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Comptes rendus

Louise Carignan, Jacques Moreau et Claire Malo, Vivre en famille d’accueil jusqu’à mes 18 ans. Voir ou ne pas voir mes parents ?, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2009, 192 p.

  • Geneviève Pagé

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  • Geneviève Pagé
    Doctorante et chargée de cours, École de service social, Université de Montréal

Corps de l’article

La question des contacts avec les parents d’origine lors d’un placement en famille d’accueil est essentielle en contexte de protection de la jeunesse. Dans quelles circonstances doit-on privilégier ou proscrire les contacts entre un enfant et ses parents ? Le présent ouvrage offre certains éléments de réponse à cette question. Ce livre est issu du travail effectué par Louise Carignan dans le cadre de sa thèse de doctorat, sous la direction de Jacques Moreau et Claire Malo. Cette étude avait pour buts de : 1) déterminer quelle est l’influence de la trajectoire de placement des jeunes placés jusqu’à leur majorité sur leur adaptation sociale et personnelle ; 2) connaître l’impact du maintien ou du non-maintien des contacts avec au moins un des parents d’origine sur leur adaptation sociale et personnelle et 3) comprendre la perspective de ces jeunes concernant les avantages et les inconvénients du maintien des contacts ou non avec leurs parents (p. 1).

Dans les chapitres 1 et 2, l’auteure principale pose la pertinence de l’étude ainsi que la problématique du placement des enfants. Le chapitre 3 est consacré à la théorie de l’attachement, où les apports principaux de Bowlby, Ainsworth, ainsi que Main et Solomon sont présentés. Dans le chapitre suivant, plusieurs concepts clés tels que le placement, la planification permanente, l’intérêt supérieur de l’enfant et la parentalité plurielle ou la parentalité partagée sont introduits, dans le but de permettre au lecteur novice dans le domaine de la protection de la jeunesse de s’y retrouver et de mieux comprendre les enjeux entourant ces concepts. Finalement, le cadre d’analyse de la recherche est présenté au chapitre 5.

Pour réaliser son étude, l’auteure principale a utilisé une méthodologie à la fois quantitative et qualitative, décrite au chapitre 6. En effet, grâce à une analyse de dossiers de 43 jeunes placés jusqu’à leur majorité dans une famille d’accueil au Centre jeunesse de l’Outaouais [1], Carignan a dressé quatre trajectoires de placement en fonction de deux axes : la précocité ou la tardiveté du premier placement et la stabilité ou l’instabilité des placements. Ainsi, les jeunes sont classés selon qu’ils connaissent une trajectoire de placement précoce et stable, précoce et instable, tardive et stable ou tardive et instable. L’adaptation sociale et personnelle des jeunes a été mesurée à l’aide de la Mesure d’adaptation sociale et personnelle pour adolescents québécois (MASPAQ), une mesure québécoise validée et reconnue en recherche et en clinique. Les résultats, présentés dans le chapitre 8, montrent qu’il n’y a aucune différence significative pour la moyenne des scores du MASPAQ selon les trajectoires de placement. Par contre, une différence significative est notée sur 14 des 72 variables mesurées par le MASPAQ entre les jeunes ayant maintenu des contacts avec au moins un parent d’origine et les jeunes n’ayant pas ou plus de contacts au moment de l’étude. Il est à noter que les scores moyens obtenus pour la majorité des variables mesurées se situent à l’intérieur des seuils de normalité, tant pour le groupe contact que pour le groupe non contact. Cependant, pour 13 des 14 variables où une différence significative est notée, les scores des jeunes du groupe n’ayant pas ou plus de contacts sont toujours plus près des zones problématiques que ceux du groupe ayant toujours des contacts. Cela permet de penser que bien que cet échantillon de jeunes placés en famille d’accueil jusqu’à leur majorité montrent une adaptation sociale et personnelle normale comparativement à la population québécoise de jeunes de leur âge, ceux qui n’ont pas ou plus de contacts avec leurs parents d’origine seraient peut-être plus vulnérables sur le plan de leur adaptation.

Afin de compléter le portrait dressé par les données quantitatives, l’auteure principale a réalisé 22 entrevues semi-structurées avec un sous-échantillon de jeunes (10 du groupe non-contact et 12 du groupe contact). Ces jeunes se sont exprimés sur leurs représentations de la famille, les modalités de contacts ou de non-contact, leurs satisfactions et insatisfactions concernant le maintien ou non des contacts, ainsi que leur perception du placement. Le chapitre 9 présente le résultat de l’analyse de contenu de ces entrevues. Cette analyse permet de constater que les jeunes interrogés ont différentes représentations de leur affiliation familiale, certains se sentant principalement affiliés à leur famille biologique, alors que d’autres sont surtout affiliés à leur famille d’accueil ou encore aux deux familles. Les jeunes expriment également diverses satisfactions et insatisfactions face à la réalité de maintenir des contacts ou non avec leurs parents d’origine. Par exemple, les jeunes satisfaits des contacts semblent avoir maintenu un bon lien avec au moins un de leurs parents d’origine. Les contacts semblent répondre à leurs besoins et à leurs attentes, et ce, tant au plan du contenu qu’au plan de l’organisation ou des modalités de contacts. D’ailleurs, ils apprécient le fait d’être consultés et de pouvoir exercer un certain contrôle sur l’organisation des contacts. Certains jeunes sont également déçus ou tristes de ne plus avoir de contacts, parce qu’ils s’ennuient de leurs parents. À l’inverse, les jeunes insatisfaits des contacts mentionnent que ces derniers répondent davantage aux besoins de leurs parents d’origine qu’à leurs propres besoins et sont mal à l’aise en présence de leurs parents, soit en raison des problématiques vécues par les parents, soit en raison d’une distance psychologique qui s’est créée au fil du temps. La situation est similaire pour les jeunes satisfaits de ne plus avoir de contact : ils ne voient plus l’intérêt de maintenir des contacts avec des parents devenus peu significatifs à leurs yeux, les contacts qu’ils ont eus par le passé suscitant du stress et des sentiments désagréables. Bref, la conclusion pouvant être tirée de cette portion qualitative de l’étude est que la question n’est pas tant de savoir s’il est préférable ou non de maintenir des contacts pour les jeunes placés, mais plutôt de savoir pour quels jeunes et dans quels cas il est préférable de maintenir des contacts ou non.

Quelques critiques sont à formuler sur cet ouvrage. Par exemple, certains choix méthodologiques nous laissent perplexes. En effet, pourquoi l’auteure principale a-t-elle choisi de distinguer ses groupes par la présence ou l’absence de contacts ? Le moment où se déroule l’étude étant arbitraire et fixe dans le temps, cela fait en sorte que l’étude est un cliché de la réalité des jeunes placés jusqu’à leur majorité, pris à un certain moment, ce qui n’est peut-être pas représentatif de la fluctuation des contacts dans le temps. De plus, pourquoi le seuil permettant de déterminer la précocité ou la tardiveté du premier placement est l’âge de 5 ans ? Pourquoi avoir décidé qu’une trajectoire de placement est stable lorsque le jeune a connu une à trois adaptations et instable lorsqu’il a connu quatre adaptations et plus ? L’auteure principale fait une distinction entre placement (l’action de retirer un jeune de son milieu familial d’origine pour le confier à une ressource d’accueil), déplacement (l’action de changer un jeune d’une ressource d’accueil à une autre) et adaptation (chaque transition de milieu de vie auquel le jeune a dû s’adapter au cours de sa vie) (p. 71). Qu’est-ce qui l’a amené à faire ce genre de distinction ? En lisant le livre, ces questions sont malheureusement restées sans réponse.

En outre, dans la discussion des résultats (chapitre 10), l’auteure principale aurait eu avantage à pousser sa réflexion un peu plus loin concernant certains résultats qui jettent une lumière nouvelle sur nos connaissances actuelles sur les jeunes placés. Par exemple, on constate que les jeunes de l’échantillon obtiennent des scores à l’intérieur des limites de la norme au MASPAQ, indiquant que leur adaptation personnelle et sociale se compare à la moyenne des adolescents québécois, ce qui peut laisser croire que leur expérience de placement est positive pour leur développement. Ces résultats vont à l’encontre de l’idée que les jeunes placés sont hypothéqués à la fin de leur placement. Également, le point de vue des jeunes sur leur placement et les contacts qu’ils maintiennent ou non est sous-représenté dans la recherche. Une place plus importante de la discussion aurait donc pu être accordée à ces résultats novateurs.

Finalement, comme le mentionne Maurice Berger, qui signe la préface, il existe peu de recherches portant sur l’influence des contacts sur l’évolution affective, sociale et développementale de l’enfant. Bien que la présente étude ne permette pas d’établir un lien direct entre la présence ou l’absence de contacts avec les parents d’origine et l’adaptation personnelle et sociale des jeunes, elle nous renseigne tout de même sur la plus grande vulnérabilité des jeunes qui n’ont plus de contacts, ce qui ouvre la porte à de nouvelles hypothèses. La structure de l’ouvrage, divisé en plusieurs chapitres courts, permet au lecteur de repérer rapidement les informations qui l’intéressent. De plus, Carignan et ses collègues prennent le soin de répéter les informations essentielles d’un chapitre à l’autre, ce qui évite au lecteur de parcourir l’ouvrage du début à la fin pour bien comprendre. Ce livre représente un bon point de départ pour quiconque souhaite se familiariser avec la réalité du placement familial au Québec, puisqu’il a été rédigé dans un langage accessible.

Parties annexes