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Contribution à une épistémologie de la traductionPour une explicitation des présupposés théoriques

  • Gaëtan Tröger

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Corps de l’article

Le déplacement sémantique et l’infidélité en traduction

Cette étude a pour objet les infléchissements sémantiques et plus spécialement les déplacements conceptuels inhérents à toute traduction, notamment la « mieux intentionnée ». Nous voudrions mettre à l’épreuve l’idée que la transgression traductive constitue non pas un cas d’exception mais une règle. Ce ne sont donc pas les « belles infidèles [1] » qui retiendront ici notre attention, mais leur antithèse, que l’on pourrait désigner par traductions « fidèles » [2].

Dans le cas des « belles infidèles », par un jeu d’inversion des valeurs et sa mise en scène, le suprême défaut qu’incarne le déplacement sémantique vaut comme principe opératoire et comme norme. Ce renversement trouve sa caution dans l’aptitude créatrice de la « belle infidèle », seul critère susceptible de légitimer les libertés [3] qui sont prises avec le texte original.

En faisant porter l’interrogation sur les déplacements conceptuels compris comme règle de la traduction dite fidèle, il peut sembler que l’on en vient à produire un paradoxe ; mais nous allons voir que ce paradoxe n’est qu’une apparence.

La fidélité du traducteur, la fidélité de la traduction

En général, on considère, pour le moins normal, que la traduction soit fidèle ; c’est un réquisit que l’on tient pour acquis : une traduction doit être fidèle à l’original. Ce préalable est d’une évidence telle qu’il ne retient pas souvent l’attention qu’il mériterait ; et pourtant, il s’agit là d’un présupposé récurrent que l’on invoque comme s’il s’agissait d’un critère ultime, c’est-à-dire un axiome – au-delà duquel on ne cherche pas à remonter – susceptible de justifier dans son ensemble une procédure traductive. Si l’on explicite ce principe tacite, il ressort qu’une traduction est la restitution d’un original ; et, autant que possible, une restitution « intégrale et intègre ». Comme si ces deux aspects d’un même problème pouvaient être dissociés.

Il pourrait donc sembler, à prendre les choses simplement, que la valeur de la traduction réside dans sa fidélité à l’original. Cette fidélité se décline selon différentes modalités suivant le type de texte auquel elle a affaire : fidélité au contenu, à la forme, à l’effet [4]. Mais, en tout état de cause, la fidélité demeure une constante.

La traduction fidèle ne saurait être pleinement traduction que sous la condition expresse de restituer intégralement et exclusivement le discours de l’auteur. Il appartiendrait ainsi à l’essence de la traduction d’être fidèle à l’original. Non seulement, la locution « traduction fidèle » aurait valeur de pléonasme mais l’essence de la traduction ne serait pleinement réalisée que pour autant que la restitution est parfaite : dès lors, il n’est de traduction que parfaite !

D’ailleurs, les belles infidèles ne dérogent peut-être pas elles non plus à la règle. Leur infidélité n’a sans doute véritablement de sens que pour autant que ces traductions libres ne s’affranchissent pas totalement de la fidélité à l’original. L’adaptation, la transposition – si radicales soient-elles – supposent la conservation d’une identité par-delà les dissemblances qui rendent l’original reconnaissable.

Cependant, tout traducteur sait par expérience que l’exercice de la traduction conduit presque immanquablement à des infléchissements sémantiques. Refuser pour autant le statut de traduction à leur production serait un jugement fort sévère. Ces expériences n’autorisent pas de jure à exclure d’emblée et de façon définitive la possibilité d’une traduction parfaite ; il ne semble pas invraisemblable de penser que certaines traductions puissent être stricto sensu parfaites, surtout lorsque l’on a affaire à des énoncés simples [5]. En revanche, le critère d’une restitution « intégrale » et « exclusive » constitue une astreinte trop contraignante et ne produit en définitive qu’un concept trop étroit de la traduction. On peut donc dans un premier temps admettre deux concepts de la traduction : un sens large et un sens étroit.

Par conséquent, à moins de refuser à bon nombre de traductions le statut de traduction faute d’avoir pu ou su restituer parfaitement l’original, il n’y a donc pas rigoureusement équation entre « fidélité » et « restitution », mais plutôt une corrélation sujette à variation. La fidélité ne serait donc, au mieux, qu’un principe d’exigence susceptible de régir l’intention du traducteur ; mais, il n’induit pas, loin s’en faut, le succès de la restitution. D’ailleurs, la finalité du principe n’est-elle pas de réguler l’opération traductive, c’est-à-dire d’instituer un modèle formel de « traduction parfaite », dont la réalisation n’est pourtant jamais acquise, ni peut-être même accessible. La traduction est précisément celle pour laquelle il y va toujours du degré de l’infléchissement conceptuel du texte original à traduire. Ceci revient à présupposer une pratique de la traduction qui s’orienterait d’après le modèle d’une parfaite restitution. Or, il convient justement d’établir dans quelle mesure cette représentation fausse notre compréhension de la traduction comme produit et comme production.

La fidélité comme présupposé idéologique

Il est sans doute décisif que les attentes concernant les traductions portent sur leur fidélité et non pas seulement sur les intentions du traducteur. De fait, pour tout lecteur non averti, il va de soi que les traductions sont supposées restituer en toute intégrité le contenu d’une oeuvre. Et c’est, somme toute, ce que le traducteur entend ou s’efforce de proposer, lui-même victime de l’illusion qu’il conforte chez son lecteur. La fidélité constitue par là même l’un des principes et/ou des présupposés [6] – idéologiques – majeurs de la production traductive ; ce principe de fidélité rejette donc, par définition, et peut-être en dépit du bon sens, tout infléchissement sémantique délibéré. Si cela ne suffit pas à garantir la qualité de la traduction, il est en revanche certain que cela constitue une caution, un gage de probité susceptible d’influencer notre évaluation de la traduction. Alors que la fidélité du traducteur n’induit pas celle de la traduction, nous sommes pourtant amenés à faire la confusion.

Illusion du traducteur, illusion du lecteur

On prête d’autant plus volontiers au traducteur l’aptitude à la fidélité que ce dernier est inféodé à la pensée de l’auteur, ou bien, plus fréquemment, parce que le traducteur entend servir le texte avec toute la neutralité et l’abnégation due à son sacerdoce. Encore pourrait-on se demander si la neutralité requise par l’intention de servir le texte n’équivaut pas à une adhésion comparable à celle du traducteur inféodé ?

La neutralité requise – idéologiquement – par la fonction de traducteur est un principe éthique qui définit une ligne de conduite idéale, plus ou moins réalisable dans les faits. Car l’absence de méthode traductive exhaustive laisse une place non négligeable à l’initiative personnelle donc au parti pris. Ce parti pris ne peut revêtir la forme de la neutralité qu’à condition d’une double adhésion : adhésion à l’égard de sa fonction, à savoir au service du texte ou à son rôle de médiation (adhésion formelle, sans contenu) et adhésion au texte lui-même (qui confère un contenu à l’adhésion). Si le principe de la neutralité vise à éviter toute contribution extérieure au texte à traduire, susceptible de l’occulter, il signifie donc une sorte d’annulation ou de neutralisation de la « personne » propre du traducteur – comme l’indique le terme d’abnégation.

Est-il, en outre, besoin de rappeler que l’on trahit aussi ce que l’on aime et, à plus forte raison, ce que l’on croit comprendre. Quand bien même la croyance, le préjugé et la thèse axiologique seraient hors de cause, ce que l’on comprend ne porte-t-il pas irrémédiablement la marque de ce supplément de « on », de choix, d’interprétation personnelle et/ou collective qui diffère un peu plus l’objet convoité, à savoir l’accès à la vérité du texte [7] ? Qu’on nous interroge et nous nous rappelons aussitôt que fidélité et foi ne suffisent pas toujours à préserver des reformulations hérétiques ; l’esprit de chapelle se fait un devoir de le rappeler, et au besoin d’excommunier. Certes, on cède peut-être à l’hérésie à proportion de la foi et du culte que l’on voue à une pensée, c’est-à-dire à proportion du désir outrancier de restituer l’original [8], mais quelle transmission peut se dispenser de fidélité ?

L’institutionnalisation d’une illusion

Comment expliquer que la fidélité revendiquée par le traducteur suffise malgré tout à nous leurrer ? Pour pouvoir se jouer de notre confiance, l’adhésion et la foi affichées par le traducteur doivent être relayées et confortées, par surcroît, par des procédures de légitimation institutionnelle [9] factices. En l’occurrence, dans le cas des traductions, il s’agit principalement d’une procédure de légitimation éditoriale, critique, universitaire et scolaire. Ces procédures de reconnaissance et d’institutionnalisation suffisent le plus souvent à conforter durablement l’illusion d’une filiation.

Un examen critique de ces traductions dites « fidèles » présente donc d’autant plus d’intérêt que le cadre institutionnel est enclin à anesthésier le soupçon du lecteur. Une fois validées par l’institution, il devient difficile d’envisager que ces traductions puissent opérer des déplacements conceptuels. C’est donc contre cette somme de conditions anesthésiantes et aveuglantes qu’il faut réactiver le soupçon. Il est donc d’autant plus pertinent, voire impertinent, d’envisager l’hypothèse de l’infléchissement sémantique comme règle constitutive et constructrice de la traduction.

Qu’il y ait déplacement à propos des « belles infidèles », cela va de soi. Qu’il y ait également déplacement de manière occasionnelle et accidentelle dans le cas des traductions dites fidèles, cela non plus n’est pas une thèse novatrice. En revanche, que cet accident s’avère constitutif de l’essence même de la traduction, nous oblige à reconsidérer la traduction dans son ensemble.

Le sujet de réflexion que nous nous proposons d’aborder ici a trouvé son impulsion première dans un soupçon a priori, à savoir l’hypothèse classique selon laquelle toute traduction induirait inévitablement une – certaine forme – de trahison : « traduttore, traditore » affirme de façon lapidaire et catégorique la proverbiale et célèbre paronomase italienne [10]. Pour autant, notre problématique ne se laisse pas réduire à la formulation excessive que propose la tournure italienne. Si la traduction est effectivement « une certaine forme » de trahison alors il convient de thématiser cette détermination. Il s’agit de penser et d’expliciter cette nuance ou modalisation qui nous paraît constitutive de la traduction. Néanmoins, nous adopterons pour point de départ de notre réflexion sa formulation théorique la plus radicale qui a le mérite de son défaut, à savoir la simplicité qui en fait une position limite et extrême.

L’hypothèse Sapir-Whorf en guise de formulation du problème de la traductibilité

L’hypothèse, qui nous sert de point de départ, peut se prévaloir à un double titre du statut de problème « classique », depuis qu’elle a trouvé sa formulation paroxystique et sa consécration avec ce qu’on appelle « l’hypothèse Sapir-Whorf » dont les prémices seraient repérables dans les écrits sur le langage de Wilhelm von Humboldt, et surtout, chez ses descendants dits néo-humboldtiens [11]. Ainsi, l’hypothèse Sapir-Whorf aurait réinvesti dans le champ de la linguistique des thèmes humboldtiens tombés dans un oubli relatif [12]. Elle pourrait ainsi revendiquer une double et prestigieuse ascendance.

Selon l’hypothèse Sapir-Whorf : « une langue nous oblige à voir le monde d’une certaine manière, et nous empêche par conséquent de le voir d’autres manières [13] ». Autrement dit, l’incommensurabilité des structures syntaxiques entre les langues induirait une incommensurabilité des « visions du monde [14] ».

Sommes-nous, pour autant, définitivement enfermés dans un système syntaxique ou une langue ? Si les syntaxes diffèrent d’une langue à l’autre et renvoient à des « réalités » ou « découpages » [15] du réel différents pour chaque langue alors est « perdu » le référent commun grâce auquel il aurait été possible de s’entendre par-delà les différences entre langues ! En toute logique, la traduction devrait s’avérer impossible ! Traduire équivaudrait à investir la langue étrangère avec ses propres structures, ses propres normes, etc. Bref, ce serait, par analogie, renouveler l’illusion anthropocentrique des voyageurs du xviiie siècle. En traduisant, nous serions victime de l’illusion qui consiste à travestir la culture de l’autre par l’imposition de nos propres normes.

Critique interne et externe de l’hypothèse Sapir-Whorf

S’ils constituent encore des repères, le proverbe italien, tout comme « l’hypothèse Sapir-Whorf », pour sa partie la plus radicale, ne sont plus sérieusement défendus par les traductologues. Cela ne signifie pas que la question de la traductibilité ait cessé de hanter l’esprit des traductologues. Les raisons qui autorisent à rejeter l’hypothèse Sapir-Whorf dans sa formulation la plus radicale sont réunies par Mounin dans les Problèmes théoriques de la traduction. Selon ce dernier [16], la limite de l’hypothèse Sapir-Whorf réside pour l’essentiel dans le fait qu’elle s’appuie sur un « cercle vicieux » [17] : « postuler des visions du monde différentes parce qu’il y a des structures linguistiques différentes ; puis expliquer que ces structures linguistiques sont différentes parce qu’elles reflètent des visions du monde différentes. » En outre, elle repose sur un certain nombre de cas restreints, fallacieusement érigés en règle générale [18] : « la théorie de l’intraduisibilité est construite tout entière sur des exceptions. Elle est même la généralisation de ces cas exceptionnels, étendue à tous les cas ». Enfin, l’hypothèse – avec la part d’excès qu’elle comporte – se trouve, en dernière instance, infirmée par une certaine possibilité de facto de la traduction [19]. Benveniste rappelle à bon droit que : « La pensée chinoise peut bien avoir inventé des catégories aussi spécifiques que le tao, le yin et le yang : elle n’en est pas moins capable d’assimiler les concepts de la dialectique matérialiste ou de la mécanique quantique [20]. » En l’occurrence, il s’agirait de montrer que la réception du matérialisme dialectique ou de la physique quantique par la culture chinoise va au-delà de l’assimilation, la reprise et du maniement de quelques catégories. Il importe de s’assurer que cette reprise n’induit pas une réappropriation et un gauchissement. L’emploi ou l’usage de catégories d’origine étrangère ne suffirait pas à assurer qu’elles sont comprises et employées dans le sens qui est le leur dans la langue d’origine. Il n’est pas sûr qu’un usage cohérent et approprié de la doctrine marxiste dans son ensemble ou de la physique quantique soit une garantie suffisante de sa compréhension [21]. C’est cette compréhension qui pourrait constituer l’indice d’une aptitude de la langue à s’ouvrir à une pensée étrangère ou un discours étranger sans la réduire entièrement à du familier ni maintenir la distance qui la tient dans son étrangeté et son extériorité, comme c’est le cas par exemple avec le calcul logique [22].

Le tort de l’hypothèse Sapir-Whorf est de prendre en considération uniquement l’aspect fixiste synchronique des langues. Elle oublie la capacité de l’évolution diachronique, en vertu de leur relation dialectique avec le monde [23] et avec les autres langues [24] :

Le vrai danger qui guette maintenant cette thèse linguistique solidement établie, selon laquelle notre langue oriente, prédispose, prévient, préfabrique et limite la façon dont nous regardons le monde, c’est que cette thèse soit formulée de manière fixiste. Ce danger dont Whorf est sans doute la plus illustre victime, guette les linguistes surtout préoccupés d’analyses synchroniques, d’analyse interne, descriptive, formelle – et qui par hypothèse n’envisagent pas le jeu du facteur-temps sur la langue. […] Accentuant trop longtemps le mouvement inaperçu qui va de la langue au monde, elle oublie le mouvement certain qui va du monde à la langue. […] En réalité, visions du monde et langue ne sont pas immobiles, et la traduction – contact entre deux langues – n’est pas une situation linguistique immobile, intemporelle, elle non plus. Comme il existe une dialectique des relations entre langue et monde, il existe une dialectique des relations entre langue et langue : l’intraductibilité de deux langues données résulte au moins autant de l’histoire des contacts entre ces deux langues, que d’une propriété découlant des caractères communs à toutes les langues [25].

Selon Mounin, une « intraductibilité » n’est donc a priori jamais définitive mais elle reflète partiellement un état historiquement daté de l’évolution des langues.

Néanmoins, si cette intraductibilité n’est pas a priori définitive et si la possibilité d’un dépassement de cette intraductibilité n’est pas a priori exclue, en revanche, la « traductibilité » de droit demeure hypothétique et problématique. Les succès variables des traducteurs, si nombreux fussent-ils, et dont la nature reste à définir, n’attestent pas la thèse d’une traductibilité générale et a priori des langues. Donc si l’existence de traductions de facto infirme la thèse catégorique d’une intraductibilité, la preuve de sa possibilité de jure reste à fournir et à définir [26]. À s’en tenir à l’étude de Mounin qui établit dans son existence de fait la possibilité de la traduction, l’histoire et l’évolution des langues manifeste progressivement l’avènement d’une certaine traductibilité [27]. Certains obstacles proprement linguistiques finissent par tomber. Mais cela ne signifie pas pour autant que nécessairement tout obstacle soit appelé à être surmonté.

De même, Mounin ne se prononce pas quant à l’aptitude du traducteur lui-même à dépasser par ses propres moyens l’intraductibilité présumée d’un texte. Il ne se prononce donc pas sur la possibilité a priori de toute traduction [28]. Si les traducteurs et, par extension, les rencontres entre populations de langues différentes, sont présentés comme les médiations d’une évolution de la langue, autrement dit, comme source d’intégration de structures syntaxiques nouvelles et de néologisme, il n’établit pas stricto sensu la capacité active du traducteur à surmonter un écart linguistique [29]. Si la langue est capable d’une restructuration, c’est-à-dire d’une réorganisation interne, la parole du traducteur peut-elle s’affranchir de l’état de sa langue, défini pourtant collectivement. Si la langue est un système dont les lois sont arbitraires ou conventionnelles pour reprendre les thèmes respectifs de Saussure et Benveniste, de quelle marge de manoeuvre, c’est-à-dire d’invention dispose le traducteur [30], surtout si ce dernier ne fait pas office de poète et se met au service d’un texte de langue étrangère qui n’a rien d’un poème ? La question pourrait sembler casuistique. Elle tente de penser le rôle du traducteur comme capacité à surmonter tout écart entre les langues ; il y va de la liberté dont jouit le traducteur à l’égard de sa langue natale [31]. En effet, est-il passivement le moteur d’un processus historique ou, disons plutôt d’une évolution historique – pour neutraliser toute perspective téléologique qui n’a pas sa place ici mais non pas tout déterminisme. De sorte que c’est toujours « après coup » que les « coups de force » que sont les néologismes ou les transpositions directes infligés à la langue apparaissent comme légitimes au regard d’une accoutumance qui efface le caractère novateur et éventuellement violent. Ou bien, au contraire, le traducteur est-il activement le moteur d’un processus d’intégration de l’Étranger ? Dispose-t-il avec sa langue d’un outil d’intégration d’éléments étrangers ?

Pour répondre à ces questions, il convient de déterminer plus précisément « cette possibilité de facto [32] » de la traduction, « opération relative dans son succès, variable dans les niveaux de la communication qu’elle atteint [33] ». Comme on le voit, la traduction est le lieu de l’ambiguïté, c’est-à-dire de la nuance voire de la dualité de sens. Or, comment se défaire de ce qui empêche de penser la traduction ? Il ne suffit évidemment pas de trancher arbitrairement en faveur de la traductibilité ou bien à l’encontre. C’est cette question elle-même qui doit être repensée et s’est trouvée abrogée. Cette ambiguïté a contribué à ce que cette question – tant débattue – de la traductibilité, et notamment la perspective « problématisante » qu’elle sous-tend, se soit progressivement déplacée et réformée à la lumière du courant herméneutique [34].

Analyse du glissement de sens traductif ou conditions de nécessité

La traduction ou encore le passage d’un texte d’une langue à l’autre est soumis à certaines caractéristiques qu’il peut être bon de rappeler. Franz Boas et Georges Mounin ont clairement montré que l’une des limites, c’est-à-dire des difficultés de la traduction réside dans les spécificités de construction propre à chaque langue. En effet, chaque langue possède une structure syntaxique propre et corrélativement une représentation du monde. Chaque langue appelle de façon idiomatique certaines constructions [35] et, par extension, certaines informations sémantiques plutôt que d’autres. Autrement dit, traduire une phrase du français vers le russe entraîne une redéfinition et une redistribution des informations, soit un redécoupage sémantique de la réalité. Certaines informations qui n’apparaissent pas dans la langue d’origine deviennent nécessaires dans la langue cible ; et inversement, certaines informations nécessaires pour la construction grammaticale dans la langue source deviennent superflues et susceptibles d’élision. Dans son article intitulé Aspects linguistiques de la traduction [36], Roman Jakobson illustre cette idée :

Comme l’a finement observé Boas, le système grammatical d’une langue (par opposition à son stock lexical) détermine les aspects de chaque expérience qui doivent obligatoirement être exprimés dans la langue en question : « Il nous faut choisir entre ces aspects, et l’un ou l’autre doit être choisi » (Franz Boas, « Language », General Anthropology, Boston, 1948, p. 132 et suivantes). Pour traduire correctement la phrase anglaise I hired a worker (« J’engageai(s) un ouvrier/une ouvrière »), un Russe a besoin d’informations supplémentaires – l’action a-t-elle été accomplie ou non, l’ouvrier était-il un homme ou une femme ? – parce qu’il doit choisir entre aspect complétif ou non complétif du verbe – nanjal ou nanimal – et entre un nom masculin ou féminin – rabotnika ou rabotnicu. Si, à un Anglais qui vient d’énoncer cette phrase, je demande si l’ouvrier était un homme ou une femme, il peut juger ma question non pertinente ou indiscrète, tandis que, dans la version russe de cette même phrase, la réponse à cette question est obligatoire.

La conséquence n’est pas des moindres puisque cette différence de structure grammaticale et syntaxique entre les langues implique inévitablement un redécoupage ou une redistribution des signifiés. Il faut alors établir la nature et mesurer l’importance de cette redistribution. Ainsi, il convient d’identifier, d’une part, les élisions introduites par la traduction au regard de l’original ; et, d’autre part, déterminer quels sont les apports – les explicitations – produits spécifiquement par le texte traduit et absents de l’original.

L’activité traduisante et la supposée distinction entre la forme et le sens

Or, nonobstant bien des dénégations, on continue de fonctionner avec le schéma sémiologique d’une information transmise d’une langue dans une autre, c’est-à-dire d’un transfert du sens par encodage-décodage [37]. Cette modélisation favorise une dissociation entre le sens (message) et son vecteur ou support matériel (canal), qui se trouve relayée – en termes saussuriens – au niveau du signe linguistique par la dissociation entre concept et image acoustique [38]. De façon inavouée mais persistante, on considère encore fréquemment [39] que traduire consiste à faire passer, à transférer un discours ou un sens d’une langue, c’est-à-dire une forme dans une autre. La langue change mais pas le contenu. Telle est la procédure tacitement escomptée par le principe de fidélité, évoqué en introduction. Ceci présuppose la distinction fond/forme ou encore une extériorité [40] entre le sens et la matière qui l’exprime [41]. Le sens ou l’information ne serait ni plus ni moins que le sens doté par association ou adjonction d’une certaine forme à des fins de communication (d’expression ou manifestation). Traduire consisterait stricto sensu à transformer, à changer exclusivement la forme, tout en gardant le sens intact [42]. Cette conception irait dans le même sens que la croyance en un excédent de la pensée par rapport au langage comme support ou moyen d’expression [43].

Si une bonne traduction est une traduction qui garde le sens de départ ou encore celle qui préserve un contenu identique au message d’origine, ceci n’implique-t-il pas aussi que l’altération de la forme puisse avoir une incidence quant au fond ? Un mauvais choix quant à la forme doit affecter le fond. En effet, en choisissant la mauvaise forme, on peut brouiller la transmission du fond, puisque l’on réfère à un sens inapproprié. L’absence de bruit consiste, en l’occurrence, à subordonner la forme entièrement à sa vocation de transmission. De même, une mauvaise substitution des formes ne permet pas non plus de restituer la signification de départ. Cependant, il est possible d’interpréter les choses autrement. L’altération de la forme ne pourrait-elle pas induire une altération du sens précisément parce qu’il y a étroite interdépendance entre le sens et la forme ?

Dans ce cas, on entrevoit d’ores et déjà la possibilité que le fond et la forme ne soient pas simplement dissociables [44]. Si le rapport entre la forme et le sens n’est pas de l’ordre de la simple association alors la forme cesse d’être interchangeable sans répercussion sur le sens lui-même.

Jusqu’ici, nous avons admis que le discours n’est ni plus ni moins que l’addition ou l’adjonction d’une forme et d’un sens (d’une information). Qu’advient-il si le sens n’est pas dissociable de la forme ? Il ne s’agit pas d’affirmer ici que le discours a besoin tout autant de la forme que du sens pour être exprimé car cela va de soi. Nous entendons plutôt établir ce qu’il advient, si la forme est partie prenante du sens : l’information n’étant pas autre chose que sa mise en forme [45]. La forme ne pouvant plus être pensée comme réalité indépendante, existant en quelque sorte à l’état séparé du sens. Dès lors, la séparation platonicienne entre le fond et la forme devient caduque. Ainsi, mettre en forme (« informer »), c’est déjà signifier ! L’image selon laquelle on choisirait une forme en fonction du sens devient invalide. On ne choisit pas une forme, on choisit déjà du sens. On choisit une forme qui fait sens, une certaine forme de sens : une forme-sens.

Le langage poétique, un cas à part

L’hypothèse est certes très séduisante mais elle semble réfutable. Deux « métaphores [46] » permettent de désigner la même « réalité » et donc, en principe, de viser le même sens. Paris : « la capitale de la France » ou « la Ville Lumière ». Ainsi, la forme serait interchangeable. Dans les deux cas, la dénotation est identique ; seul diffère l’aspect connotatif des expressions.

Cette objection ne vaut évidemment pas pour tous les types d’emploi de la langue. Dans le cas de l’usage poétique, la forme n’est pas interchangeable. Étant entendu que l’on ne considère pas la forme simplement comme un ornement du discours. Certes, il est certains usages de la forme dont la fonction est essentiellement ornementale. À titre d’exemple, dans Le discours sur l’histoire universelle (1681) de Bossuet, l’esthétisation de la forme ou le « supplément de forme » ne contribue pas à un enrichissement du sens et, en cela, n’est pas un élément du sens ! La forme n’y est pas cultivée pour elle-même parce que signifiante.

À l’inverse, avec Rimbaud ou Mallarmé [47], la forme est absolument irréductible ! Toute altération de la forme abolit le sens. La forme y est effectivement constitutive du sens. Il semblerait donc qu’il y ait un partage entre la « langue poétique » et la « langue ordinaire ». La langue ordinaire se caractériserait par sa visée informative subordonnée à un souci d’action efficace et requérant par là même des informations simples, standardisées, directement exploitables, convertibles en action, comme l’indique Bergson dans Le rire. Cette dimension de la langue est sans doute une acception de la langue qui place le signe linguistique à la limite du signal [48]. La langue est considérée du point de vue d’une information utile c’est-à-dire susceptible d’être réinvestie dans l’action. Ainsi, que l’on parle de « la capitale de la France » ou de « la Ville Lumière », tout ce que l’on retient, c’est le sens utile : Paris. Le reste est suspendu.

Contre la distinction méthodologique connotation/dénotation

Le statut du langage, inhérent au discours, change selon le point de vue du destinataire et selon la réception qui en est faite [49]. En principe, tout message est conçu en fonction d’un destinataire, fût-il virtuel [50]. Cela implique aussi que le langage n’est pas forcément interprétable strictement du point de vue de son utilité et de sa convertibilité possible en action ! Le discours se prête bel et bien à de multiples niveaux d’interprétations. Dès lors, on peut appliquer la réception poétique à l’ensemble des productions de la langue. Mais s’empressera-t-on de demander : quel intérêt ? Vivre ou voir en artiste, comme le suggère Bergson ? Est-ce là une raison suffisante ou valable ? Quoiqu’il en soit, il n’est plus si sûr que les deux formulations « la Ville Lumière » ou « la capitale de la France » soient équivalentes ! Il y a assurément visée, désignation d’un même objet ou référent : Paris. Mais, s’agit-il du même « Paris » ou encore, du même sens ?

Il y a identité de la visée pour autant que seul le sens [51] abstrait du concept est retenu ! Il n’y a d’identité des visées que pour un concept, une opération d’abstraction de l’esprit, lequel s’avère soucieux de simplicité ; ce qui est simple se laisse assurément plus aisément appréhender. Ceci implique de la part du destinataire un certain usage des locutions, une certaine interprétation : la négation de connotations spécifiques qu’il est pourtant difficile de ne pas voir. Car chaque formule exprime de manière particulièrement manifeste une signification porteuse de connotations [52] ! Bien plus, il faut reconsidérer ce présupposé qui consiste à faire de la signification le support de connotations, et envisager la possibilité que ces connotations soient parties prenantes de la dénotation ! Ce qui est effectivement expressément donné, dans les deux locutions, ce sont deux significations ! Rien, au sein de ces locutions, ne permet d’affirmer que l’objet visé est le même. Seule une opération de l’esprit peut dénoter de manière identique. Or, on peut relancer ici la question métaphysique posée par Husserl sur le statut de la réalité qui s’offre à la perception comme série – en droit non exhaustive – d’esquisses (Abschattungen). N’est-ce pas le sens produit par abstraction qui permet de dénoter une même réalité, en supposant qu’une même réalité existe jamais ?

On peut certes faire « abstraction » de certains aspects de l’information pour ne retenir que ce qui est utile à l’action ou au contraire, tenter d’appréhender pleinement les détails du message [53], c’est-à-dire la totalité du sens qui s’exprime et qui, parfois, dépasse l’intention de son auteur [54] ! C’est sans doute d’autant plus vrai que le message est plus long et complexe. Il y a donc possibilité d’une réception, c’est-à-dire possibilité d’une attention au détail du sens – non certes, pour des raisons arbitraires ou subjectives mais parce que le message est effectivement « porteur » d’un sens, offert à une lecture qui aura lieu ou non ! Le traducteur est donc parfois confronté à des textes qui lui imposent leur propre indétermination et équivocité. On pourra prétendre qu’il s’agit là d’une imperfection des textes ou de la langue de l’auteur [55]. Il nous paraît en tout cas présomptueux et dangereux de considérer qu’il appartiendrait au traducteur de corriger le texte de départ en fonction de l’intention présumée de l’auteur [56]. On voit ici clairement que, comprise comme transfert et conversion d’une information, la traduction ne pose pas de problème théorique aussi longtemps qu’elle porte sur un énoncé dont le sens est « stable » et étroitement déterminé. Il n’y a donc pas de problème véritable tant que l’on prend pour point de départ de la traduction une réalité, c’est-à-dire un objet délimité et aisé à cerner [57]. Il en va tout autrement lorsque l’on est confronté à un sens ouvert comme c’est le cas avec les textes philosophiques ; ou bien, lorsque l’on assume la part d’indétermination qui s’offre dans la relation forme-sens de la langue-source.

Le sens comme texte

Les niveaux de lectures ne doivent pas exclusivement être mis au compte du destinataire du message. Les multiples sens sont disponibles, en puissance, dans le message. Le destinataire peut limiter sa compréhension du message à la part congrue, la part utile – c’est-à-dire repérer les implications pratiques, immédiatement exploitables de l’information au regard d’une situation concrète donnée (ou plutôt qu’il se donne à lui-même !). Mais, il peut aussi se donner un autre référent que celui du monde empirique et technique dans lequel il lui faut agir pour sa vie matérielle. Il peut notamment adopter ce référent avec ses ramifications implicites induites par la culture, c’est-à-dire le réseau disponible des messages hérités et conservés plus ou moins nettement au sein de la mémoire collective. Bref, il peut faire entrer en résonance le message par ses connotations et ses associations avec les autres messages déjà réalisés, c’est-à-dire énoncés. Le message ne se comprend qu’en fonction d’un contexte « choisi » par le destinataire ; ce contexte est plus ou moins étendu [58]. Rien n’interdit en droit de penser qu’il puisse y avoir circulation sans fin du sens des messages. Cette circulation sans fin ne cautionne pas pour autant la thèse d’un arbitraire de l’interprétation. Le lecteur est la médiation qui permet cette circulation, qui réactive les possibilités multiples de la signification. Il est l’intermédiaire entre un message et les messages (discours, récits, etc.) dont sa culture est dépositaire. Le texte entre donc dans un rapport dialectique avec les lecteurs présents – et à venir –, la culture, l’histoire [59]. Ceci tend à remettre en question la césure trop radicale entre le discours à visée informative et le discours poétique dans son sens large. Il ne s’agit plus tant d’une différence de nature mais d’une différence de degré inhérente à la compréhension.

Si le texte obéit à un code dont le sens n’est pas une fois pour toute définitivement fixé, et si le sens de ce texte doit être approché par une lecture, autrement dit, si lire et comprendre un texte signifient stricto sensu prêter un sens relativement déterminé ou délimité là où règne une relative indétermination du texte alors il s’ensuit que le sens advient au sein de la corrélation entre le texte de l’auteur et le texte du traducteur-lecteur ou encore dans le rapport de délimitation réciproque des sens, en eux-mêmes, relativement ouverts [60]. C’est ce face-à-face des deux sens qui, à défaut de clore, du moins le cerne et le délimite pour permettre le processus de compréhension. Dès lors, tout traducteur-lecteur détient et dispose de son texte-sens. Ceci ne vise, encore une fois, pas à légitimer toutes les lectures ni toutes les traductions mais à cerner la caractéristique propre de la traduction. Le point de départ, c’est-à-dire l’objet, le matériau sur lequel s’exerce la traduction n’est pas une réalité stable ou sûre. Si le texte est un réseau de significations possibles [61], c’est-à-dire des significations multiples, conditionnées par la trame matérielle du texte ou plutôt la dispositio spécifique au texte singulier et par la syntaxe particulière de la langue, alors le texte comme réseau particulier ne peut jamais être pleinement traduit puisqu’il faudrait restituer cette dispositio – notamment ses possibilités de sens non encore actualisées, et qui d’ailleurs ne le seront peut-être jamais ! Ainsi, il n’y a pas de traduction ultime car pas davantage de compréhension ultime [62].

L’attention au « détail » du sens couvre ainsi l’idée d’une polyvalence ou d’une équivocité, source d’une multiplicité d’interprétations. D’où l’affirmation de Sperber et Wilson : « Chaque phrase peut servir à communiquer un nombre infini de pensées différentes [63] ». Et, si enfin nous voulons risquer un début de réponse à la question posée, nous pourrions légitimer cette réception du discours à partir d’une volonté authentique de connaissance [64]. Seulement de la volonté authentique de connaissance à la traduction il y a un pas, celui qui sépare la réception de la production.

Si le sens est tributaire de la forme, comment traduire sans transformer, c’est-à-dire altérer le sens ? Ou alors, des formes différentes sont-elles malgré tout capables d’exprimer un même sens [65] ? Le sens est-il une entité qui puisse être pleinement pensée indépendamment du système culturel en fonction duquel il est reçu et interprété [66] ? Autrement dit, des sens (contenus) différents ne peuvent-ils pas être interprétés de la même façon en fonction de cultures différentes [67] ? Un paramètre décisif ne réside-t-il pas également dans l’inachèvement du sens ? En effet, il semble difficile d’admettre que par des voies différentes l’on puisse parvenir au même sens, si ce sens est indissociable de ses procédures d’explicitation (sa forme). Pourtant, si le sens visé n’est pas quelque chose de clôt, de délimité, de circonscrit mais bien plutôt à penser du côté d’un idéal téléologique alors ce qui apparaissait comme un paradoxe ne devient-il pas vraisemblable ? Certes, cela ne va pas sans risque, à savoir un abus déconstructioniste, nihiliste et sophistique, d’où la nécessité – problématique – du rôle régulateur et prescriptif de l’original.

Dans les faits, il est vrai qu’un texte technique au sens large, c’est-à-dire purement informatif doit être traduit de telle manière que toutes les informations utiles du point de vue du contexte et du destinataire soient efficacement restituées. Rien ne s’oppose a priori à une telle restitution [68]. Il n’y a pas véritablement de hiérarchie entre les textes ; il n’y a pas lieu de soupçonner l’existence d’informations absolument ou définitivement intraduisibles. Le problème se pose néanmoins pour les oeuvres poétiques au sens large. Dans ce cas, il est peu probable que la traduction puisse véritablement restituer l’original. Elle peut au mieux « rivaliser » avec l’original en cherchant à restituer non le « dire », l’énonciation comme le laisse implicitement supposer l’idéologie ambiante mais le sens visé par les moyens dont elle dispose dans sa propre langue, en important éventuellement et dans la mesure du possible des structures syntaxiques étrangères ou bien encore en inventant des structures nouvelles qui ne sont pas la reprise des structures étrangères. On peut songer à ces cas exceptionnels où la traduction est considérée comme aussi bonne voire meilleure que l’original [69] : ils illustrent parfaitement l’un des aspects de la thèse développée par Walter Benjamin, concernant l’expression de la vie ou encore la visée d’un dire qui ne réduise pas l’oeuvre, ni la traduction à la communication. Contre l’objection qui voudrait voir dans ces traductions si exceptionnelles soient-elles autre chose que de la traduction, en l’occurrence, une réinvention ou encore une création originale, il faudrait rétorquer que l’on doit plutôt se demander si la liberté dont fait usage le traducteur-poète n’est pas subordonnée à l’expression du sens visé au lieu de rester trop étroitement inféodé à la lettre du poème, c’est-à-dire au sens tel qu’il s’énonce physiquement à travers la dimension verbale du signifié. Ces exceptions pourraient illustrer l’idée selon laquelle il s’agit effectivement dans le travail de traduction de rivaliser avec l’original [70]. Cette rivalité ne vise sans doute pas simplement pour le texte-cible à occulter son origine. Mais, il s’agit sans doute bien plutôt de parvenir à exprimer ce qui se dit en filigrane, ce sens visé par le texte-source, qui ne saurait se réduire à de l’informatif, à un produit de la communication. Rappelons avec Henri Meschonnic que tout le sens ne se laisse pas enfermer dans les mots, comme dans un sac, ou rattacher comme à une étiquette, mais qu’il se dit dans l’entre-deux entre les mots [71] et a fortiori devient objet de visée ; thèse au demeurant parfaitement conciliable avec la conception que propose Benjamin d’un entre-deux des langues. Nous partageons avec Meschonnic cette idée que « si quelque chose peut nous rappeler que tout ce qui se conçoit n’est pas dit par des mots, mais entre les mots, c’est la littérature, et un poème. Un entre qui n’est pas du vide, du blanc, mais toute la relation. » Et là est sans doute aussi la vocation et l’affaire de la philosophie, sinon qu’il lui appartient peut-être de fabriquer les concepts [72] qui permettront de mettre un mot sur la « chose » et de nouer de nouvelles relations. Néanmoins, il paraît évident que le texte philosophique, tout comme le poème, s’efforcent de penser l’impensé et a fortiori s’efforcent de déborder le bien-connu [73], la pensée figée dans ses croyances et son idéologie.

Cependant, ceci revient à reconnaître à l’oeuvre d’art comme à l’oeuvre philosophique le rôle de médiation. Dès lors, ces textes manifestent un niveau supplémentaire qui vient nuancer la détermination établie plus haut. En effet, on peut considérer qu’à un certain niveau, le texte original – en tant que médiation ou visée d’un sens à atteindre – comporte une dimension poïétique. Sa finalité réside en dehors de lui, dans un « sens » que le philosophe et/ou le poète s’efforce de mettre au jour [74]. Telle est aussi la tâche que le texte original assigne à sa traduction.

La fonction poétique de tout langage

Trop longtemps, on a opposé langage poétique et prose, considérant que la spécificité du langage poétique résidait dans l’importance conjointe de la forme et du contenu de la langue. C’est ce que souligne Maurice Blanchot : « Le premier caractère de la signification poétique, c’est qu’elle est liée, sans changement possible au langage qui la manifeste. […] La poésie exige pour être comprise un acquiescement total à la forme unique qu’elle propose. Le sens du poème est inséparable de tous les mots, de tous les mouvements, de tous les accents du poème. Il n’existe que dans cet ensemble et il disparaît dès qu’on cherche à le séparer de cette forme qu’il a reçu. Ce que le poème signifie coïncide exactement avec ce qu’il est… [75] » Autrement dit, la forme n’est pas réductible à un ornement extérieur au contenu ou au sens. Cette forme est pleinement constitutive du sens, de sorte que l’extériorité des notions de forme et de fond est invalide. Au mieux, il s’agit d’outils intellectuels permettant de souligner tel aspect mais sans prétendre désigner deux réalités étrangères l’une à l’autre. Ce qui se dit dans le langage poétique ne saurait se dire autrement, c’est-à-dire indépendamment de la façon de le dire. Dès lors, le sens qui se trouve esquissé à travers le langage poétique devient tributaire d’une double condition : fond et forme. Or, on sait pour l’avoir répété à l’envi que l’obstacle de la traduction réside précisément dans le désir de satisfaire cette double exigence. À ce compte là, il pourrait sembler que la poésie doit être classée à part et qu’elle n’est plus de notre ressort. Mais nous pensons avec le linguiste E. A. Nida [76] que l’opposition entre prose et poésie destinée à justifier l’idée d’intraduisibilité du langage poétique uniquement est réductrice ! Il nous semble que l’opposition – si tant est qu’il y ait réellement séparation substantielle et non une différence de degré [77] de l’interprétation – se situe ailleurs : entre ce que Mallarmé appelle « l’universel reportage [78] » et la fonction poétique. Il y a assurément une fonction « créatrice » ou heuristique du langage [79] qui se trouve décodée par un certain regard. Peu importe d’ailleurs que l’objet de ce langage soit le fruit d’une création ou d’une découverte stricto sensu, c’est-à-dire d’un dévoilement [80]. Plus décisif est le fait que cet objet demeure hors de portée d’une pleine et entière explicitation ! Il y a dans la langue philosophique et dans la langue poétique un travail commun, un effort de visée et d’explicitation [81]. Ainsi cette mise en oeuvre de la langue est proprement « poïétique » au sens où elle « constitue » du sens. Elle est production de sens. Et, ce travail ne peut s’effectuer qu’au prix d’un remaniement ou ajustement de la langue puisque c’est à travers elle que le sens est donné à penser. Rappelons cette idée développée par Saussure dans le Cours de linguistique générale : « Dans l’intérieur d’une même langue, tous les mots qui expriment des idées voisines se limitent réciproquement : des synonymes comme “redouter”, “craindre”, “avoir peur” n’ont de valeur propre que par leur opposition : si “redouter” n’existait pas, tout son contenu irait à ses concurrents [82]. » Par conséquent, « la langue est un système dont tous les termes sont solidaires et où la valeur de l’un ne résulte que de la présence simultanée des autres ». Chaque terme est donc caractérisé comme un champ à géométrie variable, et selon une variation qui se fait sentir avec le temps. Il y a donc bien une mobilité suffisante pour qu’émerge de nouvelles conquêtes [83] sémantiques et conceptuelles. Or, la traduction peut être considérée comme un remaniement accéléré de la langue [84] ! De la même façon que deux oeuvres poétiques peuvent porter sur le même thème voire sur le même « objet » ou référent et parvenir chacune à sa façon à dire quelque chose de plus ou moins abouti au sujet de ce référent, de même la traduction opère nécessairement un déplacement du simple fait qu’elle ne prend pas appui sur le même matériau linguistique [85]. Ainsi la traduction opère à sa façon une variation sur le même sujet. Ce qui n’exclut pas de façon définitive la possibilité pour le traducteur de trouver le moyen d’exprimer par une tournure inhabituelle ce que sa propre langue ne parvenait à formuler jusque-là. La langue, même poétique, n’est pas seulement autoréférentielle ou un jeu de langage. La langue exprime un sens, lequel entretient une relation assurément complexe au réel en général. En changeant de langue, on accède à un autre sens ou une autre facette du sens, dont la langue étrangère est porteuse. Cela n’implique pas ipso facto qu’elle produit stricto sensu le sens. S’il nous est possible de reconnaître par la médiation d’une langue étrangère l’existence d’un sens nouveau, c’est que le sens dépasse les seules limites du langage. C’est alors la tâche du traducteur d’inventer dans sa propre langue les moyens d’exprimer un sens latent et inaperçu jusque-là [86]. Traduire, c’est donc autre chose que transférer des structures linguistiques d’une langue à l’autre. C’est bel et bien retrouver à partir des moyens dont dispose la langue du traducteur, le chemin qui le conduise vers cette réalité-sens que dévoile la langue de l’étranger.

Dès lors, précisément parce que l’ambition d’une fidélité à l’original est intenable, il s’ensuit que la traduction ne peut jamais être qu’une oeuvre originale, plus ou moins réussie. Cela revient à rendre caduque la rivalité entre la copie et l’original. La conséquence du développement qui précède pourrait être qu’il n’est pas de « traduction » possible au sens où on l’entend couramment, c’est-à-dire au sens d’une fidélité au contenu du texte. Or, cette thèse est problématique si cette recréation dans son ambiguïté laisse entendre que le traducteur est un écrivain « autonome » alors qu’il a pour tâche de reproduire dans sa langue le texte d’un auteur étranger, c’est-à-dire les idées de ce dernier ! Il importe donc de préciser dans quelle mesure la « recréation » n’est pas non plus pour autant une « création », en explicitant ce qu’implique le préfixe « re », autrement dit, en indiquant quelle part de re-prise, cette recréation traductrice vise à exprimer. Il s’agit là d’un point absolument capital car le texte à traduire constitue toujours et encore la norme à laquelle le traducteur sérieux doit revenir. Certes, l’état de la langue change ainsi que la culture et, a fortiori la valeur du texte. Il n’est pas exclu que l’intérêt qui justifiait la traduction du texte se perde au fil du temps, et selon l’horizon historique dans lequel on se tient. Les interprétations d’un texte, c’est-à-dire le ou les sens d’un texte changent elles aussi avec le temps. Le texte n’est pas clôt sur lui-même. Le sens toujours pluriel réside dans son interaction avec la lecture (c’est-à-dire la culture) qui en est faite : le texte est une virtualité qui n’existe effectivement que dans la lecture qui en actualise les sens. Le traducteur doit – et ne peut que – traduire ces sens. Il ne peut espérer restituer la totalité des sens possibles en germes dans le texte. Il est lui aussi tributaire et d’une certaine façon prisonnier de son horizon historique. « Aucune assignation de sens n’est jamais achevée, aucune séquence d’associations, aucun champ de possible résonance jamais définitivement clos [87]. »

Parties annexes