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À André Roch Lecours (1936-2005). Scientifique de renom, humaniste passionné et fondateur du Centre de recherche de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal

Le terme vieillissement revêt une connotation négative, alors que la réalité qu’il désigne est une notion toute relative. Pour paraphraser une maxime bien connue, on pourrait dire que chacun est plus vieux qu’hier, mais plus jeune que demain. Le vieillissement débute dès la conception d’un être, et il est irréversible dans son aspect chronologique et biologique. Cependant, la notion de vieillissement est très généralement associée à l’âge avancé et à ses manifestations négatives, en particulier dans le domaine de la cognition.

La cognition est considérée dans son sens large comme l’ensemble des capacités mentales permettant l’acquisition et le maintien de connaissances. Elle correspond à la faculté de traiter, de transformer et d’emmagasiner des informations pour les réutiliser. D’un point de vue théorique, la cognition comprend un ensemble de fonctions qui se distinguent soit par les caractéristiques des informations à traiter (langage, orientation spatiale), soit par le type de traitement à solliciter (mémoire, attention). Ces fonctions peuvent être perturbées de façon isolée, dans la mesure où elles dépendent de zones cérébrales distinctes. Chacune de ces fonctions est elle-même décomposable en plusieurs systèmes. Ainsi, la mémoire se décline en mémoire de travail*[1], mémoire épisodique*, mémoire sémantique* et mémoire procédurale*. De plus, un certain nombre de processus cognitifs (inhibition*, flexibilité mentale*, vitesse de traitement*) ne sont pas exclusifs à une fonction, mais contribuent à l’actualisation de plusieurs de ces fonctions et systèmes.

Le bon fonctionnement de la cognition dépend de l’intégrité de l’ensemble du cerveau. Ce dernier est un organe complexe, qui n’est ni stable ni inerte. Son organisation ne cesse d’évoluer et de s’adapter aux stimulations qu’il reçoit. Le fonctionnement du cerveau suit la croissance physique, et il ne peut atteindre un niveau optimal qu’à la fin de l’adolescence, lorsque la myélinisation des neurones est terminée. De nombreuses observations montrent que le cerveau continue à évoluer : d’ailleurs, il se réorganise au-delà de cette période, grâce à sa plasticité*. Une personne ne cesse jamais de traiter des informations ; cependant la façon dont le cerveau traite les informations évolue avec l’âge.

Les spécialistes de la cognition s’entendent pour dire que le vieillissement s’accompagne d’une modification du fonctionnement cognitif, la plupart estimant qu’il évolue dans le sens d’un déclin [1]. Par exemple, les personnes âgées présentent des difficultés à manipuler et à traiter des informations visuelles ou spatiales, leur capacité à mémoriser diminue, elles ont de la difficulté à trouver le mot juste et parviennent plus difficilement à mener plusieurs tâches simultanément. Dans la suite du texte, nous allons résumer les connaissances actuelles concernant les altérations cognitives qui apparaissent avec le vieillissement normal. Nous aborderons les hypothèses actuelles qui expliquent ces modifications, ainsi que les facteurs qui accentuent ou ralentissent les effets du vieillissement normal sur le fonctionnement cognitif.

Changements liés au vieillissement normal

Les recherches sur le vieillissement normal montrent que les personnes âgées sont souvent considérées comme moins performantes que les personnes plus jeunes lorsqu’elles accomplissent des tâches qui sollicitent le fonctionnement de la mémoire, de l’attention, des capacités visuo-spatiales, du langage ou encore des fonctions exécutives* [1]. Ce déclin est relié aux changements que produit le vieillissement sur le système nerveux sur les plans neuroanatomique (diminution de la masse du cerveau), neurophysiologique (diminution du nombre et de la taille des neurones et perte de l’efficacité des contacts synaptiques) et neurochimique (diminution de la concentration de neurotransmetteurs, notamment, la dopamine) [2]. Les problèmes cognitifs observés chez les personnes âgées sont de divers ordres. D’un point de vue comportemental, les observations indiquent que les personnes âgées manifestent un ralentissement de leur vitesse de traitement de l’information, des difficultés à sélectionner les informations pertinentes, et à écarter celles qui sont moins pertinentes, des capacités diminuées à traiter deux types d’informations à la fois ; ces opérations s’accompagnent d’une augmentation du nombre d’erreurs. Ces modifications cognitives ont des conséquences sur l’organisation, la qualité de la vie et la sécurité des personnes âgées et de leur entourage [3].

Malgré l’apparent consensus concernant les modifications de la cognition associées au vieillissement normal, de nombreuses questions restent ouvertes. Les principales concernent le caractère généralisé de ce déclin, sa direction et sa réversibilité [4]. En fait, l’évolution du fonctionnement cognitif est loin de constituer un processus simple.

Différences inter- et intra-individuelles des effets du vieillissement

Si une baisse d’efficience est admise pour l’ensemble des fonctions cognitives, les modifications observées ne revêtent pas un caractère linéaire. Certains domaines de la cognition sont altérés avant d’autres : par exemple, la mémoire est affectée avant les habiletés visuospatiales [5]. Plus spécifiquement, dans certains cas, certains systèmes relevant d’une même fonction suivent un déclin différent : par exemple, la capacité de la mémoire de travail* diminue avant d’autres systèmes de mémoire [6], et le traitement des mots, qui relève du système lexical du langage, est atteint avant le système phonologique, c’est-à-dire le traitement des sons de la langue [7]. En revanche, certains systèmes semblent mieux résister au vieillissement : ainsi, plusieurs aspects du langage se maintiennent avec l’âge, et il a même été montré, à de nombreuses reprises, que la mémoire sémantique (incluant la richesse du vocabulaire) ne cesse d’augmenter avec l’âge [8]. Des caractéristiques positives du vieillissement ont également été soulignées comme la sagesse, la maturité émotionnelle ou, encore, la capacité de développer des stratégies d’adaptation efficace [9]. Dans tous ces cas, l’accent est mis sur la différence de façon d’agir entre les personnes âgées et les personnes plus jeunes.

Les observations précédentes proviennent de recherches ayant comparé la façon d’agir de personnes âgées avec celles de personnes plus jeunes. D’autres recherches, qui ont comparé les personnes âgées entre elles, arrivent à la conclusion que l’évolution de leurs habiletés cognitives ne suit pas toujours un pattern temporel ou « patron » similaire. Certaines personnes gardent un niveau élevé d’efficacité identique très longtemps, d’autres présentent des modifications plus rapidement [10]. De plus, lorsque des altérations apparaissent, elles ne se manifestent pas toujours selon le même profil [11] : certaines personnes présentent ainsi des difficultés dans l’exécution de tâches verbales, tandis que d’autres éprouvent plus de difficultés dans l’accomplissement de tâches visuospatiales.

Faut-il considérer ces changements comme l’expression de déficits ou comme la mise en place de stratégies adaptatives ?

La réponse à cette question n’est ni simple, ni claire. Une première tentative de réponse consiste à rechercher un facteur commun sous-jacent à l’émergence des différents déficits. Les processus cognitifs de base, dont on considère l’altération responsable de la baisse d’efficience cognitive générale, sont la vitesse de traitement*, la mémoire de travail* et la résistance à l’interférence* ou capacité d’inhibition* [12]. De nombreuses études corrélationnelles ont mis en évidence la primauté de l’un ou l’autre de ces trois facteurs, les résultats étant liés aux types de tests ou de tâches utilisés pour évaluer le fonctionnement cognitif des personnes âgées. Un quatrième facteur, plus général, a également été proposé : il s’agit des réserves de ressources cognitives* dont dispose un individu pour agir. Baltes [13] distingue deux types de ressources : les ressources de base et les réserves développementales. Le premier type définit la capacité des ressources sur lesquelles un individu peut compter, tandis que le second exprime le potentiel qui lui permettrait d’augmenter ses ressources de base par apprentissage ou entraînement. Ce concept a son corollaire cérébral : la plasticité*.

Dans cette perspective, la manifestation des effets du vieillissement dépendra, en partie du moins, de caractéristiques innées ou acquises lors du développement, caractéristiques qui peuvent moduler les réserves cognitives. Il s’agit, par exemple, des styles cognitifs (analytique*versus global*), du genre et du niveau d’éducation, de la personnalité, de l’état de santé, du type de connaissance ou d’expérience (déterminé généralement par les études ou la profession) et du style de vie. Par ailleurs, bon nombre de travaux montrent que l’isolement social, la privation de sommeil, la dépression, l’anxiété et une faible estime de soi sont des facteurs qui contribuent à l’apparition des altérations cognitives ou à leur exacerbation [14-18].

Tous ces facteurs façonnent différemment les comportements des individus. Ainsi, des études montrent que les femmes âgées sont plus susceptibles d’avoir des problèmes visuospatiaux que les hommes âgés [16]. Inversement, les capacités verbales des femmes sont supérieures à celles des hommes. Par ailleurs, le niveau d’éducation [19] et le style de vie [20] sont considérés comme de bons indicateurs des ressources cognitives. Ces facteurs contribuent donc à moduler les ressources disponibles chez les individus.

Les études réalisées en neuro-imagerie fonctionnelle ont contribué à une meilleure connaissance du fonctionnement cérébral, et fournissent des indications concernant les modifications observées chez les personnes âgées. Lors de la réalisation de deux tâches théoriquement différentes si l’on en juge par les ressources cognitives qu’elles exigent, la neuro-imagerie fonctionnelle suggère que le recours aux réserves de ressources nécessaires à la tâche plus exigeante se marque par l’activation de zones cérébrales supplémentaires. Ainsi, dans des tâches attentionnelles, Weissman et Banich [21] ont observé que lorsque la demande est minimale, un seul hémisphère cérébral est activé. Lorsque la tâche se complexifie, la demande en ressources augmente et les deux hémisphères s’activent. Le cerveau s’adapte donc, et appelle la contribution de plusieurs zones si des ressources supplémentaires sont nécessaires. Des observations semblables ont été faites en comparant la réalisation d’une même tâche par des personnes jeunes et âgées : elles ont contribué à la proposition du modèle Harold (hemispheric asymetry reduction in older adults) par Cabeza [22, 23]. Selon ce modèle, pour assurer le maintien de leurs habiletés cognitives, les personnes âgées feraient appel à un réseau neuronal distribué sur les deux hémisphères cérébraux pour réaliser certaines tâches, tandis que les personnes plus jeunes n’utilisent généralement qu’un seul hémisphère. Cabeza et ses collaborateurs proposent donc que le vieillissement réussi s’accompagne d’une dédifférenciation* de la latéralisation cérébrale. Cette dédifférenciation n’est qu’apparente si l’on fait référence à l’hypothèse, proposée par Weissman et Banich, de l’activation d’un deuxième hémisphère pour augmenter les ressources disponibles. En effet, si les personnes âgées comptent moins de ressources pour la réalisation d’une tâche, elles peuvent faire appel à des ressources supplémentaires en faisant intervenir le deuxième hémisphère. Cette interprétation va dans le sens d’une adaptation des personnes âgées par l’utilisation de stratégies compensatoires, indiquant ainsi que le cerveau maintient une certaine plasticité*.

Conditions pour un vieillissement cognitif optimal

De nombreux travaux de recherches ont montré que les personnes âgées les plus en forme sont celles qui restent actives sur le plan cognitif [20]. On peut affirmer que les activités favorables au vieillissement réussi sont celles qui font appel aux fonctions dites exécutives* : planification, attention, sélection, inhibition* et coordination [24, 25]. Parmi ces activités, on peut citer des activités manuelles, telles que le jardinage, la menuiserie, le tricot ou la couture, ou des activités plus intellectuelles, telles que le bridge, les mots-croisés, l’écriture et la lecture. De plus, chez certaines personnes, un entraînement cognitif ciblé* peut augmenter l’efficacité de leurs activités, indiquant ainsi que la diminution n’est pas irréversible [26]. Enfin, plusieurs facteurs concourent au maintien du fonctionnement cognitif optimal, notamment l’activité physique [27], la qualité du sommeil [18], l’absence de maladie [28], le réseau et l’engagement social [14, 17].

Conclusions

Dans une perspective de prévention, la recherche qui s’applique aux conditions favorables à un vieillissement réussi est prometteuse, et permet de plus en plus d’entrevoir l’élaboration de modalités favorables à un vieillissement réussi ou optimal [29]. Encore sera-t-il nécessaire d’intégrer l’ensemble des conditions favorisant un « bien vieillir », notamment la nutrition et l’activité physique. En définitive, les résultats des travaux montrent que la réussite de la vieillesse tient à la combinaison de trois ensembles de conditions : l’absence de maladie menant à une perte d’autonomie, le maintien des activités intellectuelles et physiques ainsi que l’engagement social et le bien-être subjectif. La convergence de ces conditions dépend autant de facteurs personnels que de facteurs sociaux et environnementaux.