En raison des circonstances exceptionnelles dues à la COVID-19, Érudit souhaite assurer à ses utilisateurs et partenaires que l'ensemble de ses services demeurent opérationnels. Cependant, afin de respecter les directives gouvernementales, l’équipe d’Érudit est désormais en mode télétravail, et certaines opérations pourraient en être ralenties. Merci de votre compréhension. Plus de détails

Échos

Vie plissée et temps chiffonné : à propos de l’âge et de la participation sociale

  • Yolande Pelchat et
  • Vivian Labrie

…plus d’informations

Corps de l’article

Qu’apprend-on sur la participation sociale lorsqu’on donne l’occasion à des personnes aînées, ainsi qu’à des intervenantes, des intervenants et des gestionnaires oeuvrant auprès de personnes aînées, d’échanger ensemble de façon un peu suivie ? À la faveur sans doute de préoccupations croissantes relatives au vieillissement de la population, la question de la « participation sociale des aînés » a pris une place particulière dans les discours gouvernementaux, médiatiques et autres. Il ne suffit pas de mettre ensemble ces termes pour qu’ils se définissent mutuellement et que, dès lors, le sens qu’on leur attribue se clarifie. Bien que plusieurs balises aient déjà été posées, notamment par ceux et celles qui ont travaillé à l’élaboration de diverses typologies (Lavigne et Fortin, 2007 ; Raymond, 2007 ; Raymond et al., 2008 ; Viriot-Durandal, 2007), ce que peut produire la conjonction de ces deux expressions reste en grande partie à découvrir et à redécouvrir.

Une première démarche entreprise avec une petite équipe en organisation communautaire travaillant dans un centre de santé et de services sociaux est à l’origine d’un exercice d’exploration que nous avons mené en 2008 et 2009 avec le soutien du programme Appui aux projets novateurs du Fonds québécois de la recherche sur la société et la culture (FQRSC). Une intuition nourrie par diverses expériences de recherche et d’animation nous a incitées à inviter des gens insérés en divers endroits du réseau, public et communautaire, de la santé et des services sociaux, à partager leurs expériences et leurs représentations de la participation sociale[1]. Ce qui a donné lieu à la formation de trois groupes : l’un réunissant des intervenants et des intervenantes, l’autre, des gestionnaires et, le troisième, des citoyens et des citoyennes retraités de 65 ans et plus. Sur une période d’environ 10 mois, chaque groupe s’est d’abord réuni cinq fois dans le cadre de rencontres d’une durée moyenne de trois heures[2]. Deux autres rencontres réunissant les trois groupes ont ensuite eu lieu.

Dans la foulée d’expérimentations antérieures où des contes de la tradition orale ont été utilisés pour soutenir la prise de parole et l’analyse de phénomènes sociaux (Labrie, 2004, 2009), nous avons adopté une approche consistant à croiser les récits d’expériences de chaque personne participant à la démarche avec d’autres récits tirés, ceux-là, d’un répertoire de contes merveilleux[3]. Le passage par les contes merveilleux viendrait, c’était là notre pari de départ, favoriser les débats sur des enjeux cruciaux de la vie en société, d’une part en produisant des savoirs qui font image, se déposent, circulent, et d’autre part, en facilitant la parité entre les groupes d’acteurs.

Dans les pages qui suivent, nous faisons état de ce qui est apparu comme étant largement partagé par les trois groupes impliqués dans cet exercice réflexif sur la participation sociale et les aînés. Dans la première partie du texte, nous présentons divers exemples de participation sociale évoqués par les personnes ayant pris part à la démarche[4]. Dans la deuxième partie du texte, nous faisons état du travail de déconstruction qui fut opéré à mesure que l’exercice, assisté par les contes merveilleux, se poursuivait. Dans une perspective de réhabilitation du complexe, nous montrerons ensuite en quoi les réflexions et les échanges ont, à maints égards, débordé le vocabulaire, les catégories et les rôles convenus. Pour ce faire, nous avons mis les propos recueillis en lien avec deux propositions interreliées inspirées des travaux du philosophe Michel Serres (1992, 1993, 2001). La première, « Je suis jeune et vieux », invite à se pencher sur le sens attribué à l’âge chronologique et au pouvoir qui lui est accordé dans les relations humaines. La deuxième, « Le temps passe et ne passe pas », incite à revoir la séparation entre le présent, le révolu et l’à-venir. La troisième partie traite pour sa part de certains « maux » contemporains signalés dans le cours des échanges et qui sont susceptibles d’empêcher de prendre la pleine mesure de la participation de chacun et chacune, y compris dans le vieil âge, à l’écriture de l’à-venir.

Visages et visées de la participation

Bien que l’expression « participation sociale » connaisse une certaine popularité, ce qu’elle évoque change sans cesse de forme et d’allure. Les significations qui lui sont attribuées sont instables et fugitives, elles bougent et font bouger. Prendre part, faire sa part, avoir part, défendre sa part, se mettre à part… tous ces sens renvoient néanmoins à la place qu’on veut prendre ou voir prendre par les uns et les autres. Ils renvoient peut-être aussi à une finalité que l’on croit devoir inférer ou insuffler au projet de société. Qu’attend-on de la participation sociale ? Une meilleure intégration, un plus grand bien-être ou une meilleure santé de l’individu qui « participe » ? Une aide bénévole aux personnes ayant des besoins spécifiques ? L’existence d’un espace public qui interpelle les mandataires politiques dans un processus d’auto-transformation de la société orientée vers la réduction des inégalités ?

Comme point de départ de l’exercice auquel les 24 personnes recrutées avaient accepté de participer, l’équipe de recherche leur a demandé, en préparation de la première rencontre, de penser à des situations qu’elles associaient à la participation sociale. Les exemples évoqués lors de cette rencontre furent nombreux et leur diversité, impressionnante.

Les personnes aînées ont relaté des épisodes divers de leur propre vie, puisant parfois dans leur enfance ou dans leur vie d’adulte à différents âges. Elles ont pris soin de souligner que leur volonté de participer au mieux-être de la société a toujours été présente même si elle a pris des formes variées au cours de leur vie. Chacune a partagé avec les autres ses propres expériences d’aide, d’accompagnement, à l’intérieur comme à l’extérieur d’associations. « J’ai fait beaucoup de petits bénévolats […]. J’ai une madame qui est assez âgée, pis elle sort avec moi parce qu’elle ne voit pas assez clair. Alors moi, je suis son guide. On prend les autobus et elle me suit. Elle dit : “J’ai confiance en toi” » (Avril, 1)[5].

Les intervenanteset les intervenants ont parlé de personnes âgées rencontrées et côtoyées dans leur vie personnelle et professionnelle. Leurs actions et gestes constituent, à leurs yeux, autant d’illustrations de leur apport à la société, que ce soit dans un groupe restreint ou plus large. Dans ce groupe, la question de la participation sociale est aussi posée dans les termes du maintien de relations et de contacts sociaux significatifs même à un âge avancé et aux prises avec des limitations fonctionnelles ou des pertes d’autonomie importantes. « C’est… plus l’apport relationnel. […] Ce que quelqu’un est capable de donner dans une relation avec quelqu’un d’autre » (Isaac, 1).

Les gestionnaires ont, pour leur part, mentionné plusieurs activités mises en oeuvre dans leurs organismes respectifs et dans lesquelles des personnes aînées ont été impliquées dans une perspective qualifiée de « par et pour ». Il s’agit en bonne partie de projets qui cherchent à favoriser leur mobilisation, par des comités, des activités de reconnaissance, et d’autres activités similaires, à les sensibiliser et les informer, ou encore à favoriser la transmission de leurs savoirs, à les responsabiliser par rapport à la réalisation de certaines tâches. Bref, à faire en sorte qu’elles ne soient pas mises de côté. « On est en train de monter un projet vidéo pour contrer l’abus de négligence et violence envers les personnes âgées. C’est par et pour les personnes âgées, les bénévoles retraités, qui font même l’écriture des textes, qui montent les scénarios, qui participent comme caméraman, comme interviewer et tout ça » (Ghyslaine, 1).

Si les exemples apportés par chaque groupe en début de parcours s’inscrivent dans les usages et les conventions de l’époque actuelle, les personnes recrutées ont, d’entrée de jeu, affirmé que la participation sociale ne saurait être réduite à cela. La participation sociale, c’est plus que le bénévolat, plus que les formes convenues et organisées, plus que s’entraider. Il faut savoir la voir dans un ensemble de petits gestes et d’actions modulés selon les capacités de chacun et ne pas la restreindre au bénévolat organisé, spécialement lorsque celui-ci est orienté vers des activités consistant à pallier une offre inadéquate de services publics. « C’est partager ce qu’on a comme bagage avec les autres. Ça, je trouve que c’est de la participation sociale » (Gisèle, 2). Il est sans doute pertinent de préciser que dès les premières rencontres, la connotation active de la participation sociale – un enjeu majeur lorsqu’il s’agit de personnes du très vieil âge — a été mise en débat. Pour certains, le côté « actif » est nécessaire : aller vers l’autre, se sentir une responsabilité, se rendre utile. « C’est tellement un fourre-tout, le concept de participation sociale, que [pour certains] même une personne en grande perte d’autonomie qui réussit à s’habiller toute seule chez elle, fait de la participation sociale. Et pour moi, ce serait pas ça » (Germaine, 1). Pour d’autres, la participation sociale renvoie à l’apport que chaque personne peut avoir, même lorsqu’elle est en très grande perte d’autonomie. Dans ce deuxième cas, toute personne participe du fait qu’elle amène les autres à la prendre en considération comme personne. L’accent est mis sur les traces qu’une situation vécue par une ou un groupe de personnes est susceptible de laisser chez les autres. « Même les aînés qui sont alités jouent un rôle social parce qu’ils nous amènent à nous dépasser et à aller beaucoup plus loin que ce qu’on ferait si on ne les avait pas » (Annie, 1).

Dans le cours de la réflexion sur la « participation sociale », le terme « aîné » a, lui aussi, alimenté plusieurs échanges. Pour les personnes qui ont pris part au projet, ce mot reste foncièrement équivoque. « La personne aînée […], on ne sait plus trop qui c’est finalement […] les retraités de 60 ans ne se voient pas vraiment comme des aînés parce qu’ils ont leurs parents qui sont aînés » (Gaétane 2). Diverses images construites autour des mots « aîné », « âgé », « vieux » ont été fortement critiquées. Pour plusieurs, la sortie de la vie active, les signes visibles du vieillissement, l’utilisation des services de santé et les coûts présumés pour la société constituent des marqueurs puissants qui nourrissent les stéréotypes et les préjugés. « [La] personne âgée, ça commence à un moment donné à devenir une charge. […] t’es plus vu à travers la charge que tu représentes que l’apport que tu as » (Isaac, 1). Toutefois, l’exercice réflexif auquel se sont prêtées les personnes rencontrées ne s’est pas pour autant réduit à un travail de fabrication d’images positives qui n’insisterait que sur la sagesse, le dévouement ou le vaste savoir liés à l’avancée en âge. Cette dernière image est présente, mais elle n’épuise pas les possibles. Le détour par les contes, introduit à la troisième rencontre, est venu nourrir la réflexion. Les échanges qui ont eu cours suggèrent que ce détour a favorisé une prise de distance, déjà perceptible dans les premières rencontres, par rapport aux représentations plutôt convenues de la participation et du vieillissement.

Réhabiliter le complexe

« Je suis jeune et vieux »

Les échanges et les discussions qui ont pris forme au contact des contes merveilleux ont fait poindre l’idée qu’on se rencontre les uns les autres, non seulement avec l’âge du jour, mais aussi avec les âges vécus et les âges appréhendés. L’examen des contes du corpus retenu aux fins de la réflexion sur la participation sociale et les aînés révèle que cinq âges peuvent être attribués aux personnages : l’âge d’être enfant (âge 1), d’être parent (âge 2), d’être grand-parent (âge 3), d’être plus vieux encore (âge 4, arrière-grand-parent ?) et encore plus vieux (âge 5, arrière-arrière-grand-parent ?)[6]. Ce constat est tout à fait cohérent avec le maximum de cinq générations qui peuvent coexister dans la vie humaine.

En cours de route, une image de plis – comme ceux d’un accordéon — s’est imposée à l’équipe de recherche pour représenter ces âges de la vie qui, même s’ils semblent se succéder, coexistent en fait, pliés ensemble dans une même personne et accessibles par la mémoire, l’expérience ou l’anticipation. Elle a servi à dire que dans la vie comme dans les contes, l’âge présent (âge chronologique) porte en lui plusieurs âges cumulés, en cours et à venir.

Cette image de la vie plissée fait écho à la critique formulée par les participants à l’égard d’une tendance dominante qui consiste à ne voir que les signes apparents du vieillissement. Dans chacun des groupes, les participants sont en effet revenus à plusieurs reprises sur l’importance de reconnaître la personne aînée comme « une personne avant tout » avec son histoire propre, c’est-à-dire avec les différents rôles qu’elle est susceptible d’avoir occupés et avec sa contribution qui a été et qui continue. Pour eux, l’existence même d’une histoire personnelle et singulière a tendance à s’effacer aux yeux des autres à mesure que s’accentuent les signes de vieillissement.

La métaphore de l’accordéon et de la vie plissée a constitué un moment important de la démarche. Elle a trouvé sa propre résonance chez les participants à la recherche.

Moi, j’aime bien l’idée [des cinq plis], […] ces cinq parties de vie, là. Puis je trouve que ça a du bon sens. Puis quand on le ferme [l’accordéon], il y a une profondeur qu’on ne voit pas. […] Puis derrière le 3, il y a le 4 et 5. Je ne sais pas. Je n’y ai pas pensé longtemps. […] Mais je trouve que ça a du bon sens ce que vous dites. Moi, je ne l’oublierai pas en tout cas

Guétane, 6

Si l’on s’en tient à la surface, c’est-à-dire aux signes extérieurs du vieillissement et aux rôles désignés, on ignore que chaque personne est toujours plus que son rôle ou son apparence. On a eu et on aura d’autres rôles. « Tous les plis de la personne… c’est sûr qu’on n’a pas fini de faire des plis. Ça dépend de l’âge où on est rendu » (Guétane, 7). La vie d’une personne est plus que ce que l’on aperçoit à première vue. La métaphore de la vie plissée invite donc à prendre acte de ce qui peut être perdu lorsqu’on se contente de regarder simplement la surface, l’accordéon fermé, alors même que l’expérience de vie se trouve précisément dans les plis.

Pour moi, la vie d’une personne âgée […], c’est un parcours de vie extraordinairement riche, complexe et qu’on a souvent tendance à réduire à pas grand-chose quand on analyse. Faut faire attention à l’interprétation des fois trop directe. Le fait qu’il y ait des étages. Et pour moi, c’est justement une bonne métaphore de la grande complexité.

Isaac, 3

Reconnaître les plis de la vie, opter pour une vue en profondeur où les signes du vieillissement perdent leur opacité, c’est aussi prendre conscience des raccourcis que l’on a tendance à faire lorsque l’on confère au mot « aîné » le pouvoir de dire tout, alors qu’il dit bien peu. La prise en considération des plis de la vie s’est exprimée avec force chez les participants à la démarche. Elle constitue pour ainsi dire une posture à promouvoir[7]. En adoptant une autre façon de voir l’âge chronologique de chaque personne – celle-ci étant dorénavant habitée de ses âges antérieurs et anticipés –, on pose aussi dans des termes différents la question du révolu, du contemporain et du futur. Affirmer que l’on puisse être vieux et jeune, c’est aussi contester l’idée même d’un temps linéaire.

« Le temps passe et ne passe pas »

Le temps, avance M. Serres, « se plie ou se tord […] le temps ne coule pas, il percole ; cela peut se schématiser par une sorte de chiffonnage, une variété multiplement pliable » (1992 : 92, en italique dans le texte). Ainsi, des points que la ligne droite tracée sur un tissu aplati fait paraître très éloignés sont, lorsque celui-ci est chiffonné, très rapprochés. Et si, une déchirure se produit, d’autres points initialement très rapprochés deviennent plus éloignés. « Tel que nous l’expérimentons, […] le temps ressemble beaucoup plus à cette variété [chiffonnée] qu’à la plate, trop simplifiée » (Serres, 1992 : 93). Dès lors que le temps est chiffonné, il y a possiblement plus de parenté qu’on ne le croit entre les temps anciens et actuels. Nous faisons sans cesse « en même temps des gestes archaïques, modernes et futuristes. […] n’importe quel événement de l’histoire est multitemporel, renvoie à du révolu, du contemporain et du futur simultanément » (Ibid. : 90-92, en italique dans le texte).

Les liens qu’a faits chacun des groupes entre des épisodes particuliers des contes merveilleux et les situations propres à leur vie professionnelle ou personnelle illustrent bien le caractère chiffonné du temps. Les personnes ont signalé, tantôt des similitudes entre les personnages des contes et les usagers des services sociaux et de santé ou leurs proches, tantôt des rapprochements à faire avec le système de soins ou encore avec des vécus de misère, les leurs et ceux des autres :

Cette histoire-là [Les Trois princes] m’a fait penser à des situations de vie des fois où on voit qu’il y a des conflits familiaux. […] des histoires où il y a de l’abus, où il y a des formes de violence psychologique, de la manipulation. […] ça me fait penser à une réalité qui est très triste dans la pratique que je fais.

Isis, 4

Ils ont également entrevu des liens manifestes entre l’insoumission de certains personnages rencontrés dans les contes et leurs propres expériences de confrontation avec l’autorité.

Moi, la contestation, je l’ai apprise de mon grand-père qui aurait quasiment 200 ans […], il a contesté les curés, il a contesté tout ce qui se contestait. […] j’ai appris ça jeune du grand-père et ça c’est continué avec ma mère qui contestait aussi tout ce qui n’était pas correct. […] Pis toute ma vie, je l’ai fait. J’étais jeune, je l’ai fait. […] J’ai toujours été capable de pas accepter ce qui n’était pas acceptable.

Angèle, 4

Dès lors que le temps perd de sa linéarité et se chiffonne, les possibilités d’entrevoir plus de parenté et de complicité entre les personnes d’âges différents se multiplient. Le « choc des générations », les « conflits intergénérationnels » ou encore les difficultés dans les transferts d’expériences, qui se fondent largement sur une différence de nature présumée entre le révolu, le présent et le futur, prennent un tout autre sens. Les obstacles aux transmissions mutuelles et aux interconnexions sont à chercher ailleurs, précisément dans ce qui enfreint, selon les termes d’une participante, « le déploiement de l’accordéon ». « Ne pas le laisser fermé pour le voir, mais le déployer pour en découvrir toute sa richesse avec le son et le souffle » (Amélie, 6). Car les airs et les mélodies de l’accordéon ne se laissent entendre que lorsque les plis se déplient. Mais, les conditions de possibilités d’une « musique à venir de l’accordéon » (Antonin, 6) peuvent, si l’on n’y prend garde, être facilement mises à mal.

Interroger le présent

Dans le cours des échanges, les mots de départ – participation sociale et aînés — ont fait place à l’expression de certains maux qui marquent la société contemporaine et les façons de vivre ensemble. Parmi eux figurent les vies parallèles et la valeur accordée à la productivité qui réduit le temps de rencontre. Les personnes réunies dans chacun des trois groupes sont revenues à plusieurs reprises sur un changement de la société québécoise qui s’est consolidé dans les dernières décennies du xxe siècle, en particulier dans les milieux urbains, soit le développement de résidences pour personnes âgées, qu’elles ont qualifiées tour à tour de « mini-sociétés », de « ghettos » et de « cages dorées ». Les « vies en parallèle » seraient-elles désormais considérées comme un allant de soi, une sorte d’incontournable ? « L’enfant, il passe sa vie à la garderie. […] Les parents ont leur vie au travail et les personnes âgées ont leur vie dans leur loyer. […] C’est des vies parallèles. Pis les rencontres sont ponctuées » (Gilles, 2). Les lieux et les moments pour conter, se raconter et se rencontrer, et par lesquels « les perceptions peuvent se modifier » (Gilles, 2) sont ainsi réduits.

Ces vies parallèles constitueraient-elles un frein majeur à la connaissance et à la reconnaissance de l’apport de chacun et de chacune, peu importe son âge ? L’oubli des plis de la vie et des histoires singulières qui conduit à des images toutes faites et des stéréotypes, positifs ou négatifs, viendrait-il en partie de ce qu’on ne crée pas suffisamment de moments, de circonstances, où l’expérience de vie peut se déployer et favoriser la transmission entre les générations ? Y aurait-il lieu de miser davantage sur une plus grande mixité des âges dans les milieux de vie ? Les échanges lancent certainement une invitation à y réfléchir de manière plus approfondie. Être en contact avec un petit enfant qui vit dans une famille éclatée, ou encore être en contact avec une personne homosexuelle, nous dit une participante, « ça garde la personne dans le monde et ce qui s’y passe » (Yvonne, 2).

La complicité entre les âges peut également être entravée par un autre « mal » contemporain : l’acte productif comme valeur en soi. Au cours des discussions, la question du temps, pris et à prendre, est revenue de façon récurrente : le temps comme réponse aux besoins relationnels des personnes aînées, mais aussi, et peut-être surtout, le temps consacré à la rencontre, à l’écoute d’autres points de vue, aux « pas de côté » par rapport aux mots, aux idées et aux univers convenus ou attendus. « Le temps, c’est un obstacle à l’écoute des personnes âgées, un obstacle à leur participation. Il faut prendre du temps pour réintroduire l’imaginaire » (Ingrid, 6). Le temps consacré moins à « occuper » les aînés qu’à se donner l’occasion de « s’équiper » mutuellement ferait-il de moins en moins partie de nos vies ? Pourtant, du temps, il en faut pour que se révèle la contribution de chaque personne, sa « participation ».

Je lisais les contes. Moi, je travaille avec des personnes âgées et ça me disait : « Arrête-toi et écoute-les plus. Tu ne les écoutes pas assez. » […] Une journée au lieu de travailler je suis allée faire du bricolage avec eux autres. Là je les écoutais. Ben oui, c’est vrai. Moi, je suis toujours dans mon bureau […] dans les chiffres pis les… […] Cet après-midi-là, j’étais fatiguée. J’ai tout laissé ça. […] on dessinait des fourmis sur des pots de grès.

Gisèle, 4

Pour les participants, les rapports souhaités entre personnes de tous âges renvoient à la transmission de savoirs et de compétences, mais encore plus à la transmission du sens de l’expérience humaine.

Il faudrait que ce soit comme dans les contes selon moi. Et qu’on redonne aux personnes âgées, […] simplement les plus âgées que nous, la capacité de nous enseigner des choses […]. C’est pas parce que quelqu’un a de la misère avec un téléphone cellulaire, qu’il n’en a pas, qu’il ne sait pas comment ça marche, qu’il n’a rien à apprendre à la génération qui suit […] [En sortant de la dernière rencontre sur les contes] j’étais dans le stationnement et je me suis dit : « Je veux aller voir ma grand-mère. » […] Je l’ai appelée pis j’ai dit : « Grand-maman, es-tu à la maison ? Je vais aller prendre un café. » […] J’avais le goût que ma grand-mère me parle. […] Pis j’avais le goût qu’elle me raconte des histoires, des histoires du quotidien.

Geneviève, 4

Ces rapports souhaités heurtent de front une certaine tendance à « gérer » le vieillissement, et les pertes de capacités qui en découlent, en se limitant à assurer une réponse adéquate aux besoins physiques et psychiques. Dans le groupe des intervenants et des intervenantes, cette question s’est imposée avec force, possiblement en raison de leur contact quotidien, du moins pour la majorité d’entre eux, avec des personnes en perte ou grande perte d’autonomie. Mais elle a également occupé une place non négligeable dans les deux autres groupes.

Moi, je me rappellerai tout le temps d’un monsieur qui m’avait dit : « Depuis que ma mère est placée […] mes frères et mes soeurs ont oublié qu’il fallait qu’elle ait de la visite aussi. » Ils se disaient : « Elle est bien là ! Nous on est occupés. » […] C’est courant. […] je trouve inconcevable qu’à un moment donné […] les enfants oublient que même si tu as des bons soins autour de toi, tu as besoin… ne serait-ce que le toucher. [Ils vont dire :] « Elle n’en a même pas connaissance. » Quand t’entends ça, ça m’interpelle beaucoup !

Annick, 6

Font aussi partie de la réflexion les possibilités réduites, pour les personnes aux prises avec des problèmes de santé importants, de poursuivre leur vie de couple. Des possibilités qui deviennent encore plus minces lorsque leurs ressources financières sont très limitées.

Très très peu de gens savent que dans les faits, en matière d’hébergement public, on met fin à des vies de couple. […] Quand tu as vécu 60 ans une vie de couple, et que les conditions qu’on a mises en place comme société font en sorte que si tu as encore cinq ans à vivre, et bien tu ne les vivras pas ensemble, c’est normal qu’on se questionne.

Isaac, 2

Pour les personnes ayant pris part au projet, il y a un travail constant à faire pour que les pertes de capacités ne se transforment pas nécessairement en perte d’autonomie, et pour que ces pertes d’autonomie – lorsqu’elles surviennent – ne s’accompagnent pas d’une perte d’humanité et de dignité, dont l’une des manifestations est la réduction de la personne à ses besoins physiques ou psychiques. De manière plus fondamentale, c’est l’idée même que des personnes soient considérées comme superflues (Arendt, 1958) qui est ici combattue avec plus ou moins de force et d’intensité. Ce qui est mis de l’avant pourrait être décrit à même les termes de Richard Lefrançois (2007 : 65) : « l’idéal d’une société fondée sur la solidarité, qui n’évaluerait pas ses concitoyens en fonction de leur utilité actuelle ». Sans pouvoir en faire ici une analyse approfondie, cette position semble s’écarter sensiblement de l’idée de « vieillissement actif » largement répandue dans les milieux gouvernementaux, au Québec comme ailleurs (MFA, 2009 ; OMS, 2002). La participation sociale se charge plutôt de significations apparentées au soutien mutuel dans la longue durée.

Conclusion

Qu’apprend-on de cet exercice qui a donné l’occasion à des citoyennes et des citoyens retraités, ainsi qu’à des intervenants, des intervenantes et des gestionnaires oeuvrant auprès de personnes âgées, d’échanger ensemble autour de ces « inventions » contemporaines que sont la participation sociale et les aînés ?

La réflexion qui a pris forme au fil des rencontres puise à des expériences complexes où se mélangent des souvenirs heureux, des vécus difficiles et des sentiments d’injustice. Elle a fait place à des idées, des gestes du quotidien, des engagements, des luttes pour humaniser. Dans la trame de ces drames, tant dans la vie que dans les contes proposés, on peut entrevoir ce qui, d’un point de vue commun, est perçu comme venant réduire les possibilités d’une telle participation dans la vie d’aujourd’hui : les pertes de contact, la valeur associée à la productivité et à la performance, la réduction de la personne à ses besoins physiques et psychiques, les contrôles exercés par des institutions et d’autres personnes qui rendent plus difficiles, voire empêchent de vivre ce qui, même dans le grand âge, importe encore d’être vécu.

Les contes merveilleux utilisés dans le cadre de cette démarche disent ce dont l’humanité a rêvé et ce à quoi, dans ses replis et ses recoins, elle continue sans doute de rêver : une collectivité humaine habitée par le souci de l’autre. Inspirés par ces contes, les échanges et les discussions amènent à penser que pour nourrir ce souci de l’autre, ce qui compte, c’est peut-être avant tout d’interroger la « vérité » du temps présent. Ce que rend possible l’acte de se souvenir et de faire se souvenir. Il importe donc de créer autant d’occasions de mettre en lumière des situations d’interconnexion et d’interdépendance entre des temps et des lieux apparemment lointains. Le sens que les participants ont voulu insuffler à la participation sociale ou à tout autre terme apparenté réside peut-être là aussi. Se souvenir et faire se souvenir de la fragilité à tous âges et de la dureté des inégalités et des injustices, pour penser la suite du monde. « La reine qui a été rejetée par son mari dans le bois et qui vit comme une pauvresse […] Elle est dans la misère, cette reine, et elle transmet des choses extraordinaires à une enfant. […] Malgré sa vie pénible, elle a conservé la magie dans sa tête » (Irène, 7).

La reconnaissance de la contribution de chacun et de chacune, y compris dans le vieil âge, ne signifie pas pour autant qu’il faille faire des personnes aînées les détentrices exclusives du propos vrai et du « bon jugement ». Contrer l’âgisme demande de se méfier des catégories toutes faites et des significations « prêtes-à-penser ». Cela exige plus qu’un âgisme inversé. Une idée contre une autre idée, avance Serres, « est toujours la même idée, quoiqu’affectée du signe négatif. Plus vous vous opposez, plus vous demeurez dans le même cadre de pensée » (1992 : 123). Entre la vie et les contes, les personnes qui ont pris part à cet exercice de réflexion se sont révélées de formidables praticiennes de la déconstruction. La prise en considération de la vie avec ses plis, ainsi que du temps qui passe et ne passe pas ouvre d’autres postures pour penser la participation sociale, celle des personnes aînées et celle des autres. Si l’on veut bien s’y attarder et les mettre à contribution pour agir sur ce qui fait obstacle au soutien mutuel dans la longue durée, ces postures peuvent nourrir un imaginaire renouvelé sur le vieillissement. Par exemple, les propos recueillis à l’occasion de cette recherche énoncent avec vigueur que participer, c’est aussi être critique et insoumis. Ce résultat, qui appellerait en soi un développement plus approfondi que ne le permet le cadre du présent article, est bien en phase avec la proposition avancée par Lagrave voulant que la vieillesse « peut être encore un moment de révolte et de subversion, et pas seulement un moment d’assistanat et de résignation » (2009 : 113).

Parties annexes