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Comptes rendus

Kirk Ludwig (éd.), Donald Davidson, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, 240 pages.

  • Robert Sinclair

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  • Robert Sinclair
    Université Simon Fraser

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Traduction : Eve Gaudet (UQAM)

Ce livre de la série « Contemporary Philosophy in Focus » porte sur la philosophie de Donald Davidson. Il en présente une vue d’ensemble ainsi qu’une introduction. Le volume ne présuppose pas une grande familiarité avec l’oeuvre de Davidson et sera utile à qui veut s’y initier. Il débute avec une introduction signée par l’éditeur et se poursuit avec sept essais d’éminents philosophes. Kirk Ludwig et Ernest Lepore s’intéressent aux détails et motivations de la proposition de Davidson d’utiliser une théorie tarskienne de la vérité comme théorie sémantique pour les langages naturels. Alfred Mele porte son attention sur la philosophie de l’action et relate la résurrection du causalisme opérée par Davidson : l’idée de voir les raisons d’agir comme les causes de nos actions. Piers Rawling discute de la tentative de Davidson de procurer une assise empirique à sa théorie de la signification par l’idéalisation, connue sous le nom d’« interprétation radicale ». Les questions relevant de la philosophie de l’esprit sont examinées par Jaegwon Kim, qui repasse brièvement en revue les éléments particuliers de la version davidsonienne du matérialisme non réductif, le « monisme anomal ». L’unité systématique des positions de Davidson est mise en évidence par la contribution de Pietroski portant sur la sémantique et la métaphysique des événements. Pietroski se penche sur les raisons qui amènent Davidson à affirmer que les phrases désignant des actions doivent être comprises comme des quantifications sur des événements. Il discute aussi d’autres questions relatives à l’identification des événements. Ernest Sosa examine les ramifications de l’externalisme sémantique dans les travaux d’épistémologie de Davidson et se demande ce qu’il advient du problème du scepticisme dans ce cadre. Finalement, Samuel Wheeler III s’intéresse aux conséquences de la conception davidsonnienne du langage pour la théorie littéraire. Ce dernier essai est particulièrement utile parce qu’il présente une vue d’ensemble des positions de Davidson. Les non-initiés voudront peut-être commencer par ce texte. Comme l’espace ne permet pas ici une analyse en profondeur de toutes ces contributions, j’ai choisi de me concentrer sur quelques questions soulevées par Rawling et Sosa.

Rawling résume fidèlement l’utilisation que Davidson fait de l’« interprétation radicale », la situation idéalisée où une personne doit interpréter un locuteur étranger sans connaître d’avance ce que ce dernier veut dire ou pense. Le but de cette idéalisation est de démontrer comment une approche vériconditionnelle de l’étude de la signification peut avoir une assise empirique sans connaissance préalable de ce que la théorie est censée expliquer. Cependant, comme le mentionne Rawling, réfléchir sur les conditions de possibilité de l’interprétation radicale présente un autre avantage : « un progrès sur cette question pourrait nous apprendre quelque chose de très général à propos de ce en quoi consiste parler un langage et être interprétable en tant que locuteur — bref, à propos de ce en quoi consiste un être linguistique » (85). Davidson aborde ce genre de questions en mettant l’accent sur les contraintes normatives qu’il croit nécessaires à la réussite de l’interprétation. Ainsi, l’interprétation devient possible parce que l’interprète doit voir le comportement des locuteurs conformément aux modèles prescrits par le principe de charité, selon lequel les croyances et les désirs d’un locuteur « sont en grande partie rationnels, la rationalité incluant, entre autres normes, la conformité aux données, la préférence, la désirabilité et l’action » (93). Comme Rawling le fait remarquer, on élimine ainsi la possibilité d’irrationalité, mais on met en lumière le fait que les déviations par rapport à la rationalité se conçoivent relativement à un modèle de rationalité préalablement fixé dans l’interprétation. L’interprète radical travaille alors à partir de l’observation des paroles et des gestes du locuteur, qu’il associe aux éléments de l’environnement qui les provoquent. Pour forger ses hypothèses quant à ce qui est dit et crû, il se suppose d’abord apte à reconnaître quand le locuteur fait une affirmation, et il fait ensuite appel à la charité et aux liens causaux entre l’environnement et le comportement langagier du locuteur. Davidson ne croit pas que de telles contraintes normatives mènent à une interprétation unique du langage en question, même si l’on ajoute des outils logiques provenant de la théorie de la décision. L’interprétation est donc indéterminée puisque les données et les contraintes permettent non pas une seule mais une infinité d’interprétations. Toutefois, Davidson a tenté d’atténuer la nature apparemment radicale de cette indétermination en la comparant au nombre infini de façons de mesurer le poids ou la température.

Rawling estime que cette analogie avec la mesure est boiteuse et que « la position de Davidson au sujet de l’indétermination est en désaccord avec sa défense de l’existence d’états d’attitudes propositionnelles » (85). Il explique que lorsque l’on mesure la longueur ou la température, on associe des nombres en utilisant un cadre de référence sous-jacent qui ne varie pas d’une échelle de mesure à l’autre, alors que les attitudes propositionnelles, elles, varient d’un schème d’interprétation à l’autre. En effet, on les identifie en utilisant les phrases comme critères, et cette assignation de phrases varie d’un schème d’interprétation à l’autre, d’où l’indétermination. Selon Rawling, ce qui ne varie pas entre les interprétations, ce sont les dispositions comportementales. Ainsi, les attitudes propositionnelles apparaissent comme des postulats variant d’une interprétation à l’autre et les dispositions comportementales comme les seuls points communs aux interprétations. La position de Davidson impliquerait donc non pas une position réaliste à l’égard des attitudes mais, selon Rawling, un instrumentalisme dans lequel les attitudes propositionnelles ne sont que de simples postulats. Rawling conclut donc : « […] le fait qu’il n’y ait pas d’attitudes propositionnelles résulte de la combinaison de leur dépendance aux données et de l’indétermination » (107). Il essaie ensuite de préserver le réalisme de Davidson à l’égard des attitudes en disant qu’il faut admettre que de telles constructions transcendent les données sur lesquelles elles s’appuient.

Davidson répond à cette critique [1] en faisant remarquer que nos attributions d’attitudes sont basées sur des données behaviorales quelquefois observées mais plus souvent correctement supposées ou inférées du contexte. De telles attributions ne créent ni ne constituent les attitudes puisqu’il arrive souvent que les gens nous cachent celles-ci et que nous les comprenons mal. Davidson ajoute que Rawling objectera que, malgré ces données, les attitudes d’un locuteur ne sont toujours pas déterminées de façon unique, car il y a plusieurs façons pour l’interprète d’utiliser ses phrases afin de se conformer aux données. Cependant, explique Davidson, cela serait ne pas comprendre pourquoi il insiste sur l’indétermination : « L’indétermination n’implique pas que, du point de vue de l’interprète, le locuteur puisse « signifier » plusieurs choses complètement différentes. La thèse affirme plutôt que l’on peut comprendre exactement les mêmes attitudes de façons systématiquement différentes [2]. » Rawling a raison de dire que, pour Davidson, il n’y a pas de telles choses que les états mentaux comme ceux de croyance ; cependant, c’est parce que Davidson croit que les états mentaux ne sont pas des entités mais des modifications de la personne. Ces remarques suggèrent que le monisme ontologique de Davidson élimine le besoin de questionner la réalité des attitudes mais nous laisse avec des questions relatives aux considérations normatives inhérentes à notre usage du vocabulaire intentionnel et à la sémantique de ce vocabulaire. Et, relativement à ces questions, la réification des attitudes ne serait d’aucun secours à Davidson.

L’essai de Sosa, Knowledge of Self, Others and World, présente une revue intéressante des positions épistémologiques de Davidson. Comme le titre le suggère, Davidson croit que les trois formes de connaissance — du monde, de notre esprit et de celui des autres — sont interreliées, et ce, de façon telle qu’aucune n’a la priorité sur les autres. De plus, Davidson a défendu l’idée selon laquelle nous ne pourrions pas avoir les croyances que nous avons si le monde n’était pas à peu près comme nous le pensons. Plusieurs philosophes, dont Sosa, ont été surpris par cette conclusion, car il semble que, sur la base d’un raisonnement a priori, nous soyons conduits à des affirmations générales à propos de la structure du monde et de ce qu’il contient. Toutefois, les remarques récentes de Davidson sur le sujet tendent à s’éloigner de ces anciennes formulations et insistent plutôt sur les facteurs empiriques qui supportent cette conclusion. Sosa fait preuve de perspicacité en relatant ce changement et ses conséquences pour l’argumentation de Davidson contre le scepticisme. Ces questions relèvent de l’externalisme sémantique de Davidson, qui lie directement les contenus de nos croyances les plus élémentaires et nos expressions verbales aux objets extérieurs qu’ils décrivent. De ce point de vue externaliste, il ne peut y avoir de doute général à propos de l’adéquation de nos croyances perceptuelles précisément parce que leur contenu est lié par ostension aux objets et événements du monde. L’habileté à communiquer dépend alors des chaînes causales qui vont de l’objet à l’interprète et qui convergent sur les objets du monde déterminant le sujet de la conversation. Cela donne une raison de penser que la plupart de nos croyances sont correctes. Puisque les objets de nos croyances doivent être vus comme les causes de la croyance, les croyances sont, de par leur nature, le genre de choses qui dépeignent correctement ce à quoi le monde ressemble. Nous avons donc une raison de penser que nos croyances ne peuvent être complètement fausses puisque la nature de l’interprétation réussie requiert de nos croyances les plus élémentaires qu’elles soient adéquatement liées au monde sur lequel elles portent. En résulte-t-il une réfutation du scepticisme ou un rejet du problème sceptique ? Davidson n’a jamais cherché à discréditer le scepticisme, mais il a graduellement réalisé que si son externalisme est admis, le scepticisme général à propos des sens ou des autres esprits ne peut pas être formulé. Ainsi, sa conception de la nature de la pensée et de l’interprétation mène à une position qui, si elle est correcte, nous fait hériter d’une image du monde en principe fidèle, ce qui tue le scepticisme dans l’oeuf. Toutefois, cette attaque n’est pas une réplique directe au sceptique, car, en fait, Davidson n’accepte jamais le scepticisme comme une possibilité légitime. Autrement dit, on ne peut pas penser qu’il rejette un scepticisme qu’il aurait d’abord considéré puisque sa position ne permet jamais de supposer que la réponse sceptique pourrait avoir une force réelle. Cela suggère que Sosa se trompe en affirmant que Davidson permet au sceptique de « fixer le programme » (173) de ses futures réflexions épistémologiques.

Je n’ai ici qu’effleuré les nombreuses questions abordées dans ce livre, qui constitue du reste une ressource utile pour qui veut comprendre et évaluer la philosophie de Davidson.

Parties annexes