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La traduction en Colombie au xixe siècle

  • Wilson Orozco [1],
  • Jean Delisle et
  • Ana María Salvetti

…plus d’informations

Corps de l’article

S’il est vrai que la sensibilité d’une société se forme à partir des échanges que les membres de cette société ont entre eux et avec le monde extérieur, alors la traduction joue un rôle crucial dans ce processus. Son apport est essentiel à la configuration de la sensibilité de n’importe quelle société. C’est du moins l’avis de Jame García Maffla et Rubén Sierra Mejía (1999 : 14), auteurs de l’anthologie Traductores de Poesía en Colombia. Dans le meilleur des cas, cette sensibilité s’enrichit au contact d’autres réalités, d’autres manières de concevoir le monde. L’importance de la traduction est telle qu’elle peut faire stagner des courants littéraires ou, au contraire, les redynamiser. Traduire consiste à créer un texte qui établit un pont de communication avec l’humanité tout entière, non seulement dans un espace géographique donné, mais aussi avec l’histoire. Pensons, par exemple, aux grands intellectuels de la Colombie, dont Miguel Antonio Caro (1843-1909), qui, déjà vers le milieu du xixe siècle, ont commencé à faire entendre dans ce pays les voix de Virgile et d’Horace. Ils se sont certainement posé les questions suivantes : Quelle langue faut-il utiliser ? Quel style faut-il adopter ? Quelles nouvelles structures faut-il introduire ? S’il est important d’examiner les traductions d’une période donnée, c’est parce que ces traductions sont l’oeuvre d’un Sujet traduisant, et que celui-ci ne se contente pas de traduire mécaniquement des mots, mais transpose des cultures et, dans le cas cité, des temps historiques. Amalia Rodríguez Monroy affirme à ce propos :

La traduction, en tant qu’opération de transmission et de diffusion des connaissances, a une double fonction qui est la reproduction des énoncés, mais aussi et surtout la restitution, dans un milieu culturel « autre » – différent – de certaines formes d’énonciation indissociables du « vrai » sens du texte.

Et l’auteur ajoute :

Il est certain en tout cas que celui qui travaille à l’intérieur d’une culture – et a fortiori celui qui chevauche les frontières des cultures – aura à faire face à son poids, à sa présence, à ses inquiétudes.

Rodríguez Monroy 1999 : 53‑54

Un traducteur digne de ce nom doit savoir lire d’autres langues que sa langue maternelle, mais il doit savoir lire aussi la culture qu’elles véhiculent et pouvoir décoder les divers symboles de la vie quotidienne. En un mot, il lui faut avoir les yeux et le coeur ouverts pour pouvoir reproduire une oeuvre comparable à l’originale. C’est donc en se faisant créateur qu’il y parvient et non en étant un simple reproducteur de mots.

Un pays où il n’y a pas de traducteurs est un pays qui s’asphyxie avec ses propres vérités. De nombreux courants littéraires sont nés dans le sillage des traductions qui ont contribué à redonner une nouvelle vigueur au milieu littéraire. La poésie au Chili dans les années 1920, par exemple, a été oxygénée par les traductions que le romancier chilien Augusto D’Halmar (1882-1950) a faites d’un choix de poèmes rédigés en français par le poète Lituanien Oscar V. de Lubisz Milosz (Zeller 2000 : 136). Elisa Tabernig affirme, pour sa part, que « l’apparition de nouveaux mouvements poétiques a souvent été le résultat du travail silencieux et dévoué des traducteurs qui se sont révélés d’efficaces médiateurs entre les cultures » (Tabernig 1984 :16).

Dans cet article, nous aimerions examiner l’importance qu’a eue la traduction au xix siècle en Colombie dans la formation de notre sensibilité littéraire. En outre, nous aimerions voir comment, au cours de cette période d’effervescence littéraire, les écrivains et les intellectuels ont, à travers leur activité d’écriture et de traduction, contribué à ouvrir le pays à la modernité et aux différents courants littéraires et de pensée qui existaient ailleurs dans le monde. Une recherche de ce genre nous révèle que, malgré sa jeunesse, notre pays souhaitait se doter d’une identité originale à travers son propre discours, sans se fermer pour autant aux multiples influences « étrangères ». Il s’agissait, en fait, de récupérer notre propre création et de nous aventurer avec fierté et non sans une certaine impatience dans une entreprise ardue et délicate pour éviter que d’autres traduisent à notre place ou que personne ne nous traduise.

Les questions auxquelles nous voudrions apporter des éléments de réponse sont les suivantes : Que traduisait-on ? Quels auteurs ont été les plus traduits ? Qui étaient les traducteurs ? Y avait-il des normes à suivre ? Le choix des textes à traduire était-il soumis à des contraintes ? À partir de quelles langues traduisait-on ? D’où vient l’impression que l’on savait mieux manier les langues à cette époque ? Et enfin, question essentielle pour nous : L’activité traduisante était-elle plus intense au xixe siècle qu’aujourd’hui ?

La première constatation qui se dégage d’un survol de la traduction au xixe siècle est que les traducteurs et les acteurs de la scène littéraire sont les mêmes personnes. On ne faisait pas la distinction entre traduction et création littéraire. Certains écrivains traduisaient par goût et le cas de José Asunción Silva (1865-1896) en est un bel exemple. Traduire est une vocation, une inclination, le prolongement d’une oeuvre personnelle, comme affirment Jame García Maffla et Rubén Sierra Mejía :

La traduction poétique en Colombie a été fondamentalement l’oeuvre de poètes qui ont marqué cette poésie de leur empreinte personnelle, ce qui a donné lieu à une réflexion anecdotique centrée principalement sur le choix de tel ou tel poème. Cela tend à prouver que le traducteur était bel et bien conscient de la façon dont il traduisait un poème, qu’il adaptait en fonction de ses ressources stylistiques personnelles. On assistait ainsi au contact entre des sensibilités et des mondes présentant des affinités et à la réponse d’une époque et d’un lieu géographique donnés qui dialoguaient avec d’autres sensibilités et d’autres mondes éloignés dans le temps et l’espace.

García Maffla et Sierra Mejía 1999 : 14-15

La profession telle que nous la connaissons aujourd’hui n’existait pas à l’époque, et on peut supposer que le désir d’ouvrir la Colombie au monde de la pensée était sous-jacent à l’activité de traduction. Il est peu probable que les écrivains s’adonnaient à cette activité pour des raisons économiques. Ils étaient plutôt animés par une passion désintéressée, par le désir de « partager » et aussi, dans bien des cas, d’ouvrir la Colombie aux grands courants de pensée mondiaux. Ces écrivains-traducteurs étaient motivés par le désir ardent de faire connaître les écrivains dont ils se nourrissaient afin d’élargir les horizons de leurs compatriotes. Beatriz Zeller écrit à ce sujet : « There is, I believe, an innate desire in those who trade in words to broaden our frame of reference, to find echoes beyond boundaries set by geographical and linguistic imperatives, a desire to go beyond their cultural borders or, as in the original meaning of the verb “to translate”, trans-ducere » (Zeller 2000 : 135).

Ces premiers traducteurs étaient en quelque sorte les pionniers de l’importation en Colombie des courants littéraires en vogue aux États-Unis et en Europe, en particulier en France et au Royaume-Uni. Ils étaient les intermédiaires entre des cultures où les idées se renouvellent constamment et une société qui commençait à peine à s’éveiller et à se former. Beatriz Zeller écrit encore :

Translation responds, in this regard, to a deep-seated creative need to explore new territory, while at the same time, it serves as a tool for transgression and exploration of “the beyond,” that other territory whose demarcations are linguistic. In this manner, while writing performs the task of searching within oneself as well as within the cultural territory of one’s own language, translation offers the double advantage of being an instrument for exploring the world outside, all the while bringing that same world in, making it exist only after it has undergone a substantial transformation. This transformation is at the root of the work of every translator.

Zeller 2000 : 136

C’est pour cette raison que les livres et les auteurs traduits étaient choisis, comme nous l’avons dit plus haut, en fonction du goût personnel des écrivains-traducteurs et de leur manière d’écrire. La Colombie dépendait dans ce domaine des nations dominantes ou représentant le paradigme de « nation ». La France, l’Angleterre et les États-Unis étaient à l’époque les références obligées, pour le meilleur ou pour le pire. Pour que la communication soit possible, il fallait évidemment apprendre les langues de ces nations. L’enseignement de l’anglais était déjà obligatoire du temps de José A. Silva. L’apprentissage des langues est souvent lié au pouvoir de l’argent : on apprend les langues des puissants [2]. Mais on est étonné de constater que ces intellectuels connaissaient aussi de nombreuses autres langues qui n’étaient pas nécessairement liées au pouvoir économique. Ces langues avaient plutôt à voir avec les études classiques et modernes, car, en fin de compte, « les gens cultivés parlent et lisent plusieurs langues » (García Maffla et Sierra Mejía 1999 : 14).

Parler plusieurs langues était indispensable pour évoluer dans le milieu intellectuel. Cet outil donnait accès au monde extérieur. Et chacun sait que l’on connaît d’autant mieux les langues que l’on a voyagé à l’étranger : « Maîtriser une langue est plus un art qu’une science, mais on ne saurait atteindre cet objectif sans posséder certaines prédispositions naturelles et sans les pratiquer assidûment » (Caro et Cuervo 1972 : 16).

L’écrivain sait qu’il ne peut pas adopter une attitude autistique et qu’une partie de son travail consiste à s’enrichir au contact de l’Autre.

Celui qui s’était fait un nom continuait à exercer sa créativité en traduisant des auteurs étrangers. Il leur prêtait sa voix productrice et reproductrice et leur procurait une nouvelle patrie, la Colombie. L’écrivain-traducteur marquait les oeuvres traduites d’un sceau de qualité, à une époque où l’on n’envisageait même pas la possibilité que la traduction puisse être une profession indépendante.

Les premières traces d’une activité de traduction remontent au tout début du xixe siècle, époque où Antonio Nariño (1765-1823) traduit la Déclaration des droits de l’homme et fait connaître son point de vue sur son travail de traducteur. La traduction est une activité qui suscite la méfiance parce qu’elle introduit dans notre système de valeurs des éléments qui lui sont tout à fait étrangers [3]. La voix de l’Autre ébranle nos certitudes. Mais d’un point de vue méthodologique, c’est à la traduction des ouvrages latins et grecs qu’il convient de faire remonter les premières initiatives en vue de créer une sensibilité littéraire propre à la Colombie.

Outre Miguel Antonio Caro, cité plus haut, Rufino José Cuervo (1844-1911) compte au nombre des principaux traducteurs d’auteurs classiques. Il traduisit Ovide et étudia l’arabe avec Ezequiel Uricoechea (Suárez 1935 : 118). On peut dire à son sujet que :

[…] si on laisse de côté la Grammaire latine et les Annotations…, Cuervo pouvait en 1871 tenir une discussion en sanscrit, en arménien, en grec, en latin, en celte, en gotique, en islandais, en suédois, en danois et en flamand, en letton, en lituanien et en russe. Des langues romanes, il connaissait l’italien, le portugais et le provençal.

Martínez et Torres, 1954 : 81

Ces traducteurs ne traduisent pas uniquement les classiques, mais aussi des oeuvres avant-gardistes pour l’époque. José Eusebio Caro (1817-1853), père de Miguel Antonio, se rendit à New York en 1850 et rapporte que pendant son voyage il « s’est amusé à traduire très lentement le roman Kennilworth de Walter Scott ». Parmi ses traductions, figure aussi La Bonne Vieille de Jean-Pierre de Béranger.

Miguel Antonio Caro passe pour le meilleur traducteur de tous les temps en Colombie. Il a traduit, entre autres, L’Énéide, les Géorgiques et les Bucoliques de Virgile. Ses traductions, qui traitent de la vie rustique et de l’attachement à la terre, ont été très prisées pendant une certaine période au xixe siècle. Avant d’abandonner l’école des Jésuites en 1861, il avait déjà commencé à traduire en huitains hendécasyllabiques (ou héroïques) le deuxième livre de L’Énéide. Il travaillait souvent avec Cuervo qui corrigeait et annotait ses traductions (Caro 1941 : vii). Le travail de traduction de Miguel Antonio Caro ne se limitait pas aux classiques ; il a aussi traduit Sully Prud’homme, mais le public a dû attendre dix ans avant de pouvoir lire sa traduction. Dans une lettre adressée à Cuervo en 1888, Caro l’informe que ses Traductions poétiques sont prêtes et seront publiées l’année suivante. Sa maîtrise du latin est évidente dans le recueil Poèmes latins qui renferme aussi des traductions d’auteurs reconnus pour leur aptitude à traduire vers le latin, comme Garcilaso de la Vega, Pedro Calderón de la Barca et Andrés Bello. L’ouvrage inclut également des poèmes de son père José Eusebio, de Belisario Peña, de Luis Vargas Tejada, de José Antonio Calcano et de Francisco Antonio Caro, pour ne nommer que ceux-là. Dans une autre version publiée par l’Institut Caro et Cuervo, le recueil porte le titre Versiones Latinas (Versions latines) et on peut lire en exergue : « Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques », d’André Chénier. Le but était de produire une version différente de la première et de lui donner un cachet antique, la traduction ayant été refaite sur le modèle classique, qui a servi de point de départ et d’idéal vers lequel on souhaitait tendre. Même le nom des traducteurs est latinisé pour plus de crédibilité. Miguel Antonio Caro devient, par exemple, Michaelis Antonii Cari. Les versions latines sont toujours plus longues que l’original en raison du coloris donné à la langue ancienne. Ainsi, le mot « bicyclette » revêt une forme poétique en devenant novisimi vehiculi laudes (les joies du nouveau véhicule). Les traductions latines sont aussi faites à partir d’autres langues que l’espagnol. De l’italien, on traduit Dante Alighieri, Michelangelo Buonarroti, Alessandro Manzoni ; du français, André Chénier, Paul Bourget, Sully Prud’homme ; de l’anglais, Thomas Moore, Henry Wadsworth Longfellow et John Howard Payne, dont le poème Home, Sweet Home, fait penser spontanément au père de Miguel Antonio Caro, José Eusebio, surnommé le poète du foyer et de la patrie. Ce ne sont là que quelques-uns des nombreux auteurs traduits qui composent cette anthologie. Le ton des traductions donne l’impression qu’elles ont été faites à temps perdu et pour le simple plaisir de la chose. Le traducteur se permet parfois d’interpréter librement certains titres italiens du deuxième chant de l’Enfer pour expliquer en latin la descente aux enfers : « […] avec les textes espagnols surtout, Caro prend quelque liberté lorsqu’il procède à la collecte et à la préparation des écrits destinés à son florilège […] en donnant des titres de sa propre inspiration à des fragments qui n’en ont pas dans l’original » (Rivas 1951 : xxviii). Et l’auteur de conclure que ce recueil est « une collection très personnelle des morceaux poétiques » (Rivas 1951 : xxix). L’ouvrage, enfin, se distingue aussi par l’ajout d’annotations placées à la fin du livre et par une annexe où sont présentés de brefs résumés des poèmes traduits.

Miguel Antonio Caro a également publié des articles sur les traductions faites par d’autres. Seul un traducteur peut comprendre le poids du silence qui pèse sur le travail de traduction et lui seul est à même de juger s’il faut en faire l’éloge ou la critique. Dans un de ses articles, publié par l’Academia de la Lengua Española, il fait la démonstration qu’une traduction apocryphe des Géorgiques a été faussement attribuée à Fray Luis de León. Dans ses Estudios Virgilianos (Études virgiliennes), il dresse la liste de tous les traducteurs de Virgile à travers l’histoire. Un de ses derniers travaux a consisté à annoter la traduction d’un article publié à Londres dans The Spectator sous le titre suggestif de « Vergilli musa consolatrix » (La Muse consolatrice de Virgile) (Caro 1941 : xiv).

Les relations que Caro a entretenues avec Cuervo se caractérisaient par une intense activité intellectuelle sur tous les plans. Selon Marco Fidel Suárez, l’un et l’autre se sont « consacrés dès leur jeunesse à l’étude des langues et de la philosophie » et ont produit ensemble une « grammaire latine qui, de l’avis d’un grand écrivain, est la meilleure que l’on n’ait jamais écrite en espagnol » (Suárez 1958 : 759). Tous deux aussi faisaient preuve d’un grand éclectisme dans leurs lectures. Ils s’entraidaient dans leur recherche de livres. Dans une lettre, Caro demande à Cuervo de lui envoyer, entre autres, La légende d’Oedipe étudiée dans l’Antiquité de Léopold-Eugène Constans, le Manuel de philologie classique, la Revue critique d’Histoire et de Littérature et des ouvrages de Lamartine. À cela s’ajoutent les revues et des comptes rendus qu’il reçoit (The Saturday Review et la Revue bibliographique, par exemple), certaines études en italien et les ouvrages d’auteurs que Cuervo lui conseille de lire, dont Benloew, Du Meril ou G. Paris.

Enfin, aux traducteurs du nom de Caro, il y a lieu d’ajouter Diego Caro, fils de José Eusebio Caro qui, dans une lettre à son père, lui dit qu’il a traduit en français Diego de Colmenares, extrait de Pedazos de literatura alemana (Morceaux choisis de la littérature allemande) (Caro 1953 : 273). C’est une référence secondaire, mais qu’il fallait néanmoins mentionner.

Une autre période de la traduction au xixe siècle couvre la deuxième moitié du siècle et déborde sur le xxe siècle. Ces années se caractérisent par une grande effervescence culturelle et artistique. Ce dynamisme s’explique par le fait que dans la première moitié du siècle, la République a été aux prises avec des problèmes découlant de l’Indépendance, et la phase d’adaptation qui suivit s’est prolongée jusqu’à la fin du siècle. La grande différence est qu’au cours de la deuxième moitié du siècle, les Colombiens commencent à prendre conscience de former une nation et se mettent à créer des institutions et à développer leur identité pour se différencier des autres nations jeunes. La période romantique intensifia plus que jamais le désir de traduire et d’être traduit ainsi que la formation d’États indépendants et reconnus comme tels. Goethe offre un exemple intéressant de ce point de vue, lui qui souhaitait s’approprier par la traduction les oeuvres étrangères afin de les intégrer à la littérature de sa nation. Shakespeare, disait-il, est un auteur « germanisé ». On comprend mieux dès lors pourquoi Andrés Bello a placé au début de sa Gramática de la lengua latina à l’usage des hispanophones : « La grammaire d’une langue donnée ne doit pas être la même pour les étrangers de nations différentes. »

Il est essentiel de rappeler tout d’abord les événements historiques survenus durant la Régénération. Cette période de l’histoire colombienne, qui se situe entre 1886 et 1896 sous la présidence de Rafael Nuñez, est marquée par de profonds changements d’ordre économique, politique et culturel. Ces changements, surtout ceux de nature économique, ont eu des répercussions, comme c’est toujours le cas, sur la vie culturelle grâce aux échanges commerciaux et aux mouvements des personnes.

Il n’y a pas beaucoup de choses à raconter sur la vie quotidienne à Bogotá avant la Régénération. Notre capitale était un petit village paisible et ennuyeux, perdu sur le haut plateau des Andes. De temps en temps une troupe de théâtre avait le courage de venir nous visiter. De Cartagena, elle remontait le Magdalena et parvenait jusqu’à nous au bout d’un voyage exténuant de dix jours. La Régénération, selon Silva a « transformé ce village en une ville moderne », « elle a fait faire au pays un pas de géant : en dix ans, il a rattrapé un retard de trois siècles », « la vie sociale s’est animée et on s’est ouvert à la modernité dans tous les domaines » (Santos 1996 : 25).

Marco Fidel Suárez dit à propos de Bogotá :

C’était au temps où Cecilio Acosta, le plus grand orateur du Venezuela, disait que Bogotá, perchée sur un sommet des Andes et dissimulée dans un endroit reposant et délicieux, lui faisait penser à une ville allemande à cause du sérieux des études qu’on y effectuait et de l’étendue des connaissances de ses professeurs et hommes des lettres, qui se comparaient avantageusement non par leur nombre mais par leur savoir aux érudits de certaines villes universitaires d’Europe.

Suárez 1935 : 119

L’acte de traduire serait donc aussi la manifestation du désir croissant de construire une nation civilisée capable d’assimiler d’autres façons d’appréhender la réalité tout en s’immergeant dans la sensibilité universelle.

José Asunción Silva a vécu intensément les bouleversements survenus au cours de cette période en Colombie, auxquels il faut ajouter l’apparition d’une mentalité humaniste et cosmopolite chez les intellectuels et à Bogotá, « ville cultivée et lettrée [et] ouverte aux influences de la France et de l’Angleterre » (García 1996 : 29). Silva se rend à Paris en 1885 et en revient l’année suivante « chargé de livres et d’affectation » (Vallejo 1995 : 163 ; c’est nous qui soulignons). Il y rencontre des amis et établit des contacts avec des libraires et des écrivains. Un de ses amis, Rufino José Cuervo, s’y était rendu pour l’Exposition universelle ; il l’avait connu alors qu’il travaillait au célèbre Diccionario de construcción y régimen de la lengua española (1886-1894). On prend déjà conscience de la nécessité de plus en plus pressante de commencer à jeter les bases d’un programme systématique et sérieux de traduction. Silva avait accès, entre autres, aux publications suivantes : la Revue des Deux Mondes, la Revue encyclopédique, la Revue philosophique, la Revue bleue, la Revue blanche et le Mercure de France (ibid. : 61). Baldomero Sanín Caro, cité par Fernando Vallejo, affirme que les lectures de Silva étaient très variées et que ces sources documentaires étaient inconnues à Bogotá. Silva pouvait lire dans le texte Zola, Daudet, Haraucourt, Maupassant, Baudelaire, Taine et Claude Bernard (ibid. : 67), de même que Huysmans, Verlaine, Poe et Mallarmé. Les sources auxquelles Silva se nourrit sont surtout françaises, mais il maîtrisait tout aussi bien l’anglais, langue qu’il avait apprise à l’école, de même que le portugais, l’italien (ibid. : 178) et l’allemand qu’il avait commencé à apprendre peu de temps avant sa mort. Silva se désigne lui-même comme traducteur dans une de ses lettres :

Comme Crapper quand il étendait les jambes et laissait ondoyer les volutes de sa pipe, je me laisse aller tantôt à écrire Gouttes amères et des Histoires noires, comme celles qui énervent mon ami Robles, tantôt à produire des traductions qui obéissent au vieil adage Traduttore, traditore. Jorge Roa a tenu à faire un petit livre de ces traductions pour la Bibliothèque populaire et il m’en a donné vingt exemplaires imprimés sur papier fin. Ne vous surprenez pas d’en trouver deux sous ce pli ; l’un est pour vous, l’autre pour Fidel Cano et je vous serais reconnaissant d’avoir l’amabilité de le lui faire parvenir avec les salutations affectueuses du traducteur.

ibid. : 237

Une autre figure importante du point de vue de l’ouverture de la Colombie sur le monde extérieur est Rafael Pombo (1833-1912) qui, en 1855, s’est rendu aux États-Unis, où « il a contacté des maisons d’édition, comme Appleton, à New York. Ces contacts ont eu pour effet de faire de lui un traducteur de poésie réputé de l’anglais vers l’espagnol » (García 1996 : 28). Plus que d’autres écrivains, il est reconnu pour avoir pris la traduction très à coeur. Ses traductions sont le fruit d’une double passion : pour l’auteur et pour son oeuvre. À ses yeux, la traduction est synonyme de communion avec un auteur, et cette communion va bien au-delà de la simple lecture et du compte rendu. Pombo a été en communication, par exemple, avec Henry Wadsworth Longfellow et Ralph Waldo Emerson. Il connaissait le poète britannique William Wordsworth, dont il a traduit des poèmes. Toutefois, il est regrettable que

sa poétique se soit développée dans le sens inverse de celle du grand poète lyrique anglais. Comme le fait observer Harold Bloom, au lieu de remplacer le Dieu moribond des trivialités de la morale conventionnelle, « par le dieu du Je intérieur en constante évolution », ce qu’a fait Wordsworth et ce qui lui a valu d’être le fondateur de la poésie anglaise moderne, Pombo, lui, a commencé sa carrière de poète lyrique avec quelques poèmes qui laissaient présager un grand poète de l’intériorisation, mais il a fini par devenir un versificateur officiel au service du patriotisme et de la doctrine.

Jiménez 1996 : 32

On peut retracer dans l’oeuvre de Pombo l’influence de Théophile Gautier qu’il a traduit dans son ouvrage Afinidades Secretas. Ses traductions d’oeuvres classiques portent aussi l’empreinte de cette influence, notamment ses Odes d’Horace.

Baldomero Sanín Cano (1861-1957) est encore plus représentatif du xxe siècle. Il a pris la traduction très au sérieux et l’a toujours vue comme une possibilité de s’ouvrir sur d’autres univers culturels et une occasion de renouveler les idées et de les faire circuler librement. Il écrit : « Comme dit le philosophe, il est essentiel de remettre en question de manière implacable toutes nos valeurs. Nous préparer à un travail d’une telle envergure exige que l’on s’astreigne, sans se presser, à l’étude des littératures étrangères » (Ruiz 1996 : 70).

Son travail de traducteur l’a amené, comme ce fut le cas pour d’autres écrivains, à rencontrer les auteurs eux-mêmes et à engager des débats avec eux. Son importance comme traducteur réside dans le fait qu’il a ouvert le monde hispanophone à la littérature et aux courants de pensée anglais et européens. Avec lui on assiste à un mouvement qui cherche à prendre ses distances par rapports aux oeuvres latines – pensons aux traductions de Virgile par Miguel Antonio Caro – au profit des langues modernes. Sanín Cano a traduit des écrivains aussi renommés que Eliot, Waugh, Shaw, Connolly et Wilder. Il a appris l’italien pendant qu’il était professeur ; il pouvait donc lire Le Tasse, Pellico et Manzoni (dont les I Promessi Sposi ont eu beaucoup d’influence sur lui), Carducci, Carlo Levi et Papini. Il a fait connaître à ses amis Nietzsche, Brandes, Renan et Bourget. On est étonné de la richesse et de l’étendue de sa pensée et de sa connaissance des langues. Il a été consul de la Colombie à Londres, et professeur d’espagnol à l’Université d’Édimbourg. Son enthousiasme n’a jamais fléchi ; nous en voulons pour preuve qu’à la fin de sa vie il apprenait le danois. Il a aussi entrepris la rédaction d’un dictionnaire bilingue espagnol-anglais et une grammaire espagnole pour anglophones.

Il va de soi que la traduction au xixe siècle n’a pas été pratiquée uniquement par les écrivains les plus connus. Bon nombre d’universitaires ont participé tout autant à l’édification d’un corpus de textes qu’à la construction des édifices universitaires. Ce siècle, comme nous l’avons vu, abonde en discussions sur la pensée sociale, ce qui a donné naissance à un important mouvement de traduction. Voici quelques exemples : Aureliano González publia une traduction de L’Utilitarisme (El principio de utilidad) de John Stuart Mill ; César C. Guzmán, professeur de langues modernes à l’Universidad del Rosario traduisit « certains écrits des grands représentants de la philosophie expérimentale (ou des études portant sur eux), comme Destrutt de Tracy, John Stuart Mill, Hyppolite Taine, Herbert Spencer, Claude Bernard, Charles Darwin et Ernesto Haeckel » (Tovar 1996 : 125). En 1883, Manuel María Madiedo fit paraître en espagnol La religion naturelle : son influence sur le bonheur du genre humain, d’après les Manuscrits de Jérémie Bentham, publiés par Jorge Grote. Un an plus tard, le même traducteur traduisit un volume qui constitua le premier numéro de la collection « Biblioteca Filosófica del Colegio Mayor de Nuestra Señora del Rosario » et une version commentée de La Filosofía positivista qu’Ismael Enríque Arciniegas (1865-1938) publia sous le titre Tú y Yo.

S’il est vrai, comme l’affirme Elsa Tabernig, que l’on peut évaluer « la culture d’un pays par le nombre et la qualité de ses traductions littéraires » (Tabernig 1984 : 16) alors on peut dire que le xixe siècle fut une période exceptionnelle à plusieurs égards pour la Colombie compte tenu du calibre et du dynamisme de ses intellectuels.

Traduire est à la fois une opération interlinguistique, intersémiotique et interculturelle. « En décodant le texte original et en cherchant à en réexprimer le sens et le contenu culturel, le traducteur peut buter sur l’écueil de l’intraduisibilité lorsqu’il n’y a pas d’équivalence culturelle » (Martínez 1996 : 183). Il y a deux sortes d’intraduisibilité : interlinguistique et interculturelle. Pendant le xixe siècle, on s’est heurté à ce genre de problèmes pour la première fois. On a traduit des mots, comme nous l’avons vu, mais aussi des cultures et des temps historiques.

Nous pouvons donc conclure que le xixe siècle a été une des époques les plus fécondes en Colombie du point de vue de la traduction, activité qui s’est mise à décliner lorsque les industries mexicaines et argentines ont envahi le marché national. Heureusement, ces dernières années, on a assisté à un accroissement du volume de traductions faites par des Colombiens [4]. Le groupe de traducteurs le plus important gravite autour de la collection Cara y Cruz de la maison d’édition Norma. Cette collection, dirigée par Iván Hernández, se compose à 80 % de traductions d’oeuvres classiques faites à partir d’au moins six langues. José Manuel Arango, décédé en 2002, était un des traducteurs indépendants de ce groupe. Il a publié ses premières traductions dans la revue Acuarimántima et a toujours mis son talent au service des poètes américains, dont Denise Levertov, Philip Levine, Kenneth Patchen, Georg Trakl, Thomas Merton et Emily Dickinson. Des efforts isolés, parus dans les revues Eco et Mito, sont maintenant de grands succès de librairie. Aujourd’hui, nombreuses sont les maisons d’édition qui suivent l’exemple de Norma. Désormais, on n’importe plus les traductions, on les exporte. Le pays a, enfin, retrouvé sa place dans le concert des nations traduisantes.

Parties annexes