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Tyulenev, Sergey (2014) : Translation and Society. London et New York : Routledge, 210 p.[Notice]

  • Annie Brisset

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  • Annie Brisset
    Université d’Ottawa, Ottawa, Canada

Depuis nombre d’années, la traductologie (particulièrement son volet critique) est en grande partie informée par ce qu’on appelle le « tournant sociologique » de la traduction. Passons sur cette étiquette qui fait croire faussement à un changement de paradigme, un virage qui nous éloignerait du « tournant culturel » (Bassnett et Lefevere), c’est-à-dire de la prise en compte du contexte sociohistorique et politique des pratiques de traduction. Il est vrai que même si elles sont imbriquées, les notions de culture et société sont distinctes. Elles renvoient à des cadres théoriques également différenciés. Jusqu’à présent, l’horizon sociologique des études de traduction est occupé, inégalement, par trois modèles : la sociologie des champs et des agents de Pierre Bourdieu, l’approche ethnométhodologique empruntée à la théorie de l’acteur-réseau de Bruno Latour et Michel Callon et, plus récemment, la théorie des systèmes sociaux ou sociologie des communications de Niklas Luhmann. Des concepts comme celui d’habitus, de champ ou de réseau ainsi que des méthodes comme l’observation participante sont appliqués à l’étude des acteurs qui interviennent dans la production et la diffusion des traductions. Il manquait un encadrement général permettant de situer ces emprunts à la sociologie dans l’évolution de la pensée du social et de ses rapports réels ou potentiels avec l’action de traduire et avec ses agents. Tel est l’objectif du livre de Sergey Tyulenev. Cet ouvrage pédagogique, d’une concision et d’une clarté remarquables, s’adresse principalement aux étudiants et peut être utilisé à tous les cycles. Mais il intéressera tout aussi bien les professionnels puisqu’il montre en quoi les modèles sociologiques permettent de repenser les conditions d’exercice de la traduction et de l’interprétation ainsi que le statut de ces professions. Si le livre se présente comme un manuel, il se différencie des ouvrages du même genre qui introduisent aux théories de la traduction, mais qui présentent ces théories individuellement, dans un ordre chronologique, certes, mais sans montrer en quoi ces théories procèdent d’un dépassement épistémologique ou critique des précédentes, ni en quoi elles se complètent plutôt qu’elles ne s’opposent quand elles explorent de nouveaux facteurs ou mobilisent de nouvelles disciplines pour changer d’éclairage. Le découpage de la traductologie en « tournants » (linguistique, culturel, sociologique, éthique, internationaliste) est symptomatique de cette présentation désarticulée de la pensée du traduire qui désarçonne les étudiants. Le livre de Tyulenev a le mérite de rassembler en un tout organique les modèles sociologiques pertinents à l’étude de la traduction et de ses agents : le lecteur sait toujours ce qui relie ou oppose les modèles et ce qui justifie le passage de l’un à l’autre, sans perdre de vue les influences qui laissent leur trace dans cette évolution. Au premier cycle, les chapitres qui forment la première moitié du livre incitent à réfléchir sur la fonction sociale de la traduction et du traducteur de même que sur les conditions de la professionnalisation au sein d’une société. Ces questions concrètes et d’actualité devraient utilement s’intégrer à un cours introductif sur les théories de la traduction, ayant par ailleurs l’avantage de bousculer les préjugés antithéoriques solidement ancrés chez les apprentis traducteurs (si ce n’est dans la profession). Aux enseignants chargés des cours de traduction, de nombreuses questions posées dans ces chapitres serviront à situer la démarche de l’apprenant dans la complexité d’un acte fonctionnel de communication – pour en finir avec cette pratique (anti)pédagogique où l’on demande aux étudiants de traduire un texte en dehors de tout paramètre de communication. Aux cycles supérieurs, le livre offre d’abord une excellente introduction aux grands courants de la sociologie. En complément, des encadrés fournissent des informations qui relèvent de la culture générale ou …