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Traduire, ou bien ré-écrire…

  • Florence Buathier

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Corps de l’article

Introduction

Au cours de l’histoire, la traduction s’est révélée une nécessité fondamentale, prenant l’envergure sociale qu’on lui connaît maintenant. On rapportait déjà au sein des établissements primitifs l’existence d’individus capables de décrypter plusieurs dialectes locaux et de jouer le rôle d’interprètes, comme c’est encore le cas aujourd’hui dans certaines tribus isolées de l’Assam ou de Mélanésie. Si certaines langues sont perdues à jamais, d’autres sont arrivées jusqu’à nous grâce au pouvoir de ces mages qui, non seulement parlent la langue de leurs parents, mais ont aussi la connaissance de celle de leurs ancêtres.

La traduction a permis de préserver les grandes idées des philosophes, comme elle a permis la connaissance et la conservation des coutumes régionales qui font l’âme d’un pays. Sans le dévouement et le talent de traducteurs, beaucoup des trésors de l’histoire n’auraient pas survécu.

Ezra L. Pound affirmait qu’une époque de lumière était toujours aussi une période éclairée en traduction. Dans ces moments privilégiés, des traducteurs ont pu introduire de nouvelles formes littéraires ou poétiques (il en est ainsi du sonnet en Angleterre sous le règne d’Henri VIII), tout comme les grands voyageurs ont introduit de nouveaux arts et de nouvelles façons de vivre. La Renaissance et le Siècle des lumières ont vu fleurir les activités de traduction, qui ont profité de la grande force culturelle qui propulse les textes à travers les littératures.

Aujourd’hui, la traduction est plus que jamais un support dans le champ complexe des relations internationales, brisant l’éloignement et l’incompréhension. Nous avons accès aux différentes cultures, aux multiples littératures et aux idées complexes des autres.

L’histoire de la traduction se confond avec l’histoire de l’humanité et en est le pivot culturel. Elle est finalement la branche maîtresse de la communication.

Le traducteur moderne doit posséder parfaitement les langues avec lesquelles il travaille, mais il doit également connaître l’esprit qui anime chacune d’elles, connaître et comprendre l’histoire ancienne qui a fabriqué les mots actuels. Il doit maîtriser les relations complexes qui interviennent entre ces derniers et reconnaître leurs équivalences dans la logique et la réalité de l’autre langue.

Les vocabulaires évoluent, assimilant certains termes d’origine étrangère qui prennent ensuite un chemin différent dans leur nouvel environnement. Ce sont autant de chausse-trappes pour les traducteurs à l’oreille desquels le terme peut évoquer un tout autre sens.

Pour qu’une traduction survive, elle doit entrer dans la langue d’arrivée, traversant la frontière de la littérature d’origine. Malgré l’importance et l’immensité de ce champ professionnel, le traducteur ne paraît pas bénéficier de la reconnaissance qui lui est due, eu égard à son rôle de charnière entre les sensibilités des diverses cultures.

On écrit peu sur les traducteurs, les confinant dans un rôle secondaire. On leur demande d’être invisibles. On oublie qu’ils se sont battus pour recréer un texte qui a déjà eu une vie dans une autre langue, ce qui paraît plus difficile encore que de faire vivre une nouvelle oeuvre exempte de contraintes préexistantes. Ils y laissent donc fatalement leur empreinte.

On peut observer que le domaine de la traduction est en pleine expansion dans presque tous les secteurs professionnels, mais qu’au contraire, la traduction littéraire n’est réservée qu’à un très petit nombre de traducteurs « élus » qui ont à la fois choisi ce domaine et ont été « retenus » pour y exercer leurs talents. Cependant, le nombre d’oeuvres diffusées dans d’autres langues que celle d’origine va croissant, et permet ainsi à un plus grand nombre de traducteurs de percer ce marché.

Dans le but de retracer l’expérience d’une professionnelle, Christine Le Boeuf, traductrice exclusive des oeuvres de l’écrivain américain Paul Auster depuis une quinzaine d’années ainsi que de nombreux autres auteurs de langue anglaise, a bien voulu se prêter à une interview où elle expose les difficultés et les bonheurs qu’elle a connus dans son métier.

En présentant le parcours professionnel de Christine Le Boeuf, en lui donnant l’occasion de définir les difficultés qu’elle a rencontrées jusqu’à maintenant dans sa carrière, d’analyser celles qui ont contribué à son épanouissement et celles qu’elle aurait aimé éviter, en écoutant les conseils qu’elle pourrait formuler après ces années d’expérience, nous cernons mieux le monde de la traduction littéraire.

Christine Le Boeuf

Née à Bruxelles, Christine Le Boeuf émigre en France dans les années 1970 et s’installe en Provence. Illustratrice de formation, elle travaille jusqu’en 1986 pour L’École des Loisirs, Hachette (Guides Petits Bleus), Études Vivantes et Épigones (collection « Mille chemins »), Alain Barthélemy (collection « La Région racontée aux enfants et un peu aux parents »), et pour Actes Sud, maison d’édition qu’elle fonde avec son mari Hubert Nyssen, et dont elle composera les couvertures de tous les livres pendant plus de 13 années. Elle réalise également des illustrations originales pour certains d’entre eux.

Depuis 1986, elle traduit des auteurs anglais et américains, et elle est notamment la traductrice attitrée du romancier new-yorkais Paul Auster depuis plus d’une décennie. Écrivain francophile né à Newark (NJ) au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ce dernier a passé ses années de jeunesse à affiner son talent, ayant les hauts et surtout les bas que bien des écrivains connaissent dans leur lutte pour survivre, avec difficulté et acharnement, beaucoup de courage et d’inspiration.

Ayant travaillé en France et étudié à la Sorbonne, c’est en connaissance de cause qu’il a choisi Christine Le Boeuf pour relayer sa pensée en français. Ils sont maintenant inséparables en littérature, puisque c’est grâce à elle que le grand narrateur arrive à nous éblouir. Christine Le Boeuf est donc une femme très occupée qui a toujours plusieurs ouvrages sur le métier, traduisant avec un égal succès une dizaine d’autres grands noms de la fiction.

C’est à travers les oeuvres de ces écrivains qu’elle réalise son talent, dans une langue simple et claire, qui rend accessibles les idées et les images les plus mystérieuses. Elle vient de publier la traduction de la dernière oeuvre de Paul Auster : Le livre des illusions, et termine What I loved de Siri Hustvedt, l’épouse de l’écrivain. Traductrice très indépendante, qui consacre sa vie au service de la littérature, elle transmet grâce à sa sensibilité les émotions qu’elle ressent dans les oeuvres qu’elle choisit.

Le long de son parcours bien rempli, elle a déjà produit une cinquantaine de traductions publiées chez Actes Sud. Son travail méticuleux et fidèle peut servir de modèle pour les nouveaux traducteurs qui veulent entrer dans le cercle enthousiasmant, mais combien fermé, de la littérature.

Depuis ses débuts dans la profession et ses premières publications, elle a établi une méthode de travail, affinée par ses propres expériences. Dans l’entretien qui suit, elle en définit les grandes lignes, parle de ses contraintes, de ses angoisses et de ses satisfactions.

Elle expose sa conception personnelle de la fidélité au texte soumis et de l’équilibre que le traducteur doit maintenir entre la version originale et sa propre interprétation.

Connaît-elle les affres de la page blanche ? A-t-elle l’angoisse du faux sens ? Peu importe, elle est liée à son auteur jusqu’à la page finale… qui fera d’elle aussi une auteure à part entière.

Cet entretien nous fait sans doute percevoir des réalités inconnues, ou à peine soupçonnées. Il soulève des questions générales sur l’avenir du métier de traducteur et nous amène à concevoir de façon plus claire le rôle qu’il joue et les contraintes qui lui sont imposées. Écoutons donc une passionnée nous parler de son métier et nous dévoiler la part de créativité qu’elle apporte dans l’oeuvre originale.

Entretien

1. Pouvez-vous évoquer brièvement vos premières années, lors de la fondation des Éditions Actes Sud ?

Au début d’Actes Sud, il n’y avait qu’Hubert Nyssen, qui s’occupait de tout ce qui est littéraire, et, moi, qui me chargeais des comptes et du graphisme. Très vite, Françoise Nyssen, la fille d’Hubert (aujourd’hui à la tête de la maison d’édition), est venue se joindre à nous et je lui ai passé la main en ce qui concerne la gestion, continuant à composer les couvertures tout en exerçant le métier d’illustratrice qui était alors le mien.

2. Il a donc fallu aussi que vous « passiez la main » comme illustratrice pour arriver à la traduction ?

À cette époque, je n’avais jamais imaginé que je pourrais devenir traductrice.

3. Qu’est-ce qui vous y a poussée ?

En fait, Hubert Nyssen commençait alors à prospecter les littératures étrangères, en quête de ce qu’il appelait « les jeunes arbres poussant à l’ombre des grands ». Lorsqu’on lui proposait des oeuvres écrites en anglais, il me demandait de les lire, l’anglais étant pour moi depuis l’enfance une langue de prédilection.

4. Vos premières publications ont eu lieu en 1986, année où vous avez traduit Robin Chapman et André Dubus, en collaboration avec votre mari, Hubert Nyssen. J’aimerais que vous évoquiez ces souvenirs.

Hubert m’a demandé de lui donner une version littérale d’une des novellas de Dubus que nous aimions particulièrement, afin qu’il puisse, lui, en mettre au point la version française (intitulée Jolie, la fille !). C’est le seul livre que nous avons traduit de cette façon ; dès le Dubus suivant (Se trouver une femme en Amérique), j’avais compris que cette mise au point constituait l’intérêt principal de l’entreprise, et j’ai soumis à l’approbation d’Hubert une version beaucoup plus travaillée.

Entre-temps, j’étais tombée littéralement amoureuse d’un roman qu’on m’avait donné à lire et comme, plusieurs mois après ma note de lecture enthousiaste, on ne lui avait toujours pas trouvé de traducteur, j’ai décidé d’en traduire moi-même les vingt premières pages, afin de mettre l’eau à la bouche d’Hubert et de Bertrand Py, qui s’était joint à nous depuis peu. Ce roman, c’était Le Journal de la duchesse de Robin Chapman.

5. Ce sont alors ces deux romans qui vous ont propulsée dans le monde de la traduction ?

Mes vingt pages ont non seulement convaincu leurs premiers lecteurs de l’intérêt de publier ce livre, elles m’ont aussi fait découvrir que le métier de traducteur était celui pour lequel j’étais faite, un métier dont la pratique, dès ce moment, m’a donné un bonheur sans cesse confirmé.

6. C’est donc un coup de coeur qui a lancé votre carrière, plutôt qu’un choix bien déterminé ?

Oui, on pourrait dire ça, car je n’ai eu à ce métier aucune « préparation », en dehors de l’amour de la langue et du fait que j’ai pu satisfaire, dès mon adolescence, grâce aux bibliothèques de mes parents et de mes grands-parents, un immense appétit pour la littérature romanesque de langue anglaise.

7. Votre première traduction de Paul Auster remonte à 1988, avec L’invention de la solitude ; vous avez ensuite traduit tous ses livres. Comment l’avez-vous connu ?

En ce qui concerne Paul Auster, il était l’un de ces « jeunes arbres » que les investigations d’Hubert lui ont fait découvrir et c’est d’abord en tant que lectrice seulement (je ne m’étais pas encore, à l’époque, découvert un goût pour la traduction) que j’ai lu L’invention de la solitude et Cité de verre, qui ont été un émerveillement. La traduction de Cité de verre a été confiée à un excellent traducteur, qui devait assurer ensuite celle des deux autres livres de la Trilogie new-yorkaise, ainsi que celle du Voyage d’Anna Blume. C’est alors que, Hubert et moi, nous avons rencontré à New York Paul Auster et sa femme, Siri Hustvedt.

8. Dans quelles circonstances lui avez-vous proposé votre intervention ?

Entre eux et nous, une amitié profonde est née. Nous avons proposé à Paul mon « intervention » lorsque, après lecture d’une traduction qui avait été faite de L’Invention de la solitude, il a écrit à Hubert une lettre très angoissée, où il disait que ça n’allait pas du tout. J’étais censée « revoir » cette traduction ; en réalité, Paul avait raison, ça n’allait pas du tout et je l’ai refaite complètement.

9. Qu’est-ce qui a emporté le choix définitif de Paul Auster pour Christine Le Boeuf, traductrice exclusive de ses oeuvres ?

Paul se trouvait chez nous au moment où je terminais L’invention de la solitude, et il a pu lire la traduction que j’en avais faite et discuter avec nous des quelques points qui lui posaient des problèmes. C’est, je crois, à la suite de cette discussion qu’il m’a accordé sa confiance. Les traductions ultérieures que j’ai faites de ses livres (à partir de Moon Palace) ne semblent pas l’avoir amené à changer d’avis.

10. Quel livre de Paul Auster avez-vous le plus aimé ?

C’est L’invention de la solitude, et c’était aussi le plus difficile. Je pense que les deux, plaisir et difficulté, s’expliquent par le caractère extraordinaire de ce livre – à la fois méditation et poésie – sa profondeur et sa richesse.

11. Parlons maintenant de votre méthode de travail : signez-vous un nouveau contrat pour chaque livre ?

Oui, il y a un contrat pour chaque livre.

12. Quels sont vos rapports professionnels avec l’auteur ? Avez-vous beaucoup de contacts avec lui avant la version finale de votre travail ?

Mes rapports avec les auteurs varient. Le plus souvent, je m’adresse à eux directement ; il arrive que je passe par l’intermédiaire de mon éditeur. Dans tous les cas, je note au fur et à mesure que je les rencontre les questions soulevées par mon travail, et c’est généralement à la fin que je leur envoie la liste de ces questions.

13. Est-ce aussi votre méthode avec Paul Auster ?

Dans le cas de Paul, nous communiquons par fax, et c’est souvent par téléphone qu’il me donne ses réponses.

14. Comment abordez-vous un nouveau manuscrit : combien cela vous prend-il de temps avant d’écrire la première ligne ?

Combien de temps pour écrire la première ligne ?… Je n’en ai aucune idée !

15. Mais peut-on penser que c’est intimidant, ou même stressant, d’ouvrir le roman pour la première fois ?

Oui, c’est un peu intimidant, mais c’est surtout très excitant d’aborder une oeuvre nouvelle.

16. Par-delà cet enthousiasme, vous devez avoir une méthode pour vous préparer au voyage que vous allez entreprendre dans le monde de la traduction ?

Avant de me mettre à l’ouvrage, j’ai toujours lu au moins une fois l’oeuvre de bout en bout, pour la découverte, et relu la plus grande partie, pour l’imprégnation. En cours de travail, je relis encore quotidiennement les pages que je compte aborder ce jour-là.

17. Ce processus une fois entamé, pouvez-vous vous interrompre facilement ?

Les interruptions ne sont pas gênantes. Frustrantes parfois, si je suis dans un passage passionnant, mais le texte original est toujours là pour me reprendre par la main et m’entraîner à sa suite. Parfois, même, un quart d’heure d’occupations ménagères permet au cerveau de se remettre en ordre et de mieux aborder une difficulté.

18. Où travaillez-vous ?

Je travaille dans un bureau minuscule avec mes dictionnaires autour de moi. J’ai absolument besoin de solitude, et les dimensions de mon bureau me la garantissent. Et comme j’ai une grande faculté de concentration, les bruits alentours ne me dérangent pas, s’ils ne me concernent pas.

19. Vous fixez-vous un quota de pages par jour et établissez-vous un calendrier final avant de commencer ?

Oui, j’établis un calendrier pour savoir où je vais, et je me fixe un quota hebdomadaire.

20. Traduire un roman vous oblige-t-il parfois à entreprendre des recherches (sur le sujet, l’époque, les personnages…) ?

Il y a presque toujours quelque recherche à faire pour trouver le terme propre dans certains domaines particuliers : technique, scientifique ou autre ; en ce qui concerne le sujet, l’époque et les personnages, je considère mes auteurs comme des gens à qui on peut faire confiance. Mes recherches portent sur les mots, pas sur le fond.

21. Comment se passe la révision ? Demandez-vous à quelqu’un de vous relire ?

Je relis chaque jour ce que j’ai fait la veille. Ensuite, avant de donner ma disquette à imprimer, je relis tout sur écran. Après quoi je demande toujours à quelqu’un de me relire. Hubert Nyssen me rend ce service pour certains auteurs ; de toute façon, je peux compter aussi sur mon éditeur, c’est-à-dire la personne, chez Actes Sud, qui est en rapport avec l’auteur que je traduis.

22. Vous vous assurez donc une « vision extérieure ». Dans quelle mesure tenez-vous compte des remarques ou des suggestions qui vous sont faites ?

Nous avons toujours une discussion détaillée après leur lecture de mon « premier jet », que je revois ensuite entièrement en fonction des remarques qui m’ont été faites et de ce qui m’est apparu personnellement. Une deuxième relecture a lieu sur épreuves, et enfin je revois les corrections proposées par les correcteurs professionnels, afin de m’assurer qu’elles ne « banalisent » pas le texte (et parce que j’apprends beaucoup grâce à elles).

23. Passer d’une langue à l’autre nécessite une connaissance parfaite, non seulement des deux systèmes et des vocabulaires, mais aussi des deux cultures et des différentes valeurs liées à ces cultures. Cette connaissance permet de décrypter la pensée de l’auteur. Mais une autre difficulté surgit alors : la transmission de cette pensée. Il faut donc que vous soyez à la fois très réceptive à l’idée de l’auteur, et parfaitement apte à faire passer la communication dans vos propres mots sans en modifier l’esprit. Pensez-vous que cette fidélité soit toujours possible ?

La connaissance parfaite des deux langues, et particulièrement la maîtrise impeccable de la langue cible sont indispensables, car cela permet de combler les faiblesses éventuelles que le traducteur est amené à rencontrer dans le texte original. Telle chose qui fait illusion dans une langue s’effondre dans l’autre. Il ne suffit donc pas de comprendre la langue source, il faut savoir la rendre dans la langue dans laquelle on traduit, et c’est ce manque de maîtrise qui conduit aux traductions bancales. C’est en cela qu’un bon traducteur est un écrivain. On l’oublie peut-être parce que cela paraît l’évidence, mais comme le disait Paulhan, il est dans la nature des évidences de passer inaperçues…

Quant à la perfection, c’est une chose à laquelle on peut tendre. De là à la posséder ?… Il faut en effet une grande réceptivité. J’essaie d’être comme une salle vide dans laquelle les mots de mon auteur résonnent au fond de moi, suscitant les mots français capables de les dire.

24. On dit que le plus important, c’est de traduire l’idée de l’auteur. Cela ouvre-t-il la porte à la créativité du traducteur, à son style personnel, même s’il est éloigné de celui de l’écrivain à traduire ?

J’espère ne pas avoir d’autre style que celui de l’auteur. Il est évidemment primordial d’exprimer la pensée de l’auteur, mais le respect de son style, de la musique de sa phrase et de la qualité de son vocabulaire sont également importants. D’où la nécessité de la « salle de résonance ». Il y a aussi le « non-dit » à faire passer ; tout n’est pas toujours conscient dans ce processus. Mais, de toute façon, il faut éviter de le faire sentir.

25. Concernant Paul Auster, un écrivain jugé difficile à cause de sa grande imagination et du dédale intellectuel compliqué dans lequel évoluent ses personnages, vous arrive-t-il de devoir lui demander des précisions sur ce qu’il a voulu dire, afin de le traduire plus justement ?

En ce qui concerne Paul Auster, sa maîtrise de sa langue et de ses idées est telle qu’il est relativement simple à traduire, et c’est toujours un très grand bonheur. Mais effectivement, comme je l’ai dit plus haut, il m’arrive de lui demander des précisions.

26. Je vous ai parlé tout à l’heure de votre première approche du manuscrit ; je voudrais maintenant savoir si, en cours de traduction, vous avez parfois la vision de votre manuscrit entre les mains du lecteur ?

Si je pense au lecteur ? Oui, tout le temps. Je m’efforce de lui apporter une compréhension sans ambiguïté et un plaisir de lecture aussi grand que celui que m’a donné l’original.

27. Êtes-vous plutôt confiante ou plutôt anxieuse en voyant arriver votre « rejeton » sur le marché ?

J’ai une certaine confiance dans la qualité de ce que je fais, sans quoi je ne prendrais pas le risque de trahir des écrivains que j’aime. Bien entendu, il y a toujours un léger sentiment d’angoisse au moment de décider qu’on ne peut pas aller plus loin dans un travail et qu’il faut le laisser vivre sa vie.

28. En résumé, et sommairement, pourriez-vous nous donner un aperçu général des grandes étapes incontournables qui interviennent dans le processus de traduction d’une oeuvre de fiction ?

Les grandes étapes : lecture ; lecture ; traduction ; questions et discussions avec l’auteur et l’éditeur ; relecture ; relecture !

29. Après 15 ans de métier, vous devez avoir adopté des techniques et une approche personnelles. Forte de cette expérience, auriez-vous des conseils à donner aux nouveaux traducteurs, et même peut-être des « astuces » à leur transmettre ?

Ma façon d’aborder le travail n’a guère changé depuis 15 ans ; je suis un tout petit peu plus sûre de moi, ce qui est dangereux ; j’ai un peu plus de connaissances en ce qui concerne le vocabulaire et, en particulier, les mots et expressions qui n’ont pas d’équivalents d’une langue à l’autre.

Je ne pense pas qu’il y ait d’astuces, comme vous dites. Je crois que chaque problème est nouveau et unique, car il dépend complètement du contexte. Je sais qu’il faut parfois lâcher un peu de fidélité textuelle (faute d’équivalences littérales) pour la récupérer aussitôt après, en un équilibre permanent sur la ligne ténue qui sépare la maladresse de l’infidélité.

Mais je ne pourrais donner aucun truc. Je ne pense pas qu’il existe un balancier pour marcher sur ce fil.

30. Les traducteurs semblent souvent être pleins de sensibilité, avoir l’esprit ouvert et être généreux. Se pourrait-il que ce soit parce qu’ils font un travail de collaboration ?

J’admire les compliments que vous faites aux traducteurs ; on pourrait dire aussi que ce sont des parasites, puisqu’ils vivent de la sève d’autrui. Et ceux que je connais sont, comme moi, vis-à-vis de leurs auteurs, d’une grande possessivité et passionnément jaloux.

31. Croyez-vous qu’un traducteur a besoin d’une certaine curiosité intellectuelle ? La traduction serait-elle avant tout le prolongement de cette dimension majeure des esprits civilisés, la curiosité ?

Tout le monde a besoin de curiosité intellectuelle ; dans le cas de la traduction, elle me paraît aussi indispensable que l’oxygène.

32. Finalement, pouvez-vous me dire quelles réflexions vous viennent à l’évocation de cette pensée de Grégory Rabasse, qui disait que la traduction offrait « le plaisir de l’écriture sans la douleur ». Ne pourrait-on pas dire aussi le contraire, notre absence d’ubiquité nous empêchant d’être à la fois auteur et traducteur ?

La phrase de Grégory Rabasse que vous citez me fait sourire. Douleur de l’enfantement, je suppose ? Mais il existe des écrivains qui accouchent dans le bonheur. Et le plaisir d’écrire une traduction n’est pas exempt de tourments, quand on n’arrive pas à trouver la formule qui rendrait justice à l’original ! Ce qu’on pourrait dire, c’est que la traduction met ce plaisir à la portée des gens qui n’ont rien de personnel à écrire.

Quant à l’ambivalence : certes – bien que des noms célèbres comme Samuel Beckett ou Nancy Huston fassent exception en s’auto-traduisant, y trouvant l’occasion de parfaire ainsi le texte initial –, on ne peut être à la fois l’auteur et le traducteur. Mais on est l’auteur de la traduction.

Conclusion

À travers Christine Le Boeuf, apparaît donc plus ou moins le profil général d’un traducteur littéraire, avec sa routine, ses préférences, ses blocages ou ses enthousiasmes, et certains se reconnaîtront en elle. Si cet article a permis à celui qui le lit de saisir toute l’importance de la relation tripartite auteur-traducteur-lecteur, il n’aura pas été vain. Car transmettre le contenu et la forme du message linguistique, et en trouver l’équivalence dans le contexte de la langue d’arrivée sont des processus qui devraient devenir des automatismes. Sans oublier qu’il existe des mécanismes de traduction propres à chaque genre littéraire (conte, récit, roman, poème, essai, etc.), ainsi qu’à chaque niveau de langue (familier, poétique, dialogue…).

Les exigences de la traduction de textes littéraires demandent l’acquisition de ces mécanismes et leur pratique en est facilitée par une connaissance approfondie. Le parcours de Christine Le Boeuf est en cela remarquable qu’aucune formation particulière n’a été à l’origine de son talent. Elle a acquis seule tous les automatismes nécessaires, affinant, au cours de ses années d’expérience, son style et son adresse à transmettre le message contenu dans le texte original. On peut donc réussir dans ce difficile métier grâce à son seul talent. Dans ce cas, le sens de la traduction, tout comme le sens de l’écriture, serait un don.

Il faut malgré tout conserver à l’esprit que tous les traducteurs ne sont pas égaux en face d’un texte : André Markowicz affirmait que « toute traduction n’est que le reflet d’un instant ». Il y a de nombreuses possibilités de traduction pour un même texte, et c’est ce qui a conduit à des versions différentes de classiques, tels que les oeuvres de Dostoïevski retraduites par André Markowicz, ou Don Quichotte de Pierre Ménard repris par Jorge Luis Borges.

L’acte de traduire est l’art d’interpréter l’idée de l’auteur et de la rendre dans la langue cible, afin de faciliter la compréhension directe du lecteur. C’est ainsi que chaque traducteur manifestera son talent et son tempérament en suggérant par le biais de la fiction, un réel qu’il recompose lui-même. Ce que Christine Le Boeuf conseille de faire, c’est, avant tout, de prendre toute la mesure de la complexité du texte en le lisant jusqu’à s’en imprégner, et en relisant sans arrêt sa propre interprétation. Jouer sur les rythmes, les volumes, les sonorités, les agencements, permet de respecter le même rapport entre l’idée et la forme que celui imaginé par l’auteur.

Il faut donc retrouver dans la culture d’arrivée les équivalences susceptibles d’engendrer chez le lecteur une émotion analogue, tout en respectant l’atmosphère du roman, qui a été créé par l’auteur avec l’objectif de toucher un lectorat bien particulier. Cela exige une pratique continuelle, une amélioration constante de la qualité de la langue, une sensibilité à la musique du texte et à ses nuances. Même si le roman traduit est une oeuvre en elle-même, différente de l’originale, il faut essayer de manier les mots comme des matériaux destinés à se plier aux exigences du texte initial en évitant de l’appauvrir et, parfois même, en l’enrichissant si la langue d’arrivée le requiert. C’est pourquoi de nombreux écrivains font de la traduction, et certains traducteurs travaillent exclusivement avec un seul auteur.

La traduction littéraire fait rêver, mais malgré sa grandeur et ses difficultés, elle reste dans un anonymat séculaire. Chacun de nous peut très facilement citer dix auteurs qu’il a lus, mais combien de traducteurs ? Même si le sort des traducteurs d’édition s’est indéniablement amélioré, puisqu’ils sont reconnus comme des créateurs à part entière, ils continuent d’être les « parents pauvres » de la traduction, au sens premier du terme : ils sont effectivement payés à un tarif variant de la moitié au quart de celui pratiqué pour la traduction scientifique ou spécialisée, si l’on considère le temps passé à trouver « la juste tournure ».

Beaucoup de passion et une certaine dose d’optimisme sont donc indispensables pour persévérer dans cette voie. Mais il faut espérer voir des changements dans cette situation, et l’augmentation constante des ouvrages publiés continuera à alimenter les traducteurs littéraires, qui jouissent depuis toujours d’une sorte d’aura de prestige et de mystère.

On ne saurait conclure sans donner au lecteur le plaisir de découvrir – ou de redécouvrir – la langue avec laquelle Christine Le Boeuf nous enchante, à travers le romancier qu’elle a le plus traduit, Paul Auster. Cette incursion dans le livre qu’elle préfère, L’invention de la solitude, nous permettra de remarquer la richesse de la langue française, sa précision, et les choix de traductions qui ont été faits ici.

Je vous invite donc à lire en parallèle les deux versions d’un passage que j’ai choisi pour sa pertinence dans mon propos, car il traite… des traducteurs littéraires !

The Book of Memory. Book Nine.

For most of his adult life, he has earned his living by translating the books of other writers. He sits at his desk reading the book in French and then picks up his pen and writes the same book in English. It is both the same book and not the same book, and the strangeness of this activity has never failed to impress him. Every book is an image of solitude. It is a tangible object that one can pick up, put down, open, and close, and its words represent many months, if not many years, of one man’s solitude, so that with each word one reads in a book one might say to himself that he is confronting a particle of that solitude. A man sits alone in a room, and writes. Whether the book speaks of loneliness or companionship, it is necessarily a product of solitude. A. sits down in his own room to translate another man’s book, and it is as though he were entering that man’s solitude and making it his own. But surely that is impossible. For once a solitude has been breached, once a solitude has been taken on by another. It is no longer solitude, but a kind of companionship. Even though there is only one man in the room, there are two […].

Paul Auster, “The Invention of Solitude” (Penguin Books, 1982) p. 136.

Le livre de la mémoire. Livre neuf.

Depuis qu’il est adulte, il gagne sa vie en traduisant les livres d’autres écrivains. Assis à son bureau, il lit le texte français, puis prend son stylo et écrit le même texte en anglais. C’est, et à la fois ce n’est pas, le même livre, et il n’a jamais manqué d’être impressionné par le caractère étrange de cette activité. Tout livre est l’image d’une solitude. C’est un objet tangible, qu’on peut ramasser, déposer, ouvrir et fermer, et les mots qui le composent représentent plusieurs mois, sinon plusieurs années de la solitude d’un homme, de sorte qu’à chaque mot lu dans un livre on peut se dire confronté à une particule de cette solitude. Un homme écrit, assis seul dans une chambre. Que le livre parle de solitude ou de camaraderie, il est nécessairement un produit de la solitude. Assis dans sa chambre, A. traduit le livre d’un autre, et c’est comme s’il pénétrait la solitude de cet autre et la fasisait sienne. Certes, cela est impossible. Car dès lors qu’une solitude est violée, dès que quelqu’un la partage, ce n’en est plus une, mais une sorte de camaraderie. Même si un seul homme se trouve dans la pièce, ils sont deux […]. 

Traduction de Christine LeBoeuf, « L’invention de la solitude » (Actes Sud, 1988) p. 164.

Parties annexes