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1. Introduction[1]

Jusqu’au début du xxe siècle, les écrits officiels (actes et correspondances d’État) du Japon, de la Corée, du Vietnam et de la Chine étaient fortement influencés par le chinois classique. Réserve faite d’une littérature populaire[2], la langue parlée au quotidien dans ces pays était peu transcrite jusqu’à ce que s’opère au tournant du xxe siècle une « trans-formation » (Cho 2011) des écrits, portée par la traduction, par la création, et par une ouverture à l’oralité qui a provoqué une redéfinition de l’écriture et de la littérature. Lors de la « Restauration » (1867-1868), ou Meiji Ishin (明治維新), le Japon des « Lumières » entreprend de profonds changements politiques et sociaux et s’engage dans la modernité, devenant la première puissance régionale. La Corée adopte des réformes similaires, dites de Gaehwagi (개화기) [période d’ouverture et de modernisation] (1876-1910) (Maurus 2005 : 59).

Cependant, les intrusions[3] occidentales de la fin du xixe siècle attisent les nationalismes et, un temps, suscitent une « solidarité » continentale (Youn 2010 : 534). Trois défaites successives, contre les Anglais, les Français et, enfin, contre le Japon en 1895, font cependant douter de la prééminence de l’empire du Milieu. À leur manière, ces quatre pays rénovent alors leur « langue nationale » (國語), la rendant plus proche des usages parlés à l’époque, plus efficace pour diffuser les idées et connaissances nouvelles, chacun espérant « mettre la “modernité occidentale” à son service » (Youn 2010 : 540). Le chinois classique disparaît dès lors un peu plus, dans les écrits japonais (vers 1870), coréens (vers 1894), vietnamiens, mais aussi des usages chinois après 1919.

Avec l’avènement de l’imprimerie, chacun s’ouvre aux « nouveaux » écrits occidentaux (par opposition à ceux des écoles confucianistes) ; journaux et revues deviennent les principaux vecteurs du « nouveau savoir » et de l’expression artistique (Youn 2010 : 141-154, 326-330, 357-369). Une occidentalisation pragmatique de l’écriture s’opère par phases successives : « traduction, imitation, création » (Ngô 2017 : 20). Elle engendre de nouveaux genres (éditoriaux, essais, encyclopédies, pamphlets) et régénère les créations littéraires nationales (formes plus libres, essor de la prose et épanouissement des genres narratifs).

Au-delà des évolutions qu’ont connues les puissances majeures, qu’en est-il des deux plus modestes, la Corée et le Vietnam ? Entre échanges et conflits, comment la traduction et la création ont-elles permis à ces pays traditionnellement sinisés de moderniser leur langue, leurs connaissances et, par là même, de redéfinir leur identité ? Nous verrons comment de nouvelles « langues nationales » ont servi la cause indépendantiste, en Corée contre l’occupation japonaise, et au Vietnam face aux pressions chinoise et française. Dans les bouleversements qu’ils ont connus au xxe siècle, notre approche comparatiste entend montrer que Corée et Vietnam ont fait un usage différent des connaissances que la traduction apportait à leur peuple et que la traduction et l’écriture y constituent les domaines symboliques de luttes identitaires et réformistes. Pour cela, nous nous intéresserons d’abord à l’émergence du Japon comme puissance régionale, politique et culturelle, puis à la transformation de ces langues et de leurs littératures, héritières du chinois classique, enfin à l’émancipation identitaire et langagière de la Corée et du Vietnam face aux ambitions colonialistes.

2. Désinisation et émergence du Japon des « Lumières »

2.1. Désinisation progressive et naissance de « langues nationales »

En 1895, encouragé par sa victoire contre la Chine, le « Japon des Lumières » écarte l’usage du chinois classique dans les actes officiels et les kanpô (官報) [journaux d’État]. Sur le modèle français d’État-nation, ce gouvernement prend conscience de la force d’une « langue nationale » (国語) et impose une standardisation de l’usage tokyoïte. Le Japon impérialiste conduit la Corée à une réforme similaire, dite de Gabo (갑오), qui écarte progressivement l’usage des caractères chinois classiques.

Aux xve et xvie siècles déjà, après plusieurs tentatives de transcription (ou de traduction partielle), Coréens et Japonais avaient tenté d’établir un procédé de traduction littérale permettant de transcrire les ouvrages chinois (Lee 1998 ; Kim 2004). Cette forme d’interprétation s’appelait en Corée eonhae (諺解) et au Japon kakikudashibun (書き下し文). Concrètement, cette « écriture traductive » déconstruisait le chinois classique pour recomposer de nouvelles formes dans la syntaxe coréenne ou japonaise ; l’ordre des mots y était adapté, les sinogrammes se mêlaient à l’écriture vernaculaire. Au début du xxe siècle, une version « métissée sino-nationale » – gukhanhonyongche (國漢混用體) en Corée et wakankonkôbun (和漢混交文) au Japon – reprend le principe de déconstruction du kakikudashibun et du eonhae. Le lexique chinois est en partie conservé ; le hangeul et les kana y transcrivent symboliquement, d’une part, les éléments fonctionnels (particules, suffixes ou connecteurs) et, d’autre part, phonétiquement les néologismes et noms propres occidentaux encore dépourvus d’équivalents en sinogrammes. Cette écriture métissée s’impose alors comme un compromis (Cho 2011 : 206, 215), dont le Japon encourage l’usage pour passer plus aisément d’une langue à l’autre en vue, dès 1905, d’annexer la Corée (Min 1994 : 46).

Au Vietnam, à la même époque, l’écriture chinoise disparaît, là aussi un peu plus, au profit du quốc ngữ (國語), littéralement « langue nationale ». Cette écriture romanisée par les jésuites[4] aux xvie et xviie siècles facilitait la transcription phonétique du vietnamien en alphabet latin. Le quốc ngữ, « toléré » par l’amiral Lafont (Youn 2010 : 372), se diffuse auprès de la population annamite à l’initiative d’avant-gardistes mus par le souci d’instruire et de libérer le pays. Le quốc ngữ y devient un « instrument d’émancipation » (Lê 2008 : 437).

Ainsi au début du xxe siècle, la Chine défend donc sur ses voisins immédiats une influence contestée, que de lointaines puissances menacent plus encore.

2.2. Le Japon : foyer de formation et de contestation

Dès la période Edo (1603-1867), les Japonais sont parmi les premiers à comprendre l’intérêt stratégique de la « modernité occidentale » (Youn 2010 : 540). Rappelons qu’à l’époque dite des Rangaku (蘭学) [études hollandaises], et plus encore à l’ère Meiji, les conceptions philosophiques et scientifiques occidentales sont traduites, du néerlandais puis de l’anglais (Yuasa 1988 : 297-299). Au retour de délégations d’Europe et d’Amérique, plusieurs volumes encyclopédiques sont largement diffusés, dont le Seiyôjijô (西洋事情) [Affaires d’Occident] de Fukuzawa Yukichi (1866), le forme: forme pleine grandeur (易言) [Dit facilement] du Chinois Zhèng Guānyīng (1871) et le Seoyugyeonmun (서유견문) [Observations d’un voyage en Europe] du Coréen Yu Giljun (1895).

Fin du xixe siècle, après l’ouverture forcée de nouveaux comptoirs occidentaux (guerres de l’Opium), les pays d’Asie tentent une unité de façade contre l’agression occidentale, mais pour Fukuzawa Yukichi, « le Japon est le seul pays capable d’assumer la direction de l’Asie orientale » (Youn 2010 : 517-518). Katô Hiroyuki et Fukuzawa justifiaient en partie leur supériorité par le principe darwinien de la « survie du plus apte » (優勝劣敗), « du plus fort » (強權). Au tournant du xxe siècle, affirme Youn (2010 : 525-534), « [l]’idéologie du darwinisme social et la realpolitik furent mises au service d’une politique agressive » qui conduisit tout naturellement à un « antagonisme irréductible entre la solidarité asiatique [et] sentiment[s] nationaliste[s]. » Coréens, Chinois et Vietnamiens dépêchent malgré cela des délégations (étudiants, diplomates ou activistes) se former au Japon, auréolé de sa victoire sur les troupes russes (Lê 2008 : 426-427 ; Shen 1994/2008 : 97). En 1905, Phan Bội Châu y rencontre ainsi Liáng Qǐchāo, avant de fonder au Vietnam « Le Mouvement vers l’Est » (東遊運動). En 1907, Phan Bội Châu y délègue rapidement une vingtaine, puis une centaine de militants. Des liens se nouent entre partis, activistes réformistes et émigrés politiques (Youn 2010 : 427, 477).

Une large diffusion des connaissances scientifiques s’opère déjà par le biais de publications nipponnes, comme celles de Liáng (Shen 1994/2008 : 97), réfugié depuis le soulèvement manqué des « Cent Jours » à Yokohama, d’où il lance en 1898 un appel à une « révolution littéraire », ou forme: forme pleine grandeur (小说界革命). Phạm Quỳnh (cité dans Youn 2010 : 261) écrivait que « les écrits de Kāng [Yǒuwéi] et Liáng [avaient] littéralement révolutionné les esprits [coréens et vietnamiens]. » Conscient du retard pris par la Chine et de la nécessité de changements profonds (Lê 2008 : 426), Liáng espérait y faire connaître les idées occidentales (Nie 2000). Comme d’autres intellectuels chinois, japonais, coréens et vietnamiens, il militait pour une refonte de l’écriture, nécessaire face à de nouveaux besoins. Il avait étudié « avec intérêt le roman politique japonais dont il appréciait particulièrement la valeur sociale » (Jin 2005 : 171). « Se servir du style […] pour exprimer la pensée patriotique » (Liáng Qǐchāo 1902, cité dans Jin 2005 : 171), voilà l’exemple que le roman chinois devait suivre selon lui : « Il faudra commencer par la révolution du monde du roman pour parvenir à transformer et améliorer le peuple. Le nouveau peuple naîtra du nouveau roman » (Liáng Qǐchāo 1902, cité dans Jin 2005 : 171). Mais qu’entendait-il par « roman » ?

Le soseol [小説] avait dans les années 1900 un sens beaucoup plus large qu’aujourd’hui, embrassant les biographies, les récits historiques jusqu’aux formes de la discussion et du débat [avant de prendre] une forme hybride, héritière de ses deux tendances, l’une véridique (la vérité du fait historique) et l’autre fictive.

Kim 2005 : 16-17

Cependant, si quelques lettrés chinois s’intéressent « aux aspects philosophique, idéologique, culturel et artistique de l’Occident modernisé » (Gao 2018 : 120), toute tentative de réforme échoue jusqu’au renversement de l’Empire en 1911. Dès lors, la Chine devient un foyer contestataire (Nguyễn et Hữu 1979 : 77), qui entend s’opposer aux ambitions occidentales en Extrême-Orient. Des activistes vietnamiens y découvrent des ouvrages philosophiques (voir les annexes de Youn 2010) souvent retraduits du japonais, dont le Contrat social de Rousseau, Mínyuēlùnjùzǐ Lúsuō zhī xuéshuō 民約論鉅子盧梭之學說 [La doctrine de Rousseau] (1902) ou L’esprit des lois de Montesquieu, qu’ils retraduisent à leur tour en quốc ngữ. « Les maîtres Lư (Rousseau) et Mạnh (Montesquieu) étaient placés presque au même rang que Confucius et Mencius eux-mêmes » (Youn 2010 : 261). Vietnamiens et Coréens espèrent le soutien chinois pour reconquérir leur indépendance : « D’après Phan Bội Châu, il était nécessaire […] de tisser des liens entre les combattants de tous les pays colonisés et d’amener toutes les nations à s’unir […] dans l’armée de la Révolution » (Youn 2010 : 482). Notons déjà que les ambitions révolutionnaires chinoises n’auront pas le même écho en Corée (Youn 2010 : 538).

3. Transformation des « langues nationales »

3.1. De nouvelles langues pour des besoins nouveaux

Au Japon, dès la fin du IXe siècle, des rapprochements entre la langue parlée japonaise et la langue écrite sinisée, forme: forme pleine grandeur (文言), avaient été observés (Sissaouri 1987 : 25). Les monogatari, comme le Genjimonogatari (源氏物語) [Le dit du Genji], récits vernaculaires en prose, par et pour un public féminin, s’inspiraient fortement de la littérature classique chinoise, confucéenne et bouddhique (Sissaouri 1987 : 24). De même, un rapprochement identique entre l’oral et l’écrit s’observe au Vietnam et en Chine, où il prend au xviie siècle la forme métissée, que l’on connaît, du forme: forme pleine grandeur (白話) traditionnel, utilisée dans les récits populaires de la dynastie Qing. En Corée enfin, entre les xviie et xixe siècles, se produit de façon similaire une ouverture de l’écriture aux formes plus proches de la langue parlée. Nombre de romans et contes chinois sont adaptés en hangeul, selon un mode de traduction assez libre (Jon 2009), là aussi, souvent composés par des écrivaines pour un lectorat féminin.

Ainsi, fin xixe siècle, par une même ouverture de l’écriture à la langue du quotidien, les réformes de l’ère Meiji accroissent considérablement le lectorat. À cette époque, le Japon remplace un peu plus les registres chinois par d’autres plus usuels, dont témoigne le Genbunitchitai (言文一致體) [style unifiant langues écrite et parlée] (Bae 2008)[5]. À partir de 1906, une génération d’auteurs coréens formés au Japon, comme Yi Gwangsu, Kim Dongin ou Ju Yohan, procède à la même simplification dans des compositions coréennes, émaillées de nouvelles locutions nipponnes (Min 1994 : 56 ; Lee 2009).

Cette convergence de l’écrit et de l’oralité s’observe aussi en Chine, où Liáng appelle de ses voeux une « révolution littéraire » et fonde en 1902 la revue forme: forme pleine grandeur (新小説) [nouveau « roman »]. Après la chute du régime impérial en 1911, la Chine réforme à son tour le forme: forme pleine grandeur (古文) [écriture ancienne] au profit d’une écriture simplifiée, plus proche des usages quotidiens, plus accessible (Maurus 2000). Les décrets éducatifs chinois de 1915 écartent le modèle classique dès 1917 et une nouvelle génération d’auteurs, dans la revue forme: forme pleine grandeur (新青春) [Nouvelle jeunesse] (fondée par Chén Dúxiù), diffuse une littérature plus « populaire » (Bae 2008 : 100-101). Leur manifeste s’intitule forme: forme pleine grandeur (文學改良芻議) [Suggestion pour une réforme littéraire]. Sous l’impulsion des écrivains du Quatre Mai 1919 (Hú Shì, Lǔ Xùn, Máo Dùn, Chén Dúxiù), ce style d’abord panaché (classique et vernaculaire) prend progressivement la forme du « forme: forme pleine grandeur moderne » (appelé aussi « forme: forme pleine grandeur du Quatre Mai » 1919) (Bae 2008 : 101) et gagne ainsi un public plus large (Gao 2018 : 121). Liáng fut l’un des premiers écrivains à l’employer dans des ouvrages à caractère scientifique (Youn 2010 : 226). En Chine comme ailleurs, les revues contribuent à populariser ces innovations (Gao 2018 : 123-124), à populariser des oeuvres devenues emblématiques comme forme: forme pleine grandeur (狂人日記) [Journal d’un fou] de Lǔ Xùn (première nouvelle en forme: forme pleine grandeur moderne) : « [En] Chine, la littérature vient traditionnellement avant toute chose, ce qui explique l’importance que portent les traducteurs chinois à la littérature occidentale, essentiellement la littérature française » (Jin 2005 : 170). Dès 1920, ce forme: forme pleine grandeur nouveau est donc bien vivant dans la littérature et l’enseignement (Shao 2005 ; Bae 2008).

Cette convergence des langues écrites et parlées s’observe enfin au Vietnam dans des oeuvres comme Truyện thầy Lazaro Phiền (1887) [L’Histoire du curé Lazaro Phiền], de Nguyễn Trọng Quản, un récit en prose, « à l’occidentale », rédigé en quốc ngữ (Lê 2008 : 441 ; Ngô 2017 : 20). Pour Cho (2011 : 216), « c’est le grand apport de cette époque dominée par la traduction […] que d’avoir réussi l’accord entre le parlé et l’écrit ».

3.2. Diffusion par la traduction, l’instruction et la presse

Quoique conservant des formes archaïques, chacune de ces écritures gagne en concision et en souplesse (Hong 1996). Ces quatre pays s’efforcent d’identifier ou de créer dans leur langue les équivalents d’une multitude de concepts étrangers (Bae 2008 : 99-100 ; néologismes, Youn 2010 : 420-428). Un an après la réforme de Gabo (갑오) [1895] (section 2.1), qui autorisait l’établissement en Corée d’écoles à l’occidentale, paraît le premier manuel scolaire rédigé entièrement en hangeul (Maurus 2005 : 63). L’enseignement religieux lui aussi contribue à l’évolution de l’écriture moderne et à sa diffusion. Traduits en 1887 de façon littérale dans un registre proche du chinois classique par des missionnaires anglais (Ross, MacIntyre), les Évangiles sont réédités en Corée en 1900, de l’anglais cette fois, en termes plus accessibles (Min 1994 : 51-52 ; Youn 2010 : 332).

Portée par l’imprimerie mécanisée, la presse se fait l’écho de la synthèse des formes savantes et courantes (Le 2008 : 343). En Corée, deux tiers des journaux sont désormais rédigés en hangeul, dont le célèbre Dongnipsinmun (독립신문) [Journal de l’indépendance] (1896-1899) (Min 1994 : 52), « champion de la réforme politique, sociale et culturelle », publié chaque semaine en anglais également (forme: forme pleine grandeur). En 1896, plusieurs écoles publiques y sont abonnées. Les activistes coréens encouragent la création d’écoles « modernes », la protection des droits de tous et l’introduction d’institutions démocratiques occidentales (Youn 2010 : 329). Plus de 500 revues voient le jour pendant les cinquante années d’occupation (Maurus 2000 : 29, 51)[6]. Regroupés autour de revues littéraires comme Sonyeon (소년) [L’adolescent] et Cheongchun (청춘) [Jeunesse], de jeunes auteurs s’affirment. Des patriotes, dont Choe Namseon (auteur de la déclaration d’indépendance du 1er mars 1919), y publient des auteurs occidentaux découverts par leurs traductions japonaises (Cho 2011 : 208, 212).

En Chine, les membres du forme: forme pleine grandeur (新文化運動) [Mouvement de la nouvelle culture] de 1917 ainsi que les écrivains de la Génération du Quatre Mai 1919 popularisent aussi les auteurs occidentaux (Qian, Wen et al. 1998 : 3). 

La traduction, aux yeux des auteurs chinois modernes est une façon […] d’emprunter des solutions narratives ou formelles, de les accumuler et de se les approprier davantage. Ce genre de « traduction-accumulation » assume une fonction centrale dans le développement de la formation de la nouvelle littérature chinoise.

Gao 2018 : 123

En 30 ans, plus d’une centaine « d’auteurs français sont traduits et plus de 300 titres (journaux et revues non compris) [sont] publiés » (Gao 2018 : 122-123) en Chine ; autant de sociétés littéraires voient le jour, toutes ou presque éditant une revue, par exemple forme: forme pleine grandeur (小說月報) [Le mensuel du roman] ou forme: forme pleine grandeur (創造社) [Société de création].

Au Vietnam, la modernisation de l’écriture, sa transformation à l’occidentale, puis sa diffusion dans sa forme romanisée se sont opérées plus lentement. Si le premier journal en quốc ngữ, le Gia Ðịnh (báo) [Les nouvelles de Saïgon], paraît en 1865 (Lê 2008 : 440), la presse est pauvre et reste l’outil de propagande de l’administration française. Phạm Quỳnh qui collaborait à la revue Nam Phong [Le vent du Sud] se risqua à y écrire que « la France en conquérant des colonies vise à protéger des populations retardées, à défendre les droits du peuple à l’éducation, à le conduire dans la voie de la civilisation » (Nguyễn et Hữu 1979 : 83). Dans le sud du Vietnam, plus précocement annexé, d’autres journaux paraissent, presque tous avec des directeurs français, dont le Lục Tỉnh tân văn [Nouvelles des six provinces] (1907) ou la revue Đăng Cổ Tùng Báo [Le tambour du réveil] du Français Schneider. Ces journaux reflètent les intentions de l’administration coloniale, et malgré la censure, ce n’est qu’après 1920, avec la démocratisation de l’imprimerie, que des titres comme Tiếng Dân [Voix du peuple] acquièrent une popularité suffisante (Nguyễn et Hữu 1979 : 84-85). Youn (2018 : 87-91) établit une liste de ces revues interdites en Indochine, dont certaines étaient alors imprimées à Paris.

3.3. Renouvellement stylistique et linguistique

À partir des années 1920, des formats inconnus alors font leur apparition : essais, écrits historiques, philosophiques, scientifiques (Nie 2000). Citons le forme: forme pleine grandeur(飲冰室文集) [Recueil du buveur de glaçons], anthologie d’articles de Liáng publiés entre 1892 et 1902. Ses rééditions (cinq au total entre 1903 et 1908), traduites en coréen et en vietnamien, séduisent par leurs idéaux de progrès, de réformes sociales (section 4) ; sa rhétorique et son style journalistique, incisif et fluide (« plus clair, plus discursif et plus répandu »), sont « considérés comme une sorte de canon contemporain pour les lecteurs coréens » (Youn 2010 : 226-227).

Des innovations linguistiques et langagières apparaissent aussi, dont le sinogramme teki (的) [caractérisé par]. Sur le modèle des adjectifs anglais en forme: forme pleine grandeur (Min 1994), il permet d’enrichir ces langues de nombreux adjectifs accompagnés de leurs dérivés adverbiaux par l’ajout d’un suffixe adverbialisateur sur le modèle de forme: forme pleine grandeur. Anodine en apparence, la ponctuation est une autre innovation : les virgules, points, points d’interrogation ou d’exclamation apparaissent dans les phrases interrogatives et impératives, jusqu’ici rendues par des suffixes conjonctifs ou de terminaison phrastique comme -(n)da qui indiquait au lecteur coréen la fin de la phrase (Bae 2008 : 98 ; Hong 1996 : 54). L’influence des traductions occidentales est ici manifeste. La disparition des caractères chinois (au profit du hangeul en Corée et du quốc ngữ au Vietnam) entraîne un espacement des mots et syntagmes, pour en faciliter la lecture. De même, afin de différencier le délocuteur de l’allocutaire, la présence d’un actant dans ces langues n’étant pas d’usage, l’introduction de parties dialoguées dans les écrits romanesques fait naître de nouveaux suffixes indiquant la fin de la phrase (An 2006 ; Lee 2009[7]). Par la (re)traduction (du japonais) se diffusent des formes nouvelles comme la voix passive ou la métaphore (Shao 2005 : 403-406).

Autre innovation, l’uniformisation de nombreux suffixes – comme -(de a)ru en japonais et -da en coréen – entraîne la création de pronoms personnels sujets, à la deuxième et à la troisième personne, les suffixes conclusifs ayant permis jusque-là d’identifier le sujet (An 2006 : 314). Rappelons que traditionnellement dans ces langues, les seuls pronoms personnels étaient jusqu’alors (自) [soi-même], le locuteur correspondant à la première personne, et (他) [les autres]. À la lecture d’ouvrages occidentaux, les traducteurs japonais constatent l’absence dans leur langue d’équivalents aux pronoms personnels anglais forme: forme pleine grandeur et forme: forme pleine grandeur (Kamakura 1985). Ils inventent alors comme équivalent de forme: forme pleine grandeur le néologisme kare (彼), qui indiquait initialement ce qui est éloigné, à la fois du locuteur et de son allocutaire, donc un délocuteur. En y ajoutant le caractère jo (女) [femme], ils forgent kanojo (彼女), pour forme: forme pleine grandeur.

Des écrivains coréens (dont Kim Dongin et Yi Gwangsu, formés au Japon[8]), chinois (Liú Bànnóng, poète francophone de la Génération du Quatre Mai 1919) et vietnamiens créent dans leur langue des pronoms personnels à la troisième personne. L’introduction de ces pronoms recentre alors les fictions sur les protagonistes, et non plus seulement sur le récit, comme il était de tradition jusqu’alors.

3.4. Influence politique des traductions occidentales

Kim (2005 : 40) et Ngô (2017 : 20) rappellent que la transformation de l’écriture et de sa stylistique s’est opérée selon le schéma « traduction–imitation–création ». Ce principe d’adaptation de récits et de contes chinois s’observait déjà, nous l’avons dit, au Japon à la fin du ixe siècle et en Corée du xviie au xixe siècle. Les premiers écrits métissés sino-japonais/coréens (Cho 2011 : 208), Seiyôjijô (西洋事情) [Affaires d’Occident] de Fukuzawa et Seoyugyeonmun (서유견문) [Observations d’un voyage en Europe] de Yu, illustrent à nouveau ce mimétisme. En s’inspirant d’ouvrages britanniques d’économie politique et de droit international, traduits en chinois, Yu prend exemple sur Fukuzawa, lui-même influencé par de nombreux ouvrages anglo-américains (Youn 2010 : 213)[9]. Ces quatre cultures tentent de concilier traditions et occidentalisation, tel Ueda Bin, par exemple, dont les traductions de symbolistes français (Verlaine, Mallarmé) obéissent aux usages nippons. De même, en Corée, entre traditions issues de plusieurs cultures, « la plupart des textes traduits adaptent l’original […] de façon à le coréaniser » (Cho 2011 : 214).

Dès la chute de la dynastie Qing, on observe en Chine une effervescence créative chez des auteurs-traducteurs, connaisseurs privilégiés des courants artistiques et littéraires étrangers (Gao 2018 : 120-121) : « La littérature française laisse [aussi] son empreinte dans la création personnelle des auteurs chinois. » Gao (2018 : 123-124) observe chez Yù Dáfū, Máo Dùn, Dài Wàngshū et Bā Jīn, Jìng Yǐnyú et Liáng Zōngdài l’influence de Rousseau, Flaubert, Zola, Baudelaire, Verlaine, Lautréamont, Rolland et Valéry. Pour elle, « l’école moderniste » de la poésie chinoise (créée par Dài Wàngshū, Wáng Dúqīng et Mù Mùtiān) puise clairement dans la poésie symboliste française.

3.5 Le rôle politique de la création littéraire

En Corée, la poésie a longtemps connu un succès bien supérieur à la fiction courte ou à la nouvelle. Elle était récitée, déclamée ou chantée, appréciée par des publics de toutes conditions. Au début du xxe siècle, Kim Dongin, Yeom Sangseop, Chae Mansik, Na Dohyang ou Hyeon Jingeon, toute une génération associe le réalisme et le naturalisme à la modernité littéraire (Kim 2005 : 43). Kim (2005 : 40) note que cette assimilation du naturalisme français s’opère par phases de réception (1885-1899), d’assimilation (1900-1905) et d’adaptation (1906-1911).

Formé au Japon et inspiré par la « Nouvelle Poésie » japonaise (1882), traducteur de Verlaine, de Rimbaud ou de Baudelaire, Choe Namseon est considéré comme le fondateur de la prose moderne. Sa renommée naît de la publication en 1908, dans la revue Sonyeon (소년) [Adolescent], du poème Hae-egeseo sonyeon-ege (해에게서 소년에게) [De la mer à un adolescent]. Premier poème en prose, presque entièrement composé en hangeul, ce texte fondateur du renouveau poétique s’inspire de traductions japonaises de Byron : forme: forme pleine grandeur (1812) et de ses poèmes sur l’océan (Cho 2011 : 211). L’abandon des codes confucianistes autorise des compositions moins figées, libérées des contraintes de la versification du sijo[10] traditionnel et du recours classique aux caractères chinois. Les formes poétiques de Choe Namseon, tout comme celles de l’illustre Kim Anseo, poète et traducteur, ne constituent pas de « simple[s] copie[s] servile[s] de Verlaine ou Baudelaire, mais un bouleversement de l’ancien cadre poétique » (Cho 2011 : 213-214). L’auteur y fait un usage inédit de la ponctuation, et emploie en début comme en fin de strophe la « donnée linguistique […] la plus libre » (Maurus 2000 : 29-32) de l’oralité coréenne : l’onomatopée !

Au Vietnam, dès les années 1920, la poésie occidentale et, en particulier française, est accueillie avec enthousiasme (Nguyễn et Hữu 1979 : 96 ; Lê 2008 : 450). Lamartine, en particulier, connaît un tel engouement auprès de la jeunesse qu’une décennie plus tard ses traductions donnent naissance à une nouvelle école poétique (Hữu 2006 : 979-981 ; Lê 2008 : 446-463). L’influence de la versification française y est manifeste, par l’adoption des strophes en quatrains et en tercets, des rimes suivies, croisées ou embrassées, par l’usage assoupli des images (Le 2008 : 348). Les traductions de Nguyễn Văn Vĩnh, par leurs métriques libres et prosaïques, exercent une considérable influence esthétique et culturelle sur les poètes vietnamiens. Malgré l’attrait pour le genre narratif, ils se détournent des poèmes moralisateurs ou satiriques – comme Lc súc tranh công (六畜爭功) [La querelle des six animaux] –, pour des compositions plus symbolistes[11].

Quant aux arts dramatiques, par opposition à ses formes anciennes traditionnelles, théâtre musical chanté (hát chèo, populaire et tung, classique), en encourageant la traduction et l’adaptation d’auteurs classiques (Molière, Corneille), l’administration coloniale introduit de nouvelles formes de théâtre à l’occidentale : le cái lương [théâtre rénové] et le kch nói [théâtre parlé tel qu’il se pratique en Occident] (Lê 2008 : 490-494). Notons l’implication de Vu Đinh Long, qui adapte et écrit également ses propres pièces (Nguyễn et Hữu 1979 : 89). Phan (1998 : 142) résume en quelques noms les influences littéraires francophones de l’époque : Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Valéry, Maupassant, Daudet, Anatole France, les Goncourt, Gide et Anquetil.

La nouvelle, quant à elle, ne fait son apparition que vers 1925. Maurus (2000 : 241-244) détaille les divers thèmes de prédilection de ces genres courts, publiés en périodiques, particulièrement adaptés au format en feuilletons, plus à même d’éluder la censure. Dans une analyse du retard de modernité de la fiction (sur la poésie), Maurus (2000 : 245) observe que le nouveau roman, souffrant de l’image dévalorisée d’un style populaire, est surtout prisé par un lectorat féminin.

Une décennie plus tard, la « Génération de 1932 », à laquelle appartiennent Nhất Linh et Khái Hung (Lê 2008 : 466-474), manifeste au sein de la revue vietnamienne Phong hóa [Moeurs] (1932-1935) une rupture avec le modèle archaïque. Les « nouveaux romans » et la nouvelle viennent étoffer le patrimoine littéraire (Nguyễn et Hữu 1979 : 88), qui traditionnellement privilégiaient la versification (Ngô 2017 : 21). C’est avec cette génération que le roman moderne, « mélange de réalisme et de romantisme », connaît au Vietnam son âge d’or (Lê 2008 : 466-467). Certains auteurs assument ce rôle d’intermédiaires culturels (Nguyễn 2018), d’autres essayent de contourner l’influence étrangère en adaptant ou composant des fictions sociologiques ou psychologiques, comme T Tâm [Un coeur pur] de Hoàng Ngọc Phách paru en 1925, inspiré de La Dame aux camélias de Dumas fils (Ngô 2017 : 20-21). Parmi ces traducteurs romanciers et nouvellistes se distinguent Phạm Duy Tốn, Nguyễn Tử Siêu et Hồ Biểu Chánh (Lê 2008 : 463), l’auteur de Ngọn cỏ gió đùa [Les herbes sous le vent] (1926), dont le personnage central Lê Văn Đó n’est pas sans rappeler Jean Valjean (Vo-Paillaud 2011[12]). Ainsi, bon gré mal gré, il souffle à cette époque sur les milieux littéraires de ces deux pays, aux destinées comparables, comme un esprit de liberté auquel les auteurs français ne semblent pas étrangers.

4. Hégémonie culturelle en Corée et au Vietnam : résistance « défensive » et « offensive »[13]

Les innovations du début du xxe siècle influencèrent considérablement les écrivains de Chine (Shao 2005 : 406) et des pays proches. Si la Chine voit sa suprématie contestée, la Corée et le Vietnam vivent des bouleversements tout aussi conséquents. Après s’être détournés du néoconfucianisme, Coréens et Vietnamiens redécouvrent dans leur langue « l’intérêt pratique du nouveau courant de pensée chinois » (Youn 2010 : 261).

Dans ces deux pays, la transition vers des systèmes d’écriture nationaux, par « un glissement de savoirs et un heureux mélange de styles » (Vo-Paillaud 2011 : 7), marque une métamorphose d’autant plus profonde que la Corée et le Vietnam ont été, plus souvent que d’autres, sous la coupe d’une occupation étrangère. En 1937, le Japon, qui occupait la péninsule depuis 1910, proscrivit l’usage du coréen, écrit et oral, dans la presse et dans l’enseignement. Parallèlement, au Vietnam, pendant un demi-siècle, l’administration française a cherché à imposer le français comme langue officielle, avant que le quốc ngữ ne s’impose légitimement après 1945 (Lê 2008 : 438). Dans ces deux pays, l’écriture et la traduction ont plus souvent qu’ailleurs servi le combat politique. Plus que « les armes de la rationalité, pour s’affranchir » (Cho 2011 : 213) de l’occupation, une écriture rénovée leur offrait un espace « dialectique » (Cho 2011 : 216) pour mener ces combats. Cependant,

[…] si les révolutionnaires chinois, par leurs écrits ou par des contacts personnels, influencèrent profondément les choix des réformateurs vietnamiens, les lettrés réformistes coréens, au contraire, se sont montrés particulièrement réservés à l’égard d’une solution impliquant une révolution.

Youn 2010 : 536

4.1. Création littéraire et indépendance nationale au Vietnam

La Corée comme le Vietnam a su tirer profit du renouveau idéologique. À Saigon au milieu du xixe siècle, le chinois classique et le nôm[14] sont toujours en usage (Nguyễn et Hữu 1979 : 65), mais l’enseignement y est d’abord mené en quốc ngữ. Ce système de transcription alphabétique, opportunément toléré par l’administration coloniale, avait conservé sa place dans les concours mandarinaux au côté du français (Le 2008 : 341). Le quốc ngữ propageait surtout la révolte contre les exactions françaises : « Ils se fient à leurs gros canons, leurs vaisseaux. Nous brandissons, nous, le drapeau de la justice, le sabre de l’humanité » (Nguyễn et Hữu 1979 : 70). À côté de rares lettrés et paysans patriotes, une minorité de notables s’est certes ralliée à la supériorité technique française (Phan 1998 : 131), mais les Vietnamiens comprennent que leur cohésion viendra à bout de la puissance occidentale. Le quốc ngữ devient pour eux « capital pour sauvegarder leur identité » (Phan 1998 : 131), un « instrument d’émancipation » (Lê 2008 : 437). Nguyễn Văn Vĩnh proposa en 1907 de l’adopter comme écriture nationale (Youn 2010 : 391) : « Cette littérature [en quốc ngữ] a le mérite, avec des auteurs remarquables comme Nguyễn Khuyến et Trần Tế Xương d’affiner la langue, la préparant ainsi à assumer les tâches plus complexes de l’étape à venir » (Nguyễn et Hữu 1979 : 74). Que se prépare-t-il si ce n’est une reconquête ?

Des décennies d’occupation ont pourtant maintenu le plus grand nombre dans une ignorance servile : « Après cinquante ans d’occupation française, l’Indochine française ne compt[ait] pas plus de dix docteurs, ingénieurs, professeurs indigènes » (Phan 1998 : 136). Pour remédier à cette indigence, Phan Châu Trinh fonde en 1907 la Trường Đông Kinh Nghĩa Thục [École de la juste cause de Dông Kinh[15]] (Hữu 2006 : 982 ; Lê 2008 : 427-433). Les extraits ci-dessous, cités en français par Lê (2008), témoignent de cette prise de conscience :

Apprendre est le premier devoir,
L’industrie et le commerce viendront après.

Nguyễn Quyền, cité et traduit par Lê 2008 : 435

Le quốc ngữ est l’âme du pays
Il importe à notre peuple.
Des livres de la Chine et des autres pays
Chaque mot sera traduit clairement.

Trần Quý Cáp, cité et traduit par Lê 2008 : 442

L’objectif de l’École de la Juste Cause était d’enseigner les « savoirs pratiques » hérités du monde sinisé et les connaissances occidentales retraduites des langues voisines, et de les diffuser largement (Nguyễn et Hữu 1979 : 76-77). Les grandes figures de cette résistance idéologique sont Phan Bội Châu, Nguyễn Ái Quốc (Hồ Chí Minh) et Phan Châu Trinh (Lê 2008 : 427-429). Plusieurs ont pu séjourner en Europe et s’insurgent d’autant plus de leur condition : « Des Annamites […] ont reçu des mains des Français [eux-]même[s] l’acte de condamnation du régime imposé par les coloniaux à l’Indochine, [ils ont lu] Montesquieu, Rousseau et Voltaire » (Nguyễn 1925).

De nouvelles formes littéraires se propagent : fictions littéraires, journalisme militant, essais philosophiques. Conscients du succès des réformes Meiji, une génération d’écrivains (Nguyễn Văn Vĩnh, Phạm Duy Tốn) formés dans les écoles françaises fait pourtant un constat similaire : la renaissance du Vietnam était-elle envisageable sans la modernité occidentale ? À partir de 1907, convaincu par son séjour en France et par sa découverte de l’imprimerie, du journalisme et de « l’impact des beaux-arts sur les mutations sociales, Nguyễn Văn Vĩnh [défend l’idée] d’une révolution culturelle et sociale […]. La presse, les traductions, les journaux, le théâtre et les films allaient devenir ses armes dans cette bataille » (Goscha 2001 : 328).

« Je vais avec eux mais je ne leur appartiens pas », disait-il (Văn Vĩnh, cité dans Phan 1998 : 132). Les lecteurs vietnamiens de l’époque lui doivent des traductions de Molière, Hugo, La Fontaine[16], Dumas et Swift, entre autres (Gosha 2001 : 329).

Son compatriote, Nguyễn An Ninh (1900-1943) s’attelle en 1926 à la traduction en quốc ngữ du Contrat social. Pour inciter la jeunesse à se cultiver, il écrivait :

Au xviie et xviiie siècle, des esprits ont cherché à briser les entraves du despotisme pour aider leurs semblables à conquérir la liberté. […] Si les Français nous poussent ainsi au désespoir, il n’y aura pas culpabilité à ne pas leur être loyal.

Phan Châu Trinh 1926, cité par Ngô 1998 : 271

Les références occidentales des auteurs vietnamiens ne sont pas fortuites, elles regroupent des penseurs, des économistes anglo-saxons (Herbert Spencer, Adam Smith et Stuart Mill), des scientifiques (Darwin, Huxley, cités par Lê 2008 : 426), des oeuvres satiriques (les fables de La Fontaine, Les Aventures de Télémaque de Fénelon). L’occupant s’alarme bien vite du succès de leurs traductions : « Le Contrat social, traduit en annamite, est […] dévoré par les indigènes. Ils le considèrent comme leur Évangile […] le ferment de leur révolte » (Carton 1931, cité par Ngô 1998 : 278). De même, les publications contestataires d’Hồ Chí Minh, relayées par les mouvements communistes, contribuent à donner un vif retentissement à son engagement politique (Lê 2008 : 432). À Paris, il publie dans des quotidiens français : Libération, L’Humanité, Le Journal du Peuple, La Voix Ouvrière, et surtout Le Paria dont il est l’éditeur et le principal contributeur (Ngô 2017 : 22).

Dès le début du siècle, la révolte avait pris au Vietnam la détermination d’un nationalisme bien plus offensif.

When Phan [Bội Châu] came to see the Chinese reformer Liang Qichao […], Liang introduced his translation of Yìdàlì Jiànguó Sānjié zhuàn (意大利建國三傑傳) [Biography of Three Heroes Who Founded Italy] written by a Japanese journalist, Heida Hisashi […]. Phan was excited by Mazzini and particularly by the phrase : “Education and violence must go hand in hand”.

Youn 2018 : 96

Au tournant des années 1930, la contestation prend plus d’ampleur. La bourgeoisie citadine docile s’enfonce dans le « trait commun de la culture occidentale » (Phan 1998 : 130) : l’individualisme. Les tares de cette société coloniale sont dénoncées avec force par Vũ Trọng Phụng qui publie Số đỏ [Destin heureux], l’ascension d’un modeste « ramasseur de balles », devenu le « sauveur du pays » (Nguyễn et Hữu 1979 : 101). Les caricatures et la satire anti-française – sur le modèle du Canard enchaîné (Lê 2008 : 449, 467) – dénoncent la répression qui s’intensifie à partir de 1931. Tout semble possible. Des poètes engagés rejettent de plus en plus le romantisme bourgeois qui « étale à longueur de colonne [ses] poncifs, ses clichés, ses thèmes ressassés […] la nostalgie du passé, le désespoir d’un amour inconsolé, une mélancolie sans borne ni raison devant le spectacle de la vie, de l’univers » (Nguyễn et Hữu 1979 : 95-96).

Alors que des initiatives philanthropes tentent de combler le retard d’instruction, l’élite de formation française se rallie, pour partie, au communisme et entraîne bientôt avec elle le reste de l’intelligentsia vietnamienne dans la lutte « la plus longue et la plus héroïque de son histoire » (Phan 1998 : 127). Devant la menace fasciste et le triomphe des Fronts populaires, le Parti communiste indochinois sort de sa clandestinité. Le romantisme des années 1920 cède la place à des thématiques bien plus concrètes. Romanciers, dramaturges et poètes consignent les injustices et les luttes politiques, chantent la reconquête du peuple vietnamien pris dans l’étau franco-japonais. Hồ Chí Minh compose à cette époque une fiction futuriste, qu’il situe en 1998, L’enfumé (1922), dédicacée à un combattant algérien tué par un officier français (Ngô 2017 : 23). Beaucoup composent en détention, dans une écriture protéiforme qui prend les armes pour « la grandeur de la cause révolutionnaire » (Lê 2008 : 347) avec l’issue que nous connaissons.

4.2. Entre critique du confucianisme et renouveau nationaliste coréen

À la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle, les Coréens se montrent très intéressés par des traductions d’ouvrages politiques sur l’indépendance des États-Unis, la Révolution française, l’histoire de conflits européens, la colonisation (Youn 2010 : 338) et, tout particulièrement, par le Vit Nam vong quc s [L’histoire de la perte du Vietnam]. Traduit en hangeul en 1907, imprimé dans les manuels scolaires, trois fois réédité, ce livre était encore « sur toutes les lèvres » dans les années 1930 (Youn 2010 : 454, 463). Les militants coréens comprenaient avec Phan Bội Châu que « l’adoration des lettres mortes (崇慮文 [sùng hư văn]) était l’une des causes de la perte du Vietnam » (Youn 2010 : 461). Sa traduction était « un acte de résistance contre l’oppression politico-sociale du colonialisme du Japon » (Cho 2011 : 216).

Entre 1904 et 1910, « l’apparition d’un grand nombre d’organisations politiques et sociales [contribua] à disséminer les idées réformatrices », dans des périodiques, à « donner au peuple une conscience nationale et […] les moyens de restaurer les droits du pays » (Youn 2010 : 326-327). Bien sûr, la censure japonaise s’intensifia et confisqua dès 1909 plus de 5700 publications dont 832 de Vit Nam vong quc s (Youn 2010 : 328, 461). Dans Taehyeong (대형) [La flagellation], Kim Dongin décrit la purge qui suivit le mouvement d’Indépendance du 1er mars 1919. De nombreux écrivains devinrent alors plus prudents, allant jusqu’à l’autocensure (comme Kim Dongin dans ses rééditions de Taehyong). Yi Yuksa, Yi Sanghwa, Yun Dongju et Han Yongun, témoins de l’humiliation nationale, expriment leur désespoir devant la nation asservie (Kim 2005). En 1926, Han Yongun publia Nim-ui chinmuk [Le silence de Nim], recueil méditatif dans lequel il exprime sa désillusion face à l’effondrement des mouvements indépendantistes.

Considérée comme la première grande revue politique, Changjo (창조) [Création] est lancée en 1919 par Kim Dongin (premier romancier coréen moderne) et Kim Hyeok. Elle constitue le point de départ de la littérature coréenne contemporaine. En se tournant vers le courant réaliste, elle marque une rupture avec l’ère des Lumières (Maurus 2000 : 74).

« [Les auteurs] vont – ou du moins vont-ils prétendre – faire table rase de tout le passé pour construire une toute nouvelle littérature » soutenant avec Kim Dongin que « quoique notre peuple ait une histoire de quatre mille ans, nous n’avons reçu nul héritage littéraire [autre que] la littérature classique chinoise. En l’absence d’héritage de nos prédécesseurs, nous ne pouvions – pour obtenir une littérature – que l’inventer complètement.

Kim 2005 : 12

On y retrouve des écrivains de renom comme Kim Anseo, son disciple Kim Sowol (aujourd’hui révéré) et Yi Gwangsu, lui aussi partagé entre révolte, résignation et compromission. Autant que la revue Taeseomunyesinbo (대서문예신보) [Nouvelles de l’art et de la littérature d’Occident], « véritable parfum occidental » (Maurus 2000 : 58), fondée en 1918, Changjo (창조) [Création] défendait le renouveau en poésie et en littérature. En 1919, son premier numéro publie leur manifeste : « Tout ce que nous nous sommes bornés à faire a été de porter devant vos yeux nos pensées et le compte-rendu de nos affres et de nos inquiétudes » (Kim 2005 : 10). O’Rourke caractérise la tonalité littéraire de l’époque comme suit :

Europeans [writers] had a tremendous appeal for the young Korean intellectuals, mainly because of the similarity […] of political pessimism generated in France by the Franco-Prussian war, in Russia by the corruption of the Czarist government, […] in depicting life as it is, [they] developed a type of hyper-realism, [that] became the dominant literary trend of the 1920’s.

O’Rourke 1977 : 51

Dans Mujeong (무정) [Sans coeur] (1910), Yi Gwangsu, auteur prolifique et populaire, présente les tourments d’un jeune homme partagé entre l’affection d’une citadine et celle d’une jeune provinciale (allégorie, entre tradition et modernité). Par ses romans historiques, tels Yi Sunsin (이순신) [(L’Amiral) Yi Sun-sin], symbole de résistance à l’envahisseur (1931) et Heuk (흙) [la Terre] (1932), Yi tenta d’éveiller la conscience nationale, et plutôt que de pactiser avec l’occupant, préféra se mettre en retrait dans une communauté bouddhiste. Regroupés dès 1925 dans la KAPF (forme: forme pleine grandeur), les écrivains faisaient, à leurs risques et périls, oeuvre de propagande et défendaient une littérature nationale.

Beaucoup d’écrivains refusèrent les codes d’un romantisme qu’ils jugeaient « décadent », préférant défendre la cause des « prolétaires » de la péninsule aux communautés du sud de la Mandchourie ; d’autres, peut-être déjà compromis, préférèrent l’isolement, ou une forme d’exutoire chamanique ; d’autres enfin cherchèrent à dépeindre des personnages hors du temps, déchus et solitaires.

Dans ses récits, Yeom Sangseop fut le premier à s’essayer à l’analyse psychologique et scientifique. Pour lui, le naturalisme ne devait pas occulter le sordide désenchantement de l’annexion. De nombreuses fictions composées à la première personne illustrèrent le rejet de cette société asservie et l’éloignement d’un protagoniste trouvant refuge loin du monde, comme dans Bul (불) [Feu] (1925) de Hyeon Jingeon et Gamja (감자) [Pomme de terre] (1925/1935) de Kim Dongin (Kim 2005).

Contrairement à la Chine, où le choix des auteurs traduits était très éclectique (absorbant entre 1917 et 1927 tous les courants littéraires), « toutes les théories que l’Europe a[vait] mis plus d’un siècle à engendrer » (Gao 2018 : 122), le choix des traducteurs coréens privilégiait les philosophes, les traités politiques et les écrits romanesques (Cho 2011 : 213).

Presque toutes les revues de ces années furent condamnées après les incidents de Mandchourie (1931) et l’invasion de la Chine par le Japon en 1937. La société des écrivains (KAFP) fut dissoute en 1935 (Park 2009), mais la révolte couvait. Il y avait dans leur conception de la littérature, d’un « art vrai », une volonté de ne pas se soumettre à la morale, d’en finir avec l’exhortation de la vertu néoconfucianiste (Kim 2005 : 10) : « Leur objectif [était] d’insérer ou de découvrir ce qui est moderne dans le contexte culturel et littéraire et d’y prendre de quoi fonder la rationalité et le nationalisme » (Cho 2011 : 216). Il s’agissait de fonder une nation moderne.

5. Pour conclure

Nous avons rappelé qu’au long de la domination chinoise, puis japonaise, les langues et les écrits se sont transformés, par la traduction et la création ; que la Révolution chinoise de 1911 et le renversement de l’Empire avaient entraîné l’abandon de formes archaïques, dépositaires d’une sagesse millénaire contestée par les évolutions politiques et sociales, les connaissances nouvelles autant que par les intrusions étrangères. De manière récurrente, à diverses époques, un usage croissant (dans l’écriture) de la langue telle qu’elle se parlait à chaque époque a permis une plus vaste diffusion de savoirs nouveaux. Cette transformation s’est accentuée au tournant du xxe siècle, répondant à un besoin de modernité, de justice sociale, d’affirmation identitaire. Nées de la synthèse des traditions asiatiques et occidentales, de nouvelles formes littéraires ont rendu compte de ces relations mouvementées. 

Si la Corée et le Vietnam ont subi tous deux une colonisation et des bouleversements liés aux ambitions impérialistes asiatiques et occidentales, ils s’en sont toutefois délivrés différemment. Entre échanges et conflits, la traduction et la création auront permis à ces deux pays de redéfinir et moderniser leur langue, leurs connaissances, et par là même, leur identité.

La création est certainement l’aspect le plus marquant du processus que nous avons décrit ci-dessus. En (re)traduisant, les écrivains-traducteurs coréens et vietnamiens ont trouvé une source d’inspiration pour composer leurs propres oeuvres, avant d’accéder, pour certains, à la notoriété politique et littéraire.

Coréens et Vietnamiens « ont fait [le] choix de textes à l’encontre du bagage idéologique de l’ancien système […]. En se dressant contre lui, ils ont cru pouvoir accomplir leur mission de modernisation et de réformation » (Cho 2011 : 213). Grâce à une « littérature de résistance » (Maurus 2000 : 53), Coréens et Vietnamiens ont recréé leurs « langues nationales ».