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Ouvrage ambitieux, dont Louise Bienvenue et François-Olivier Dorais se partagent la direction, Profession historienne? est une contribution à l’historiographique du Canada francophone qui arrive à point alors qu’on se presse de faire oeuvre de mémoire des intellectuelles ayant marqué les années 1970 et 1980. Devant le constat que les femmes demeurent encore aujourd’hui absentes de l’historiographie, le collectif se propose d’ouvrir un véritable chantier pour « exhumer […] des figures historiennes oubliées » (p. 2). À travers les dix-neuf chapitres de l’ouvrage, une vingtaine d’autrices et d’auteurs offrent une réflexion élargie sur la participation des femmes à ce que Bienvenue et Dorais nomment « l’écosystème de la production du savoir historique et sa dissémination dans le tissu social » (p. 2).

Sans adopter une posture ouvertement féministe, l’orientation prise par le collectif s’inscrit néanmoins dans une réflexion inspirée par ce mouvement intellectuel : un regard critique sur l’expérience masculine dissimulée sous les prétentions de l’universalisme et de l’objectivité scientifique. Le collectif se propose ainsi de réfléchir aux « logiques d’exclusion » du travail des femmes à l’édifice de la science historique résultant de la division genrée du travail savant, mais aussi de la professionnalisation de la pratique historienne. C’est notamment l’adoption d’une posture « non héroïsante » pour rendre compte des parcours des premières historiennes qui permet de faire place à d’autres formes et à d’autres lieux de leur production savante (p. 10). Romancières, journalistes, archivistes, bibliothécaires, autrices de théâtre, biographes et universitaires s’y côtoient. Comme le soulignent Bienvenue et Dorais, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit ici de cas d’exception : des femmes issues d’une certaine élite canadienne-française ou francophone, éduquées et ayant réussi à accomplir ce que peu de femmes arriveront à faire jusqu’à la démocratisation de l’enseignement supérieur. Cela nous amène d’ailleurs à nous demander si l’on parvient effectivement à sortir d’un traitement héroïsant des figures féminines.

L’ouvrage se divise en sept parties offrant à la fois une approche chronologique des figures étudiées depuis le xixe siècle et une organisation thématique nous invitant à explorer des espaces parfois insoupçonnés de la production historienne féminine.

L’ouvrage s’ouvre en première partie sur une exploration de l’oeuvre de Laure Conan, écrivaine du xixe siècle, signée Sophie Imbeault, historienne et éditrice et Carolyne Ménard, bibliothécaire à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). Près de ses sources, le texte expose les liens que Conan entretient avec les réseaux d’historiens de l’époque et les faits historiques qu’elle intègre dans son oeuvre littéraire. Avec le chapitre suivant, rédigé par Micheline Cambron, cette section nous propose une réflexion originale et éclairante sur les liens étroits entre la production littéraire romanesque et historiographique des femmes de lettres. Elle montre, chez Cohen, un souci pour la justesse des faits et la rigueur méthodologique par son recours aux sources et à l’expertise historienne.

La section suivante investigue un autre lieu de la production et de la diffusion du travail historien des femmes de lettres : celui du travail journalistique. Le cas de la journaliste Madeleine (Anne-Marie Gleason) présenté par Adrien Rannaud et l’analyse de Chantal Savoie de la page féminine du Devoir soulignent les stratégies de mise en valeur des savoirs historiques employées par les femmes de lettres. À travers ses écrits dans divers périodiques, Madeleine se fait « mémorialiste nationale » voyant dans le journalisme un « maillon » de la transmission des connaissances historiques (p. 97). Constat similaire dans les pages du Devoir où une analyse de contenu dévoile un désir partagé chez les femmes de lettres : attiser l’intérêt du lectorat féminin pour les ouvrages « sérieux » et les figures féminines érudites. Cette section culmine par une entrevue avec la journaliste et femme de lettres Hélène Pelletier-Baillargeon qui illustre brillamment la thématique. Menée par Maude Goulet-Ménard et Louise Bienvenue, la discussion sur le parcours et les contributions historiennes de Pelletier-Baillargeon souligne la manière dont la formation littéraire et le travail journalistique s’unissent dans son travail de biographe : préférence pour l’entrevue plutôt que les archives, pour la « mise en contexte » plutôt que la description des faits.

Construits autour de la thématique de la foi, les portraits « non héroïsants » que proposent Pierre Hébert et Louise Bienvenue nous apparaissent particulièrement enrichissants pour élargir la conceptualisation de la figure historienne. S’éloignant des modèles de réussite exemplaires, la brève et « énigmatique » contribution historienne de Marie Aymong propose une réflexion sur les conditions d’accès à la carrière d’écrivaine (p. 143). Comme le souligne Hébert, la courte trajectoire d’Aymong à la revue de la communauté du Très-Saint-Sacrement résulte de l’absence d’un réseau littéraire et de la « nature convenue de ses textes […] pour la plupart disparus de la mémoire collective » (p. 145). Pour sa part, Bienvenue expose, à travers le travail collaboratif de l’archiviste soeur  Maria Mondoux et de l’historienne Marie-Claire Daveluy, l’importance des liens de solidarité professionnelle et d’amitié, souvent un impensé de la production du savoir. Si elles évoluent « à l’ombre de l’Église » et des réseaux historiens, c’est néanmoins le partage de la foi et d’un intérêt savant qui lie ces deux figures dans la recherche historienne – parfois hagiographique – d’un passé canadien-français catholique (p. 167).

Le survol historique que propose l’ouvrage révèle également le rôle « majeur de consolidation d’une communauté de méthode » joué par l’Institut d’histoire de l’Amérique française (IHAF), fondé en 1946, et sa revue (p. 15). C’est autour de cette institution que se tisse la trame de la professionnalisation de la pratique historienne universitaire, mais qu’agissent aussi les dynamiques de marginalisation et de reconnaissance du travail des historiennes.

Ainsi, en quatrième partie, l’IHAF et sa revue sont, comme le montrent les contributions de Karine Hébert et de Julien Goyette et de François-Olivier Dorais, un lieu de prédilection pour explorer les rôles genrés de la production historienne. Le chapitre de Hébert et Goyette a d’abord le mérite de proposer une première discussion théorique autour d’une conception masculine de la notion d’historienne et de ses effets invisibilisant sur l’historiographie. S’éloignant d’une définition disciplinaire de la production scientifique, leurs analyses proposent d’inclure, dans les contributions féminines parues dans la revue de l’IHAF entre 1947 et 1982, les comptes rendus et les bibliographies, formats plus prévalant chez les autrices. Une telle approche permet ainsi de rendre visible la pratique historienne des femmes dont les formes résultent le plus souvent d’une division genrée du travail savant. Tout aussi éclairante, l’analyse que propose Dorais de la trajectoire professionnelle de Juliette Lalonde-Rémillard, « intendante de recherche », puis curatrice de l’oeuvre de l’historien Lionel Groulx, souligne l’étendue du travail « du personnel de soutien et technique, généralement féminin » autour des grandes figures « savantes » (p. 227).

L’IHAF tisse également, en sixième partie, des liens entre les figures francophones canadiennes et nord-américaines. Les trois portraits d’historiennes présentés apportent des nuances au récit jusqu’ici centré sur le Québec en soulignant les particularités de la pratique historienne en milieu minoritaire. Les textes de Stéphanie St-Pierre et Philippe Volpé explorent ainsi respectivement les oeuvres acclamées, mais largement ignorées des milieux universitaires, de la Franco-Ontarienne Georgette Lamoureux et de l’Acadienne Marguerite Michaud. Ici, les objets, le style d’écriture et le format de publication apparaissent, vers le milieu du xixe siècle, comme les conditions d’exclusion de la pratique historienne féminine d’une discipline aux attributs régionaux en pleine professionnalisation.

L’ouvrage met également en lumière la dimension politique de la production historienne, notamment dans l’édification d’un récit national unificateur, comme entreprise importante des premières historiennes étudiées. Comme l’illustre, en cinquième partie, le chapitre d’Alexandre Klein, sans revendiquer un statut d’historienne, la garde-malade Charlotte Tassé use de l’histoire pour ancrer sa profession dans une généalogie canadienne-française face au puissant récit anglais qui s’élabore à la même époque. Mathieu Arsenault souligne, pour sa part, le regard novateur porté par trois femmes engagées, Marcelle Reeves-Morache, Charlotte Savary et Michèle Lalonde, sur la contribution des femmes aux rébellions de 1837-1838.

En dernière partie, le collectif offre une réflexion autour du travail historien des premières professeures universitaires, point d’arrivée chronologique du parcours amorcé. Les textes de Sylvie Dépatie et de Guy Laperrière nous présentent d’abord des historiennes qui ont oeuvré hors des milieux féministes. Les auteurs y exposent les contributions historiographiques de Louise Dechêne et d’Andrée Désilets, respectivement en histoire sociale et en histoire politique. À contre-courant de l’argument principal de l’ouvrage, Laperrière voit, néanmoins, dans la réception modeste de l’oeuvre des historiennes des années 1970 à 2000, telles qu’Andrée Désilets et Denise Robillard, le résultat de leur faible contribution plutôt que de logiques d’exclusion ou d’invisibilisation.

Les portraits suivants d’Andrée Lévesque par Magda Fahrni, de Nadia Fahmy-Eid par Aline Charles et de Micheline Dumont par Stéphanie Lanthier offrent, pour leur part, une exploration plus nuancée des parcours professionnels à la lumière des transformations structurelles et socioculturelles de la société québécoise de cette même période. Les trajectoires internationales des deux premières ainsi qu’une conjoncture sociétale où les universités sont en manque criant de personnel enseignant contribuent à leur insertion dans le milieu historien savant. À cela s’ajoute également la poussée du mouvement des femmes qui génère chez chacune un questionnement sur la place des femmes dans l’histoire et un désir d’ancrer la recherche, mais aussi l’enseignement des approches historiennes féministes, dans le milieu universitaire.

Si l’ouvrage peut laisser sur sa faim un lectorat qui s’attend à y trouver une vaste réflexion théorique sur la notion d’« historienne », il propose néanmoins, par l’ampleur de la tâche entreprise, un portrait plus qu’éclairant sur la pluralité des formes prises par le travail intellectuel des femmes depuis le xixe siècle. Le regard « non-héroïsant » que propose le collectif permet brillamment de s’écarter d’une évaluation normative de la pratique historienne des femmes évoluant le plus souvent aux marges des « sociabilités » historiennes masculines. Cette posture permet, à notre avis, d’y voir plus qu’une absence de concept, de théorie et d’idée forte (pour reprendre les termes de Laperrière), soit une véritable contribution de ces femmes à l’édifice du savoir historique.