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Le dossier : Intersectionnalité : regards théoriques et usages en recherche et intervention féministes

Le féminisme postcolonial à l’épreuveComment échapper au « piège binaire » ?

  • Roxane Caron et
  • Dominique Damant

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Couverture de Intersectionnalité : regards théoriques et usages en recherche et intervention féministes,                Volume 26, numéro 2, Printemps 2014, p. 1-287, Nouvelles pratiques sociales

Corps de l’article

Introduction

En 1948, l’État d’Israël est créé. Dès ses premières manifestations, le conflit israélo-palestinien entraîne le déplacement de milliers de Palestiniens. Le Liban en accueille alors 100 000  [1]. À ce moment, le Liban est indépendant depuis cinq ans et la venue d’autant d’exilés perturbe l’équilibre confessionnel et politique de ce jeune pays. Devant l’ampleur du drame, des camps de réfugiés sont créés. Au départ, ces espaces n’étaient que des refuges temporaires, mais après des années d’exil, les tentes ont laissé place à des constructions qui s’entassent maintenant les unes sur les autres. Aujourd’hui, après 65 ans, le conflit israélo-palestinien perdure, l’exil palestinien aussi, et les camps sont désormais bien ancrés dans le paysage architectural et social libanais.

Le conflit israélo-palestinien a largement été abordé sous l’angle géopolitique, à tel point qu’on oublie parfois qu’il y a des visages d’hommes et de femmes derrière ce à quoi l’on réfère comme « la question des réfugiés ». Si des historiens (Khalidi, 1991; Masalha, 2012) ont grandement contribué à reconstituer la mémoire collective palestinienne, la spécificité de l’expérience des femmes et la façon dont leurs récits sont construits par le genre n’ont pas encore été largement étudiées.

Cet article se base sur les résultats d’une recherche portant sur l’expérience d’exil de femmes réfugiées palestiniennes vivant dans le camp de Bourj El Barajneh au Liban (Caron, 2012). Le féminisme postcolonial (Mohanty, 1988; Spivak, 1988), utilisé comme cadre d’analyse à cette étude, a permis, notamment, d’articuler les récits des femmes autour des concepts de race, de sexe, de relations de classes et de vécu colonial pour dévoiler « les vues du monde des subalternes » ici celles des femmes réfugiées palestiniennes, les rapports de pouvoir dans lesquels elles se trouvent et de façon plus large, les différentes réalités qui sont les leurs.

Pour cette recherche, une méthodologie qualitative a été privilégiée. En témoignant, les femmes se font entendre, elles partagent leurs expériences, leurs préoccupations, leurs désirs, etc., et font ainsi « acte d’auteur », pour paraphraser Giorgio Agamben (1999). Le leitmotiv de ce projet d’étude étant l’intérêt pour l’expérience d’exil des femmes réfugiées palestiniennes, il importait de saisir le sens subjectif que celles-ci donnaient à cette expérience. Le cadre d’analyse féministe accorde d’ailleurs une grande importance à la prise de parole des femmes : elle permet de se concentrer sur l’expérience subjective des femmes et sur les significations qu’elles attribuent à celle-ci (Maynard, 1994).

Pour la collecte de données, trois méthodes de collecte ont été conjuguées : l’entretien semi-structuré de type récit de vie, l’observation participante et l’analyse documentaire. L’entretien a permis la mise en forme de l’expérience d’exil des femmes : leurs parcours, expériences, difficultés, stratégies, priorités, pistes d’avenir, etc. Des entretiens avec d’autres acteurs de la communauté ont aussi permis le croisement des informations et des points de vue : rencontres avec des groupes politiques, des représentants de l’UNRWA  [2], quatre organisations locales offrant des services aux femmes de la communauté, un médecin et une travailleuse sociale de même que d’autres personnes-ressources tel cet homme, souvent interpellé lors de conflits, qu’on nous a présenté comme le « sage de la communauté ». L’observation participante  [3] a quant à elle contribué à la description de l’environnement qu’est le camp de Bourj El Barajneh de même que des évènements qui s’y déroulent. Enfin, l’analyse documentaire de textes du droit international et national à l’égard des réfugiés palestiniens a enrichi l’analyse de l’expérience d’exil des femmes d’une connaissance en profondeur des droits et législations relatifs à leur statut de réfugié et d’apatride.

Au total, 42 Palestiniennes âgées de 21 à 82 ans ont participé à la recherche. Ces femmes ont été recrutées avec l’aide d’organisations non gouvernementales, de personnes-ressources dans le camp de Bourj El Barajneh, de même que par des participantes  [4]. Les entretiens ont été menés en arabe et la contribution d’une interprète a été nécessaire pour la traduction de l’arabe à l’anglais  [5].

Le présent article se veut une forme « d’expérience d’application » du féminisme postcolonial. Dans un premier temps, on présentera brièvement sa pertinence dans le contexte de la recherche auprès de femmes réfugiées palestiniennes. Dans un second temps, on montrera comment, confrontée à certaines limites de notre analyse, la matrice de domination de Patricia Hill Collins (2000) s’avère pertinente dans l’opérationnalisation de la démarche analytique pour tenter de comprendre les réalités complexes des femmes. Après une présentation de la matrice de domination réalisée, on conclut avec l’idée que s’il importe de cibler les sites de domination, il est nécessaire de comprendre que ces mêmes sites sont aussi des lieux de résistance et que, conséquemment, une forme de « tension » s’exerce entre ces deux pôles oppression-résistance…

L’expérience des femmes réfugiées palestiniennes sous un prisme féministe postcolonial

La théorie féministe postcoloniale (Mohanty, 1988; Spivak, 1988), cadre qui suggère la critique des effets qu’occasionnent le colonialisme et l’impérialisme sur les rapports sociaux de sexe, s’est avérée éclairante pour explorer les réalités des femmes réfugiées palestiniennes au Liban. Selon Humm (1995), une telle approche est pertinente lorsque l’on s’intéresse à la vie de femmes provenant de groupes marginalisés. D’ailleurs, la revue de littérature a montré que l’histoire sociale des réfugiés palestiniens est largement restée dans l’ombre, et particulièrement celle des femmes des camps (Latte Abdallah, 2006a). Mettre l’expérience des femmes au centre de l’analyse, c’était ainsi faire une place à leurs définitions du « monde ».

Le concept de vécu colonial est central au cadre théorique qui nous intéresse ici. D’ailleurs, le colonialisme israélien est une structure dominante qui s’est imposée aux Palestiniens (Joseph, 2000; Sayigh, 2007). D’après l’anthropologue Rosemary Sayigh (2007), des relations de type colonial se sont maintenues à la suite de l’exode des Palestiniens en 1948 : les rapports inégalitaires entre Israéliens et Palestiniens ont filtré à travers le rôle joué par les forces politiques externes sur les différents acteurs des pays d’accueil et ont eu comme conséquence de marginaliser les réfugiés palestiniens, notamment ceux du Liban.

Les féministes postcoloniales posent un regard critique sur les schémas occidentaux de libération individuelle de la femme comme lutte première des groupes de femmes. Force est de constater, à travers la littérature sur les femmes réfugiées palestiniennes puis les résultats de la présente recherche, que si la lutte nationaliste palestinienne occupe une place importante, d’autres luttes sont menées par les Palestiniennes, et ce, aux plans communautaire et personnel (Caron, 2012).

Dans la littérature sur les réfugiées palestiniennes, certaines auteures (Latte Abdallah, 2006a; Peteet, 1991) ont critiqué les représentations stéréotypées du monde arabe qui ont longtemps marqué les écrits scientifiques en provenance de l’Occident. À cet égard, Julie Peteet (1991) reproche à des chercheurs occidentaux s’intéressant au Moyen-Orient d’avoir abordé de manière essentialiste et dépourvue de sens critique la « réalité » humaine de sujets pourtant hétérogènes, dynamiques et complexes. D’ailleurs, nous nous sommes largement questionnées sur la manière dont les différents discours avaient façonné l’image des femmes réfugiées palestiniennes. Or, si on critique cette « image dichotomique » plaçant les femmes réfugiées palestiniennes dans un axe victime-résistante, non représentatif de la complexité de leurs réalités, la démarche d’analyse des résultats nous a aussi confrontées à ce que nous avons appelé le « piège binaire »…

Le féminisme postcolonial : un « piège binaire »?

L’article « Beyond Subordination and Resistance » (2010) de Sirma Bilge permet de réfléchir aux limites de l’analyse féministe postcoloniale. Un des éléments qui a alimenté le développement du féminisme postcolonial a été la dénonciation de l’hégémonie d’un certain discours féministe occidental et de l’image de victime qu’il donne des « autres » femmes. En réponse à cette image, la théorie féministe postcoloniale prône l’hétérogénéité des expériences et des façons de se définir de ces femmes dites « du tiers-monde ». Mais c’est principalement sur l’application du terme « hétérogénéité » que nous nous sommes questionnées. Ce cadre théorique avait été choisi notamment parce qu’il reconnaît aux femmes la possibilité d’une pluralité de façons de se définir. Or, par sa dénonciation trop vive de l’image de victime, le féminisme postcolonial semble avoir favorisé l’émergence d’une figure tout aussi dominante, soit celle de la femme résistante ou combattante. Cela rejoint en tous points Bilge, qui précise que « [if] the submission frame is typical of the liberal / universalist feminist discourse, it is the resistance frame that characterizes postcolonial feminist account » (2010 : 14).

Bien que les images créées ne soient pas fausses (elles existent), on omet toutes les autres qui se situent entre ces deux pôles. On admet toutefois qu’il est facile de tomber dans ce « piège » qui se manifeste souvent par un effet de pendule : si on parle des femmes arabo-musulmanes comme des femmes victimes de l’oppression masculine, par exemple, on a le réflexe de présenter l’image contraire, soit celle d’une combattante, d’une résistante du quotidien. Ce va-et-vient entre des positions d’attaque et de défense ne permet pas, selon nous, de saisir les réalités nuancées des femmes. Celles des Palestiniennes sont en effet plus complexes que cette représentation binaire le laisse croire. Ceci dit, le féminisme postcolonial ne devrait pas, théoriquement, présenter uniquement cette image de la femme résistante. En effet, il est question, dans les écrits fondateurs, de l’hétérogénéité des réalités; serait-ce donc dans l’application de cette théorie que cette hétérogénéité se perd? Est-ce que la réponse ne se trouverait pas dans la question de Spivak : « Can the Subaltern Speak? » On cherchait à ce que « toutes » les visions, « tous » les discours des femmes soient entendus. Mais en faisant cela, on recherche celles qu’on entend peu, on explore le discours minoritaire, et cela a pour effet de reconduire les pôles victime-résistante. Cet effet pendulaire est fort : si on voit une femme dans une position de « victime », on cherche à voir si elle n’est pas « actrice » dans une autre dimension de sa vie. Ce qui rejoint à nouveau Bilge : 

With their eagerness to ‘give voice’ and inspire activism by finding or reinventing traditions of resistance, resistance-oriented approaches, biased by a certain romanticism, significantly impoverish the analysis of power – researchers being too concerned to find resisters and not attentive enough to explaining the workings of power.

2010 : 19

Or, comment sortir de ces dichotomies qui ne nous permettent pas de saisir la complexité de la situation des femmes réfugiées palestiniennes? C’est ce qu’on explore dans la section suivante.

Se sortir du « piège » avec une matrice de domination

Les travaux de Patricia Hill Collins (1992) sur la matrice de domination ont cela d’éclairant qu’ils insistent sur l’importance de replacer le sujet (structuré par le genre, la race, la classe sociale, etc.) dans son environnement pour ainsi dégager les différents domaines  [6] où le sujet expérimente et résiste aux oppressions. L’approche de Hill Collins s’éloigne d’une pensée binaire où un domaine est considéré en fonction d’un autre, l’idée étant de voir la matrice dans son ensemble et les liens qui la modulent. Dans le cas qui nous intéresse, cela implique de poser les réalités des femmes dans le contexte international, le macrosystème (conflit israélo-palestinien, politiques internationales de migration et droit international), puis dans le contexte national libanais, le mésosystème (facteurs sociopolitiques et conditions économiques du pays), et enfin, dans le contexte personnel, le microsystème (valeurs personnelles, familiales et communautaires des femmes de même que les facteurs socio-économiques qui influencent leurs décisions). L’analyse intersectionnelle rééquilibre une grille de lecture axée sur les résistances des femmes en inscrivant leurs réalités dans une matrice qui montre les effets interactifs des divers systèmes discriminatoires. Mais là réside le défi : articuler la matrice d’oppressions et de privilèges et démontrer son applicabilité. Ceci dit, même si des critiques ont été formulées sur cette méthode, on croit qu’un tel travail est important tant qu’il est utilisé, et là est la nuance, “ as a chemical catalyst so as to bring to light power relations, locate their position, find out their points of application and the methods used ” (Abu-Lughod, 1990 : 42). Dans la situation des femmes réfugiées palestiniennes, une telle analyse permet d’identifier les conditions, les structures et les forces qui contribuent à maintenir ces femmes dans une situation de pauvreté. Inspirée des travaux de Patricia Hill Collins – et pour tenter de faire sens des nombreuses conditions impliquées ici – on dresse, à notre manière, une matrice des dominations qui jalonnent le vécu des femmes réfugiées palestiniennes…

Une matrice de domination : des femmes réfugiées palestiniennes telles « les encampées des encampés »?

Le point de départ de la recherche était d’explorer le thème de l’expérience d’exil des femmes. Mais est-ce la condition d’exilée qui se trouve au coeur des préoccupations des femmes? Qu’est-ce qui est déterminant dans leur discours? La condition d’exilée? De réfugiée? D’apatride? De pauvreté? De femme? De Palestinienne? D’autres conditions? Les femmes vivent-elles ces conditions comme les hommes? Les jeunes, comme les plus vieilles? Ces questionnements, qui ont été soulevés pendant l’analyse, s’inscrivent dans une démarche de chercheuse féministe qui met à la base de ses recherches les préoccupations, besoins et champs d’intérêt des femmes. Les résultats de l’étude révèlent que la condition d’exilée est certes une préoccupation chez les femmes, mais qu’il s’y greffe d’autres conditions qui sont tout aussi importantes à saisir pour tenter de comprendre la complexité de leurs expériences.

Les thèmes de séparation, de distanciation et de dépossession inhérents à la question de l’exil ne sont pas absents du discours des femmes, bien au contraire. La Palestine apparaît comme un symbole qui va au-delà de la cause palestinienne.

The whole world, my whole life, that’s what Palestine means to me… me, I would prefer to go to Palestine and live under a tree, to make a fire and cook on it, to wash everything by hand than to have a modern life and access to all the new technology. What I want is to be in my homeland. Palestine is heaven to me…

Laïla, 59 ans  [7]

Plusieurs femmes insistent donc sur leur condition d’exilée, surtout sur la particularité de cet exil : elles sont exilées, mais la condition de réfugiée leur est en quelque sorte imposée (étant un statut légal). Nombreuses sont celles qui parlent des lourdes conséquences que leur inflige cette « étiquette ». Les réfugiés palestiniens vivant au Liban n’ont pas droit au passeport, ils ont plutôt un document de réfugié leur accordant seulement le droit de résidence. En règle générale, le Liban a refusé de considérer la naturalisation et la réinstallation des réfugiés palestiniens, principalement pour des raisons politiques. Chez les Palestiniens, aussi, se retrouvent des enjeux politiques majeurs : malgré le désir de certains d’intégrer le Liban, celui de retourner en Palestine passe, lui, par la préservation de leur nationalité palestinienne. Un point problématique soulevé par plusieurs Palestiniennes est certainement le refus d’accès aux « non-Libanais » à une longue liste de professions (et de secteurs d’activité), à une protection sociale de même qu’au droit de posséder des biens immobiliers. La nouvelle Loi sur le Travail promulguée au printemps 2010, censée ouvrir aux étrangers l’accès à un grand nombre de professions, n’a guère eu d’effet (Longuenesse, 2011).

Si la condition de réfugié a certes des répercussions sur les Palestiniens dans leur pays d’accueil, elle continue d’en avoir lorsque ceux-ci tentent de quitter le Liban. Au cours des dernières années, les règlements à l’égard des visas et des permis d’entrée (et de sortie) du pays ont été durcis, limitant ainsi les possibilités pour les Palestiniens de tenter leurs chances à l’étranger. La discrimination et la marginalisation croissantes des réfugiés palestiniens au Liban ont pour effet de confiner ces derniers dans les camps et de les cantonner dans un statut économique précaire, ce qui n’est pas sans renforcer les clivages entre les communautés.

De telles conditions au niveau national sont aussi alourdies par des contextes régional et international tout aussi difficiles et problématiques. En effet, le dossier palestinien au Liban est au coeur de jeux politiques régionaux (où la Syrie est un acteur majeur) qui ont pour effet de diviser les camps – et leurs acteurs politiques internes –, ce qui constitue une menace directe pour les réfugiés. Depuis la fin de la guerre civile libanaise en 1990, les États du Golfe participent aussi aux rapports de force qui se déploient dans les camps palestiniens du Liban par leur soutien aux courants religieux radicaux, soutien qui selon Djebbi (2006) s’intègre à la diffusion de l’idéologie religieuse au sein de différents pays musulmans à travers des canaux divers.

La situation des réfugiés palestiniens au Liban s’inscrit aussi dans le contexte du conflit israélo-palestinien. À l’échelle internationale, la non-résolution du conflit a pour impact de laisser les Palestiniens du Liban dans un état intenable d’attente, soit dans une condition de réfugié qui se prolonge. Comme le souligne Sou’ad, 72 ans, cet exil qui se prolonge – dans des conditions souvent difficiles – est une vie suspendue dans l’incertitude :

Our future is mysterious… like fog: you know nothing about it. We always feel scared […] they might take the decision to remove the camp… They might give us the choice to leave but if you don’t pack your things, there might be a fight in which case we’ll leave ‘bare feet’, without anything… So we have a mysterious future, we know nothing…

Au Liban, l’UNRWA peine à combler les besoins grandissants d’une population des camps qui augmente et s’appauvrit. Par surcroît, le mandat de l’UNRWA défend le droit de l’entité collective palestinienne, droit protégé indirectement par voie d’assistance humanitaire des réfugiés. Toutefois, elle sacrifie les droits individuels des réfugiés palestiniens par cette même assistance puisqu’elle les soustrait à la convention de Genève qui garantit protection à tout réfugié (Djebbi, 2006).

La réflexion autour des conditions de réfugié et d’exilé nous amène à cette observation : le terme « réfugié » renvoie au rapport qu’ont bien des femmes avec leur lieu actuel de résidence, leur refuge, tandis que le terme « exilé » renvoie plutôt au rapport des femmes avec le lieu d’où elles sont parties. Le problème qu’elles vivent vient en partie du fait que le droit international est celui des réfugiés : le droit de refuge. Or, elles se considèrent comme exilées plutôt que réfugiées, c’est-à-dire qu’elles se définissent par le lieu d’où elles sont parties plutôt que par celui où elles vivent actuellement, ce qui semble reléguer au second plan la question de leur intégration.

S’il est souvent question de la responsabilité du pays d’accueil et de la communauté internationale, les femmes ne nient pas pour autant celle de la classe politique palestinienne. Dans le discours de certaines participantes, et plus spécifiquement chez celles qui se sont engagées politiquement, il y a de l’amertume ainsi qu’une nette impression d’avoir été dupées et utilisées. C’est le cas de Basma, 41 ans :

Our leaders abandoned and dumped us. They didn’t care about us […] Habîbtî  [8], the leaders are fighting for power not the people […] There’s no equality between people here in the camp, that’s why I say that they abandoned us. […] All my work during the Revolution was a big lie because I did a lot for the Revolution and the ones who became leaders, they now have flats, cars and money while me, I have nothing. I worked hard and it’s the others who got all the benefits…

La centrale palestinienne leur a certes assuré une certaine protection jusqu’à son départ du Liban en 1982, mais depuis, la communauté palestinienne se voit désormais confrontée à sa condition d’apatride, n’ayant aucune instance – aucun État – pour intervenir et négocier ses droits. Ainsi, quelle option lui reste-t-il au Liban? Et qu’en est-il des réfugiés palestiniens lorsqu’ils tentent de sortir du pays?

Lorsqu’il est question d’améliorer leur situation, plusieurs femmes évoquent cette autre dimension : la condition de migrant. Les femmes l’abordent essentiellement en raison du fait que les visas sont difficiles à obtenir. Nombreuses sont celles qui ont parlé des membres de leur famille qui ont émigré en Europe et au Moyen-Orient, ou encore, de « projet migratoire ». Or, la migration des Palestiniens, fréquente dans les années 1980, est maintenant de moins en moins réalisable. Les portes de l’extérieur se ferment à tout étranger jugé « indésirable ». D’ailleurs, la réaction de plusieurs États semble se résumer à : « On n’en veut pas chez nous », alors que sont évoquées des raisons tantôt démographiques, tantôt politiques ou socio-économiques pour refuser l’entrée des réfugiés palestiniens.

On voit tranquillement la matrice se tisser avec les dimensions internationale et nationale. Dirigeons-nous maintenant du côté des dimensions communautaire, familiale et biographique. Nous avons intentionnellement présenté les dimensions macrosystémiques dans un premier temps afin d’inscrire les réalités des femmes dans un contexte global, considérant qu’on reste trop souvent ancré au niveau communautaire et donc que l’on néglige le concours de forces structurelles supérieures dans l’oppression des groupes minoritaires, dont celui des femmes.

Ainsi, pour les réfugiés palestiniens du Liban, quelle est l’alternative à la vie en camp? Comme il n’y a que peu ou pas de protection sur les plans international et national, la communauté palestinienne du camp devient la principale institution pérenne dans l’exil. Mais le double effet de repli communautaire et d’exclusion sociale ne contribue-t-il pas à créer ce que Mariam, 42 ans, nomme ici comme un sentiment d’emprisonnement?

Bourj El Barajneh is a big prison! […] You see, our life is always in the camp… like when we work, it’s in the camp, when we do something, we do it “in” the camp. So can you find another word than “prison” to talk about here? In a prison, they teach you skills and here, we learn skills. In a prison, they determine “this place is for you”, it’s the same thing here, they have determined this limited space for us. We don’t have our freedom, our privacy, again, like in prison […] It’s like a decorated prison, an open prison...

Si Mariam parle de « prison », nous y voyons aussi une forme d’« encampement » puisque, comme le précise Agier :

Lorsque le maintien en camp dure bien au-delà du temps de l’urgence, les réfugiés voient leur vie se recréer peu à peu dans une nouvelle peau, celle d’indésirables, à l’épreuve de leur mise à l’écart dans le camp. Là, ils sont « endigués », comme on endigue les déplacements de l’ennemi sur un champ de bataille […] La violence des camps aujourd’hui est d’abord celle de l’endiguement, au sens d’une forme violente de territorialisation de l’autre.

2001 : 69

Ici, le terme « encampement » n’indique pas l’impossibilité de circuler au sens littéral, mais, comme le précisent Harrel-Bond et Verdirame (2005), réfère plutôt à ces deux dimensions : le campement lui-même et l’idée d’une mise en camp à la fois comme processus et comme politique. À notre avis, les différentes oppressions structurelles qu’on a vues jusqu’ici s’entrecroisent et contribuent à l’encampement. Maintenant, comment cette « mise en camp » est-elle vécue par les réfugiés palestiniens, et précisément par les femmes?

Tout d’abord, s’il y a encampement, cela ne signifie pas pour autant passivité de la part des réfugiées palestiniennes. Celles-ci luttent pour se sortir de leur condition de pauvreté et d’habitante du camp. Les Palestiniennes sont des actrices de la transmission à la fois de la mémoire, de la religion et de l’éducation. À l’intérieur de l’espace qu’est le camp, il y a une lutte quotidienne pour la survie, et les femmes y sont fortement engagées. Ceci dit, les forces oppressives provenant « du dehors » ont favorisé le repli de la communauté palestinienne dans les camps et, conséquemment, le surinvestissement des valeurs traditionnelles et de l’honneur (Latte Abdallah, 2006b); la condition de genre s’en est trouvée remodelée. Les femmes réfugiées palestiniennes apparaissent ainsi comme les « encampées des encampés » : elles subissent « du dedans » les contrecoups d’oppressions « du dehors ».

À cette analyse « victimisante » se juxtapose cette autre vision proposée principalement (mais pas uniquement) par de jeunes participantes à la recherche. Ces dernières n’insistent pas tant sur les oppressions que sur la façon dont elles réagissent à celles-ci, donc sur leurs stratégies de résistances. De jeunes femmes développent des stratégies ou des pratiques de contournement qui se trouvent au carrefour de valeurs traditionnelles et du désir d’améliorer leur situation. Par ces pratiques, elles cherchent à sortir de leur condition d’encampée d’une manière qui parfois bouscule les façons de faire jusque-là priorisées par leur communauté et leur famille. Certaines ont pour but de contourner les obstacles ou contraintes que les femmes rencontrent. D’autres sont plutôt de l’ordre de la négociation autour d’un compromis. Enfin, quelques-unes bousculent davantage les normes et les règles dominantes – souvent issues de la tradition – prescrites par la communauté et la famille; dans un tel cas, les pratiques ou stratégies des jeunes femmes ne résident pas dans le rejet des valeurs traditionnelles, mais bien dans un désir de réforme de celles-ci.

Conclusion

Si le féminisme postcolonial nous apparaît comme un cadre d’analyse pertinent pour explorer les réalités des femmes, il montre toutefois des limites à travers ce qu’on identifie comme la possibilité, lors de l’opérationnalisation, de verser dans un « piège binaire ». Ainsi, l’ajout de la matrice de domination de Hill Collins (2000) s’avère pertinent en ce que celle-ci s’éloigne d’une pensée dichotomique alors qu’elle illustre la complexité de la réalité des sujets rencontrées.

La matrice de domination que nous avons présentée montre que les sites d’oppression se situent à différents niveaux. Souvent, on insiste sur les aspects communautaire et culturel comme s’ils étaient la source des principales formes d’oppression que subissent les femmes réfugiées palestiniennes. Or, il importe de reconnaître et de nommer toutes les origines possibles des différentes formes d’oppression et leur rôle au niveau microsystémique. L’idée ici n’est pas de nier la réalité des oppressions vécues à ce dernier niveau, mais de considérer l’ensemble du contexte.

Enfin, on conclut cet article en attirant l’attention sur un élément qui émerge de cette application de la matrice de domination soit le concept de « tension ». Patricia Hill Collins (2000) insiste sur l’idée que chaque individu fait l’expérience et résiste à l’oppression à trois niveaux, soit le niveau biographique, le niveau communautaire et culturel et enfin, le niveau institutionnel. Selon l’auteure, chaque niveau est à la fois un site de domination et un site potentiel de résistance. N’y aurait-il pas une forme de « tension » qui s’opèrerait à chaque site? En effet, ce concept de tension nous est apparu alors qu’était étudiée la relation complexe qu’ont les femmes avec le camp de Bourj El Barajneh. Le camp et la communauté qui l’habite – de même que les souvenirs et la mémoire qui y sont gardés et recréés – font du camp un site de résistance dans l’exil, mais aussi un lieu de pouvoir (telle une « prison », pour reprendre l’image d’une des participantes, Mariam), alors que le contrôle exercé par la communauté et la famille devient une source d’oppression pour certaines femmes. La religion illustre aussi cette tension : elle est lieu de résistance en ce qu’elle a donné (et continue de donner) un sens à la dure réalité de l’exil, à la vie en camp de réfugiés, aux nombreuses pertes causées par la guerre civile libanaise, mais aussi lieu de pouvoir ou de domination en ce qu’elle est investie par des acteurs qui en véhiculent une conception avec laquelle des femmes ne sont pas toujours en accord. Nous ne sommes donc pas ici dans une dynamique « du haut vers le bas » où la relation de domination opèrerait en faisant plier les sujets sous le joug d’une structure ou d’un acteur dominant.

La matrice permet de mettre l’accent sur l’interaction entre les oppressions agissant sur les femmes et la capacité d’action de celles-ci; elle fait état d’une vision globale du « monde » dans lequel gravitent les réfugiées palestiniennes et nous permet de voir l’aspect dynamique de ce monde. Bien qu’elle révèle les lieux d’oppressions, la matrice suggère aussi qu’il y a toujours possibilité d’agir. On peut d’ailleurs le constater dans les résultats de la recherche, qui montrent les femmes comme des « actrices par la transmission » : on y découvre des femmes qui agissent à la fois aux niveaux individuel et collectif afin d’amorcer des changements sur le plan tantôt culturel et institutionnel. Le but n’est pas simplement de survivre dans ce monde, de démontrer somoud  [9] ou de s’adapter; par leurs actions, les femmes cherchent à s’épanouir, à trouver comment faire partie intégrante du monde.

L’existence et la persistance de ces tensions entre éléments paradoxaux nous amènent à proposer une lecture autre. Toutes les communautés, tous les individus font face à certaines tensions, qui sont soit partielles, soit ponctuelles. Pour ce qui est des exilées palestiniennes du camp de Bourj El Barajneh, ces tensions se manifestent dans chaque aspect de la vie sociale, et de façon permanente plutôt que ponctuelle. Il y a là peut-être l’essence du drame palestinien. Une des participantes, Janna, disait d’ailleurs : « Ce n’est pas tant de la violence que de “l’oppression continuelle” que l’on subit ici… » Les réfugiés palestiniens sont des êtres humains privés dans une large mesure de la possibilité de prendre en main leur présent et leur avenir, dépossédés de bien plus que ce qui est visible… tout devient synonyme de tension, et cela, en tout temps. Mais leur résilience, leur foi, leur volonté de survie et leur certitude que le droit est de leur côté leur permettent de survivre.

Parties annexes