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En France, la question de l’introduction de l’éducation sexuelle à l’école est apparue au début du xxe siècle. Pour les médecins hygiénistes qui en font alors la promotion, il s’agit de lutter contre la propagation des maladies vénériennes. Plus d’un siècle plus tard, la circulaire ministérielle du 30 septembre 2022 n’évoque plus les aspects sanitaires, mais indique que l’éducation à la sexualité doit contribuer «à une meilleure connaissance et à un meilleur respect de soi et des autres, à la prévention des violences sexistes et sexuelles, et à la promotion de l’égalité» (Bulletin officiel de l’Éducation nationale [BOEN], 30 septembre 2022). L’évolution est flagrante. Et pourtant, dans l’un et l’autre cas, l’éducation sexuelle, puis à la sexualité, suscite débats et polémiques. Elle demeure une question socialement vive.

Selon Legardez et Simonneaux (2006), les «questions socialement vives» sont définies selon trois niveaux de «vivacité»:

  1. elles suscitent des débats parmi les acteurs sociaux, qui mobilisent des arguments, des représentations et des valeurs opposés;

  2. il existe des débats, des controverses entre spécialistes de champs disciplinaires et professionnels ou entre acteurs de pratiques sociales;

  3. les débats de société retentissent au sein de l’École.

De fait, la nature de cette «éducation à» reste évolutive, ce que traduit, au milieu des années 1990, le passage de l’appellation «éducation sexuelle» à «éducation à la sexualité» (cette dernière étant censée prendre en compte tous les aspects de la sexualité), puis, en 2025, dans le programme publié par le ministère de l’Éducation nationale, l’apparition de nouvelles dénominations: «éducation à la vie affective et relationnelle» pour l’école maternelle et l’école primaire élémentaire; «éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité» pour l’enseignement secondaire (collège et lycée) (BOEN, 6 février 2025) 1.

L’absence du terme de «sexualité» pour la maternelle et le primaire élémentaire témoigne d’une attention aux controverses que le sujet suscite dans l’opinion publique. De fait, la présence de l’éducation à la sexualité à l’école demeure objet de débats, dans son principe comme dans son contenu. Cela peut surprendre: ne considère-t-on pas d’ordinaire que la «révolution sexuelle» des années 1960 aurait levé les tabous qui pesaient sur la sexualité et conduit à trouver normale l’entrée dans la sexualité des adolescents? Même si la réalité de la «révolution sexuelle» a été discutée (Chaperon, 2002), il existe un contraste entre l’évolution générale des moeurs et la persistance de l’éducation sexuelle comme «question socialement vive». C’est ce paradoxe que cet article entend éclairer. Cela suppose de dégager les différentes phases de l’évolution de l’éducation sexuelle, en les insérant dans leur contexte social et culturel, afin de dégager les continuités et les évolutions, notamment en ce qui concerne l’opposition d’une partie des parents.

On s’intéressera en particulier aux prises de position et aux débats s’étant tenus depuis 1900 dans l’espace public au sujet de l’éducation sexuelle. À cette fin a été mené un travail de consultation d’archives (sources imprimées et archives publiques), qui a permis de dégager une vision d’ensemble sur le temps long et de renouveler ou d’approfondir les études historiques existantes (Giami, 2007; Knibiehler, 1996; Lelièvre et Lec, 2005). Ont été dépouillés non seulement les fonds des Archives nationales qui concerne l’éducation sexuelle, puis l’éducation à la sexualité (politique et commissions ministérielles, courriers des acteurs concernés), mais aussi les bulletins de syndicats enseignants, de fédérations de parents d’élèves et de médecins hygiénistes, ainsi que des revues pédagogiques.

Dans la mesure où il s’agit notamment de saisir les arguments échangés dans le cadre des débats publics sur l’éducation à la sexualité, ce corpus permet de mettre en regard les politiques ministérielles et les prises de position d’acteurs divers. Fondée la méthode de l’analyse de contenu, son exploitation suppose non seulement de confronter les regards, mais aussi de les insérer dans le contexte social et culturel global, afin d’en discerner la portée. Les discours, et les représentations qu’ils expriment, sont en effet eux-mêmes des faits historiques qui doivent être étudiés comme n’importe quels autres; c’est pourquoi l’analyse des discours doit resituer ceux-ci dans leur contexte d’énonciation. Mais inversement, «les interactions discursives ne sont donc pas simplement produites par un contexte, on doit plutôt les comprendre comme faisant partie des éléments constitutifs du contexte de tel ou tel moment historique, puisqu’elles en accompagnent toujours la construction» (Mole, 2024, par. 7). L’étude des arguments échangés ne se borne donc pas à l’analyse des réactions aux projets ministériels, elle éclaire la sociogenèse des textes officiels en montrant qu’ils sont le résultat de débats, dans lesquels les protagonistes interagissent entre eux. Pour la première moitié du xxe siècle, la politique ministérielle en matière d’éducation sexuelle ayant plutôt été une politique d’abstention, il s’agira d’analyser les arguments des promoteurs et des détracteurs de l’éducation sexuelle et de comprendre comment sont pris en compte les arguments du camp adverse. Puis, à partir du moment où le ministère de l’Éducation nationale instaure une politique d’éducation à la sexualité, la confrontation entre les décisions prises et les arguments échangés dans l’espace public permet de discerner la part de volontarisme ministériel et de prise en compte des réticences qui peuvent s’exprimer.

Trois étapes principales marquent l’évolution des débats autour de l’introduction de l’éducation sexuelle en milieu scolaire. On montrera d’abord que, entre 1900 et 1940, les propositions de médecins hygiénistes d’introduire l’éducation sexuelle à l’école n’ont pas été refusées seulement par les milieux catholiques, mais aussi par la Fédération nationale des associations de parents d’élèves des lycées et collèges. On verra ensuite qu’entre la Libération et les années 1970 l’évolution des mentalités, favorisée par les changements économiques et sociaux des Trente Glorieuses, a conduit à une plus grande acceptation de l’éducation sexuelle à l’école, pourvu que les parents puissent avoir un droit de contrôle. Enfin, alors même que toutes les grandes fédérations de parents d’élèves, de l’enseignement public comme de l’enseignement privé, sont désormais acquises au principe de l’éducation sexuelle à l’école, on examinera les raisons de la persistance des débats et controverses portant sur une éducation à la sexualité devenue obligatoire depuis 1998.

1. Le tabou du sexe à l’école

Début du xxe siècle-années 1950

Il serait vain de chercher dans les programmes scolaires du début du xxe siècle un élément pouvant contribuer à l’éducation sexuelle. Dans l’enseignement secondaire, le programme de sciences naturelles se limite à la reproduction des plantes; le corps de l’homme est représenté comme étant asexué. L’étude des textes littéraires est soigneusement expurgée de tout ce qui a trait à la sexualité. Le sexe est en fait l’objet d’un véritable tabou dans le cadre scolaire, qui justifie l’absence de mixité, assimilée à la «promiscuité sexuelle». Au vrai, le tabou de la sexualité est général dans la société:

Au moins jusqu’aux années 1950 l’éducation [au sein des familles] vise avant tout à préserver l’ignorance enfantine. […] L’éducation sexuelle est donc essentiellement négative et exige une vigilance de tous les instants. Elle doit gommer tout ce qui a trait au corps, à la sexualité, à la reproduction. Vouloir informer un enfant des choses de la vie passe pour une anomalie suspecte.

Sohn, 1996b, p. 136

Si le silence est de mise avec les enfants, c’est qu’on croit généralement qu’en matière de sexualité, la connaissance conduit au «vice». La chasteté des enfants et des adolescents passerait par l’ignorance. De ce fait, enfants et adolescents recueillent des informations en dehors du discours des adultes, en écoutant leurs camarades ou en lisant des livres interdits. À la campagne, la présence des animaux peut instruire. Gustave Flaubert dit ainsi de Félicité, dans Un coeur simple: «Elle n’était pas innocente à la manière des demoiselles – les animaux l’avaient instruite» (Flaubert, 1877, p. 10). Dans les classes populaires urbaines, la promiscuité des corps dans des logements étroits, les confidences des jeunes ouvrières sur le lieu de travail ou les plaisanteries d’atelier peuvent également constituer une forme d’éducation sexuelle empirique. Dans la bourgeoisie, les jeunes gens peuvent être initiés par une domestique (ou abuser d’elle), les parents fermant les yeux (Martin-Fugier, 1979). Ils peuvent aussi se laisser tenter, à la suite d’autres camarades, par la fréquentation de prostituées. Pour prouver leur virilité, les lycéens se vantent d’avoir fréquenté les maisons closes (Sohn, 2009). Si l’initiation sexuelle du jeune homme est tolérée, voire considérée comme normale, en revanche, la «pureté» de la jeune fille jusqu’au mariage est une exigence à peu près générale – en tout cas en principe, moins dans la réalité, comme l’a montré Anne-Marie Sohn (1996a). Les jeunes filles de la bourgeoisie, en particulier, sont élevées dans l’ignorance des «choses de la vie». Même si la littérature y a sans doute insisté trop complaisamment, beaucoup de jeunes filles des «classes supérieures», notamment en province, restent des «oies blanches» jusqu’au mariage et ne savent rien de la sexualité jusqu’au moment de la défloration, lors de la nuit de noces (Mortas, 2017).

Dans ce contexte, trois groupes d’influence réclament l’introduction d’une éducation sexuelle à l’école. Le premier groupe est constitué de néo-malthusiens, qui veulent que les organes reproducteurs soient connus, afin que puisse être mise en oeuvre une «maternité libre et consciente» (Cova, 2011). Le second comprend quelques féministes, surtout radicales, comme Nelly Roussel (Knibiehler, 1996). Ces groupes d’extrême gauche n’ont pas l’oreille des pouvoirs publics. Le troisième groupe est constitué de médecins qui se donnent pour tâche de lutter contre la propagation des maladies vénériennes, et de la syphilis en particulier, et fondent en 1901 la Société française de prophylaxie sanitaire et morale.

Dès sa création, celle-ci propose que des conférences sur les maladies vénériennes soient offertes aux grands lycéens (16-18 ans), ainsi que des causeries aux jeunes filles des milieux populaires dans le cadre des cours d’adultes – les jeunes filles de la bourgeoisie, du fait de leur éducation et de la surveillance qui s’exerce sur elles, n’ayant apparemment pas besoin d’une telle éducation (De Luca Barrusse, 2010). En 1922, elle étend ses voeux, en prônant l’intégration de l’étude de la reproduction humaine dans les programmes de sciences naturelles. En effet, il est apparu vain d’évoquer les maladies vénériennes si les adolescents n’ont pas de connaissances biologiques. De façon téméraire, car impliquer des enfants risque de choquer, elle prône aussi l’introduction d’une éducation sexuelle à l’école primaire élémentaire (qui se termine alors à 13 ans et que la majorité des élèves quittent pour la vie active). À ce niveau, il s’agirait d’une part de montrer aux élèves, «dans la nature la sexualité et la procréation dépourvues de toute apparence de mystère et de tout attrait malsain, et en lui inspirant le respect de la jeune fille et de la femme», et d’autre part de leur faire connaître les dangers des maladies vénériennes (Société française de prophylaxie sanitaire et morale, n° 7, décembre 1922, p. 204-205).

En dépit de l’influence personnelle de certains des médecins de la Société de prophylaxie sanitaire et morale (le Pr Pinard est ainsi élu député de la Seine en 1919), ces propositions ne sont pas reprises par les pouvoirs publics, et en pratique les conférences faites par des médecins à l’intention des grands lycéens sont rares. Les proviseurs des lycées redoutent le scandale et des départs vers les établissements privés. En 1922, le ministre de l’Instruction publique Léon Bérard ayant accepté, sur la demande du Comité de propagande d’hygiène sociale et d’éducation prophylactique, dont le président est le Pr Pinard, qu’une enquête soit réalisée sur ce sujet, la Fédération des associations de parents d’élèves de lycées et de collège fait connaître son opposition (Famille et lycée, n° 64, juillet 192).

Si la Société de prophylaxie sanitaire et morale a tenu à inscrire l’adjectif «moral» dans le titre de l’association, c’est que ses fondateurs savaient bien que ses propositions risquaient d’être taxées d’immoralisme. De fait, les milieux catholiques lui reprochent de proposer une hygiène sexuelle sans vision morale. Or la connaissance ne supprimerait pas la curiosité d’éprouver, énonce, dans une conférence faite en 1922 à l’Union des maîtres catholiques de l’enseignement public de la région parisienne, Édouard Jordan, professeur d’histoire à la Sorbonne (Revue apologétique: doctrine et faits religieux, 1er novembre 1922). La Société de prophylaxie sanitaire et morale répond à cette critique en précisant qu’à ses yeux, l’éducation sexuelle doit comporter trois volets: un volet biologique, pris en charge par le professeur de sciences naturelles; un volet prophylactique, fait par un médecin; un volet moral consistant en des leçons professées par le professeur de philosophie ou de morale, en «traitant […] de la nécessité de la continence pour sauvegarder non seulement la santé individuelle, mais celle de l’épouse future, de la famille à fonder, et, par conséquent, l’avenir de la race» (Société française de prophylaxie sanitaire et morale, n° 7, décembre 1922, p. 204-205). Ces considérations font apparaître une convergence avec la morale chrétienne. La chasteté est recommandée jusqu’au mariage, la masturbation est un vice. On peut certainement voir dans ces recommandations une rémanence de la culture catholique concernant la sexualité, même dans les milieux laïques. En tout cas, le Pr Pinard estime que l’éducation sexuelle doit être une «civilisation de l’instinct sexuel» (Pr Pinard, «Le rôle de l’École dans la Civilisation de l’Instinct sexuel», Bulletin de la Société française de pédagogie, n° 17, septembre 1925, p. 525-536). André Giami (2007) a raison de souligner que cet enseignement de la sexualité a pour objectif fondamental d’en détourner celles et ceux à qui il s’adresse.

Si les milieux catholiques sont hostiles, c’est donc sans doute moins par crainte des valeurs morales qui pourraient être transmises si étaient retenues les prescriptions de la Société de prophylaxie sanitaire et morale que du fait de la conviction du caractère intrinsèquement pervers de toute éducation sexuelle collective. À leurs yeux, une telle éducation pourrait faire perdre leur innocence à des enfants que leur milieu familial aurait préservés. Les défenseurs de l’éducation sexuelle ont beau affirmer que c’est au contraire le silence sur la sexualité qui rend obsédé (il favoriserait les «déviations sexuelles»), la critique du caractère pervers de l’éducation sexuelle ne concerne pas seulement les milieux catholiques. Professeur de science de l’éducation à la faculté des lettres de Lyon, Charles Chabot estime d’une part que les partisans de l’éducation sexuelle se trompent en croyant que cette éducation fera s’évanouir les curiosités malsaines, comme si la science libérait des ardeurs de la concupiscence, et d’autre part que toute éducation sexuelle collective ne peut manquer de troubler une partie des élèves:

Pour l’École, il faudra, comme toujours, fixer un âge moyen, le même pour tous les enfants. Et l’on voit déjà le grand embarras où nous met le rôle de l’école […] nulle part il n’est plus nécessaire d’individualiser l’enseignement, parce que les leçons prématurées, inoffensives ailleurs, sont ici dangereuses, peut-être funestes.

Charles Chabot, «L’enseignement sexuel», Revue pédagogique, t. 22, janvier-juin 1923, p. 26-27

Pour Charles Chabot, comme, dans une même classe d’âge, le degré de maturité des enfants varie, seule serait appropriée une éducation sexuelle individuelle, dans le cadre de la famille ou dans le cabinet du médecin de famille. En 1921, et de nouveau en 1922, les évêques français se prononcent contre l’éducation sexuelle. En 1929, dans l’encyclique Divini illius magistri, le pape lui-même condamne expressément toute éducation sexuelle collective.

Le 14 septembre 1937, le ministre de l’Éducation nationale Jean Zay publie néanmoins avec son collègue à la Santé une circulaire sur l’éducation sexuelle. À vrai dire, celle-ci ne concerne que les maladies vénériennes et les élèves garçons de plus de 16 ans. Elle respecte en outre les rapports de genre, puisque les élèves des écoles normales d’institutrices suivront pour leur part des leçons sur «les maladies héréditaires du point de vue de la maternité» et les élèves filles de plus de 16 ans des leçons «sur la préparation au mariage et à la maternité». Elle est malgré tout vite rapportée, du fait de l’opposition de la Fédération des associations de parents d’élèves des lycées et collèges (Verneuil, 2023).

L’éducation sexuelle à l’école est donc bien une question socialement vive. Sans parler de la controverse sur sa légitimité, controverse qui ne se réduit pas à une opposition entre milieux catholiques et milieux détachés de l’influence cléricale, la définition de son contenu fait l’objet de débats (aspects prophylactiques seulement, ou aussi cours de biologie et leçons morales en classe de philosophie?), avec comme corollaire la question de savoir quels intervenants doivent être impliqués (médecins? professeurs?). Tous ces débats retentissent sur la Fédération des associations de parents d’élèves, divisée, mais plutôt sur une position de refus, ce qui empêche le ministère de l’Éducation nationale d’introduire l’éducation sexuelle à l’école.

2. Une institutionnalisation sous contrôle

1945-1996

Ce sont les mutations économiques, sociales et culturelles des Trente Glorieuses qui vont favoriser une première institutionnalisation de l’éducation sexuelle à l’école. L’amélioration du niveau de vie, pour progressive et inégalitaire qu’elle soit, se traduit par un desserrement des ménages. Chambre conjugale et chambre(s) pour les enfants cessent progressivement d’être l’apanage de la bourgeoisie. Avant ce desserrement, les parents ne pouvaient pas toujours s’isoler de leurs enfants lors de leurs rapports sexuels. Aussi bien, note l’historien Antoine Prost, «le problème de l’éducation sexuelle des enfants et des adolescents ne s’est posé qu’à partir des années 1960» (Prost, 1987, p. 73). Autres facteurs favorables: l’allongement de la période de l’instruction obligatoire (16 ans à partir de 1967), et l’instauration progressive de la mixité des sexes, qui renforcent l’audience de ceux qui estiment que l’École ne peut se désintéresser des questions relatives à la sexualité. L’évolution des mentalités est favorisée en outre par la lecture des magazines féminins, qui donnent la parole à des médecins et à des psychologues vulgarisant les principaux concepts freudiens (p. 90).

Dans ce contexte, l’âge du premier rapport sexuel s’abaisse: entre 1937-1946 et 1947-1956, il passe de 18,5 à 17,8 ans pour les hommes et de 20,3 à 18,8 ans pour les femmes, puis à 17,3 ans pour les hommes et 18,1 ans pour les femmes entre 1957 et 1966 (Bozon, 1993). En outre, l’initiation se fait désormais le plus souvent entre deux jeunes (Rebreyend, 2008). «Le flirt, jeu de séduction sans conséquence, se généralise dans les bals et les surprises-parties. Les filles cependant ne doivent pas céder trop, ni trop vite, au risque de tomber dans la catégorie peu flatteuse des “filles faciles”» (Chaperon et al., 2024, p. 310).

L’opinion des Français au sujet de l’éducation sexuelle à l’école évolue. En 1955, les sociologues et démographes Alain Girard et Raul Samuel, lors d’une enquête portant sur l’opinion des Français à l’égard de la limitation des naissances, posent la question suivante. «Si des cours d’éducation sexuelle étaient introduits dans les écoles, approuveriez-vous ou désapprouveriez-vous?» (1956, p. 490). Une majorité se dégage en faveur de l’éducation sexuelle à l’école:

Tableau 1

Avis des Français sur des cours d’éducation sexuelle à l’école en 1955

Avis des Français sur des cours d’éducation sexuelle à l’école en 1955

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Ces mutations expliquent non seulement la multiplication des expériences d’éducation sexuelle dans des établissements secondaires à partir de la fin des années 1950, mais aussi leur changement d’orientation et le renouvellement des pratiques. En 1947 avait été formée une commission ministérielle, présidée par l’inspecteur général Louis François, au sujet de l’éducation sexuelle. Son rapport, publié en 1948, reprenait l’idée qu’en matière de sexualité, l’ignorance est nocive et mène aux «déviations sexuelles» (onanisme, homosexualité). Si la finalité n’était plus l’éducation prophylactique, la tonalité demeurait très moralisatrice, l’éducation sexuelle restant assimilée à l’apprentissage de la maîtrise de soi et du sens de la responsabilité (Archives nationales [AN], 20150220/32). À partir de la fin des années 1950, sous l’influence de gynécologues et de psychologues, mais aussi de pédagogues proches des conceptions de l’éducation nouvelle, les conceptions se modifient. Il s’agit désormais d’aider à l’épanouissement individuel et non d’angoisser, ce qui suppose de partir des questions des adolescents, et non de leur faire une leçon de prophylaxie (Verneuil, 2023). Dans les années 1960, le Mouvement français pour le planning familial (MFPF) accentue cette orientation en mettant en oeuvre des séances dont l’objectif est de réintégrer la sexualité dans la réalité globale de l’homme et de substituer à une éthique de la culpabilité une éthique de l’épanouissement et de la responsabilité. Pour le Groupe national information et éducation sexuelle (GNIES), né en août 1968, dont le MFPF est membre fondateur, «épanouir l’homme, c’est d’abord le réconcilier avec son corps, avec lui-même, avec les autres. Tel est le sens où doit aller une éducation sexuelle telle que nous la voulons» (cité par Lelièvre et Lec, 2005, p. 118).

Les expérimentations nécessitent normalement toujours l’accord des parents. Mais après mai-juin 1968, elles se multiplient sans que l’administration centrale soit toujours au courant. C’est d’ailleurs ce qui va motiver la circulaire Fontanet du 23 juillet 1973. Elle va certes, pour la première fois, institutionnaliser l’éducation sexuelle à l’école; mais c’est pour mieux imposer des règles. Il faut dire qu’une partie de l’opinion publique désapprouve la libéralisation des moeurs et réprouve les manifestations de la «révolution sexuelle» – qu’elle assimile parfois aux prodromes d’une révolution sociale menée sourdement par les gauchistes. Par ailleurs, certains redoutent que le MFPF, qui multiplie après mai-juin 1968 les séances d’éducation sexuelle dans les établissements scolaires, n’en profite pour défendre le droit à l’avortement, alors objet de vifs débats (Pavard et al., 2024).

Le ministre de l’Éducation nationale subit donc deux pressions contradictoires: d’un côté, celle des organisations, tels le GNIES et le MFPF, qui estiment qu’il est grand temps que l’école s’occupe d’éducation sexuelle; et de l’autre, celle des milieux conservateurs qui craignent qu’une orientation tendancieuse lui soit donnée, voire persistent à considérer qu’une telle éducation relève de la famille. Les syndicats enseignants ont des avis contradictoires: si le SNES (orienté à gauche et membre du GNIES) milite en faveur de l’éducation sexuelle, le SNALC et la CNGA (proches de la droite) dénoncent une volonté de destruction du cadre familial par les gauchistes (Verneuil, 2023). Les fédérations de parents d’élèves sont également divisées. La FCPE (proche de la gauche), membre du GNIES, est favorable à l’éducation sexuelle à l’école. Mais l’Union nationale des associations autonomes de parents d’élèves (UNAAPE), une fédération qui s’est créée pour lutter contre les «désordres» de mai-juin 1968, estime au contraire que, dans la mesure où l’éducation sexuelle est liée à des options philosophiques et religieuses, il apparaît difficile qu’elle puisse respecter le principe de laïcité:

Comment imaginer une éducation sexuelle à l’école qui respecte le principe de laïcité? C’est impossible. Il ne peut pas davantage exister un cours d’éducation sexuelle unique qu’il n’existe, dans les établissements dispensant un enseignement religieux à des élèves de différentes confessions, un cours unique de religion. L’oecuménisme sexuel n’est pas encore pour aujourd’hui.

UNAAPE Informations, n° 26, janvier 1973, p. 3

Quant à la PEEP (Fédération des parents d’élèves de l’enseignement public, qui se déclare apolitique), elle approuverait l’introduction de connaissances biologiques sur la reproduction humaine dans les programmes, mais entend que les éventuelles séances d’éducation sexuelle demeurent facultatives.

C’est ce que propose la commission ministérielle chargée de réfléchir sur le sujet (AN 19870551/10). De fait, la circulaire du 23 juillet 1973 distingue l’information sexuelle, intégrée dans les programmes scolaires de biologie et donc obligatoire, de l’éducation sexuelle facultative et faisant l’objet de séances spécifiques en dehors des heures de cours et pouvant être prise en charge par des intervenants extérieurs. Elle accorde par ailleurs une large place au contrôle des parents d’élèves. Les familles doivent obligatoirement être consultées sur le choix des personnes à qui pourrait être confiée la responsabilité́ de l’éducation sexuelle ainsi que sur les thèmes que ces personnes se proposeraient d’aborder. Par ailleurs, une autorisation écrite des parents est exigée pour les élèves du premier cycle du second degré, et les parents ont le droit de mettre leur veto pour les élèves du second cycle. La circulaire précise enfin qu’il peut être fait appel de façon simultanée à plusieurs équipes d’animation au cas où le choix des parents d’élèves, en fonction de leurs convictions philosophiques ou morales différentes, conduirait, en matière d’éducation, à des conceptions divergentes, rendant nécessaire une formule pluraliste.

Deux tendances coexistent en fait dans la «circulaire Fontanet». La première est libérale et va dans le sens de l’autonomie de l’individu. Prenant acte de la remise en cause des valeurs et des normes collectives, notamment par la jeunesse, comme il est bien apparu en mai-juin 1968, la circulaire évoque la «recherche de valeurs nouvelles» et la «préparation de l’élève à une conduite librement assumée». Mais la seconde tendance, conservatrice, insiste au contraire sur le «rôle essentiel» qui doit «revenir aux familles» et sur la nécessité, en matière d’éducation sexuelle, de constituer des équipes qui respectent les «convictions philosophiques ou morales» des parents.

Sont-ce ces conditions restrictives qui ont découragé les adolescents? Alors qu’en mai-juin 1968 les comités d’action lycéenne (CAL) avaient été nombreux à réclamer la mise en place d’une éducation sexuelle, dans les années qui suivent la circulaire Fontanet, les demandes émanant des lycéens s’effondrent. Les chefs d’établissement expliquent que les lycéens préfèrent parler du chômage (effet de la crise économique) et de la drogue (AN, 19970443/13).

En dépit – ou à cause – de la «révolution sexuelle, l’éducation sexuelle à l’école est donc demeurée pendant les Trente Glorieuses dans son statut de question socialement vive. Au début des années 1970, les débats se sont même politisés, la droite la plus conservatrice dénonçant une entreprise de déstabilisation de la société, tandis des groupes lycéens et d’étudiants gauchistes, sensibles aux analyses de Wilhem Reich, voyaient au contraire dans les limites de la circulaire Fontanet une volonté de répression sexuelle de la jeunesse par la société capitaliste. Ces débats retentissent dans le milieu scolaire au travers des syndicats enseignants et des fédérations de parents d’élèves et interdisent une vision consensuelle de ce que doit être l’éducation sexuelle. C’est ce qui conduit le ministre de l’Éducation nationale à distinguer information et éducation sexuelles.

3. Entre éducation à la santé et éducation à la citoyenneté: l’éducation à la sexualité obligatoire

De 1996 à nos jours

Le changement va résulter de la politique de prévention du sida. La circulaire du 18 mai 1989 prescrit aux chefs d’établissements de proposer aux lycéens et aux élèves des classes de 3e des collèges des séances d’information, en dehors des cours. Mais les élèves ne se précipitent pas vers ces séances d’information et de débat. Les adolescents se plaignent en effet d’être saturés d’informations sur le sida et les maladies sexuellement transmissibles (Le Monde, 8 décembre 1993). C’est pourquoi de nombreux rapports insistent sur la nécessité d’inscrire la politique de prévention dans un large projet d’éducation sexuelle: si l’on veut influencer les comportements, il ne faut pas seulement parler des risques sanitaires, mais donner aux adolescents la capacité à construire une image positive d’eux-mêmes en intégrant les différentes dimensions de la sexualité. En 1992, le ministre de l’Éducation nationale Jack Lang estime qu’il faut «orienter les contenus de prévention vers une véritable éducation, prenant en compte les préoccupations des élèves et fondée sur une démarche positive autour de la responsabilité individuelle et de groupe, la relation amoureuse, la solidarité, la confiance…» (note de service du 2 novembre 1992, AN 20120090/101).

De fait, une nouvelle circulaire paraît, qui instaure une nouvelle phase de l’éducation sexuelle dans le cadre scolaire. La circulaire du 15 avril 1996 relative à «la prévention du sida en milieu scolaire et à éducation à la sexualité» (Bulletin officiel de l’Éducation nationale, 25 avril 1996) prévoit l’inscription de séquences obligatoires d’éducation à la sexualité, à raison de deux heures au minimum dans l’horaire global annuel des élèves des collèges. Ce n’est plus seulement l’information, mais l’éducation sexuelle (rebaptisée éducation à la sexualité) qui devient obligatoire. Par ailleurs, les objectifs assignés à l’éducation à la sexualité sont étendus: construction de l’image de soi, apprentissage des différentes dimensions de la sexualité humaine, analyse de la relation à l’autre, exercice du jugement critique permettant de «faire face à la multiplicité des messages médiatiques et sociaux qui assaillent [les jeunes] quotidiennement», etc. La sexualité doit être abordée de façon positive: au-delà d’une information sur les maladies vénériennes et les comportements à risque, il s’agit de «contribuer à l’épanouissement personnel». Les classes de 4e et de 3e sont concernées en priorité. Ce point est remarquable, parce que, pour les séances d’éducation sexuelle, la circulaire Fontanet avait exigé l’accord des parents des élèves du premier cycle. Or c’est désormais précisément à ce niveau que les séances sont obligatoires. La circulaire admet que la famille a un «rôle de premier plan» en matière d’éducation sexuelle; mais elle ajoute que l’école a un «rôle spécifique, complémentaire et essentiel, […] visant à donner aux jeunes l’occasion de ressaisir et de s’approprier, dans un contexte plus large que celui de la famille, les données essentielles de leur développement sexuel et affectif». L’école doit donc permettre, sinon d’échapper au contexte familial, du moins d’être à même de l’apprécier – une visée émancipatrice qui n’était pas présente dans la circulaire Fontanet.

À la suite d’un recours d’associations dites de «défense de la famille», proches des milieux catholiques conservateurs, la circulaire est annulée le 29 juillet 1998 par le Conseil d’État, pour des questions de procédure. Cependant, après la défaite de la droite aux élections législatives et la formation en juin 1997 d’un nouveau gouvernement dit de «Gauche plurielle», une nouvelle circulaire est publiée le 19 novembre 1999, qui reprend toutes les dispositions – et le plus souvent le texte même – de celle du 15 avril 1996, mais en inversant le titre: même si elle reste présente, la prévention du sida cesse de couvrir une nouvelle conception de l’éducation sexuelle. Cette politique s’inscrit dans une action plus générale, sous l’égide de la ministre déléguée à l’Enseignement scolaire Ségolène Royal, visant à favoriser l’égalité des sexes (mission sur la parité homme/femme dans les manuels scolaires, promotion de l’égalité filles/garçons à l’école maternelle et à l’école élémentaire, actions contre les violences faites aux filles à l’école), action qui participe elle-même de la politique sociétale du gouvernement de «Gauche plurielle» (loi sur la parité en politique, PACS).

En 2001, à l’occasion de la discussion à l’Assemblée nationale d’un projet de loi relatif à l’avortement, un amendement est voté qui rend obligatoire l’éducation à la sexualité: «Une information et une éducation à la sexualité sont dispensées dans les écoles, les collèges et les lycées à raison d’au moins trois séances annuelles et par groupes d’âge homogène.» C’est l’aboutissement du processus d’institutionnalisation: c’est désormais une loi, et non plus une simple circulaire, qui rend obligatoire l’éducation à la sexualité obligatoire à l’école, et cette fois l’ensemble de l’enseignement scolaire est concerné, de la maternelle au lycée. Le 17 février 2003 est publiée une circulaire d’application. Elle conserve la possibilité de faire appel à des intervenants extérieurs pour les séances d’éducation à la sexualité, mais sous la responsabilité et le contrôle de personnels de l’Éducation nationale (infirmières, CPE, enseignants…).

Aucune fédération de parents d’élèves ne s’oppose plus au principe de l’éducation à la sexualité à l’école. Alors qu’encore le 3 février 1999, dans une lettre à la ministre Ségolène Royal, le président de la PEEP Christian Janet demandait, par crainte de discours militants, que les séances d’éducation à la sexualité ne soient prises en charge que par des «professionnels du milieu médical (médecins, infirmières psychologues)» (AN 20060497/3), en 2012, cette organisation n’indique plus de réserves et estime au contraire nécessaire que la loi soit respectée: «La société a changé. Il est important que l’école s’empare de la question», déclare sa présidente Valérie Marty dans le Figaro du 23 octobre 2012, en évoquant notamment des «rapports filles garçons difficiles» et des «images sexuées violentes». Il est vrai qu’Internet a facilité l’accès à la pornographie et à ses représentations sexistes.

En pratique, cependant, l’obligation légale n’est pas respectée. Sur le terrain, les séances prévues restent aléatoires. Elles dépendent de la motivation, du temps et des moyens des équipes pédagogiques. Selon une enquête menée en 2014-2015 par Mariette Le Den, seuls 46 % des lycées de la région picarde et 59 % des lycées du département des Hauts-de-Seine ont mis en place des actions d’éducation sexuelle, et respectivement 62 % et 55 % des collèges (Le Den, 2016). Surtout, en 2016, un rapport du Haut Conseil à l’égalité fait grand bruit, en révélant que la loi est appliquée dans une minorité d’écoles et d’établissements (HCE, Rapport relatif à l’éducation à la sexualité, 13 juin 2016, p. 124-125).

Tableau 2

Proportion de classes ayant bénéficié d’actions/séances d’éducation à la sexualité (HCE, Rapport relatif à l’éducation à la sexualité, 2016)

Proportion de classes ayant bénéficié d’actions/séances d’éducation à la sexualité (HCE, Rapport relatif à l’éducation à la sexualité, 2016)

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Le 12 septembre 2018, une nouvelle circulaire ministérielle relance l’éducation à la sexualité (BOEN du 13 septembre 2018). Plus encore que celles de 1998 et de 2003, elle intègre l’éducation à la sexualité dans la politique d’égalité entre les hommes et les femmes et la lutte contre les stéréotypes de genre et les discriminations liées à l’orientation sexuelle: «il s’agit de combattre les préjugés, notamment ceux véhiculés dans les médias et sur les réseaux sociaux à l’origine de discriminations, stigmatisations et violences». Sans parler du lien avec l’«éducation aux médias», le projet est bien de faire en sorte que les élèves soient capables de mettre à distance stéréotypes et opinions de leur milieu, en vue, conformément au projet émancipateur de l’école républicaine, de se gouverner soi-même à la lumière de la raison. La circulaire de 2018 insiste par ailleurs sur la question du consentement: l’influence du mouvement #MeToo est ici évidente. Cependant, il semble que l’application de cette circulaire soit de nouveau restée partielle (Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche, 2021). De là une nouvelle relance, avec la circulaire du 30 septembre 2022.

La question se pose de savoir pourquoi la loi n’est pas appliquée. Pourtant, la sexualité des adolescents s’est banalisée (même si, contrairement à un lieu commun, l’âge du premier rapport sexuel, situé à un peu plus de 17 ans, ne diminue pas). Par ailleurs, le contenu des cours de SVT a connu dans les années 2010 une évolution importante en intégrant la notion de plaisir dans l’étude de la sexualité. Dans ce contexte, les éditions Magnard, en 2017, font sensation en représentant le clitoris dans un manuel de SVT – mais à vrai dire, c’est une redécouverte, car il était présent dans les manuels de sciences naturelles des années 1980 (Bernard, 2011).

Il est d’abord à remarquer que l’institution de l’obligation de l’éducation à la sexualité s’est accompagnée de la volonté explicite de transmettre des valeurs. Selon les circulaires de 1998 et de 2003, l’éducation à la sexualité «se fonde sur les valeurs humanistes de tolérance et de liberté́, du respect de soi et d’autrui»; celle de 2018 ajoute l’égalité et précise qu’il «est indispensable de s’appuyer sur les valeurs laïques et humanistes». Est-ce l’affirmation de ces valeurs qui serait contestée? Les circulaires ministérielles estiment pourtant qu’elles relèvent des «valeurs communes». Autrement dit, elles s’inscrivent dans le projet éducatif républicain, dans la lignée de l’instruction morale et de l’instruction civique instituée par Jules Ferry en 1882. D’ailleurs, même si l’objectif d’éducation à la santé reste présent, l’orientation donnée à l’éducation à la sexualité fait que celle-ci touche de plus en plus à l’éducation civique.

Si l’égalité fait assurément partie des valeurs républicaines, il n’est pas certain, toutefois, que tout le monde en accepte les mêmes implications. L’enseignement privé catholique reste attaché à l’idée d’une différence de nature entre les sexes, et l’idée de complémentarité reste répandue, notamment dans les milieux traditionalistes, même si en 2005 le secrétaire général adjoint de l’Enseignement catholique, André Blandin, en a dénoncé les dérives possibles: «Trop souvent, l’affirmation de la différence des sexes, la mise en avant du concept ambigu de “complémentarité” reviennent injustement à fixer des rôles, à renforcer nombre de clichés sociaux» (Documents Épiscopat, 2005, p. 14). Par ailleurs, si l’Enseignement catholique, qui représente près de 18 % des élèves scolarisés en France, ne s’oppose pas aux objectifs de lutte contre l’homophobie et la transphobie mis en avant respectivement par les circulaires de 2003 et de 2018, cela ne signifie pas qu’il accepte l’égalité des sexualités. Le 16 avril 2010, la Commission permanente du Secrétariat général à l’enseignement catholique (SGEC) publie son propre texte de référence sur l’éducation. Intitulé L’éducation affective, relationnelle et sexuelle dans les établissements catholiques d’enseignement, ce document commence par souligner qu’il se fonde sur une vision anthropologique chrétienne: «Le projet spécifique de l’Enseignement catholique attaché à la formation intégrale de la personne humaine, réfère l’éducation affective, relationnelle et sexuelle à la vision chrétienne de l’anthropologie» (L’éducation affective, relationnelle et sexuelle dans les établissements catholiques d’enseignement, p. 7). Est de ce fait récusée la «théorie du genre» («gender theory»), au profit d’une conception de l’homme et de la femme issue de la Genèse. L’appellation «éducation affective, relationnelle et sexuelle» vise à inciter à relier sexualité et affection, contre toute «sexualité de consommation». Au demeurant, le SGEC a obtenu que les établissements privés sous contrat ne soient pas tenus d’organiser les trois séances annuelles d’éducation à la sexualité. Une partie des familles continue en effet de considérer que cette éducation doit relever uniquement des parents. En témoignent par exemple les publications de l’association conservatrice «SOS éducation 2».

Dans l’enseignement public, des refus d’assister aux séances d’éducation à la sexualité existent, ce que dénonce dès 2004 le rapport de l’inspecteur général Jean-Pierre Obin: «Les raisons invoquées pour s’absenter, refuser l’enseignement ou ne pas participer aux séances d’information sur la sexualité́ est “l’impudeur“ des propos tenus et des images diffusées à cette occasion, ou encore la mixité́ des cours ou séquences (qui n’est d’ailleurs pas la règle), ou même leur caractère superflu (puisque “les musulmanes restent vierges”)» (Ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires. Rapport présenté par Jean-Pierre Obin, juin 2004, p. 27). En 2019, un autre rapport de l’inspection générale de l’Éducation nationale signale lui aussi des «refus des enseignements sur la reproduction ou de l’éducation à la sexualité…» (Ministère de l’Éducation nationale, L’application du principe de laïcité dans les établissements scolaires de l’enseignement public: état des lieux, avancées et perspectives. Rapport à Monsieur le ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, novembre 2019, p. 9).

C’est la peur des tensions qui pourraient surgir qui conduit certains chefs d’établissements à s’abstenir d’organiser les séances prévues par la loi. Il faut dire que les rumeurs les plus fantasmatiques et les plus aberrantes circulent sur les réseaux sociaux. Ce fut le cas notamment pendant l’été 2018: l’Éducation nationale s’apprêterait à enseigner la masturbation à des enfants de 4 ans! Le déchaînement des fake news n’empêche pas, en septembre 2018, le ministre Jean-Michel Blanquer de publier une nouvelle circulaire sur l’éducation à la sexualité. Mais il se montre prudent et, sur la maternelle, en retrait par rapport à la circulaire de 2003, car il est précisé que l’éducation à la sexualité doit commencer seulement à l’école élémentaire. Par ailleurs, la circulaire précise qu’au niveau de l’école élémentaire, «il ne s’agit pas d’une éducation explicite à la sexualité». En 2025, dans le programme d’éducation à la sexualité (BOEN, 6 février 2025), l’école maternelle est réintégrée, mais dans une appellation qui écarte le terme de «sexualité». Les pouvoirs publics, on le voit, tiennent compte des craintes (réelles ou supposées) des familles. S’il n’est assurément plus question de dire que les garçons naissent dans les choux et les filles dans les roses, une partie de l’opinion publique reste en effet réticente à l’idée que l’on puisse faire perdre leur «innocence» aux enfants en évoquant des questions relatives à la sexualité. La crainte, par ailleurs, n’a pas disparu qu’une éducation sexuelle collective ne heurte ceux des enfants qui n’y sont pas prêts. Ainsi l’éducation à la sexualité à l’école continue-t-elle parfois d’être considérée comme intrinsèquement perverse.

S’ajoute, récemment, le fait que certains parents ne voudraient pas que, en entendant parler d’homosexualité et de transsexualité, leurs enfants ne soient troublés dans leur identité de genre. Lors de l’élaboration du programme d’éducation à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité, cette notion a au reste été critiquée par l’Enseignement catholique, pour qui elle peut «heurter l’action éducative des familles 3». Elle a finalement été maintenue par la ministre, mais repoussée dans l’enseignement secondaire. Il est en fait apparu que l’éducation à la sexualité dans le cadre scolaire avive les polémiques touchant à la question du «genre». Elle suscite les attaques de ceux, souvent anciens de la «manif pour tous» (Béraud, 2021), qui prétendent que des groupes militants LGBT chercheraient à introduire dans les programmes de l’éducation nationale une «théorie du genre». Il est vrai que l’éducation à la sexualité vise à faire réfléchir les élèves en leur permettant de prendre de la distance par rapport à leurs représentations, y compris sur les catégories binaires de matière de sexualité.

En dépit de son institutionnalisation par la loi, l’éducation sexuelle à l’école demeure donc une question socialement vive. Non seulement l’âge auquel on doit la faire commencer reste débattu, mais son appellation elle-même ne fait pas l’objet d’un consensus stable, comme en témoigne le récent passage de l’«éducation à la sexualité» à l’«éducation à la vie affective, et relationnelle et à la sexualité». Face à des «parents vigilants» (association proche de l’extrême droite) prompts à mobiliser l’opinion publique sur ce qui se passerait dans certaines écoles – parfois sur la base de fake news –, le ministère avance donc prudemment. Désormais, toutefois, toutes les grandes fédérations de parents d’élèves de l’enseignement public comme de l’enseignement privé sont acquises au principe de l’éducation à la sexualité à l’école. L’opposition ne provient plus que de milieux religieux traditionalistes et/ou proches de l’extrême droite. S’il importe de ne pas le confondre avec ces groupes, le SGEC témoigne toutefois lui aussi de ses réserves sur certains contenus, en particulier à l’égard de l’«identité de genre», comme sur le rôle attribué aux parents dans cette éducation; il estime en outre que la rigidité d’un programme annualisé ne permet pas de s’adapter à la maturation et à la singularité de chaque élève.

4. Conclusion

L’histoire de l’éducation sexuelle à l’école en France est celle d’une institutionnalisation progressive, jusqu’à l’inscription dans la loi (2001) et la mise au point d’un programme annuel (2025). Toutefois, il existe un décalage entre les prescriptions ministérielles et la réalité, ce que traduit la réitération des circulaires de 2018 et de 2022. Les récents débats (2024-2025) sur le contenu du programme d’éducation à la sexualité (débats qui ont divisé jusqu’au sein du gouvernement) comme l’adoption d’une dénomination qui exclut le mot de «sexualité» de l’appellation choisie pour l’école primaire témoignent que cette éducation demeure une question socialement vive. Pourtant, entre le début du xxe siècle et le début du siècle suivant, les évolutions sont importantes. Le principe de l’éducation sexuelle à l’école n’est plus rejeté, au contraire, par les fédérations de parents d’élèves. Même l’APEL en admet le principe et la nécessité.

Pour légitimer l’intrusion dans un domaine qui pourrait sembler relever seulement de l’intime, les pouvoirs publics ne mettent plus en avant la «protection de la race», comme les médecins hygiénistes du début du xxe siècle, mais la construction du vivre-ensemble. Cela passe par la promotion des valeurs républicaines: liberté (chacun doit savoir éclairer ses choix), égalité (notamment entre filles et garçons) et fraternité (lutte contre les discriminations, notamment celles liées au genre). L’éducation à la sexualité croise l’enseignement moral et civique (EMC).

Malgré tout, des continuités persistent depuis le début du xxe siècle. Alors même que les années 1960 ont été marquées, sinon par une «révolution sexuelle», du moins par une profonde évolution des moeurs, et que la sexualité adolescente est le plus souvent admise, l’éducation à la sexualité continue de faire l’objet, chez une partie des parents, d’une sourde suspicion. Même si c’est désormais de la part d’une minorité souvent proche de l’extrême droite, le principe même d’une éducation sexuelle à l’école demeure critiqué, voire considéré comme pervers: ceux à qui elle est destinée n’auraient pas tous le même degré de maturité ou n’y seraient pas également préparés. Aussi les parents, qui suivent leur enfant dans l’intimité de la vie familiale, seraient-ils les seuls indiqués pour faire cette éducation. Le 18 octobre 2000, le Conseil d’État a confirmé la légalité de la circulaire du 19 novembre 1998, attaquée par des associations dites de «défense de la famille»: selon la haute juridiction, les dispositions contestées «ne méconnaissent pas les principes de neutralité et de laïcité» et ne portent pas atteinte «à l’exercice de l’autorité parentale et à l’action éducative des familles 4». Cependant, le 21 février 2025, sept associations conservatrices ont annoncé saisir le Conseil d’État au sujet du nouveau programme d’éducation à la sexualité, en dénonçant notamment le fait que les parents ne soient pas prévenus des dates, des contenus des séances, des supports utilisés et des associations ou institutions partenaires (Sud-Ouest, 21 février 2025). S’il approuve le principe de l’éducation à la sexualité dans le cadre scolaire, le SGEC continue par ailleurs non seulement de dénoncer l’intrusion de l’«idéologie du genre» dans le programme publié en 2025, mais aussi d’exiger «la reconnaissance de la responsabilité première des parents sur ces sujets» (Communiqué de presse du 29 novembre 2024 5). Le fait que, finalement, le programme publié en février 2025 mentionne les parents (l’éducation à la sexualité à l’école est réalisée «en complément du rôle des parents et des familles des élèves» et «les parents d’élèves sont informés des objectifs d’apprentissage annuels de cette éducation»), alors que le programme de mathématiques ou celui d’EMC ne les mentionne pas, montre qu’il s’agit bien d’une question qui reste socialement vive.

Les partisans du programme publié en février 2025 ont pu toutefois insister sur l’importance de publier un programme détaillé (supposé plus respecté qu’une circulaire), à l’heure où de nombreuses enquêtes rappellent la fréquence des agressions sexuelles subies durant l’enfance, agressions qui ont lieu la plupart du temps dans la sphère familiale (Marsicano et al., 2023). Dans ces conditions, on peut considérer que les questions de l’intimité, du respect du corps de l’autre et du consentement doivent être abordées à l’école dès le plus jeune âge.