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Traduire, c’est gérer un déficit

  • Salah Mejri

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Corps de l’article

Il n’est pas question d’écrire un article de plus pour défendre telle ou telle approche pédagogique en matière d’enseignement de la traduction. Quand on nous a proposé de contribuer à ce numéro, nous avons tout de suite pensé à l’excellent ouvrage La traduction professionnelle ; former et perfectionner publié en 1999 par l’Institut Étienne Dolet sous la direction de Louis Truffaut où figurent plusieurs contributions qui embrassent la formation de base et la formation continue des traducteurs. L’intérêt d’un tel ouvrage, c’est qu’il pose clairement les problèmes fondamentaux de la formation en des termes clairs et contradictoires rendant compte des différentes stratégies et des aspects les plus divers de cette opération. Notre intention n’est pas d’en faire un compte rendu ou une lecture critique mais de partir d’une idée qui existe en filigrane dans tout l’ouvrage, celle de déficit. On en a surtout parlé à propos des informations qui risquent de faire défaut aux étudiants lors de la traduction. Il nous a été donné d’évoquer cette question lors d’une rencontre organisée avec Christine Durieux à l’Université de Caen dans le cadre d’un projet sur « figement et traduction ». Cela fera l’objet d’une publication à paraître, mais ce sera limité aux problèmes relatifs à l’idiomaticité dans le langage. Notre propos ici portera sur une problématique plus générale. Il s’agira de montrer comment ce concept est central dans la conception générale de la traduction et a fortiori dans l’apprentissage de cette activité. Nous pensons qu’en prendre conscience aiderait énormément à repenser plusieurs questions relatives à la traduction en général et au statut de la traductologie en particulier.

Nous essayerons d’expliciter cette notion en rapport avec l’activité traduisante, de l’illustrer au niveau de la langue et des données encyclopédiques et d’en dégager la portée épistémologique.

1. Le déficit, une donnée de base en traduction

Il peut paraître bizarre qu’on pose d’emblée dans le traitement de la formation des traducteurs le concept de déficit parce que cela risque de porter préjudice à la discipline et à la qualité du produit de leur activité. On est plutôt enclin à concevoir les questions dans une sorte d’absolu excluant toute approche réaliste, de loin beaucoup plus efficace, même si elle sacrifie l’idéal sous-jacent à la conception absolue de la discipline. La première démarche ne nous semble pas adéquate aux données du problème pour deux raisons évidentes : la traduction idéale, c’est-à-dire celle qui assure le transfert de l’intégralité du texte initial à la langue cible tout en en sauvegardant l’intégrité du contenu et du contenant, est, on ne le sait que trop, une construction de l’esprit. D’ailleurs, dans les cas où la traduction courante n’est pas de mise ou pratiquement impossible, comme c’est le cas dans la poésie, on opte pour la réécriture ; le résultat, c’est qu’on abandonne dans ce cas purement et simplement le terrain de la traduction [1]. La seconde raison réside dans la logique binaire dans laquelle s’inscrit cette démarche : ou la traduction est parfaite ou elle ne l’est pas. Une telle approche est loin de prendre en charge les difficultés devant lesquelles se trouve le traducteur quand il a à résoudre des problèmes de toutes sortes. La traduction est un domaine qui déborde nécessairement la binarité de la logique classique pour une conception vériconditionnelle où tout relève du plus ou moins vrai.

Une telle attitude épistémologique ne pourrait être revendiquée jusque-là ni par les traducteurs ni par les traductologues, chacun devant valoriser les résultats de son travail dans le cadre d’un marché dont les lois sont implacables, qu’il s’agisse du marché de la traduction professionnelle ou de celui de l’enseignement. C’est une attitude compréhensible quand la discipline est balbutiante ; elle cesse de l’être quand elle atteint un degré de maturité permettant une réflexion sereine, loin de toutes les contraintes de nature conjoncturelle. Nous pensons que la traductologie a dépassé l’étape où elle devait se façonner une place parmi les disciplines. Sa nécessité économique et sociale n’est plus à démontrer. Plusieurs rencontres scientifiques internationales attestent ces dernières années [2] de cette sérénité parmi les spécialistes qui n’hésitent plus à discuter du bien-fondé de l’objet de la discipline, de ses méthodes et de l’évolution qu’elle est appelée à connaître, surtout que la recherche en matière de traduction assistée par ordinateur ou automatique n’a jamais connu un tel encouragement auparavant par les principaux moteurs de recherche et même par les institutions académiques. Les principaux acteurs de la discipline acceptent des débats de nature épistémologique touchant aux différents aspects de la discipline. En d’autres termes, nous assistons à une évolution qui s’oriente vers une meilleure lisibilité des difficultés rencontrées par la discipline pour qu’elle soit plus performante.

Inscrire la réflexion en la matière dans une approche relative, c’est tenir compte de toutes les données du problème, et par conséquent admettre que la traductologie, tout comme toutes les disciplines des sciences humaines et sociales, possède un objet fluctuant, parfois insaisissable et, dans tous les cas de figure, problématique. En effet, l’objet de la traduction demeure le texte, c’est-à-dire un objet linguistique ; or, on sait que les récentes études linguistiques apportent des éclairages nouveaux sur cet objet que tout traducteur est censé prendre en compte ; ce qui nous conduit à la nécessité d’une ouverture sur tout ce qui se fait en rapport avec la matière linguistique dont le texte est constitué. Parmi les aspects linguistiques du message, nous savons que le sens demeure l’élément primordial dans la traduction, qu’on le baptise vouloir-dire ou signification ou tout autre chose. Il se fait que cet objet ne soit pas tangible. Il est considéré de fait comme une donnée de base indiscutable. Les études récentes sur la sémantique et la traduction automatique nous enseignent que le sens est loin d’être évident. Il dépend d’un faisceau de paramètres qui font de l’interprétation de tout texte une opération d’une extrême complexité. Il ne suffit pas de tenir compte des aspects dits pragmatiques, c’est-à-dire relevant de tout ce qui est extra-linguistique, il faut également mentionner l’intégration dans la description du sens de notions centrales comme le flou sémantique, la polysémie, le figement, la stéréotypie, l’inférence, les classes d’objets [3], etc. De tels concepts rompent avec l’ancienne conception du sens, perçu jusque-là comme une entité dont les contours sont nécessairement nets et précis.

L’étude du sens, qui connaît ces dernières années, pour diverses raisons, un regain d’intérêt, nous renseigne que la prédication peut être, de par sa nature même, floue, approximative ou vague ; nous apprenons par ailleurs que la vérité de la langue est loin d’être objective, qu’elle est fondamentalement subjective et que tout système offre une gamme de moyens permettant d’inscrire la subjectivité du locuteur dans le langage ; nous découvrons par la même occasion que tout le système de la langue est structuré par deux processus généraux, la polysémie et la polylexicalité [4] qui en déterminent et la configuration et le fonctionnement ; nous savons également que le traitement automatique des langues ne peut se concevoir dorénavant indépendamment des questions de référence et de structuration inférentielle ; nous découvrons que la langue constitue par le biais de la stéréotypie un grand réceptacle de croyances partagées, etc. Comment, après tant d’affirmations, peut-on continuer à traiter la traduction d’une manière absolue ? Traduire, c’est nécessairement gérer des déficits de toutes sortes : un déficit en croyances partagées ; un déficit strictement linguistique prenant sa source dans les différents aspects sémantiques mentionnés ; un déficit systématique et général propre à tout transfert d’une langue à une autre de contenus sémantiques conçus et versés dans des moules formels lexicalisés ou grammaticalisés de configurations différentes. Bref, traduire, c’est gérer des déperditions multiples et variées.

La prise de conscience de tels déficits a toujours accompagné tout travail de traduction mais il a été géré jusque-là en termes de fidélité par rapport au texte de départ ; ce qui signifie que seule la compétence du traducteur est prise en compte et qu’en définitive la qualité se résout en termes de morale. Or, comme on vient de le voir, la réalité est tout autre : la traduction ne peut être qu’approximative ; elle ne diffère en rien de l’interprétation que nous faisons des différents messages dans la même langue : traduire, c’est transférer une interprétation, son interprétation du texte avec tout ce que cela implique comme déperditions. Il est évident que toutes les traductions ne sont pas les mêmes, qu’elles varient en fonction de la compétence du traducteur et de son savoir-faire ; mais si on ne change pas de perspective en intégrant le déficit en tant que donnée de base dans toute activité traduisante, on continuera à ne pas voir les vrais problèmes, et par conséquent à concevoir des programmes de formation prenant en charge les données fondamentales de la question. Seule une approche modeste de la traduction peut assurer une meilleure rentabilité. Ce qui est curieux, c’est qu’une telle attitude est beaucoup plus courante chez ceux qui s’occupent de traduction automatique ou semi-automatique. Cela se comprend : les limites imposées par la machine ne laissent pas d’autres choix. L’homme traducteur n’est certes pas une machine, mais il peut grandement tirer profit de cette exigence épistémologique.

Pour tenter d’illustrer cette notion de déficit, nous choisissons trois exemples de faits linguistiques que nous considérons comme révélateurs d’un tel phénomène : le figement, la polysémie et les jeux de mots. Dans les deux premiers cas, il s’agit de processus linguistiques ; dans le dernier, il est plutôt question d’usage particulier du code linguistique.

2. Exemples de faits saillants

Pour ce qui est du figement, il se distingue des questions, souvent débattues par les traductologues, relatives à la manière dont les langues catégorisent le réel : la même réalité objective se trouve, selon les langues, découpée de plusieurs manières et s’attribuer des lexèmes différents. En plus de cette dimension qui concerne la totalité des unités lexicales, les séquences figées ont la particularité d’assurer des transferts entre les différents domaines dans ce que nous appelons la dénomination oblique où l’on use des unités lexicales simples déjà usitées pour dénommer au moyen de formations syntagmatiques (unités polylexicales) d’autres réalités. Que cela implique des mécanismes tropiques ou pas, la charge culturelle fixée dans la langue se trouve nécessairement très condensée à ce niveau. On doit ajouter que le figement ne concerne pas uniquement le lexique et qu’il le dépasse pour toucher tout ce qui est grammaticalisé. On sait par ailleurs que les séquences polylexicales représentent 20 % des discours réalisés dans la communication courante. Il s’ensuit que toute traduction portant sur ce genre de séquences doit nécessairement s’inscrire dans une perspective de négociation du sens, une négociation qui tienne compte du résultat approximatif qu’on est censé obtenir toutes les fois que l’on passe d’une idiomaticité à une autre. Chercher les équivalents et les correspondants est certes l’unique voie qu’on doit emprunter pour garantir un transfert quelconque d’une langue à une autre, mais cela ne doit constituer en aucune façon une réponse à la déperdition constatée lors du passage d’une langue à l’autre. En prendre conscience, c’est garantir au niveau de la formation des traducteurs une prise en compte de toute cette dimension linguistique porteuse de signification, une signification le plus souvent nuancée par ce qu’elle fait partie de la configuration même du message. De telles considérations sont tenues pour essentielles quand il s’agit de textes poétiques, elles sont complètement marginalisées sinon ignorées purement et simplement dans la communication courante. Une telle attitude n’est pas propre à la discipline ; elle rappelle le sort réservé aux tropes comme la métaphore, la métonymie et la synecdoque pendant des siècles : on les a longtemps considérés comme des figures dont la fonction essentielle est ornementale dans un type particulier de texte, la poésie ; or, il s’avère que ces mécanismes structurent la totalité du lexique de la langue et qu’ils conditionnent en grande partie la communication courante.

S’agissant précisément de la métaphore, rappelons qu’elle est fondée sur une structure implicative [5], et que son emploi dans le discours impose que l’implication qu’elle comporte soit prise en compte ; autrement, une partie de la signification risquerait d’être marginalisée sinon complètement escamotée. L’inscription de tels phénomènes dans les programmes de formation des traducteurs ne serait ni un luxe ni une rupture avec le statut de traducteur. Certes le traducteur n’est pas un linguiste dans le sens que ce dernier réfléchit sur le fonctionnement de la langue et produit un discours métalinguistique, mais il travaille sur la langue, et par conséquent il doit être conscient des mécanismes essentiels de son fonctionnement. Concevoir la formation des traducteurs, comme le prônent certains, indépendamment de toute formation linguistique solide, c’est vouer les traducteurs ou les interprètes qu’on forme à une pratique fondée sur une compréhension intuitive, et donc nécessairement approximative. Cela se complique davantage si on tient compte de la hiérarchie entre les langues pratiquées par les traducteurs, hiérarchie effectuée sur la base du degré de maîtrise de chaque langue et qui part de l’idée que la maîtrise de tous les codes pratiqués ne peut être de même niveau. Pourquoi persister à bannir ou à marginaliser la formation en linguistique des cursus des traducteurs et des interprètes ?

On peut en dire autant des phénomènes d’inférence (implication et présupposition) qui structurent la totalité du lexique des langues ! Contentons-nous seulement d’attirer l’attention sur un usage particulier du code, celui des jeux de mots avec tout ce que cela comporte comme maîtrise effective des systèmes linguistiques en place et des lois régissant les échanges verbaux. L’intérêt d’un tel usage réside dans l’exploitation des limites du système linguistique et de ses failles, exploitation qui, poussée à l’extrême, finit par marginaliser l’aspect informatif du message et pervertir les règles de l’échange verbal au profit d’une fonction ludique qui ne manque pas de pertinence dans la communication. D’ailleurs, c’est un domaine où la traduction est bien exploitée par les linguistes comme outil d’investigation permettant de faire le départ entre les jeux de mots et les autres jeux verbaux [6]. S’associent évidemment à ce type d’emplois des dimensions humoristiques et ironiques, qui parfois l’emportent sur les autres fonctions des échanges verbaux. On sait combien de telles questions sont compliquées ; elles sont loin d’être clairement expliquées. Mais le peu que nous savons de leur fonctionnement serait d’une très grande utilité dans la formation des traducteurs. Nous savons déjà qu’une erreur de décodage dans le cadre de la même langue de ce type de discours conduit à l’échec de l’échange verbal, que dire quand il s’agit d’en assurer le transfert d’une langue à une autre ? Il faut ajouter par ailleurs que ces emplois particuliers ne sont propres à aucun genre de discours. Il arrive fréquemment que la tâche du traducteur des textes classés scientifiques soit extrêmement compliquée par une tonalité humoristique ou ironique. De tels phénomènes posent énormément de problèmes aux linguistes, que dire des traducteurs ! De par notre expérience à la fois de linguiste et de traducteur, nous en savons quelque chose.

Le même déficit est à négocier également sur le plan du savoir encyclopédique, lequel est souvent appréhendé uniquement en termes de savoirs spécialisés nécessaires à la compréhension des textes dits spécialisés. Or, les dernières recherches en linguistique générale nous enseignent que l’intelligibilité des énoncés est totalement dépendante des univers de croyance des locuteurs [7]. Comment traduire dans ce cas des énoncés bien formés, porteurs de significations précises quand on n’y comprend absolument rien. De telles situations sont loin d’être rares ; elles font partie du quotidien de ceux dont la tâche est de traduire des textes se rapportant à des faits ne faisant pas partie de leurs univers de croyance sans que les textes à traduire soient nécessairement spécialisés. Pour ce qui est de la traduction proprement spécialisée, sa problématique est souvent mal posée. Pourquoi ? Parce qu’elle pose le plus de problèmes au traducteur. Prétendre, quand on est traducteur, avoir la même masse de connaissances dans le domaine où se fait la traduction que le spécialiste du domaine, c’est faire preuve soit d’une méprise totale du réel, soit d’une ignorance effective du fonctionnement linguistique. Dans les deux cas, on fait abstraction de la dimension terminologique du discours scientifique qui, contrairement à l’usage courant de la langue, fait usage de termes, non de mots, qui renvoient à des contenus conceptuels précis selon une relation d’univocité entre terme et concept. Comment donc appréhender une telle traduction ? Nous sommes convaincu que les meilleurs traducteurs des textes spécialisés demeurent les spécialistes eux-mêmes. Prétendre le contraire, c’est laisser entendre que le discours, en l’occurrence le discours scientifique, peut être appréhendé indépendamment de son contenu conceptuel. Il nous a été donné de traiter de cette problématique en rapport avec l’expérience que nous avons de la traduction des textes de linguistique [8], les conclusions auxquelles nous avons pu aboutir nous semblent pertinentes pour la totalité des textes spécialisés. Il faut toutefois ne pas confondre les textes spécialisés avec les textes littéraires comme les romans et la poésie qui, rappelons-le, sont faits des mots de la langue, mais leur spécificité se pose sur le plan de la création esthétique non sur celui du contenu conceptuel.

Partant de toutes ces considérations, nous pouvons affirmer qu’en traduction, tout se joue non pas au niveau de la traduction conçue par rapport à un absolu qui, on le sait, ne serait jamais atteint, mais à celui des tentatives toujours menées et jamais totalement satisfaites. Cette attitude imposée par la difficulté de la tâche nous semble des plus fructueuse parce qu’elle favorise la perfectibilité au niveau et du produit obtenu et de l’effort fourni.

3. La portée épistémologique

L’objectif d’une telle réflexion est d’attirer l’attention sur les aspects réducteurs d’une vision absolue de la traduction, et par la même occasion montrer combien une approche plus réaliste tenant compte de toutes les contraintes, qu’elles soient linguistiques ou encyclopédiques, ne peut être qu’avantageuse, surtout si elle exploite la notion de déficit.

Commençons par expliciter cette notion. Le Petit Robert définit le déficit par les notions de manque et d’insuffisance par rapport à ce qui est nécessaire, qui provoquent un déséquilibre quelconque. Nous pensons que c’est un terme approprié dans ce sens qu’il rend bien compte de la situation d’équilibre tant recherchée en traduction entre les deux textes en présence (forme et contenu). Il présente également l’avantage de se prêter à la notion de gradation : un équilibre n’est jamais ni total ni définitif ; il est toujours l’objet de négociations multiples et de remises en question incessantes. Sur le plan épistémologique, cela nous permet de mieux réaliser les risques d’une approche contraire à cette attitude qui relativise à la fois l’effort fourni et le résultat obtenu. Enfermé dans un absolu qui méprise les détails, le traducteur est victime de considérations plutôt subjectives qu’il est difficile d’évaluer et de remettre en question. Au lieu de réfléchir en termes de pertinence méthodologique, il est plutôt enclin à appréhender les choses selon des dogmes érigés en croyances qu’on partage ou qu’on rejette. C’est donc le lieu privilégié des subjectivités qui perpétuent des savoir-faire individuels dont le succès ou l’échec dépendent non du rendement effectif mais de la position des uns et des autres sur le plan institutionnel. L’efficacité est alors synonyme de compétences individuelles. Plus on est compétent mieux est la traduction. Cela ne nous renseigne nullement sur la manière dont ces compétences doivent se construire.

Nous pensons que la notion de déficit peut être très utile, surtout dans une activité mitoyenne où le traducteur joue le rôle d’intermédiaire, c’est-à-dire de quelqu’un qui gère des savoirs construits qui ne sont pas les siens et dont la tâche consiste à les communiquer dans une autre langue avec le minimum possible de modifications. Cela présuppose des compétences au moins égales à celles de l’auteur du message initial lui permettant non seulement de construire une interprétation théoriquement non loin du contenu encodé par l’auteur d’origine mais également de tenir compte des mécanismes linguistiques mis en oeuvre dans la production du message (le contenu n’étant pas indépendant de sa forme) en vue d’encoder l’interprétation construite dans un autre système sémiotique qu’est la langue d’arrivée. En plus des différences structurelles entre les systèmes linguistiques qui, répétons-le, ne se limitent pas aux questions de lexique mais qui le dépassent pour toucher à des domaines aussi divers que les croyances partagées, la conceptualisation ou les schémas de raisonnement grammaticalisés [9], nous pouvons localiser essentiellement deux moments de rupture dans la chaîne de transfert du message qui sont objectivement des zones de déperdition sémantique :

  • Le premier moment coïncide avec l’interprétation du message de départ par le traducteur. Il n’y a pas de raison pour que le traducteur échappe à la négociation à laquelle est soumise toute interprétation.

  • L’encodage dans la langue d’arrivée est un autre moment de déperdition puisque l’on est obligé de trouver le meilleur « habillage » qui soit au contenu dégagé du message d’origine.

Tout comme pour la résistance des corps, à chaque point de friction se perd une partie de l’énergie véhiculée. Pourquoi doit-il y avoir nécessairement friction et par conséquent déperdition ? Cela fait partie des lois générales de la communication selon lesquelles tout message transmis est nécessairement déformé. Il s’agit pour nous non pas de faire en sorte qu’il n’y ait plus de perte mais de mieux la gérer pour en faire le moins possible ou au moins de faire en sorte que le message initial ne soit pas si déformé qu’il devient méconnaissable. C’est ainsi qu’on peut s’inscrire dans une logique de perfectionnement qui tient compte à la fois du linguistique et de l’encyclopédique. La conception des programmes dans cette perspective intègre normalement la formation linguistique et encyclopédique non pas par choix idéologique quelconque mais parce que la nature de la tâche l’exige. Il ne s’agit pas d’être partisan ou pas de tel type de formation ou de tel autre, mais de répondre à des exigences objectives.

Pour ne pas conclure

Toutes les questions évoquées méritent chacune de plus amples développements qui pourraient donner lieu à des propositions de programmes de formation. Tel n’est pas notre objectif. Nous avons voulu seulement présenter un cadre général de réflexion susceptible de susciter des réactions de nature à organiser un débat serein, beaucoup plus réaliste et loin de tout parti pris. C’est ainsi que les disciplines se construisent une mémoire épistémologique. Les programmes de formation ne sont en définitif que la concrétisation de choix théoriques profonds.

Parties annexes