papier. Aussi, c’est parce qu’on veut des beaux objets.

E10 va plus loin encore, incluant le processus de légitimation dans la foulée :

On a… Si on réussit à se faire éditer, c’est pfff… c’est les… le rendement monétaire est minime. Euh alors, que après ça, que quelqu’un, que d’autres personnes puissent profiter de notre travail et en faire ce qu’y veulent sans aucune contrainte, j’avoue que fff… non! Moi, j’suis un p’tit peu contre ça, là.

Pour E7, l’accès libre, « c’est suicidaire! » Il reconnaît que dans le champ académique, c’est autre chose; par contre, cela peut nuire aux écrivains qui n’oeuvrent pas dans ce champ et qui font du documentaire en parallèle. Cela étant, certains écrivains admettent qu’ils ont une attitude à deux vitesses sur le sujet de l’accès libre, étant eux-mêmes consommateurs de contenus :

Ben mon rapport est double. Y est conflictuel. C’… D’une part, que nous soyons de plus en plus informés, que nous ayons accès à plus de connaissances, que nous soyons capables de savoir c’qui se passe en Angleterre en même temps qu’en Chine pis en même temps qu’à Sainte-Flavie. Euh… j’peux pas être contre. […] Là où ça m’écorche, c’est que c’est notre métier et qu’on est supposé de gagner des sous et là j’ai une approche mercantile, mais je ne fais que ça dans la vie et soyons indécents, ça fera partie de l’enregistrement : mes bonnes années, je gagne 4 500 $, hein, bon! (E1)

E9 est elle aussi « déchirée » :

C’est un peu paradoxal, j’pense j’… à juste dire « accès libre », j’fais : « Ah danger! Attention! » Pis en même temps, moi, quand j’ai besoin de quelque chose, ben j’me dis toujours : « Qu’est-ce c’est ça! C’est pas libre, c’te affaire-là! J’veux juste aller consulter l’article, là! », tsé. Faque je sais pas.

Les écrivains interviewés font donc écho à l’analyse des sites web : ils seraient ouverts à utiliser le web pour la diffusion de leurs oeuvres, mais dans des conditions précises et, avouons-le, peu agréables : l’oeuvre aurait été refusée, le coup portant atteinte à la légitimation. La question est donc très complexe et va plus loin que les aspects financiers ou de mise en disponibilité : elle est intimement liée au système de reconnaissance, à la légitimation par l’édition et à la consécration par le succès; elle ne peut être considérée qu’en parallèle d’une évolution du champ.

Discussion

Le premier objectif de l’étude était de décrire les ressources documentaires dont se servent les écrivains, en tenant compte de leur perception de ces ressources. La majorité des recherches sont des recherches factuelles pour lesquelles la validité des sources est relative, mais nécessaire pour l’illusio et la reconnaissance : si la créativité se permet des écarts, une certaine crédibilité reste de mise. En général, le processus de recherche s’apparente à celui que Bates appelle le berrypicking : un processus au cours duquel l’écrivain butine, change de direction selon l’évolution des recherches, en scannant de façon ciblée lorsqu’il cherche à valider quelque chose, mais aussi en faisant du browsing, relevant et délaissant des sources, motivé par ce que Bates appelle la curiosité du chercheur[56] et à laquelle nous ajouterons son inspiration, pilier important des comportements informationnels du groupe étudié – d’ailleurs, rappelons ici l’importance des épigraphes, hommages souvent cités sans références complètes dans le péritexte livresque[57]. Cela explique pourquoi les ressources accessibles gratuitement en ligne par une simple recherche Google, comme Wikipédia, des images ou des liens suggérés, sont non seulement populaires, mais souvent suffisantes. La langue fait exception : outil primaire et primordial, elle est appuyée par des vérifications dans des sources tant imprimées que numériques, et souvent corrigée par des logiciels. L’importance des collections personnelles se confirme à nouveau, dans ce que Toane et Rothbauer appellent « l’imbrication du lectorat et de l’identité d’écrivain[58] », laquelle participe de l’illusio – les livres étant des « artéfacts émotionnels et une collection de référence[59] » qui valent d’être lus, relus, achetés, payés, prêtés, partagés, aimés.

Quant au second objectif, il s’avère que la relation entre les écrivains et les bibliothèques est, somme toute, assez standard, même si l’illusio participe certainement d’un attachement symbolique important. Bien que les répondants au sondage aient fait appel aux professionnels de l’information, l’autonomie ressort dans les entrevues et les librairies rivalisent avec l’offre, tant en rayons que numérique. La reconnaissance associée à l’inclusion des oeuvres dans les collections est aussi moins systématique qu’on pourrait le croire. En somme, si écrivains et bibliothèques adhèrent à l’illusio du champ littéraire, c’est la relation sociale, inscrite dans le lieu, perçu comme agréable, qui semble primer. Il serait donc possible de capitaliser sur cet aspect de la relation écrivains-bibliothèques, comme service, mais aussi comme acte social en soi, au-delà des programmes d’écrivains en résidence et des activités de promotion de la lecture ou de la personnalité de l’écrivain, afin de rehausser le rôle concret des uns et des autres, réciproquement, dans l’illusio qui les unit.

Le troisième objectif, cerner le contenu de la présence web des écrivains et étudier sa nature pour voir ce qu’elle révèle de leurs comportements informationnels, a mis en lumière des pratiques teintées d’ambivalence. Les écrivains en comprennent l’importance, sans toujours en maîtriser les modalités – comme pour toute technologie[60], soit. Si des réticences communes à plusieurs champs émergent (la frontière entre la vie privée et la vie publique, le temps requis), un enjeu important surgit ici : le texte est l’outil de reconnaissance du champ. Les publications web sont donc non seulement un paratexte qui forge la personnalité de l’écrivain, à l’image du péritexte biographique et des remerciements, notamment[61], elles sont également parties prenantes de son corpus et son reflet comme écrivant; elles participent dès lors de sa légitimation par le champ avec la « force illocutoire » que leur procure leur « intention […] auctoriale[62] ». Cela se reflète dans une panoplie de sites et d’utilisations de pages web éclatée, mais dans laquelle on constate quelques points importants, outre la présentation de l’écrivain et l’autopromotion : la présence et la promotion du champ, littéraire et plus largement culturel, comme point d’ancrage de l’appartenance, et donc de la légitimation; et l’organisation souvent peu efficace de l’information, qui devient un frein à son repérage – un autre point sur lequel une interaction entre écrivains et professionnels de l’information pourrait être bénéfique. Outre cela, les oeuvres demeurent le nerf de la guerre et sont promues par description, annonces, prix et couverture médiatique – et donc par les textes des autres, relayés comme l’épitexte journalistique peut se faire péritexte dans l’objet livre. Par contre, l’incitation à la vente donne lieu à une sorte de chaos numérique qui ne met pas forcément en confiance quant à l’achat direct. Elle coexiste avec des liens vers les librairies (d’Amazon aux regroupements indépendants) ou vers des plateformes numériques qui révèlent elles aussi des stratégies de marketing grand public. Il faut comprendre que la vente est importante non seulement pour la rémunération, mais parce qu’elle fait, elle aussi, tourner la roue du système de reconnaissance du champ littéraire. L’oeuvre imprimée, offerte et reçue, constitue depuis longtemps une carte de visite dans le champ littéraire[63], mais cette tradition ne s’est pas adaptée à l’immensité supposément universelle du web. D’ailleurs, la publication en ligne ne rivalise pas avec les voies de la légitimation et de la consécration traditionnelles; au contraire, l’accès libre semble perçu comme une menace au champ tout entier. Grands utilisateurs de ressources accessibles gratuitement en ligne, certains écrivains ressentent toutefois leur propre incohérence à vouloir protéger autant leurs droits d’auteur que le peu de rémunération qui leur revient – surtout lorsqu’ils se définissent par cette profession, souvent peu lucrative. On constate dès lors que les écrivains adoptent la publication en ligne d’extraits ou d’oeuvres différentes comme une voie de diffusion paratextuelle parallèle. Publier des écrits créatifs structurés sur le web sert une panoplie de stratégies : faire connaître et légitimer la plume de l’écrivain, parfois en la mettant au service de ses allégeances et opinions, archiver du contenu de façon publique, témoigner du processus de création, voire créer l’attente pour l’oeuvre dont la publication est à venir. Pour celle-ci, cependant, la voie traditionnelle, légitimante, demeure souhaitée… et, dans les conditions actuelles du champ, souhaitable.

Conclusion

L’illusio du champ littéraire a vu la naissance de ce « personnage social sans précédent qu’est l’écrivain ou l’artiste moderne, professionnel à plein temps[64] »… autant que faire se peut. C’est là le propre de « l’art pour l’art » : les écrivains se donnent à ce champ, malgré le flou qui régit sa codification, malgré les maigres pitances qu’ils en tirent, afin d’obtenir la reconnaissance qui mène à la légitimation, puis à la consécration par le champ. Les trois volets (sondage avec 348 répondants, 118 présences web et 12 entrevues) de cette étude des comportements informationnels des membres de l’UNEQ montrent bien que les assises du champ perdurent; cela dit, s’il y a un aspect sur lequel les écrivains s’entendent, et dont témoignent tous les volets de l’étude, c’est que le numérique a amené des avantages et des inconvénients. Le monde des recherches en ligne s’est ouvert : « Non, c’est… j’suis très vert alors [rires], mais oui, ça c’est vraiment une, une chose internationale qui me, me séduit de pouvoir aller dans n’importe quel musée du monde grâce à Internet » (E3). Cependant, la plupart de leurs usages restent normatifs; certains le remarquent du côté de la production : « J’trouve qu’au Québec on est lent. Euh… On est euh on est en retard, on est lent dans les nouvelles pratiques. […] Pis euh je fais partie des lents [rires] » (E8); d’autres, dans leur perception du lectorat : « Au Québec, euh… le livre numérique se vend très peu. Euh… vous voyez pas des gens avec… ben, on commence à voir des gens avec des iPad là. Euh… mais euh… on voit très peu de gens avec les Kobo, avec les Kindle » (E12). Malgré la progression lente, des coûts se font sentir. E1 « constate depuis les cinq dernières années que mes droits d’auteur ont diminué ». E7 use d’outils de protection des droits d’auteur : « j’ai des alertes sur mon nom, j’ai des alertes sur mes sujets, mais j’ai des alertes sur mon nom. Et pis euh… j’me rends compte en fait que… souvent quand j’ai des cas de plagiat, y apparaissent, pis j’le signale aux éditeurs. » E5, qui n’a pas de téléphone portable, trouve que « la distraction est plus facile » et E9 exprime un sentiment de superficialité et d’horizontalité qui affecte à coup sûr les comportements informationnels : « j’ai l’impression que j’perds ma culture, ma culture générale parce que j’me dis que je lis juste ce qui m’intéresse, alors que quand j’avais mon Devoir au complet, ben j’la lisais, la section économie ». Il apparaît donc que les écrivains sont déchirés et parfois perplexes devant ce numérique qui demeure une variable dont les effets à long terme sur le champ sont difficiles à cerner, car « l’Internet, c’est la plus grande révolution du xxe siècle et du xxie. Pour le moment, c’est le bordel, ça va rester le bordel et bon, c’est pas grave, c’est pas grave, c’est pas grave », notamment parce que « On n’a pas de recul », même si « Pour moi, à titre personnel, je suis très heureux que tout ce qui est numérique existe. J’en suis très heureux […]. Y a absolument pas photo. J’ai été très heureux quand j’avais que des livres, mais je suis très heureux qu’y ait tout ça en plus aujourd’hui » (E2). E10 est d’avis que les processus de légitimation et de consécration seront éventuellement touchés:

Tsé y a quand même une certaine sélection qui se fait au point de vue des maisons d’édition qui fait que les médias accordent peut-être un p’tit peu plus d’attention aux livres qui sortent des maisons d’édition, actuellement! Est-ce que ça va rester inchangé, comme je vous le dis, je l’sais pas. Mais c’est sûr qu’y a des choses qui risquent de changer dans le processus éditorial.

En conclusion, trois éléments clefs sont à souligner. D’abord, il y a toute une panoplie d’outils, numériques, mais pas seulement, qui s’offrent aux écrivains et dont ils pourraient bénéficier, au-delà d’une recherche Google ou des catalogues de bibliothèques. Les dialogues avec les professionnels de l’information pourraient être multipliés, d’autant plus que les collections et les lieux semblent appréciés; mais une méconnaissance, voire une appréhension, se révèlent parfois.

Ensuite, les plateformes web permettent certainement à la personne de l’écrivain de se faire connaître en parallèle de son oeuvre, mais le paratexte offert pourrait être maximisé et optimisé : d’abord, du côté de l’optimisation de l’organisation de l’information, car les diffusions des écrivains se situent souvent au croisement du chaos numérique et de l’éditorialisation; puis, quant à la nature des publications paratextuelles complémentaires aux formes traditionnelles et légitimantes, qui règnent de manière évidente chez le groupe étudié, et ce, dans les trois volets. Ici, à la fois les associations d’écrivains, les éditeurs et les professionnels de l’information pourraient aider les écrivains à bien saisir les opportunités (comme les enjeux) du monde web à leur portée.

Cela engendrerait, en troisième lieu, un usage plus judicieux des outils numériques à chacune des étapes des comportements informationnels des écrivains, de l’évaluation de leurs besoins à la diffusion, en passant par la recherche et l’utilisation. Ce faisant, ils seraient mieux outillés dans un monde où le numérique devient, pour eux comme pour nous tous, une manière d’être; de cette façon, ils seraient moins vulnérables à ces « formes douces de contrôle[65] » dont certains acteurs d’un champ peuvent s’armer au détriment des autres. Dès lors, si l’illusio se transforme, les enjeux comme les règles du jeu se transformeront avec et par les actes des écrivains qui sont, faut-il encore le rappeler, le sine qua non du champ littéraire.

Parties annexes