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Perspectives citoyennes

Jeunes pères vulnérablesTrajectoires de vie et paternité[1]

  • Francine Ouellet,
  • Marie-Pierre Milcent et
  • Annie Devault

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Corps de l’article

Introduction

Les jeunes qui deviennent pères durant l’adolescence ou au début de la vingtaine, ceux qui ont connu les centres d’accueil, décroché de l’école et occupent des emplois précaires, sont en général perçus comme des pères absents et irresponsables. S’intéresser à ces jeunes pères sous l’angle du cumul des risques qu’ils présentent dans l’exercice de leur rôle paternel relève d’une vision certes pertinente, mais incomplète. Connaître et comprendre leurs histoires de vie à partir de leurs paroles, mettre en lien ces histoires singulières avec la façon dont ils assument leur paternité offre sans doute une perspective invitante, pour l’intervention comme pour la recherche.

Les données du présent article proviennent de récits de vie de jeunes pères en situation d’exclusion socioprofessionnelle et ayant complété un stage de six mois dans une entreprise d’insertion. L’article a pour objet de décrire la façon dont ces pères vivent leur paternité et de proposer une typologie de l’engagement paternel adaptée à leurs trajectoires de vie. En guise d’introduction, nous présenterons un survol des spécificités de la paternité en contexte d’exclusion et en jeune âge, une brève synthèse des façons d’appréhender l’engagement paternel, ainsi que le cadre de référence ayant servi de soutien au recueil et à l’analyse du discours des pères.

Les connaissances sur les jeunes pères vulnérables

Les jeunes pères sous-scolarisés, sans emploi stable et rémunérateur, possèdent une double vulnérabilité : 1) celle d’être exclus des circuits dominants de l’intégration sociale ; 2) celle d’avoir un enfant au moment d’une phase importante de leur individuation.

Les pères en contexte d’exclusion

Il est reconnu qu’une situation de non-emploi ou d’emploi précaire augmente le niveau de détresse psychologique des pères (Devault et Gratton, 2003). Cet effet s’explique par la perte de revenus et du statut de pourvoyeur, mais aussi par l’augmentation d’un sentiment d’insécurité et par une sorte de honte de ne pas pouvoir jouer un rôle de pourvoyeur économique (Tamis-LeMonda et Cabrera, 1999).

En parallèle aux recherches sur les effets néfastes de la précarité sur la paternité, on dispose de quelques études « compréhensives » et exploratoires ouvrant la voie vers d’autres avenues de réflexion. Ainsi, Allard et Binet (2002) ont interrogé en profondeur une quinzaine de pères en couple, prestataires de la Sécurité du revenu, afin de décrire et comprendre leur paternité. Les chercheures en ont conclu que leur « statut social faible [...] n’en fait pas pour autant des pères toxiques, ni des décrocheurs » et que, malgré certaines faiblesses dans les soins aux jeunes enfants, « la majorité se débrouille assez bien » (Allard et Binet, 2002 : 49). S’appuyant sur des récits de vie d’une vingtaine de pères sous-scolarisés, en couple ou non, Ouellet et Goulet (1998) se sont intéressées aux processus à travers lesquels la paternité de ces hommes se bâtit. Elles ont mis en évidence que la venue d’un enfant représente l’événement par excellence dans leur vie, celui qui va déclencher ou renforcer leur désir de s’insérer socialement. Ces conclusions vont dans le sens de quelques autres recherches de nature qualitative faites aux États-Unis auprès de pères sous-scolarisés et à très faibles revenus (Anderson, Kohler et Letiecq, 2002).

Être père à l’adolescence ou au sortir de l’adolescence

En devenant père, l’adolescent ou le jeune adulte passe sans transition de sa famille d’origine à sa famille de procréation alors qu’il est dans une période de transformation psychologique et relationnelle (Quéniart, 2002). En même temps, il lui faut affronter des obstacles ou des obligations de taille : accepter d’avoir un enfant, apprendre un métier, gérer les conflits avec la mère de l’enfant et avec sa belle-famille, etc. Autant de situations qui précipitent le jeune dans une prise de responsabilités prématurée (Renaud, 1998).

Il semble en contrepartie que la majorité des jeunes pères éprouvent un fort sentiment d’obligation à l’égard de l’enfant et de la mère, qu’ils ne perçoivent pas nécessairement la grossesse et leur nouveau statut de père comme un élément nuisible à leur avenir (voir la recension de Miller, 1997). Ils démontreraient un désir de s’impliquer dans l’éducation de leurs enfants, lesquels prennent alors à leurs yeux valeur de continuité et symbole d’accomplissement (Renaud, 1998).

Les modèles de compréhension de la paternité

Malgré les travaux de chercheurs depuis plus de trente ans, la paternité demeure une réalité difficile à conceptualiser et à mesurer (Lamb, 2004). On se demande donc encore ce qui discrimine un père engagé d’un père non engagé, mais plus encore quelles sont les variables les plus appropriées pour rendre compte de l’engagement d’un père auprès de son enfant. Globalement, on trouve dans les écrits deux grandes modélisations de la paternité, celles élaborées à partir d’une catégorisation des différentes pratiques paternelles et celles qui, construites à partir de l’analyse des représentations des pères, mènent à des propositions de typologies de pères.

Les dimensions de l’engagement paternel

Se référant au modèle psychologique de Lamb et ses collègues (1987), des chercheurs québécois réunis au sein de ProsPère (site Web) proposent d’utiliser sept dimensions propres à rendre compte des manifestations de l’engagement paternel, soit : 1) une prise en charge des tâches indirectes et des responsabilités relatives à l’enfant ; 2) une disponibilité et un soutien affectif et cognitif ; 3) une participation active aux différentes activités de soins physiques de l’enfant ; 4) des interactions père-enfant significatives ; 5) une contribution au soutien financier et matériel ; 6) des évocations spontanées qui révèlent l’importance de la relation avec son enfant ou le plaisir qu’elle suscite chez lui ; 7) une implication sociale en pensant à son enfant (p. ex., aller dans une manifestation de défense des droits des enfants). Le concept d’engagement paternel peut donc se décliner en différentes dimensions et, à partir de chacune de ces dernières, en une multitude de façons pour le père d’être présent et de répondre aux besoins de son enfant.

Les typologies de la paternité

Les chercheurs ont aussi conceptualisé la paternité en tenant compte des perceptions des pères, du sens qu’ils donnent à leur paternité. Ils ont développé des typologies qui appréhendent la paternité comme un phénomène social, historique et psychologique. Quéniart (2004a, 2004b), se référant à ses travaux auprès de pères et à la diversité des typologies proposées à ce jour dans les écrits, retient trois idéaux types récurrents dans les recherches sur la paternité : 1) le père traditionnel dont le rôle est essentiellement de pourvoir aux besoins économiques de la famille et dont la relation avec l’enfant est médiatisée par la mère ; 2) le nouveau père, celui qui envisage la paternité comme une responsabilité à multiples aspects à partager avec la mère et qui favorise une relation directe avec l’enfant ; 3) le père entre deux repères ou le père assistant, qui privilégie son rôle de pourvoyeur, accorde à la mère la primauté dans les autres sphères de la parentalité et en même temps manifeste un intérêt pour développer une relation directe avec son enfant. Pour tenir compte de l’ensemble des pères, de ceux pas du tout engagés jusqu’à ceux très engagés, Palm et Palkovitz (1988) considèrent deux autres catégories, soit les pères désintéressés et non disponibles, et les pères qui assument seuls le rôle de parent. À partir donc de cinq idéaux types, ces chercheurs ont aussi envisagé que les pères puissent se déplacer dans le temps sur ce continuum d’engagement selon la quantité de temps passé avec l’enfant, sans préciser cependant les motifs de ces déplacements.

Les conceptions de l’engagement paternel, les unes dimensionnelles et les autres typologiques, permettent d’échapper à une approche dichotomique – être un père engagé ou non – et suggèrent de qualifier autant que de quantifier les liens du père avec son enfant. Il n’en demeure pas moins que mesurer et comprendre l’engagement paternel représentent une tâche difficile. Dans cette entreprise, les chercheurs sont appelés à considérer les situations de vie particulières de certains pères. Quéniart (2004b) signale ainsi à propos des jeunes aux prises avec des préoccupations financières et professionnelles majeures combien il est plus difficile pour eux de s’engager dans une paternité multidimensionnelle, jugée nouvelle et moderne.

Il est rapporté par ailleurs qu’il est important de tenir compte de la situation des pères qui ne cohabitent pas avec leurs enfants (Schoppe-Sullivan, McBride et Ho, 2004), de révéler ces pères que l’on rejoint si peu (Lacharité, 2001). Considérant le caractère subjectif de la paternité, Marsiglio (2004) propose de recueillir des données qualitatives sur les trajectoires de vie des pères et d’entendre leur discours sur leurs pratiques parentales et leurs représentations d’eux-mêmes comme pères. C’est précisément sous cet angle qu’a été étudiée ici la paternité d’hommes devenus pères très jeune et dans un contexte d’exclusion sociale et professionnelle.

Cadre de référence

La présente étude s’appuie sur la conception que la paternité est un processus dynamique pouvant être compris à la lumière de ce que vivent, ont vécu et veulent vivre les pères dans trois trajectoires de vie, celles de leur vie personnelle au sein de leur famille d’origine, de leur relation avec la mère de leur enfant et de leur insertion socioprofessionnelle. Ce cadre de départ invite aussi à s’intéresser à la paternité sous l’angle du sens ou des représentations que s’en font les pères et sous celui des dimensions de l’engagement paternel. L’individu-père y est donc étudié comme le produit d’une histoire dont il cherche à devenir sujet ; sa paternité, comme un projet de vie ancré dans sa propre histoire et qui va le projeter vers le futur.

Figure 1

Trajectoires de vie et paternité

Trajectoires de vie et paternité

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Aspects méthodologiques

Collecte des données

La méthode de collecte de données utilisée se fonde sur le récit de vie thématique (Mayer et Deslauriers, 2000) qui examine la vie des personnes interrogées sous des angles spécifiques. Dix-sept pères ont été rencontrés à deux reprises, en moyenne à huit mois d’intervalle. Le premier entretien se centrait sur le thème de la paternité. Des questions étaient ainsi posées au père sur la perception de son rôle, la fréquence des contacts avec son ou ses enfants, la description de leurs caractéristiques, les bons et mauvais moments avec eux, les leçons de vie à leur transmettre. Le second entretien complétait la trajectoire socioprofessionnelle par des questions relatives au parcours scolaire, aux programmes de formation professionnelle suivis, au nombre et à la nature des emplois occupés. La trajectoire individuelle était abordée à partir d’interrogations sur les relations passées et présentes avec la famille d’origine, les modes de vie à l’adolescence, les événements de vie marquants tels que placements, déplacements migratoires, deuils, séparations. Venait en troisième lieu le thème de la trajectoire coparentale discuté sous l’angle de la rencontre et de la relation avec la mère de l’enfant, de la durée de la fréquentation, des circonstances entourant la conception, la grossesse et l’arrivée de l’enfant. L’intervieweur demandait en plus au père des précisions sur des aspects jugés incomplets à l’analyse du premier entretien et s’enquérait de ce qui s’était passé dans sa vie de père depuis la première rencontre. Aux deux entretiens avec le père s’ajoutait une entrevue avec une intervenante au sujet du père et de son passage en entreprise.

Caractéristiques des répondants

Les 17 répondants ont comme points communs d’être pères et d’avoir complété leur stage dans une entreprise d’insertion socioprofessionnelle montréalaise. Tous ont décroché de l’école au secondaire et quatre d’entre eux ont obtenu par la suite un diplôme de cinquième secondaire après un retour aux études dans la vingtaine. Lorsqu’ils ont un revenu d’emploi, ils gagnent en général un salaire horaire autour du salaire minimum ou légèrement au-dessus. On compte dix Québécois d’origine et sept en provenance de familles immigrantes antillaises. Les pères ont conçu leur premier enfant en moyenne à 20 ans et, au moment du premier entretien, leur âge se situait en moyenne à 24 ans. Dix avaient un seul enfant et les autres avaient entre deux et six enfants, y compris des enfants non biologiques. Quatre pères seulement cohabitaient avec la mère de l’enfant à la fin de la période d’observation et un seul père faisait vivre entièrement une famille par les revenus de son travail.

Traitement et analyse des données

Toutes les entrevues ont été enregistrées, retranscrites intégralement au fur et à mesure de leur réalisation, et traitées de façon systématique à partir de procédures de condensation (Huberman et Miles, 1991) favorisant l’approfondissement et l’appropriation de chacun des récits par l’ensemble des chercheurs. La méthode de condensation consistait à : 1) relever, à la suite d’une lecture attentive de la transcription, les passages significatifs en les situant dans le contexte de l’entrevue puis à les classer selon les thèmes de départ et les dimensions émergentes ; 2) rédiger un mémo synthétisant le récit de chaque père à partir des thèmes. Les condensés et les mémos ont tous été vérifiés par un autre membre de l’équipe. L’analyse intercas s’est faite en équipe, en discutant et en comparant les cas ; le classement thématique des condensés à l’aide du logiciel N’Vivo permettait en plus aux chercheurs de faire une lecture transversale des données de base.

Résultats

Nous nous proposons ici de faire état des récits des pères en regard de leur famille d’origine, de leur relation de couple et de leur insertion socioprofessionnelle, puis de rendre compte de leur paternité de façon descriptive et sous forme d’une typologie.

Une enfance souvent difficile,une adolescence toujours mouvementée

Les jeunes hommes interrogés ont raconté de bonne grâce, très souvent avec émotion, ce qu’ils ont vécu dans leur enfance et à l’adolescence. À quelques exceptions près, ils viennent de familles de faible niveau socioéconomique et n’ont pas passé leur enfance auprès de leurs deux parents biologiques. Un peu plus de la moitié disent d’emblée que leur mère a été la confidente et la source de protection ; les autres tiennent un discours démontrant que leur relation à la figure maternelle a été complexe et teintée d’ambivalence, en particulier dans le cas de ceux ayant connu une mère négligente, dépressive ou alcoolique. En ce qui a trait à la relation au père, un peu plus de la moitié rapportent n’avoir pas pu compter sur lui ou sur le nouveau conjoint de leur mère ; les autres jugent avoir eu une relation satisfaisante avec leur père même si, dans certains cas, ils lui reprochent d’avoir été peu communicatif ou encore, très autoritaire. Devenus adultes et pères, certains se sont rapprochés encore davantage de leur mère ; certains ont aussi amorcé leur réconciliation avec leur père.

Ce qui frappe dans l’ensemble des récits des jeunes, c’est à quel point leur adolescence fut une période de chaos et de rébellion. Les conflits avec leurs parents – le plus souvent avec le père – se sont alors exacerbés. Au secondaire, avant ou après avoir abandonné l’école, plusieurs ont fait partie de gangs de rue. Ils y ont trouvé un lieu d’appartenance, peut-être une identité, mais aussi une certaine protection contre la violence des autres jeunes. On ne se surprendra pas de constater que la moitié ont été pris en charge à l’adolescence par les Centres jeunesse. Trois pères ont connu des épisodes d’itinérance à la fin de leur adolescence.

Bien souvent, une grossesse impromptue et une séparation laborieuse

C’est aussi dans l’adolescence ou peu après que la plupart ont rencontré une femme, laquelle devint enceinte assez rapidement après la rencontre. Les futures mères avaient elles-mêmes souvent connu un parcours difficile ou étaient dans certains cas aux prises avec des problèmes de toxicomanie ou de santé mentale.

À l’annonce de la grossesse, les pères ont d’abord été surpris, déçus ou même dépités, puis ils ont fini par accepter et se réjouir de la venue de l’enfant. Par la suite, le couple a dû s’adapter aux changements provoqués par l’arrivée d’un bébé. La plupart des pères parlent de la grossesse et de la première année de la vie de l’enfant comme d’une période tumultueuse pour leur couple. Les motifs de conflits évoqués sont multiples : le manque d’argent, leur manque de participation dans les tâches ménagères, la jalousie de la conjointe ou son humeur en dents de scie pendant la grossesse, les difficultés liées à la toxicomanie de l’un ou de l’autre, etc.

La séparation des 13 couples qui ne vivent plus ensemble s’est faite progressivement, bien souvent ponctuée de reprises épisodiques de la relation. Elle a provoqué chez les pères des périodes d’instabilité émotionnelle qui en ont conduit certains à l’itinérance ou à la dépression. Elle a fait en sorte que les pères ont dû modifier leur lien à l’enfant, après entente avec la mère et souvent par l’entremise d’un avocat.

Décrochage scolaire et petits boulots

Les pères interrogés, qui ont tous décroché de l’école après avoir été pour la plupart en cheminement particulier, se remémorent l’école comme un lieu où ils ont eu du mal à s’adapter et ont subi de durs échecs. Leur entrée dans le monde du travail se situe entre l’âge de 12 et 16 ans et s’est souvent accompagnée de tentatives de retour aux études. Leur itinéraire professionnel se résume à une succession de petits boulots dans des domaines aussi divers que les commerces, les manufactures, la restauration, l’entretien, tout cela entrecoupé de périodes de chômage et de participations à des programmes d’employabilité.

Tous les participants ont été rencontrés alors qu’ils venaient de terminer un stage dans une entreprise d’insertion dont les patrons et intervenants étaient sensibilisés au rôle du père. Au plan de l’employabilité d’abord, ils y ont appris à améliorer leurs rapports avec les patrons et les collègues, de même qu’à réduire leur consommation d’alcool et de drogues et à mieux gérer leur budget. Ils y ont découvert qu’ils peuvent « aller jusqu’au bout de [leur] engagement », qu’ils sont capables d’atteindre leurs objectifs et de faire preuve de persévérance. Ils se devaient de répondre à l’exigence d’être à l’heure au travail, de ne pas s’absenter sans raison valable et de maintenir un rythme de travail adéquat. Sur le plan de la paternité ensuite, plusieurs ont été progressivement en mesure, comme le dit clairement l’un d’entre eux, « de faire le lien entre responsabilité au travail et responsabilité paternelle » : les deux métiers, celui de travailleur et celui de père, commandent au quotidien un engagement dans l’action et dans la continuité.

Après leur stage, quelques-uns sont retournés aux études et presque tous les autres ont trouvé un emploi. Certains réalisent alors leur objectif d’occuper un emploi stable dans le domaine de leur choix. D’autres, plus nombreux, poursuivent leur parcours d’insertion dans des emplois encore précaires et insatisfaisants, la plupart en gardant espoir et en estimant que leur passage en entreprise leur a fait faire un bout de chemin.

Dans leur vie de jeunes adultes, au moment des entretiens, aucun d’eux n’était accroché aux drogues dures ou n’appartenait à un milieu criminel. La rencontre de leur conjointe, l’entrée précoce dans le monde du travail, l’amélioration des relations avec les parents : voilà autant d’éléments de leur parcours de vie qui ont pu les empêcher de s’enliser dans la déroute de leur adolescence. La paternité vient s’ajouter à la liste de ces événements potentiellement déterminants.

Un appel à la responsabilité

Les témoignages des pères sont révélateurs de leur désir de changer le cours de leur propre histoire. Ils veulent éviter de reproduire ce qu’ils ont vécu dans leur enfance ou leur adolescence, ce qui implique d’être présent, disponible, aimant, ou bien de ne pas être trop sévère, de ne pas utiliser la violence. Dans tous les cas, ils sont conscients qu’il leur faut inventer leur propre rôle de père, car ils n’ont pas véritablement de figure de référence en ce domaine. Ils abandonnent pour le moment leur rêve d’avoir leur propre famille, « une famille unie », « une vraie famille ».

Le fait d’avoir un enfant est ressenti par la presque totalité des jeunes pères interrogés comme un appel à la responsabilité. Ces derniers éprouvent ainsi au plus profond d’eux-mêmes le sentiment que le petit qu’ils ont engendré dépend d’eux pour vivre et pour bien grandir. Pour subvenir aux besoins de leurs enfants, les jeunes pères désirent trouver enfin un travail rémunérateur et stable et rompre ainsi avec un itinéraire d’insertion inconsistant.

Leur responsabilité nouvelle de père est aussi perçue par eux comme une injonction à se réaliser en tant que personne. De façon plus imagée, la naissance d’un enfant leur apparaît comme « un bon coup de pied au derrière pour faire quelque chose de sa vie ». Ils veulent aussi mettre un terme définitif à leurs « affaires de jeunesse », soit les soirées dans les bars, les sorties avec d’autres filles, les dépenses inutiles, les dettes, la drogue.

Un engagement paternel à multiples facettes

À l’évidence, leurs enfants occupent une place importante dans leur vie. Ils parlent d’eux avec émotion. Ils pensent à leurs enfants lorsqu’ils ne sont pas avec eux. Ils se préoccupent de leur santé, de leur avenir. Ils sont attentifs à leur personnalité, à leurs façons de se comporter dans telles ou telles situations. Ils en sont fiers et les admirent.

Se lever la nuit pour prendre soin du bébé, le promener en poussette, conduire l’enfant à la garderie, parler et jouer avec lui, faire la lecture, préparer des sorties avec lui sont autant de gestes nommés qui illustrent leurs façons d’interagir ou de prendre soin de leurs enfants quand ils sont en leur présence. Au moment des entretiens, les pères séparés voyaient pour la plupart leurs enfants sur une base régulière, soit une fois aux deux semaines, la fin de semaine ou même plusieurs fois par semaine dans quelques cas.

Ils ont des idées sur ce qu’ils veulent transmettre comme valeurs à leurs enfants. Certains pères, en particulier les Antillais d’origine, insistent sur le respect des parents et des autres. Des valeurs de référence comme la sincérité, la tolérance, l’affirmation de soi, la persévérance, le sens du travail sont aussi mentionnées.

Faire en sorte que leurs enfants ne manquent de rien ou aient accès aux mêmes biens que les autres enfants représentent une préoccupation constante. Certains pères ont tendance à vouloir orienter l’ensemble de leurs gestes de pères uniquement en fonction de leurs responsabilités financières ; les autres voient leur rôle de pourvoyeur comme un aspect capital de leur rôle de père sans négliger pour autant les autres dimensions de la paternité.

Un continuum de la paternité

Au moment où nous avons rencontré les pères, ils n’étaient pas tous engagés de la même manière dans leur paternité, et il est apparu essentiel d’expliciter ces différences. Nous avons ainsi élaboré une typologie de la paternité en utilisant quatre critères : 1) l’accessibilité physique à l’enfant, en ce sens qu’il n’y a pas d’empêchement à des contacts réguliers avec l’enfant ; 2) une implication diversifiée dans les différentes dimensions de l’engagement paternel ; 3) la présence d’un mouvement de responsabilisation du père dans la paternité ; 4) la capacité du père de se centrer sur les besoins de son enfant et d’être empathique envers la mère de l’enfant. Les deux premiers critères relèvent des aspects comportementaux et dimensionnels de l’engagement paternel alors que les deux autres font davantage référence au sens accordé à la paternité et aux représentations.

Une typologie en continuum comportant trois situations types de paternité est ressortie de ce travail de construction théorique sur des cas précis. On y retrouve au départ une paternité dite en suspension, ensuite une paternité en pointillé et finalement une paternité en continu. Trois pères ont été placés dans le premier segment du parcours, sept, dans le suivant et sept autres, dans le dernier.

Figure 2

Un continuum de la paternité

Un continuum de la paternité

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La paternité en suspension décrit la situation de pères qui, en raison de facteurs personnels ou de contraintes liées à l’ex-conjointe et au système légal, rencontrent des obstacles rendant difficile sinon impossible l’accès à l’enfant et menant à désinvestir le rôle de père. Les interactions avec l’enfant sont donc quasi inexistantes. L’engagement des pères en est réduit à la dimension évocation ou encore à celle de payer une pension. Ils semblent dans un mouvement de désengagement par rapport à leur paternité. L’enfant est maintenant placé en périphérie de leurs préoccupations.

La paternité en pointillé correspond à celle de pères dont la paternité se manifeste concrètement dans des pratiques et préoccupations, mais non pas encore dans toutes les dimensions de l’engagement paternel. Ils regrettent en bonne partie la liberté de leur adolescence et insistent davantage sur les sacrifices et renoncements associés à la paternité. En ce sens, leur discours est plus centré sur leurs propres difficultés et défis que sur les besoins de leur enfant et de la mère. Les ententes coparentales au sujet de la garde de l’enfant peuvent faire l’objet de constantes négociations. Les situations de vie ou les formes d’engagement des pères en pointillé sont telles qu’elles autorisent à penser que leur paternité est encore dans une zone de fragilité.

La paternité en continu est vécue par les pères dont la paternité est suffisamment solide pour laisser présager qu’ils continueront de s’engager avec régularité auprès de leurs enfants et sous tous les aspects. Ils sont embarqués de plain-pied dans un mouvement profond et continu de responsabilisation qui les mène vers un travail stable, une disponibilité accrue dans les soins à l’enfant et l’abandon d’habitudes de vie néfastes. La paternité devient un élément constitutif de leur identité. Les pères en continu semblent plus centrés sur l’enfant et décentrés d’eux-mêmes. Ils font preuve d’empathie dans leur façon de parler de l’enfant et se montrent plutôt compréhensifs envers la mère de leur enfant.

De toutes les caractéristiques des pères, seules celles reliées à la trajectoire coparentale semblent être différentes entre les trois groupes. C’est ainsi que plus on avance sur le continuum plus la durée entre le moment de la rencontre des parents et la conception de l’enfant est grande ; cette dernière passe de cinq mois en moyenne dans la paternité en suspension à dix mois dans la paternité en pointillé, puis à vingt mois pour la paternité en continu. Cette indication sur le lien du père avec la mère de l’enfant comme déterminant de l’engagement paternel rejoint ce qui est souligné avec récurrence dans les écrits (Lamb, 2004 ; Turcotte et al., 2001).

La portée des résultats

La présente étude s’appuie sur des propos de pères en contexte de grande vulnérabilité recueillis en deux temps et complétés par des observations d’intervenantes psychosociales ayant été en relation d’aide avec eux pendant six mois et plus en entreprise d’insertion. Elle suggère à la suite de quelques études du même genre auprès de pères en couple ou non (Allard et Binet, 2002 ; Ouellet et Goulet, 1998) que la paternité est considérée par ces hommes comme une façon de donner un sens et une direction à une vie souvent chaotique et en marge de la société depuis l’adolescence. Elle montre aussi que leurs enfants leur intiment par leur présence même un appel à une double responsabilité, celle de se réaliser comme individu (répondre de soi) et celle de répondre aux besoins de leur enfant (répondre à l’autre ; Gaudet, 2001). Elle révèle enfin des pères qui, en dépit de circonstances adverses telles qu’une entrée précipitée dans la paternité et une rupture avec la mère, font des efforts véritables pour changer leurs habitudes de vie, se trouver un emploi, avoir des contacts réguliers avec leur enfant et en prendre soin. C’est ainsi que la plupart maintiennent leur engagement paternel au fil des mois et des années, les uns même avec solidité. Leur passage dans une entreprise d’insertion sensibilisée aux besoins des pères explique peut-être en partie pourquoi si peu d’entre eux ont décroché de leur paternité.

Le discours des jeunes pères est étayé de mentions de gestes, d’événements, d’activités et d’opinions laissant supposer une présence d’ordre relationnel, faite d’attention et d’écoute à l’enfant, de soins, d’activités ludiques et éducatives, un intérêt pour la transmission de valeurs et de connaissances. En ce sens, on peut présumer, comme dans le cas des jeunes pères plus scolarisés interrogés par Quéniart (2002, 2004a), que le rôle de pourvoyeur est ressenti comme une responsabilité, mais ne structure pas leur engagement paternel ; de même, leur paternité se vivrait moins sous forme d’un modèle social légué par la tradition que sous le mode affectif, comme un arrangement à construire avec l’autre parent. On se retrouve donc dans cette étude exploratoire en présence de cas qui nous amènent à nuancer l’image du père traditionnel, imperméable aux nouvelles transformations sociales de la paternité, véhiculée à propos des pères sous-scolarisés dans des milieux d’intervention et de recherche (Ménard, 1999 ; Lévesque, Perrault et Goulet, 1997 ; Dulac, 1996).

Par rapport à la typologie la plus courante de la paternité, soit traditionnelle, moderne et entre-deux (Quéniart, 2004a, 2004b), celle établie dans cette étude, allant d’une paternité désinvestie (en suspension) à une paternité ancrée (en continu), s’en distingue en situant la paternité selon un processus de construction du lien à l’enfant plutôt que selon une norme sociale. Elle tient compte de l’accessibilité à l’enfant de même que de l’engagement concret et psychologique des pères. Elle prend en considération la maturation du développement social et personnel des jeunes pères, soit leurs capacités de se responsabiliser socialement à la suite de la venue d’un enfant, de se centrer sur les besoins de l’enfant et de développer une entente avec la mère. En ce sens, elle semble allier une approche dimensionnelle et typologique de l’engagement paternel, un regard à la fois psychologique et sociologique du phénomène.

Le continuum proposé est particulièrement approprié aux pères en situation de vulnérabilité en ce qu’il est non statique et présente une trame temporelle ou dynamique qui se projette dans le futur. Par conséquent, il se montre sensible aux événements de toutes sortes auxquels ces pères sont continuellement exposés, mais ne leur enlève pas la possibilité d’avoir un contrôle sur leur paternité ni de se réaliser en tant que pères, pour autant que les liens sociaux ne soient pas coupés.

Conclusion

Peu avant la période d’observation, les jeunes pères vulnérables interrogés avaient été apprentis dans des entreprises d’insertion où la question de la paternité faisait l’objet d’une réflexion au sein du personnel. Dans les pires moments, lorsqu’ils avaient été sur le point de tout laisser tomber, y compris les efforts qu’ils font pour leurs enfants, ils s’y étaient fait dire de « ne pas lâcher », que leurs enfants « avaient besoin d’eux ». C’est à bien y penser à cet état d’esprit que nous conduit la typologie de la paternité construite à partir des récits de vie qu’ils ont livrés. Cette typologie dite en continuum nous invite donc à envisager la paternité de ces pères comme quelque chose qui se construit dans le temps, à travers des parcours de vie où les imprévus sont nombreux et les risques élevés, mais où il faut miser sur leur capacité de négocier leur engagement paternel.

Parties annexes