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Babel et le marché. Un programme de « littérature mondiale » à l’épreuve du marché de la traductionBabel and the market. A World Literature Program vs. the market of translationBabel und der Markt. Ein Programm mit «Weltliteratur» auf dem Prüfstein des ÜbersetzungsmarktsBabel y el mercado. Un programa de “literatura mundial” a prueba del mercado de la traducción

  • Leonora Dugonjić et
  • Raphaëlle Richard de Latour

Numéro thématique conjointement construit et publié par la revue en ligne les Nouveaux cahiers de la recherche en éducation (www.usherbrooke.ca/ncre/) et la Revue suisse des sciences de l’éducation (www.rsse.ch)

Corps de l’article

Contre l’universalisme de l’hégémonie culturelle française, Goethe conçoit l’idée d’une Weltliteratur comme ouverture des nations vers l’extérieur, notamment par la traduction, ainsi que le principe de classement et de reconnaissance des «grandes oeuvres» (Landrin, 2010). Depuis, la «littérature mondiale» est source de multiples débats, usages et appropriations aussi bien de la part d’écrivains ou de chercheurs que de politiques culturelles[1]. Longtemps objet de la littérature comparée, associée à la lecture de textes en traduction, la «littérature mondiale» est aujourd’hui devenue une catégorie de classement des oeuvres littéraires (David, 2011, p. 116). Dans cet article[2], nous nous proposons d’étudier comment celle-ci se concrétise par l’étude d’ouvrages en traduction, dans un programme d’enseignement qui se déploie à l’échelle mondiale. Comme nous y invite Pascale Casanova (1999), nous ne considèrerons pas la «littérature mondiale» comme un idéal politique en soi, mais comme un «espace littéraire mondial» dans lequel chaque langue a une position spécifique, plus ou moins dominée ou dominante, désignée comme sa «littérarité[3]». La «littérature mondiale», notre objet, couronne le programme d’enseignement des langues et des littératures du baccalauréat international (BI), diplôme privé à vocation internationale, dispensé dans plus de 3000 lycées dans 124 pays. Elle y est étudiée dans les soixante langues proposées au niveau «langue maternelle» (A1) par l’Organisation du baccalauréat international (OBI)[4].

Nommée en référence à la Weltliteratur de Goethe, cette partie du programme comporte une liste de littérature prescrite qui regroupe un certain nombre d’oeuvres choisies dans la perspective de les étudier dans une grande diversité de langues et de contextes nationaux, ce que nous nommons «le canon de l’OBI». Dès lors, nous pouvons nous demander selon quels critères ces oeuvres sont sélectionnées du point de vue des langues, sachant qu’elles n’ont pas toutes la même valeur sur le marché mondial de la traduction – qui se caractérise par des échanges inégaux entre les pays et les groupes linguistiques. Grâce à la sociologie de la traduction développée par Johan Heilbron et Gisèle Sapiro nous pourrons situer le canon de l’OBI dans l’univers des relations culturelles internationales définies comme un «espace constitué d’États-nations et de groupes linguistiques liés par des rapports de concurrence et de rivalité» (Sapiro et Heilbron, 2008, p. 29). Le travail présenté ici s’appuie sur des données quantitatives (nos bases de données «Dugonjić-PWL1999» et «Dugonjić-PLT2011»), pour objectiver le contenu de la liste[5], et qualitatives (entretiens et correspondance avec les professeurs[6] et analyse de documents officiels), pour appréhender sa mise en pratique en s’interrogeant sur sa dépendance au marché de la traduction.

1. La littérature pour s’ouvrir aux autres cultures

Cette partie du programme est selon l’OBI l’un des moyens d’inculquer aux élèves une «conscience internationale» et des manières d’être, de sentir et d’agir face aux différences culturelles: «It [World literature] is envisaged as having the potential to enrich the international awareness of IB students and to develop in them the attitudes of tolerance, empathy and a genuine respect for perspectives different from their own.» Ce que nous appellerons ici le «canon de l’OBI» participe donc comme nous le démontrons plus largement ailleurs (Dugonjić, 2014) à l’inculcation d’un ethos international basé sur une conception essentialiste de la nation.

Lorsque les professeurs qui enseignent le programme du BI convoquent la notion de «littérature mondiale», c’est comme synonyme de l’ouverture aux «autres» cultures. Il y a plusieurs façons de comprendre cette altérité: soit il s’agit d’assurer à tous les élèves, potentiellement de toutes les nationalités, la découverte de cultures différentes de la leur, soit cela marque la volonté de ne pas se limiter aux oeuvres européennes les plus consacrées. L’implicite dans ce dernier cas serait que l’autre désigne la littérature du reste du monde, comme le sous-entend Christine, nouveau professeur d’anglais à l’École internationale des Nations unies à New York (UNIS), «The point of IB […] is being aware of other cultures, not just reading only American writers and American books and I think that’s a much more typical experience in American high schools in general[7]». Même si elle se place dans le cadre particulier de New York, Christine expose bien le problème en termes de l’opposition entre la culture états-unienne et les autres. Ainsi Christine conçoit la littérature mondiale comme «conscience d’autres cultures[8]» alors que Mary, professeur plus ancien et directeur de département d’anglais, la définit comme l’enseignement d’autant de cultures possibles: «In English specifically, we have a commitment to teaching world literature – teaching literature from as many countries and cultures and time periods by women and by men as much as possible in all of our grades and we work hard to bring in new texts from different parts of the world[9]». Depuis sa position à l’UNIS, Mary définit la littérature mondiale comme un «engagement».

Quant à l’OBI, si les critères ne sont pas entièrement explicités, elle met en avant des préoccupations à la fois littéraires et pédagogiques, mais aussi économiques et moraux, comme le précise le Guide: «Lors de la conception de la Liste de littérature mondiale […], nous avons pris en considération les points suivants: la valeur littéraire des textes, une représentation culturelle variée, une représentation équilibrée des langues, des genres littéraires, des sexes des auteurs et des périodes, la pertinence du texte dans le cadre d’une étude comparative, le caractère approprié du texte pour des élèves de 16 à 19 ans, la disponibilité des traductions des oeuvres» (IBO, 1999b). Ainsi l’ouverture aux autres se caractérise par une volonté de l’OBI d’obtenir une liste à la représentation diversifiée et équilibrée des différences culturelles et linguistiques notamment.

Ainsi comme l’OBI le signale dans les guides et les pages de présentation des listes de 1999 et 2011 et comme l’expliquent les professeurs, l’un des critères de sélection est la représentation de cultures différentes, érigée en impératif moral. Comment se traduit ce choix? Afin d’analyser les implications de cette volonté de diversité, dans un premier temps, nous avons regroupé les langues selon leur part de titres dans le canon de la littérature mondiale d’après la définition de la centralité de Johan Heilbron (Heilbron, 1999) qui permet non seulement de regrouper, mais encore d’établir la position d’une langue (centrale, semi-périphérique ou périphérique) à partir de la part de titres traduits de cette langue sur le marché mondial[10]. Dans un second temps, la rapporter à la part des titres littéraires sur le marché de la traduction entre 1979 et 1999 (20 ans) permettra de mesurer la dépendance de l’OBI au marché de la traduction.

2. Une liste «du monde entier[11]»

Le canon connaît une forte dispersion des titres du point de vue des langues originales, soit 58 en 1999 et 41[12] en 2011 (Tableau 1). Alors que le yiddish et le galicien ont été ajoutés, 19 langues originales ont quant à elles disparues de la liste de 2011. Ce sont des langues périphériques dans le canon aussi bien que sur le marché des traductions littéraires[13]: langues de pays asiatiques (coréen, indonésien, malais, malayalam, népalais, punjabi, sanskrit, tamoul, thaï) et africains (amharique, sésotho, souahéli) qui sont membres du Commonwealth of nations et celles des pays de l’est et du sud européen (arménien, bulgare, géorgien, letton, lituanien, slovaque, ukrainien)[14].

Tableau 1

Répartition des titres selon la langue originale en 1999 et 2011

Répartition des titres selon la langue originale en 1999 et 2011

Nous avons ici regroupé le croate, le bosnien et le serbe[15].

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Si le nombre de langues originales s’est amoindri en 2011, l’offre n’est pas moins diversifiée pour autant. En 1999, 91,3 % des cinquante-huit langues ont chacune une part du canon inférieure à 5 %. Nous les avons définies selon le nombre de titres dans le canon comme langues périphériques (de 1 à 5 titres), semi-périphériques (de 6 à 10 titres) et semi-centrales (de 11 à 20 titres). Quant aux cinq langues que nous avons définies comme centrales en 1999 – l’anglais, le français, l’espagnol, le japonais et le chinois qui ont chacune plus de vingt titres –, elles ont chacune une part du canon supérieure à 5 % et contribuent ensemble à 41,1 % des titres. Ces langues qui sont centrales dans le canon de l’OBI ont chacune plus de cent million de locuteurs plurilingues et correspondent aux langues désignées comme «supercentrales» par Abram de Swaan dans le système mondial des langues (de Swaan, 2001). L’anglais et le français sont des langues centrales non seulement sur le marché mondial de la traduction, mais aussi concernant les traductions littéraires plus particulièrement.

Si la part des langues centrales augmente de 15,2 points jusqu’à atteindre 56,3 % en 2011, ce n’est pas parce qu’elles sont rejointes par l’arabe, mais bien parce qu’une vingtaine de langues sont supprimées et que la part de l’anglais augmente de 5,3 points. L’écart entre l’anglais et le français, lui aussi augmente de 3,6 points, même si leurs positions respectives sont constantes. L’hyper-centralité de l’anglais est confirmée en 2011: seule langue ayant un taux supérieur à 10 % en 1999, elle passe de 12,8 % à 18,1 %, n’atteignant toutefois pas la position ultra-dominante qu’elle occupe sur le marché global des traductions littéraires dans les années 1990 avec une part de 62,37 %, suivie de loin par le français et l’allemand, qui ont respectivement 9,45 % et 7,14 % du marché[16]. La place de la langue anglaise dans le canon de l’OBI est analogue à celle qu’elle occupe au pôle de production restreinte des collections de littérature étrangère en France, où l’anglais est relativement sous-représenté à la faveur d’une diversification des langues, contrairement au pôle de grande production où les logiques commerciales conduisent à traduire principalement des oeuvres en anglais et peu d’autres langues (Sapiro, 2008, p. 188).

Le cas de l’espagnol est intéressant parce que c’est d’une part la troisième langue officielle de l’OBI et d’enseignement du BI et de l’autre une langue semi-périphérique à la fois sur le marché global (Heilbron, 1999) et sur celui des traductions littéraires[17]. Si la part d’espagnol a augmenté de 0,2 points en 2011, l’écart entre l’anglais, le français et l’espagnol se creuse néanmoins. Et comparée à sa part sur le marché des traductions littéraires, la part de l’espagnol dans le canon a décliné: en 1999, l’espagnol était en troisième place avec 6,7 % des titres inclus dans le canon, avant le japonais et le chinois; en 2011, il est en cinquième place, après ces deux dernières langues, avec 6,9 %.

Déjà en 1999, le japonais, langue périphérique sur le marché global (Heilbron, 1999)+, mais semi-périphérique pour ce qui concerne les traductions littéraires, a la même part de titres que l’espagnol (6,7 %) et augmente de 0,5 point en 2011 pour le devancer. De plus, en 2011, la part de langues périphériques – sur le marché des traductions littéraires comme sur le marché global – telles que le chinois et l’arabe (Heilbron, 1999) augmente respectivement de 1,5 et de 4,2 points. Ainsi, aujourd’hui la part de l’espagnol dans le canon est égale à celle du chinois (6,9 %).

La présence du chinois et du japonais parmi les langues les mieux représentées dans le canon peut s’expliquer en partie par la position renforcée des langues asiatiques au sein des langues périphériques sur le marché mondial à la même période (Sapiro, 2009). Toutefois, la position d’une langue sur le marché mondial ne détermine pas entièrement sa part du canon, comme en témoigne le cas de l’allemand. En 1999, l’allemand est en sixième place, après le japonais, le chinois et l’espagnol, ayant le même nombre de titres que le portugais, langue périphérique sur le marché des traductions littéraires dans les années 1990[18]. Or à la même période, l’allemand est une langue centrale par sa part de traductions sur le marché mondial (Sapiro, 2008, p. 68) aussi bien que sur celui des traductions littéraires[19]. Non seulement c’est une langue centrale dans la période allant de 1980 à 2000 (Heilbron, 1999), mais encore, l’allemand occupe la troisième place après l’anglais et le français dans le canon de la littérature mondiale tel qu’il a été constitué dans le monde académique (D’haen, Damrosch, et Djelal, 2012). Si sa part des titres augmente de 0,5 point en 2011, il est dès lors en septième place, après le japonais, le chinois et l’arabe.

La position de l’allemand, qui occupe une place analogue à ces deux dernières langues sur ces marchés, est étonnante puisque sa part du canon de l’OBI est inférieure à 5 %. L’extension transcontinentale des langues, due à l’histoire coloniale, comme l’anglais, le français, l’espagnol ou le portugais, est censée en faire des langues d’expression d’une plus grande diversité culturelle, et donc plus «rentables» que l’allemand pour atteindre l’objectif pédagogique de l’ouverture aux autres cultures. Il n’est pas impossible que l’inscription entièrement européenne de cette langue, que l’OBI a reléguée à un rang inférieur à l’espagnol dans son fonctionnement interne, ait joué en défaveur de la littérature germanophone. La relative sous-représentation de l’allemand tendrait à donner une image de cette Weltliteratur comme anti-eurocentrique, ce qui n’est que partiellement vrai.

On peut supposer que le poids démographique, géopolitique et économique de la Chine, du Japon, et du monde arabe, n’est pas étranger à cette surreprésentation de leur littérature. La construction pédagogique d’une «littérature mondiale» par l’OBI semble ainsi être motivée d’un côté par la littérarité des langues et de l’autre des logiques d’ouverture culturelle des étudiants en direction des pays ou des régions dites émergentes au niveau international. Une forme de rééquilibrage se fait donc au détriment de l’allemand, et en faveur du chinois, du japonais, et de l’arabe.

Figure 1

Répartition des titres par genre

Répartition des titres par genre

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Figure 2

Répartition des genres littéraires selon la centralité de la langue originale

Répartition des genres littéraires selon la centralité de la langue originale

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La figure 2 donne une vision d’ensemble de la répartition des titres de différents genres littéraires selon le statut de la langue dans le canon. De façon générale, le roman est le genre littéraire le mieux représenté dans le canon de l’OBI (58,7 %)[20], cela correspond à sa position dominante sur le marché du livre et de la traduction en français[21]. Il est suivi de loin par le théâtre (15,4 %) et la poésie (14,1 %), genres à diffusion restreinte qui ont une part significative dans la traduction des langues périphériques et semi-périphériques.

Par comparaison à la part du roman dans l’ensemble (58,7 %), près de deux tiers des romans sont associés aux langues centrales (66,3 %). Inversement, la poésie est surreprésentée dans les langues périphériques (22,7 %) et semi-périphériques (20,3 %). Le théâtre est assorti aux langues semi-périphériques (28,1 %) et semi-centrales (18,3 %). Ce qui est regroupé sous la catégorie «autres genres» est surreprésenté pour les langues périphériques (6,8 %) et nullement pour les langues centrales (0,0 %), alors même que ces titres contribuent pour 1,9 % de l’ensemble. On peut donc constater que plus une langue est centrale dans le canon, plus elle est liée au roman. Inversement, moins elle est centrale, plus elle est liée à la poésie et autres (nouvelle, essai, autobiographie, biographie, satire et mémoire).

Si on s’intéresse ensuite au détail de la part des genres littéraires dans quelques langues-tests, on observe que le théâtre allemand est surreprésenté par rapport à la part du théâtre dans l’ensemble (15,4 %) conformément à sa situation sur le marché de la traduction alors que la poésie espagnole (12,9 %), la poésie hébraïque (0 %) et la nouvelle italienne (6,3 %) sont sous-représentées, contrairement à leur situation sur le marché (Sapiro, 2008). En outre, tous les genres sont représentés parmi les traductions littéraires de langues centrales (l’anglais, le français et l’allemand) et semi-périphériques (l’espagnol, l’italien, le russe, le suédois et le japonais) sur le marché de traductions littéraires alors que c’est rarement le cas pour les langues périphériques (toutes les autres) à quelques exceptions près: le bengali, le chinois, le hongrois, le polonais et le portugais. Cette relation entre la diversité de genres et centralité des langues sur le marché confirme l’hypothèse que plus une langue est centrale, plus les catégories d’ouvrages traduits de cette langue sont nombreuses (Bokobza et Sapiro, 2008) et indique combien même la logique de sélection propre à l’OBI dépend des tendances du marché.

3. L’arbitrage du marché de la traduction

Comme le précisent les titres mêmes des listes, les élèves ont accès aux oeuvres par le biais de la traduction, ce que certains professeurs déplorent, à l’instar d’Isabelle, agrégée de Lettres Modernes, qui enseigne à l’Unis depuis 25 ans au moment de l’entretien: «On ne fait pas que de la littérature française francophone, on fait aussi de la littérature de traduction. Bah ça s’adapte. Évidemment c’est bizarre de lire Isabel Allende en français mais c’est ça qu’ils font, ils lisent des auteurs mondiaux en français[22].» Dans les 124 pays accueillant une école internationale, les professeurs dispensent leurs cours de «littérature mondiale» dans l’une des trois langues de service et dans les langues A1 disponibles. La liste est donc parfois restrictive, comme l’explique Pilar, professeur d’espagnol à l’Unis depuis deux ans:

– Teaching the IB? […] There is a list of contents that the kids need to know. […] It’s the World literature prescribed list. I think that it was last year. The thing is that when you’re studying a language A1, everybody has to look at that book list. So it doesn’t matter if you teach Chinese or whatever, world literature books that you need to choose they need to come from that prescribed list. I cannot come and say «well, OK, I would like to read this one and it doesn’t appear there»[23].

La hiérarchie des langues à l’OBI

Les langues n’ont ni le même statut, ni la même fonction, ni la même valeur dans l’Organisation. Tout d’abord, le statut de «langue de service» distingue trois langues – l’anglais, le français et l’espagnol. Ce sont des langues dans lesquelles toutes les matières du BI peuvent être enseignées et évaluées[24]: elles sont donc à la fois des langues qu’on étudie en tant que matière et les langues dans lesquelles sont donnés les cours des autres groupes. Toutes les autres langues ont un statut de matières. Les langues de service dominent ainsi un très grand nombre de langues-matières. Les premières varient selon le pays d’accueil de l’école et les deuxièmes selon le groupe et le niveau d’enseignement (A1 ou A2) ainsi que selon le choix des élèves[25]. Par ailleurs, depuis 2011 et par comparaison à 1999, l’offre de langues et de littératures dans le premier groupe de matières s’est sensiblement réduite. En 1999, soixante langues peuvent être étudiées au niveau A1 dans le cadre du premier groupe de matières: afrikaans, albanais, allemand, amharique, anglais, arabe, arménien, bengali, biélorusse, bosnien, bulgare, catalan, chinois, coréen, croate, danois, espagnol, estonien, filipino, finnois, français, gallois, géorgien, grec moderne, hébreu, hindi, hongrois, indonésien, islandais, italien, japonais, letton, lithuanien, macédonien, malais, malayalam, néerlandais, népalais, norvégien, ourdou, persan, polonais, portugais, pounjabi, roumain, russe, sanskrit, serbe, sésotho, sinhalais, slovaque, slovène, suédois, swahili, tamoul, tchèque, thaï, turc, ukrainien et vietnamien. Les sept langues en italiques ont été supprimées en 2011 et seule une langue a été ajoutée, le siswati. Aujourd’hui cinquante-quatre langues relèvent du groupe «Études en langue et littérature». La «littérature mondiale» peut en principe être étudiée dans ces langues.

Notons tout d’abord que nombre d’oeuvres du canon de «littérature mondiale» de l’OBI font partie de ce que nous pourrions appeler des ouvrages consacrés mondialement, dont il existe de très nombreuses traductions. Afin de mesurer le degré de reconnaissance internationale des titres, nous les avons répartis entre ceux qui sont hyper-traduits (< 201 traductions), super-traduits (51-200), très traduits (16-50), moyennement traduits (1- 15) et nullement traduits (0) à partir du nombre de traductions répertoriées dans l’Index translationum entre 1972 et 1999 (27 ans), base de données qui fournit le nombre d’ouvrages constituant une traduction d’un titre donné ainsi que les détails concernant l’édition. Nous avons pris en compte le nombre total de traductions, incluant les différentes traductions au sein d’une même langue. Par exemple, un titre marqué comme traduit 20 fois n’est pas nécessairement traduit dans 20 langues différentes, il peut en effet avoir fait l’objet de traductions successives dans une même langue. Si ce total de traductions n’indique pas le nombre de langues dans lesquelles une oeuvre est traduite, nous considérons néanmoins que le fait qu’elle ait été traduite plusieurs fois dans une même langue est également un indicateur de sa reconnaissance internationale.

Figure 3

Répartition des titres selon le nombre de traductions dans l’Index translationum

Répartition des titres selon le nombre de traductions dans l’Index translationum

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Ainsi à partir de la figure 3 nous pouvons remarquer que près des trois quarts (70 %) des titres de l’OBI ont plus de 15 traductions: 21,2 % sont très traduits, 22,5 % super-traduits et 25,3 % hyper-traduits. Les titres traduits qui ont fait l’objet de plus de 51 traductions représentent près d’un ouvrage sur deux dans le canon (47,8 %) alors que ceux qui ne sont nullement traduits ne représentent qu’une petite part (5,8 %). Cela semble répondre au voeu de l’OBI, selon qui la littérature mondiale peut théoriquement être enseignée en 60 langues. Enfin, les titres moyennement traduits représentent un quart du canon de littérature mondiale (25,1 %). Si l’on ajoute ces derniers à ceux qui ne font l’objet d’aucune traduction, cela fait près de 30 % de titres qui ont été traduits moins de 15 fois, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas d’oeuvres qui jouissent d’une reconnaissance mondiale. Cette part n’est pas négligeable. La présence dans le canon de ces oeuvres peu reconnues est l’occasion de s’interroger plus largement sur les critères de sélection de l’OBI lors de sa construction du canon de littérature mondiale. Les figures 4, 5 et 6 ci-dessous permettent de voir que l’OBI n’a pas comme critère de sélection l’existence d’une traduction d’une oeuvre dans toutes les langues possibles en A1, ni même dans les trois «langues de service» puisque l’Organisation signale elle-même les titres indisponibles en anglais, français ou espagnol.

Dans la liste, quand il n’y a pas de titre en anglais, français ou espagnol c’est qu’aucune traduction n’était disponible en 1999 à la connaissance du groupe de travail de l’OBI. Nous n’avons aucune raison de supposer que ces données sont fiables puisque nous ne savons rien de la façon dont elles ont été collectées. Ces informations nous servent donc d’indicateur du seuil de tolérance de l’OBI, c’est-à-dire l’acceptation d’une certaine non-disponibilité des oeuvres de littérature mondiale qu’elle prescrit. En effet, la mention par la liste de la disponibilité d’un titre n’est pas pour nous un indice de l’existence d’une traduction en 1999. Par conséquent, l’un des critères de sélection pour le programme du BI semble être l’existence d’une traduction soit en anglais soit en français soit en espagnol. Cette exigence de traduction dans l’une des langues de service de l’OBI pose le problème de la disponibilité des oeuvres à l’égard de la volonté d’enseigner une «littérature mondiale» puisque si, par exemple, les ouvrages d’Allende et de García Márquez sont parmi les plus traduits, ils ne le sont pas dans toutes les soixante langues disponibles au niveau A1, surtout dans les langues périphériques. Aussi La Maison des esprits d’Allende et tous les titres de García Márquez présents dans la liste – Chronique d’une mort annoncée, Pas de lettre pour le Colonel, L’Amour au temps du choléra et Cent ans de solitude – ne sont-ils pas disponibles notamment en souahéli ou en gallois.

Cet obstacle de l’accès au texte est redoublé par la contrainte à laquelle est soumis le professeur de pouvoir proposer autant de livres qu’il a d’élèves. Comme nous le confiait en effet un enseignant de français à l’Écolint, certains ouvrages ne sont plus disponibles chez l’éditeur dans la langue d’enseignement: «C’est difficile de trouver vingt exemplaires de certains auteurs africains, de la plupart en fait, tout simplement parce que leurs oeuvres sont épuisées[26].» Si l’accès à des livres traduits en français peut s’avérer une opération malaisée à Genève, nous pouvons en déduire que ce problème s’accentue d’autant plus que l’école se situe dans un pays où l’accès à la littérature étrangère en traduction est limité.

Figure 4

Répartition des titres selon la disponibilité en anglais

Répartition des titres selon la disponibilité en anglais

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Figure 5

Répartition des titres selon la disponibilité en français

Répartition des titres selon la disponibilité en français

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Figure 6

Répartition des titres selon la disponibilité en espagnol

Répartition des titres selon la disponibilité en espagnol

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Il existe une traduction en anglais pour une très grande part de titres dont la langue originale n’est pas l’anglais (81,0 %), elle existe en français pour près de deux tiers de titres dont la langue originale n’est pas le français (56,3 %) et en espagnol pour presque la moitié des titres dont la langue originale n’est pas l’espagnol (49,1 %). Ainsi, la condition sans laquelle un titre, voire un auteur, ne peut être canonisé par l’OBI est l’existence, dans la quasi-totalité des cas, d’une traduction ou d’un original en anglais. À partir de notre lecture analytique de la liste de 1999, ajoutons que pour les 4 % de titres non-traduits en anglais, il existe le plus souvent une traduction en français ou en espagnol.

Concernant l’indisponibilité des titres selon l’estimation de l’OBI, si seulement 3,9 % des oeuvres ne sont pas disponibles en anglais, elles sont plus d’un tiers à ne pas exister en version française (34,4 %) et près de la moitié en espagnol (49,2 %). La différence s’explique non seulement parce que la part de traductions en anglais est plus forte qu’en français et en espagnol, mais aussi parce que la part des ouvrages dont la langue originale est l’anglais (15,5 %) équivaut à la part de ceux qui sont écrits dans ces deux langues réunies (respectivement 9,3 % et 7,1 %, soit 16,4 % ensemble). L’OBI prend la mesure de l’indisponibilité de certaines oeuvres, mais affirme intégrer cette dimension dans le processus de sélection. Formulée en termes de «disponibilité des traductions», l’allusion au marché de la traduction met en avant sa dimension économique (offre et demande), occultant ainsi les facteurs structurants de ce marché, lesquels sont aussi d’ordre culturel et symbolique. En effet, dans le système mondial des langues, les rapports de domination entre les pays se reproduisent dans les relations entre les langues et participent à l’inégale distribution des ressources (de Swaan, 2001).

Sur le marché mondial de la traduction littéraire, l’anglais est une langue «hyper-centrale» (Heilbron, 1999), à savoir que près de la moitié des ouvrages traduits le sont depuis l’anglais mais que peu le sont vers l’anglais[27]. Selon le principe que plus une langue est centrale, plus on traduit de cette langue, mais moins on traduit dans cette langue, il y a davantage d’»importation» en français et en espagnol, et moins d’exportation», de livres par la traduction qu’en anglais (Sapiro, 2008, p. 30). Il n’est donc pas étonnant que l’anglais ne puisse suffire comme langue de référence pour l’OBI, car, en volume, moins de titres sont traduits en anglais par rapport à ceux qui le sont dans ses deux autres «langues de service».

Théoriquement la littérature mondiale peut être étudiée dans près de quarante langues, cependant le choix des titres sur la liste dépend avant tout des traductions disponibles dans une langue donnée. Sur le marché de la traduction littéraire, l’anglais et le français sont des langues centrales. C’est pourquoi être traduit dans l’une de ces langues – c’est une forme de consécration – augmente les chances de l’être également dans une autre langue, centrale ou périphérique (Sapiro, 2010, p. 61). À l’inverse, plus la langue est périphérique, moins il y a de chances que soient traduits les titres écrits en d’autres langues périphériques (Heilbron, 1999, p. 434).

Il y a toutes les chances que les classiques de la littérature européenne soient traduits dans toutes les langues. En revanche, le choix d’auteurs africains, asiatiques et arabes doit être beaucoup plus restreint. Si nous pouvons supposer qu’il s’agit ici des titres littéraires les plus traduits sur le marché mondial, il y a peu de chances que les titres classiques d’une langue périphérique soient traduits dans une autre langue périphérique. Ainsi l’étude de la littérature mondiale doit fortement varier selon la langue dans laquelle elle est étudiée. Dans cette perspective, la marge de liberté du professeur est minime. C’est pourquoi notre hypothèse est que le professeur, selon que la langue dans laquelle il étudie la littérature en traduction est centrale, semi-périphérique ou périphérique, a plus ou moins de possibilité de choix des titres puisque ce choix se fait sous la contrainte de l’existence de traductions. Plus la langue est centrale, plus il aura de choix.

Mêlant oeuvres consacrées mondialement et oeuvres venant de langues périphériques ou de pays dominés dans la «République mondiale des lettres» (Casanova, 1999), le canon de l’OBI incarne la volonté de faire découvrir d’autres cultures aux élèves que la culture «occidentale». Malgré la révision du canon caractérisée par la suppression des langues, l’OBI préserve une diversité culturelle par le nombre de langues originales. ’est notamment par la diversité linguistique que l’Organisation consacre la division en entités davantage culturelles que politiques (nationales ou régionales), en favorisant nombre de langues ne se limitant pas aux frontières étatiques.

La sociologie de la traduction conduit à interroger la diversité des titres prescrits non seulement selon la centralité de la langue dans laquelle ceux-ci sont étudiés, mais encore selon la disponibilité des traductions. Aussi l’analyse du canon de l’OBI est-elle un moyen de tracer l’espace des possibles dans lequel s’inscrivent les variations de la pratique. Les choix des professeurs demeurent en effet subordonnés d’un côté à l’OBI, à savoir, aux opérations de sélection et d’exclusion constitutives du canon, et de l’autre, au marché dans la mesure, notamment, où ils dépendent de la disponibilité des oeuvres. Finalement, l’OBI remplit une fonction conservatrice dans la mesure où son activité pédagogique contribue à reproduire, bien qu’elle les pondère, les échanges inégaux entre les pays et les groupes linguistiques sur le marché mondial de la traduction.

Parties annexes