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Documentation

Cusin-Berche, F. (2003) : Les mots et leurs contextes, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 202 p.

  • John Humbley

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  • John Humbley
    Université Paris 7 – Denis-Diderot, Paris, France

Corps de l’article

Fabienne Cusin-Berche est connue bien au-delà du cercle des linguistes grâce au remarquable Mots du management (1998), fruit d’un long travail d’observation et d’analyse, théorisé d’abord sous la forme d’une thèse, puis remanié – mais non vulgarisé – pour faire comprendre au milieu des affaires l’importance de la langue et de son emploi dans les entreprises. Il illustre parfaitement deux talents insignes de l’auteure : la capacité à susciter une prise de conscience quant à l’importance de la langue dans le monde du travail, et celle à problématiser le travail quotidien du professeur de français en formation professionnelle. Le destin a coupé court à cette carrière, mais les collègues de Paris 3 ont eu l’heureuse initiative de réunir 10 textes significatifs publiés entre 1992 et 1999 et qui permettent à ceux qui n’ont pas connu Fabienne Cusin-Berche de suivre l’évolution d’une pensée fertile.

La première partie (« Les mots entre langue et discours ») se situe dans la droite ligne tracée par sa directrice de thèse, Marie-Françoise Mortureux ; elle propose des outils qui permettent d’approfondir une réflexion sur les sujets comme les jeux de cotexte et de contexte, le sens contextuel et l’interprétation contextuelle. C’est dans ce cadre qu’elle aborde avec beaucoup de finesse le phénomène de la néologie bien ancré dans le système linguistique, mais dont on peut (on doit, d’ailleurs, à l’écouter !) tracer l’évolution dans le discours.

La deuxième partie (« Les mots dans l’entreprise et les textes de spécialité ») met en pratique cette analyse de la néologie appréhendée dans le discours professionnel et jaugée selon les normes et avec les outils de la lexicologie. Les articles sur décideur et sur agent sont peut-être les plus typiques de sa démarche et expliquent la renommée de son livre. Constatant une forme néologique (décideur, par exemple), elle la soumet d’abord à une série d’analyses qui vont de l’analyse de l’existant grâce à une étude métalexicographique, à l’examen critique d’un corpus des textes recueillis dans le milieu professionnel utilisant de nombreux prismes d’analyse, adaptés d’approches linguistiques variées, pour aboutir à une image cohérente de la réorganisation sémantique du champ lexical provoquée par l’arrivée du néologisme en question. De même, agent est perçu autrement à l’EDF à partir du moment où il se trouve en relation (parfois conflictuelle) avec acteur. Il est remarquable que Fabienne Cusin-Berche arrive à mener une recherche à portée sociolinguistique avec les outils (mais tous les outils !) de la lexicologie.

L’éternel débat sur ce qui constitue la langue de spécialité reçoit ici un traitement qui part de postulats morphologiques et lexicologiques parfaitement consensuels pour développer une analyse en contexte qui permet de mieux rendre compte des enjeux pragmatiques. C’est sans doute dans ces écrits qu’elle est le mieux arrivée à montrer la pertinence de l’analyse linguistique appliquée aux questions de communication professionnelle.

La troisième partie (« Les mots pour agir et les manières de dire ») est présentée comme une série d’études plutôt pratiques. Mais comme toujours chez cette auteure, on observe le souci de forger les outils méthodologiques susceptibles de rendre compte des phénomènes relevés, et c’est aussi dans une étude sur le français des courriers électroniques qu’elle introduit plusieurs nouveaux concepts opératoires comme le genre textuel missiel, les discours de fonction et qu’elle procède à une nouvelle définition du discours reporté. Ces nouveaux outils d’analyse lui permettent de caractériser des genres textuels variés et de mettre en lumière les communautés discursives qui les utilisent. Fascinant !

Mais l’étendue des intérêts de Fabienne Cusin-Berche ne s’arrêtait pas à la communication spécialisée et aux nouveaux médias : on lira aussi des études de lexicologie diachronique (notamment un article sur le serment), de pragmatique et de didactique.

Le recueil est introduit par Sophie Moirand, Florimond Rakotonoelma et Sandrine Reboul-Touré, qui constituent le comité éditorial, et clos par Bernard Bosredon, qui évoque la forte personnalité scientifique de notre auteure.

Un recueil de 10 articles est peu par rapport au potentiel de Fabienne Cusin-Berche, mais il donne un aperçu d’une pensée fine et féconde, digne illustration de toute la richesse de la lexicologie française.