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Documentation

De Jongh, Elena M. (2012) : From the classroom to the courtroom : A guide to interpreting in the U.S. justice system. Amsterdam : John Benjamins Publishing Company, 215 p.

  • AnneMarie Taravella

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  • AnneMarie Taravella
    Université de Sherbrooke, Sherbrooke, Canada

Couverture de Traduction et plurilinguisme officiel, Volume 59, numéro 3, décembre 2014, p. 467-703, Meta

Corps de l’article

Dans un système judiciaire contradictoire, un procès se déroule comme une joute opposant la version de l’accusation à la version de la défense. Ce combat singulier, cependant, s’appuie sur l’apport de nombreux acteurs du processus judiciaire, dont le juge, les témoins et l’accusé. Lorsque l’accusé ou les témoins ne maîtrisent pas la langue dans laquelle se déroule par ailleurs le procès, il faut, pour que celui-ci ait lieu de manière équitable, faire entrer en piste un acteur essentiel : l’interprète judiciaire. C’est à ce personnage clé que Elena M. de Jongh, qui enseigne l’interprétation au Département de langues modernes de la Florida International University et agit depuis 1985 comme interprète judiciaire agréée, consacre son ouvrage.

Comme le titre l’indique, cet ouvrage est conçu comme un guide pratique d’exercice de l’interprétation dans le cadre du système judiciaire aux États-Unis. Elena M. de Jongh nous avait déjà offert en 1992 un ouvrage intitulé An introduction to court interpreting : Theory and practice. L’intérêt du premier opus était lié entre autres au faible nombre de livres consacrés à l’interprétation judiciaire et au nombre plus faible encore d’ouvrages didactiques, ancrés dans la pratique. Dans ce deuxième opus, Elena M. de Jongh persiste et propose au futur interprète une incursion très réaliste dans la pratique de la profession.

Après un rappel du rôle et de la tâche des interprètes, l’auteure nous offre un panorama du fonctionnement du système judiciaire étatsunien, puis se concentre sur les situations d’exercice que l’interprète judiciaire peut être amené à rencontrer avant, pendant et après le procès. Elena M. de Jongh fournit en outre au lecteur de nombreux documents officiels à l’appui de son exposé synthétique, ainsi que des exercices pratiques pour chaque situation professionnelle. L’ouvrage s’adresse, selon l’auteure, aussi bien à l’enseignant d’un programme de formation en interprétation qu’à l’interprète autodidacte désireux de faire l’expérience de l’interprétation judiciaire de manière aussi réaliste que possible. Ainsi, l’ouvrage est construit comme un triptyque, dont le panneau de gauche serait une mise en contexte (In the classroom), le panneau central, une mise en situation pratique du lecteur (In the courtroom) et le panneau de droite, un complément d’information sous la forme de documents de référence (dont un glossaire de termes juridiques anglais-espagnol). Les trois parties sont précédées d’une préface de l’auteure et chaque partie s’ouvre sur une introduction.

La première partie consiste en une description détaillée du contexte d’exercice de l’interprétation judiciaire anglais-espagnol aux États-Unis. Dans le chapitre 1, l’auteure traite du rôle et de l’utilité de l’interprétation judiciaire, du processus d’interprétation et de l’absence d’agrément professionnel unique pour les interprètes judiciaires aux États-Unis. Les interprètes judiciaires sont de plus en plus demandés aux États-Unis, en raison du nombre croissant d’accusés ou de témoins maîtrisant mal l’anglais. Or, c’est le travail de l’interprète judiciaire qui permet à l’accusé ou au témoin non anglophone d’être présent non seulement physiquement, mais linguistiquement, au procès. En raison du nombre croissant d’allophones aux États-Unis, notamment d’hispanophones, le pays connaît une pénurie d’interprètes judiciaires qualifiés. Dans ce premier chapitre, l’auteure établit donc, en s’appuyant sur les textes de loi et les statistiques appropriés, la nécessité de disposer d’un manuel pratique concret et à jour et rappelle que pour mener à bien la tâche complexe de l’interprète, le fait d’être bilingue n’est qu’un tout premier pas. Le chapitre 2 est consacré au système judiciaire étatsunien. L’auteure y rappelle la différence entre le système juridique de la common law et celui du droit civil (civil law) et décrit de manière détaillée un système judiciaire où, comme au Canada, se côtoient des instances appartenant à deux ordres (ici, le fédéral et l’étatique). Le chapitre 2 s’achève sur un premier exercice pratique prenant appui sur un document authentique (un discours de bienvenue prononcé par un juge étatsunien à l’intention d’avocats étrangers, dans lequel le juge décrit les différents « acteurs » appelés à jouer un rôle sur la « scène judiciaire » aux États-Unis).

La deuxième partie est le panneau central du triptyque ; elle représente certainement une contribution de premier ordre aux connaissances pratiques en matière d’interprétation judiciaire. Ses trois chapitres correspondent à trois étapes du processus judiciaire : la phase précédant l’instruction (chapitre 3), le procès (chapitre 4) et les procédures après jugement (chapitre 5). Au début du chapitre 3, l’auteure fait la distinction entre une affaire pénale (criminal case) et une affaire au civil (civil case), donnant au lecteur de nombreuses clés pour comprendre d’importantes distinctions terminologiques. On y apprend notamment que le terme complaint ne désigne pas la même réalité au pénal (où il a également pour synonymes petition et bill) qu’au civil. La suite du chapitre 3 est consacrée au déroulement de la phase précédant l’instruction. Le lecteur y trouvera des reproductions d’actes authentiques (dont l’affidavit et le mandat d’arrêt) aptes à le préparer à la réalité des procédures. Il y trouvera également – et ceci vaut aussi pour les chapitres 4 et 5 – une foule de précisions pratiques éminemment pertinentes pour l’interprète en formation. L’auteure y indique par exemple combien de minutes avant une audience l’interprète doit se présenter (p. 52), quel mode d’interprétation utiliser et quand (p. 53), où l’interprète doit se placer et qui le paie (p. 113). Le chapitre 4 décrit le déroulement du procès. L’auteure y explique ce qui différencie un procès avec jury (jury trial) d’un procès sans jury (bench trial) et ce qui attend les interprètes, quel que soit le type de procès en cours. Conformément à l’esprit de l’ouvrage, des exemples authentiques parsèment le chapitre : questions posées par le juge et les avocats de l’accusation et de la défense aux jurés pressentis, dans le cadre de la procédure de sélection du jury, déclarations liminaires des parties, interrogatoire principal d’un témoin non anglophone, par exemple. Signalons une section particulièrement pratique aux pages 114 à 118 : la liste des bonnes pratiques et des erreurs à éviter (Do’s and Don’ts) lorsqu’on interprète le témoignage d’un témoin à la barre ou lorsqu’on prend des notes pour l’interprétation consécutive. Le chapitre 5, consacré aux procédures après jugement, est construit sur le même modèle que les deux précédents. C’est cependant le chapitre le plus court, puisqu’il ne comporte que quelques pages.

Dans la troisième partie, l’auteure a rassemblé des documents de référence : un glossaire anglais-espagnol de termes judiciaires, des exemples de codes de déontologie en vigueur aux États-Unis pour les interprètes judiciaires, une liste d’ouvrages recommandés pour approfondissement, un répertoire d’organisations et de ressources utiles dans le domaine de la traduction et de l’interprétation, et les principaux textes de loi qui fondent l’importance du recours à l’interprète dans le système judiciaire étatsunien. Il faut cependant se garder de considérer ces annexes comme secondaires : pour qui veut vraiment s’initier à la pratique de l’interprétation judiciaire, les ressources dont il trouvera la liste dans cette partie seront précieuses.

L’ouvrage présente de très nombreuses qualités, dont les moindres ne sont pas son caractère détaillé et sa grande lisibilité. De plus, si la clarté du propos et le caractère authentique des exercices pratiques sont un gage d’efficacité pour un ouvrage didactique, ils ne sont pas que cela ; ils ont également un rôle rassurant, apaisant. Il faut se rappeler que la pratique de l’interprétation est stressante, même pour des professionnels chevronnés. Une pression considérable pèse sur les épaules de l’interprète, en raison de la solennité du moment, de l’effort cognitif à fournir et de la fatigue mentale et physique qui le guette. Que dire alors de la pression qui pèse sur les épaules de l’interprète débutant ? Le fait de pouvoir visualiser la situation professionnelle dans laquelle il aura à intervenir et de mettre d’abord en pratique ses compétences dans un cadre réaliste, mais dénué d’une part importante de la pression qui l’attend, est essentiel pour que l’interprète débutant acquière assurance et confiance. Les grilles d’évaluation qui accompagnent les exercices permettent par ailleurs à l’interprète autodidacte d’évaluer son travail. De plus, l’auteure ne se limite pas au cas le plus emblématique de l’interprétation judiciaire, à savoir l’interprétation au procès ; son expérience professionnelle lui permet de guider le lecteur également dans la phase précédant l’instruction et les procédures après jugement, et de lui faire expérimenter les trois modes d’interprétation utilisés : interprétation consécutive, interprétation simultanée et interprétation à vue. Enfin, le caractère complet et accessible de l’ouvrage en fait une ressource utile non seulement pour les interprètes en formation, mais aussi pour toute personne intéressée par le domaine judiciaire nord-américain. La première partie fournit un portrait complet et à jour, appuyé par des chiffres récents, de la situation linguistique aux États-Unis, du marché professionnel de l’interprétation et du système judiciaire étatsunien, qui pourrait être utile aux chercheurs travaillant sur le sujet. L’auteure prend également soin de toujours définir les notions judiciaires qui caractérisent la situation de travail de l’interprète judiciaire ; le terminologue y trouvera son compte de contextes définitoires.

Nous n’avons trouvé à ce manuel pratique qu’un seul vrai défaut : le glossaire anglais-espagnol pourrait s’accompagner d’un glossaire espagnol-anglais, puisqu’on attend de l’interprète qu’il s’exprime dans les deux sens de la combinaison linguistique, tantôt rendant intelligible pour l’accusé les questions du procureur, tantôt réexprimant en anglais, au bénéfice du juge et des autres acteurs du système judiciaire les déclarations d’un témoin ou d’un accusé hispanophone. Pour le reste, les faiblesses de l’ouvrage découlent essentiellement de ses objectifs mêmes : il s’agit d’un manuel rédigé en anglais, s’adressant à des interprètes débutants se préparant à exercer leur activité professionnelle dans la combinaison linguistique espagnol-anglais, aux États-Unis. Le lecteur y cherchera donc en vain des équivalents linguistiques en français ou dans d’autres combinaisons linguistiques utiles en Amérique du Nord, des débats théoriques ou des exercices pratiques pour interprètes chevronnés. Par ailleurs, il faut garder à l’esprit que le système judiciaire canadien et le système judiciaire américain sont loin d’être identiques, même si, en dehors du Québec, les deux systèmes appliquent la tradition de la common law pour les affaires criminelles comme pour les affaires au civil. Par exemple, la procédure du voir dire (en français, voir-dire), désigne au Canada « lors d’un procès criminel, [l’]examen par le juge, en l’absence du jury, d’un élément de preuve que l’on veut présenter, afin d’en évaluer l’admissibilité » (définition donnée par Termium), tandis qu’aux États-Unis, elle désigne la procédure de sélection du jury.

Dans un contexte marqué par la nécessité de former des professionnels qualifiés, indispensables au bon déroulement de la justice, les guides pratiques sont une denrée rare en matière d’interprétation judiciaire. L’ouvrage d’Elena M. de Jongh vient donc combler un besoin criant et urgent en proposant aux futurs interprètes judiciaires une visite pas à pas de la réalité du métier. Ce manuel pratique a par ailleurs le mérite de proposer de bonnes pratiques en matière d’interprétation judiciaire ; comme il n’existe pas d’agrément unique dans ce domaine (p. 19), un guide des bonnes pratiques pourrait faciliter le consensus auprès des interprètes professionnels et fédérer les différents intervenants du domaine : formateurs, interprètes et clients. Pour conclure, on pourrait établir un parallèle entre la « présence linguistique » de l’accusé et la « présence professionnelle » de l’interprète. En effet, pour que soit garanti le caractère équitable d’une procédure judiciaire, le défendeur doit être présent linguistiquement, c’est-à-dire qu’il doit être placé dans la même situation que s’il parlait anglais (p. 53). De la même manière, grâce au détail des descriptions proposées par ce manuel et au caractère authentique de la plupart des exemples, l’interprète est placé dans la même situation que s’il interprétait effectivement dans une procédure judiciaire, ce qui lui confère un début de « présence professionnelle » et constitue un atout précieux dans sa formation.