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Les données immédiates de la conscience. Neutralité métaphysique et psychologie descriptive chez James et Husserl

  • Bruno Leclercq

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Tout un pan de la phénoménologie husserlienne s’inscrit, on le sait, dans le sillage des travaux de « psychologie descriptive » de Franz Brentano et Carl Stumpf. Nous montrerons cependant ici que les recherches husserliennes en la matière doivent aussi beaucoup à l’influence des Principles of Psychology de William James, lesquels non seulement articulent de manière particulièrement intéressante les investigations de la psychologie descriptive à celles de la neurophysiologie, mais proposent aussi, pour cette raison, une théorie dynamique de la conscience qui rend compte de façon convaincante de la structure intentionnelle thématisée dans l’école brentanienne.

Dans des notes personnelles de septembre 1906, Husserl indique que, s’étant plongé dans des écrits de « psychologie descriptive » pour préparer son cours de psychologie de l’hiver 1891, il avait été particulièrement impressionné par les Principles of Psychology de James, même si, dit-il, il ne put alors « en lire et en comprendre que très peu » [1]. C’est, semble-t-il [2], Carl Stumpf, qui connaissait personnellement James depuis au moins le début des années 1880 [3], qui avait conseillé à Husserl cette lecture. Et c’est la démarche purement descriptive et non métaphysique des analyses de James qui exerça sur Husserl la plus forte impression :

Je vis comment un homme audacieux et original ne se laissait lier par aucune tradition et cherchait à fixer et décrire ce qu’il voyait.

Après la Philosophie de l’arithmétique, Husserl avait entrepris de publier une série d’articles de psychologie descriptive dans le Philosophische Monatshefte. Cependant, relisant de plus grandes parties des Principles of Psychology de James au moment d’envoyer son premier texte — les « Etudes psychologiques pour la logique élémentaire » [4] — en 1894, Husserl aurait, d’après ce qu’il en a dit à Dorion Cairns [5] et Ralph Perry [6], décidé de suspendre, voire même d’abandonner, ses travaux psychologiques en attendant de pouvoir consulter le travail de James sur ces mêmes sujets.

En 1896, Husserl est encore renvoyé à James lorsqu’il lit l’Essai d’une théorie des jugements d’existence de Hans Cornelius, dont les chapitres V et VI sont inspirés de James, avec lequel cependant l’auteur montre certains désaccords. Husserl rédige fin 1896 une longue recension — restée inédite — de cet ouvrage [7], puis un compte rendu plus court qui sera quant à lui intégré au « Compte rendu des ouvrages allemands de logique de l’année 1894 » [8]. Dans ces deux textes, Husserl se borne à signaler que Cornelius emprunte à James la distinction de l’« acquaintance » et du « knowledge about » [9] et qu’il fonde sa théorie de l’imagination et de la mémoire sur la notion jamesienne de « fringe » [10], défendant cependant sur ce point une théorie personnelle qui diffère sensiblement de celle de James [11] et que Husserl juge, pour sa part, assez obscure et très contestable.

Si, par la suite, dans l’oeuvre proprement phénoménologique de Husserl qu’inaugurent les Recherches logiques, il n’y aura que peu de renvois à James — par ailleurs très brefs et tournant presque exclusivement autour de la notion de « fringe » —, ils seront généralement très élogieux. Jusqu’à la fin de sa vie, selon les témoignages de ceux qui l’ont rencontré [12], Husserl aura tenu James pour un génie, étant dès lors d’autant plus affecté de savoir que c’est sous la recommandation négative de James à l’éditeur potentiel de la traduction anglaise des Recherches logiques, qu’avait préparée Walter Boughton Pitkin, que cette traduction n’avait pu être publiée [13].

Avant de nous intéresser plus en détail à ces renvois de Husserl à James et à l’intérêt que le premier porte à la théorie de la conscience du second, il convient de se demander en quoi la démarche même de James a pu tant impressionner le fondateur de la phénoménologie.

Les méthodes de la psychologie descriptive

La toute première chose qu’il convient de noter, c’est combien les projets de James et de Husserl sont au départ différents. Là où Husserl est d’emblée préoccupé d’une entreprise constitutive — dès la Philosophie de l’arithmétique, il s’agit pour lui d’élucider le statut de certaines idéalités, comme les objets mathématiques, par la manière dont elles sont « formées » dans la conscience —, James entend mettre au point une psychologie explicitement envisagée en tant que « science naturelle » [14]. La psychologie, écrit James au début du chapitreVII des Principles, ne doit pas étudier l’Esprit, mais bien « les esprits d’individus distincts occupant des portions définies de l’espace réel et du temps réel » [15]; et elle doit étudier ces esprits comme des objets du monde [16]. Par ailleurs, James insiste énormément sur les explications neurophysiologiques sous-jacentes aux phénomènes mentaux qu’il étudie; et à cet égard, les travaux de James, qui fonda le premier laboratoire américain de psychologie expérimentale, ont d’ailleurs été acclamés à juste titre comme fondateurs de la psychologie scientifique contemporaine [17]. Mais on ne peut alors que contraster cette science expérimentale et naturaliste avec la psychologie « purement descriptive » qu’avait développée Brentano et vers laquelle Husserl s’était tourné pour appuyer son projet constitutif.

Dès le milieu des années 1880, en effet, c’est-à-dire au moment où Husserl suivit ses cours à Vienne, Franz Brentano s’était aperçu de la nécessité d’opérer un partage, au sein de le science psychologique, entre une partie purement descriptive et classificatoire — également appelée « psychognosie » — et une partie explicative ou génétique [18]. Pour Brentano, le travail même d’explication de l’apparition ou de la disparition d’un phénomène psychique suppose qu’ait été préalablement précisé ce qu’est un phénomène psychique, quels sont les grands types de phénomènes psychiques, quels sont leurs traits communs et quels sont les caractères qui font la spécificité de chacun de ces types, mais aussi de quoi les différents phénomènes psychiques sont constitués, c’est-à-dire, comme le disait déjà le tout premier paragraphe de la Psychologie brentanienne, quels sont leurs « premiers éléments » [19].

Husserl, lui-même, on le sait, devait non seulement reprendre cette division à son compte [20], mais dénoncer vivement et à de nombreuses reprises [21] le naturalisme de la plupart des théories psychologiques modernes et contemporaines, qui conçoivent d’emblée la conscience et ses vécus comme des êtres naturels dont il s’agit d’étudier par l’expérience les lois réelles avant même de s’être interrogé sur leurs structures essentielles; Husserl devait aussi — et surtout — condamner la grave erreur qui consisterait à confondre la conscience constituante avec l’entité psychique ou psychophysique qu’étudie la psychologie empirique [22] et à vouloir dès lors fonder la théorie de la connaissance — et, corrélativement, l’ontologie — phénoménologique sur une science naturelle.

En tant que science éidétique de la conscience et de ses vécus, la phénoménologie husserlienne a précisément pour mission de remédier à cette double aporie : d’une part et de manière accessoire, en procurant à la psychologie empirique les classifications et les lois d’essence dont celle-ci a besoin avant même d’entamer son étude de cette réalisation particulière de la conscience qu’est la psychè humaine; d’autre part et de manière plus fondamentale, en fournissant à la théorie de la connaissance une description des structures essentielles qui caractérisent la face subjective de toute connaissance. Négliger de fonder la psychologie empirique sur la phénoménologie entendue comme psychologie purement descriptive, ce serait, comme le disait déjà Brentano, se condamner à mécomprendre la conscience et donc à faire de la mauvaise psychologie. Mais, pour Husserl, le plus grave danger consisterait à croire — comme Hume et ses héritiers associationnistes — que c’est à la psychologie empirique, laquelle étudie positivement les représentations, les jugements ou les raisonnements — c’est-à-dire les actes psychiques réels de représenter, juger, raisonner —, que revient la tâche d’élucider les processus de constitution des différentes objectivités du monde; c’est, cette fois, la théorie de la connaissance que menacerait une telle confusion.

Toutefois, bien que James développe, dans ses Principles, une psychologie naturelle, il semble échapper dans une large mesure à l’une et l’autre de ces erreurs dénoncées par Husserl. D’une part, en effet, les travaux de James mettent constamment en oeuvre une distinction — implicite dans les Principles, mais explicite dans le Précis [23] — entre le niveau de la caractérisation classificatoire des vécus et des phénomènes mentaux et celui de l’explication causale neurophysiologique. D’autre part, ils distinguent soigneusement les actes de penser et les contenus de pensée, avec pour conséquence un traité de psychologie qui n’est en rien psychologiste, puisqu’il ne confond pas les études empiriques sur la genèse des actes du penser avec un quelconque questionnement épistémologique sur la constitution des contenus de pensée.

Commençons par la distinction, opérée par James, entre une psychologie purement descriptive et une psychologie explicative, qui la présuppose et la relaie. La psychologie, énonce la toute première phrase du premier chapitre des Principles, « est la science de la vie mentale, c’est-à-dire tout à la fois de ses phénomènes et de leurs conditions » [24]. Par « conditions », James entend les conditions cérébrales ou neurophysiologiques de fonctionnement du psychisme [25]. Mais le fait qu’il distingue d’emblée les phénomènes psychiques de leurs « conditions » physiologiques est symptomatique de ce que James reconnaît une certaine autonomie de la caractérisation psychologique par rapport à l’explication physiologique [26]. Que, dans le travail de James, une psychologie descriptive des fonctions intellectuelles « se laisse détacher de la psychologie comme science de la nature », c’est d’ailleurs ce que Husserl lui-même soutient dans le brouillon d’une lettre de février 1905 à W. B. Pitkin [27].

Bien sûr, dans la mesure où son propre projet est celui d’une théorie de la constitution, Husserl n’attache sans doute que peu d’intérêt personnel à la dimension explicative de la psychologie jamesienne. Néanmoins, il convient de noter qu’il ne conteste pas la pertinence et l’utilité d’une science naturelle du psychisme — pourvu qu’elle repose sur une description correcte des structures essentielles de la conscience —, ni même le rôle qu’a à jouer la physiologie dans une telle science naturelle. Lui-même esquissera d’ailleurs, dans les Ideen II notamment, les grandes lignes d’une telle psychologie empirique et insistera, à cette occasion, sur l’impossibilité d’étudier la réalité psychique indépendamment de la réalité corporelle qui la sous-tend [28].

Reste donc que les préoccupations de Husserl portent principalement sur la partie descriptive de la psychologie de James. Et, comme Husserl le souligne dans le passage pré-cité des notes de 1906, cette partie des travaux de James l’intéresse précisément parce qu’elle se veut exclusivement descriptive et détachée de toute théorie métaphysique qui prétendrait expliquer ses constats en postulant d’emblée l’existence d’entités sous-jacentes » [29], telles que les âmes et leurs facultés. Avant toute « spéculation plus profonde » [30] , dit James dans le Précis, il s’agit de rassembler les « vérités provisoires » [31] d’une science de fait. S’en tenir, dans la neutralité métaphysique la plus complète, à rendre compte des données immédiates de la conscience, telle est la tâche que James confie à la partie descriptive de la psychologie, qui est en ce sens positive et volontairement naïve :

La psychologie n’est qu’une science naturelle, qui accepte sans critique certains termes comme ses données et qui s’y arrête faute de reconstruction métaphysique. Comme la physique, elle doit être naïve [32].

Or, même si, on le sait, Husserl opposera bientôt l’attitude proprement phénoménologique issue de l’épochè à l’attitude « naturelle » [33] dont témoignent encore cette positivité et cette naïveté revendiquées par James, il est néanmoins clair que c’est à ce courant descriptiviste que, en cette fin du xixe siècle, lui-même entend rattacher son propre travail contre les spéculations théoriques des associationnistes comme des transcendantalistes. À cet égard, comme l’a magistralement montré Denis Fisette [34], Husserl s’inscrit non seulement dans la continuité des travaux de Brentano, mais aussi, comme James, dans ceux de Stumpf et, à travers eux, des travaux fondateurs d’Ewald Hering, lequel opposait précisément ce couple de psychologie descriptive et de neurophysiologie explicative à des explications psychologiques comme celle de Helmholtz.

Comme Brentano, c’est sur une certaine expérience interne que Husserl et James font reposer cette science descriptive des phénomènes psychiques. Pour Brentano, on le sait, tout phénomène psychique est non seulement conscience d’un objet, mais il est aussi simultanément et indissociablement [35] auto-perception, de telle sorte que l’expérience des phénomènes psychiques est bien une perception, mais une perception infaillible parce que « interne ». Or, cette conception, qui expliquait que Brentano qualifie ses descriptions classificatoires de psychologie « du point de vue empirique » puisque fondée dans l’expérience interne, est en fait contestée tant par James que par Husserl. Contre Brentano, James conçoit l’expérience interne comme introspection, c’est-à-dire comme une authentique « observation intérieure » [36]. Si, ainsi que Brentano lui-même le suggère, on doit distinguer le « feltness » immédiat du vécu de l’acte réflexif consécutif qui le prend pour objet [37], James pense avec Auguste Comte que seul le second est à même de percevoir le vécu et que, dès lors, ne coïncidant plus avec son objet, il est faillible comme n’importe quel acte de percevoir :

L’introspection est difficile et faillible; et la difficulté est simplement celle de toute observation de quelque genre que ce soit [38].

Sur ce point, Husserl est une fois de plus en accord avec James : toute perception authentique est « aperception » (Apperzeption[39] et donc faillible [40]. La conclusion qu’en tire Husserl, cependant, c’est que vivre le vécu dans l’immanence — et se rapporter à travers lui à des objets qui le transcendent — n’est pas encore prendre le vécu lui-même pour objet de connaissance; cela suppose une réflexion particulière, marquée par une certaine structure de transcendance, en dépit de la co-appartenance du vécu thématisé et du vécu réflexif au même flux de conscience [41].

James et Husserl se montrent donc tous deux insatisfaits de la notion brentanienne de « perception immanente ». Toutefois, ils en prennent en fait congé de deux manières totalement divergentes. De l’impossibilité d’une perception infaillible, James tire pour conséquence que l’expérience interne est une observation comme une autre et que la psychologie descriptive est une science empirique comme une autre, raison pour laquelle elle ne peut revendiquer aucun caractère d’évidence spécifique par rapport à d’autres sciences empiriques. Pour Husserl, par contre, il y a bien une spécificité de l’évidence phénoménologique, en ce qu’elle peut être parfaitement adéquate, c’est-à-dire que « ne subsiste en elle aucun reste d’intention qui doive encore attendre son remplissement » [42]; mais cela n’est précisément possible que parce qu’elle n’est pas la simple perception sensible d’une réalité — toute réalité étant nécessairement transcendante, quoiqu’en pense Brentano. La phénoménologie n’est donc pas la science empirique des réalités internes, raison pour laquelle d’ailleurs Husserl se méfie — dès la première édition des Recherches logiques, mais bien plus nettement encore dans la seconde [43] — de l’expression de « psychologie descriptive », qui semble renvoyer à la description de réalités psychiques, alors que les descriptions phénoménologiques ont en fait « le caractère d’analyses a priori » [44], car fondées dans des « intuitions d’essence » [45].

A défaut donc d’un accord complet, il est manifeste qu’il y a, entre les démarches de James et Husserl, de nombreuses convergences, sur la définition de l’objet et des méthodes de la science descriptive du vécu [46]. Mais c’est aussi et peut-être surtout dans le contenu des différents chapitres des Principles of Psychology que Husserl a pu glaner de nombreuses richesses.

La première des qualités de cet énorme ouvrage de 1400 pages rédigé sur près de douze ans consiste bien sûr tout simplement en l’impressionnante quantité d’informations que recèle cet ouvrage, tant sur les théories psycho-philosophiques que sur les travaux empiriques psycho-physiologiques de l’époque. Travail quasi-encyclopédique, les Principles présentent dans les détails et en incluant de longues citations, les recherches, pour la plupart très récentes, de plus de 300 philosophes, psychologues et physiologistes, parmi lesquels Binet, Brentano, Charcot, Cohen, Comte, Darwin, Delboeuf, Ebbinghaus, Exner, Fechner, Galton, Helmholtz, Herbart, Hering, Hodgson, Janet, Jastrow, Lipps, Lotze, Mach, Mill, Schopenhauer, Sigwart, Spencer, Stumpf, Taine, Weber, Wolff ou Wundt. Lire les Principles, c’était par là même se mettre au courant de l’essentiel de la psychologie de l’époque.

Mais les Principles se distinguent aussi par les descriptions tout à fait originales auxquelles James lui-même se livre. Au début du chapitre IX [47], où commence vraiment le travail descriptif, James énumère cinq caractéristiques essentielles de la « pensée » : elle est, dit James, personnelle, en changement perpétuel et néanmoins continue, tournée vers des objets indépendants d’elle et sélective. C’est autour de ces différents traits de la pensée — ou de la conscience, terme privilégié dans le Précis — que s’articulent l’ensemble des chapitres suivants des Principles. En laissant à un autre travail [48] la question du caractère personnel ou non de la conscience, nous tâcherons ci-dessous de présenter successivement [49] l’analyse du flux de conscience et la théorie des franges; la distinction, fondée sur cette théorie, de la sensation et de la perception et plus généralement la mise au point d’une théorie dynamique de l’intentionalité; enfin, la séparation radicalement antipsychologiste de la pensée et de son contenu avec, à la clé, la définition d’un sens très large d’objet et corrélativement d’expérience. Dans tous ces développements, s’exprime un double combat de James contre l’associationnisme empiriste d’une part et contre l’intellectualisme doublé de spiritualisme ou d’idéalisme transcendantal d’autre part. Aveuglés par leurs présupposés métaphysiques, les penseurs de ces deux traditions se sont, selon James, montrés incapables de décrire ce qu’il suffisait pourtant de voir.

Le flux de conscience et la théorie des franges

Le fait de conscience le plus fondamental, dit James, c’est que « du penser poursuit son cours (thinking goes on) » [50]. La pensée est un flux qui ne cesse de se dérouler et où tout est dès lors en perpétuel changement :

Bien que nous puissions, dans la conversation ordinaire, parler d’avoir (get) une nouvelle fois la même sensation, nous ne pourrions jamais le faire en toute exactitude théorique; et ce qui était vrai de la rivière de la vie, il serait certainement vrai de le dire avec Héraclite de la rivière du sentiment élémentaire : on ne descend jamais deux fois dans le même flux (stream[51].

Telle qu’elle est héritée de Locke notamment, la psychologie traditionnelle postule l’existence d’unités de conscience — les « idées » ou les « impressions » — qui apparaissent, disparaissent et réapparaissent à l’esprit. Or pour James, cette image est fausse :

Une idée ou représentation qui existerait de manière permanente et ferait son apparition à intervalles réguliers devant les rampes de la conscience, est une entité aussi mythologique que le valet de pique [52].

Ce qui est immédiatement donné, dit James, c’est un flux sans cesse changeant, au sein duquel seulement on peut chercher à discerner, par analyse, des « éléments ». Contrairement à ce que soutient l’empirisme atomiste et associationniste, la psychologie ne doit pas partir du « simple » et en montrer la synthèse, mais partir du donné complexe pour en faire l’analyse par « discrimination » [53] :

C’est l’ordre pédagogique qui m’a fait aller des données mentales concrètes et immédiates vers les soi-disant éléments psychiques, que, dans la nature des choses, nous n’apprenons à connaître qu’assez tard, et par le moyen d’abstractions. Sans doute, l’ordre inverse, celui qui consiste à « construire » l’esprit à l’aide « d’unités de composition », a pour lui le mérite de l’élégance de l’exposition et de la clarté des tables de matière; mais la réalité et la vérité concrètes sont trop souvent le prix dont on paie ces avantages didactiques [54].

En croyant recomposer le flux par des combinaisons — naturelles ou rationnelles ⅟M d’unités simples, l’associationnisme comme l’intellectualisme ne parviennent jamais à retrouver ce qui fait précisément le flux, à savoir son changement perpétuel :

Ce qu’on doit admettre, c’est que les images délimitées de la psychologie traditionnelle ne forment que la toute petite partie de la vie effective de nos esprits. La psychologie traditionnelle parle comme celui qui dirait qu’une rivière ne consiste en rien d’autre qu’en seaux, en cuillerées, en flacons, en barils et en autres formes moulées d’eau. Même si les seaux et les flacons se trouvaient vraiment dans le flux, l’eau continuerait à s’écouler entre eux. C’est précisément cette eau libre de la conscience que les psychologues négligent résolument [55].

Or, qu’il faille restaurer « à la place qui leur revient dans la vie mentale » les états de conscience « flous et inarticulés » qui se donnent d’emblée, tel est, dit James, « ce sur quoi je tiens tant à faire porter l’attention » [56].

Le présupposé atomiste de la psychologie classique est, pour James, d’autant plus contestable que, même en procédant par analyse, on ne peut vraiment identifier des sensations simples qui apparaissent et réapparaissent. Nous n’avons, à vrai dire, jamais affaire deux fois à exactement la même sensation [57]; il y a à cela des raisons tout à la fois psychologiques et neurophysiologiques. Dans la mesure où d’autres sensations ont affecté l’esprit entre les deux impressions laissées par un même objet, l’une et l’autre sont nécessairement reçues différemment :

Lorsqu’un fait identique se reproduit, nous devons le penser d’une manière nouvelle, le voir sous un angle quelque peu différent, l’appréhender dans des relations différentes de celles dans lesquelles il apparaissait la fois passée [58].

C’est là, dit James, une nécessité psychique qui a une explication physiologique :

Il est hors de question qu’un état cérébral dans sa totalité se reproduise à l’identique. Quelque chose qui lui ressemble peut se reproduire; mais supposer qu’il se reproduise équivaudrait à admettre — ce qui est absurde — que tous les états qui étaient intervenus entre ses deux apparences étaient de pures non-entités et que l’organe était exactement comme il était avant son passage [59].

Il y a en fait, nous allons y revenir dans un instant, contamination incessante des vécus les uns par les autres dans la vie temporelle de l’esprit, de telle manière que deux vécus parfaitement identiques sont pour James totalement impensables. Ce qui peut, par contre, se représenter à l’identique, c’est un objet ou une qualité objective :

Ce qu’on reçoit deux fois, c’est le même OBJET. Nous entendons et réentendons la même note; nous voyons la même qualité de vert ou sentons le même parfum objectif ou faisons l’expérience de la même espèce (species) de douleur [60].

Telle est d’ailleurs, nous le verrons, l’erreur majeure de la psychologie traditionnelle que d’avoir cru que les sensations et d’autres états subjectifs doivent être « identiques » parce que les qualités objectives qui se présentent en eux le sont.

Bien qu’elle soit changement perpétuel, la conscience est fondamentalement continue [61]; elle n’est pas succession discrète d’unités indépendantes, mais fusion permanente de ses « composantes », qui sans cesse déteignent les unes sur les autres. À vrai dire, « personne n’a jamais eu de sensation simple isolée » [62]. Le flux de la pensée, sa structure temporelle, fait précisément en sorte que les vécus « empiètent (overlap) » les uns sur les autres et dès lors s’influencent les uns les autres. En particulier, le vécu tout juste passé laisse une trace dans le présent : lorsqu’un « terme (term) » disparaît de l’esprit, dit James,

il laisse une influence spécifique derrière lui, avec pour effet de déterminer l’impulsion de pensée suivante d’une manière parfaitement caractéristique. Quelle que soit la conscience qui vienne ensuite, elle doit connaître le terme disparu et l’identifier comme différent de celui qui est là maintenant [63].

C’est d’ailleurs précisément parce que, dans l’instant présent, apparaît cette différence, ce contraste, que le vécu passé est proprement conscient. À cet égard, la conscience n’intervient qu’« après coup » : « la conscience effective que nous avons de nos états est l’après-conscience » [64]. Cette conscience après-coup, que James appelle « rétention (retention) » [65] se distingue de la réminiscence, du souvenir reproductif qui caractérise la mémoire au sens propre [66].

Si le passé ne devient conscient que dans le présent, le présent à l’inverse est habité par le tout juste passé et n’est donc pas purement ponctuel mais s’inscrit dans la durée [67]. C’est cet instant présent qui n’est ni parfaite instantanéité ni pure présence que, à la suite d’un certain Clay, James appelle « présent spécieux (specious present) » [68]. Contrairement à un pur présent instantané qui ne pourrait constituer que l’unité discrète d’une conscience discontinue, le présent spécieux déborde l’instant présent, tant et si bien qu’il n’y a pas à chaque fois rupture de la conscience, mais plutôt une sorte de « fondu enchaîné » :

Est-ce qu’une forte explosion ne partage pas en deux la conscience dans laquelle elle éclate brusquement? Eh bien non! Car jusque dans notre conscience (awareness) du tonnerre se glisse, pour s’y continuer, la conscience du silence antérieur : ce que nous entendons dans un coup de tonnerre, ce n’est pas le tonnerre pur, mais le “tonnerre — qui — rompt — le silence — et — contraste — avec — lui”. Notre sensation (feeling) d’un seul et même coup de tonnerre objectif sera assez différente selon qu’elle rompt ainsi le silence ou qu’elle continue un autre coup de tonnerre. Nous pensons que le tonnerre en lui-même tue le silence, mais la sensation du tonnerre est aussi sensation du silence tout juste passé. Il serait bien difficile de trouver dans une conscience concrète une sensation si limitée au présent qu’on n’y découvre aucun lambeau du passé immédiat [69].

En outre, le vécu présent est habité par le vécu futur sous la forme d’« anticipations ». Lorsqu’on me crie « Regarde! », je me tourne dans le présent vers certaines impressions futures :

Probablement personne ne niera l’existence d’une affection de conscience résiduelle, un sens de direction d’où une impression est sur le point d’arriver alors qu’aucune impression positive n’est encore là [70].

Bien plus, cette anticipation de l’impression future est partiellement déterminée : à une conférence de philosophie, je ne m’attends pas à entendre les mots « facture de plombier », comme le montre le choc que je ressens si je les entends [71].

Telle est toute l’importance des phénomènes de « franges ». Les franges sont tous les halos, les sous-entendus (overtone[72] qui entourent le vécu présent et le renvoient vers les vécus passés ou à venir [73], mais aussi éventuellement vers d’autres vécus qui lui sont simultanés et avec lesquels il est une fois encore en situation de chevauchement ou d’empiètement réciproque [74]. C’est cette dynamique du flux du vécu qui explique qu’il ne puisse y avoir de sensation isolée :

Nos sensations ne sont pas contractées et notre conscience ne se réduit jamais aux dimensions d’une étincelle de ver luisant. La connaissance d’autres parties du flux, passées ou futures, proches ou lointaines, est toujours mixée avec notre connaissance de la chose présente [75].

On ne peut évidemment s’empêcher d’établir un lien très étroit entre ces analyses de James et les descriptions de la conscience que Husserl propose dans ses célèbres Leçons sur la conscience intime du temps de 1905 [76], lesquelles cherchent précisément à revenir en-deçà de la structure intentionnelle de la conscience — que Brentano considérait comme primitive — pour rendre compte des conditions même de sa propre constitution. Dans ces leçons, on retrouve la priorité du flux sur ses « instants »; la notion de rétention et l’idée que la conscience ne peut se produire qu’après coup et par contraste de l’impression tout juste passée avec l’impression présente [77]; plus généralement, la contamination des sensations les unes par les autres qui résulte de leurs empiètements réciproques; mais aussi, nous allons y venir, l’idée que ces contrastes et ces similitudes résultant des empiètements sont le fondement de toute comparaison et de toute objectivation. Cette dernière idée, qui est sous-jacente aux Leçons de 1905, constitue la racine de plusieurs développements ultérieurs parmi les plus importants de la phénoménologie husserlienne, en particulier la conception du vécu comme structure d’horizon — structure constitutive de l’intentionalité de la conscience [78] —, mais aussi les analyses sur les synthèses passives, analyses qui donneront sa forme définitive à la théorie phénoménologique de l’intentionalité et feront par ailleurs pleinement droit à l’empirisme étendu que Husserl défendait depuis les Recherches logiques et même la Philosophie de l’arithmétique.

L’activité sélective de la conscience et son orientation vers des objets

Pour poursuivre ce rapprochement, repartons de ce que disent les Principles of Psychology de la structure de la conscience. Loin de se contenter d’assurer la continuité du flux, les « franges », par les transitions qu’elles assurent entre des vécus sans cela réduits à leur impressivité instantanée, rendent les sensations comparables. Du fait des empiètements, certains contrastes et certaines ressemblances entre les vécus successifs deviennent perceptibles :

Il y a, dit James, une réelle sensation de différence, éveillée par le choc de transition d’une perception à une autre qui ne lui est pas semblable [79].

De même, il peut y avoir un choc de « similitude (likeness) » [80]. Or ces transitions-comparaisons ont pour conséquence remarquable d’ouvrir le champ de l’objectivité. En elles-mêmes, les sensations n’ont aucune qualité objective qui permette de les comparer les unes aux autres [81]; seules les transitions ressenties font surgir ces qualités. Par contraste et similitude avec d’autres vécus, une pure sensation devient « sensation de ».

La simple fréquentation (acquaintance) du monde peut alors faire place à une authentique connaissance du monde, un « knowledge about » [82] :

Si nous considérons la fonction cognitive de différents états d’esprit, nous pouvons être assurés que la différence entre ceux qui sont de simple “acquaintance” et ceux qui sont des “knowledge about” est pour la plupart entièrement réductible à l’absence ou à la présence de franges ou de sous-entendus psychiques. La connaissance à propos d’une chose est connaissance de ses relations. Sa fréquentation (acquaintance) est limitation à la simple impression qu’il fait. De la plupart de ses relations, nous ne sommes conscients que de manière naissante et pénombrale au travers de la frange d’affinités inarticulées qui se rapporte à lui [83].

C’est sur cette démarcation de l’acquaintance et du knowledge about — et sur la théorie des franges que, chez lui, cette démarcation présuppose —, que James fonde la distinction entre sensation et perception [84]. Une sensation isolée, avons-nous dit, est impossible ou alors seulement dans les tout premiers jours de la vie [85]. Une telle sensation ne serait d’ailleurs en aucun cas connaissance. « Avoir » une sensation, dit James, ce n’est encore rien « connaître », au sens d’une connaissance descriptive et conceptuelle d’un objet indépendant [86]. Comme le dit Condillac, la première fois que je vois la lumière, je ne connais pas la lumière, je suis la lumière [87]; mon esprit ne connaît pas la lumière parce qu’il n’est encore rien d’autre qu’elle et ne peut l’observer à distance. Par contre, dès que plusieurs sensations différentes ont affecté l’esprit et que, par le phénomène des « franges », elles ont témoigné de leurs contrastes, l’esprit se met à percevoir :

La perception diffère de la sensation par la conscience de faits supplémentaires associés avec l’objet de la sensation [88].

Dans la mesure où cela est le cas de la quasi-totalité des vécus, c’est la perception qui est la règle, et la sensation isolée, envisagée dans sa pureté, n’est en fait qu’une « abstraction » [89]. À cet égard, il est totalement faux de dire, comme le fait la psychologie traditionnelle, que la sensation est une « partie » de la perception, d’autant que, comme la conscience vient après coup, il est très fréquent que la sensation de départ ait déjà disparu au moment où on perçoit [90].

Fidèle à sa méthode, James met en avant une explication neurophysiologique au phénomène des franges et à la transformation consécutive des sensations en perception : chaque sensation laisse, dit-il, derrière elle des traces neuronales qui influent sur la réception postérieure de nouvelles sensations [91]. Dès lors, si on peut dire qu’« une partie de ce que nous percevons vient par nos sens de l’objet devant nous », une autre partie vient toujours selon James « de notre propre tête » [92]. C’est en ce sens en fait que la conscience peut être dite active et sélective [93]. Sans qu’il soit besoin de faire encore référence à quelque attention ou délibération volontaire que ce soit, la conscience, en vertu de son propre passé [94], met en relief certains aspects, certains traits de la sensation : « Accentuation et emphase sont présents dans toute perception que nous avons » [95]. La pensée est active parce qu’elle est temporelle et qu’elle contraste les sensations :

Hors de ce qui, en soi-même, est un continuum indiscernable et fourmillant, vide de toute distinction et de toute emphase, nos sens, en faisant attention à ce mouvement et en ignorant tel autre, en font un monde plein de contrastes, d’accentuations tranchantes, de changements abrupts, de lumière et d’ombre expressive (picturesque[96].

A cet égard, il y a bien, dans le flux du vécu lui-même, une certaine mise en forme du matériau sensoriel, mise en forme qui fait la spécificité de tel ou tel esprit :

En bref, l’esprit travaille sur les données qu’il reçoit très largement comme un sculpteur travaille sur son bloc de pierre. En un sens, la statue était là pour l’éternité. Mais il y en avait un millier de différentes à côté d’elles, et seul le sculpteur est à remercier d’avoir extirpé celui-là des autres. C’est ainsi que les mondes de chacun d’entre nous, aussi différentes que peuvent être nos vues à leur égard, sont tous enchâssés dans le chaos de sensations primordial qui donna indifféremment la simple matière à la pensée de chacun d’entre nous [97].

Consacré à la perception et singulièrement à la perception visuelle, le chapitre XX des Principles — que Husserl a lu très attentivement [98] —, regorge alors d’exemples de structuration perceptive du donné sensoriel provenant d’études sur les « impressions rétinales ambiguës » [99] qui préfigurent les travaux des théoriciens de la Gestalt.

Que la conscience soit d’emblée sélective, ce que négligent les sensualistes, pour lesquels l’expérience suppose une pure passivité [100], mais c’est aussi ce que mécomprennent les intellectualistes, qui rapportent toute synthèse perceptive à l’activité rationnelle d’un sujet disposant de principes et de formes à priori [101]. Empiristes et rationalistes, persuadés qu’il n’y a d’expérience que du simple, omettent tous les vécus de transition, de contrastes ou de similitudes qui sont pourtant au fondement de toutes les synthèses. Et c’est cet aveuglement aux transitions qui les oblige à échafauder des théories spéculatives sur les principes de liaison des impressions sensibles. Parce qu’ils se trompent sur la nature même de ces impressions, sensualistes et intellectualistes sont contraints de chercher dans les fonctions supérieures de l’esprit ou dans les mécanismes d’association les principes de la synthèse des sensations.

Dans la théorie des « franges », se dessinent donc chez James les linéaments d’un empirisme radical [102] qui affirme que les relations de similarité ou de contraste entre les sensations et tous les objets complexes ou abstraits issus de ces relations sont en fait bien donnés dans l’expérience, celle des transitions continues ou contrastées entre vécus :

[Les relations] font indéniablement partie de l’expérience pure; cependant, alors que le sens commun et ce que j’appelle l’empirisme radical soutiennent tous deux qu’elles sont objectives, le rationalisme et l’empirisme traditionnel prétendent qu’elles sont exclusivement “l’oeuvre de l’esprit”— l’esprit fini ou l’esprit absolu, selon le cas [103].

À cet égard, le point de vue affirmé dans le chapitre XX des Principles of Psychology converge avec celui des travaux de Carl Stumpf, dont on sait qu’ils furent décisifs pour la formation de la Gestalt-theorie. Or, là encore, le premier Husserl s’inscrit dans la continuité directe de ces travaux, comme en témoignent ses analyses des « moments figuraux » ou des « contenus primaires » dans la Philosophie de l’arithmétique, mais aussi son plaidoyer dans la sixième Recherche logique pour une extension de l’idée d’expérience au-delà de l’intuition simple des empiristes jusqu’à ces intuitions « catégoriales » que sont les formes sensibles comme le rapport de position spatiale ou de contraste de clarté [104], mais aussi les formes logiques comme les rapports de prédication [105], de conjonction et de disjonction [106]. Chez Husserl comme chez James, c’est évidemment avec ces formes qu’entre en jeu l’appréhension — sensible et intellectuelle [107] — et que la simple fréquentation sensible fait place à une authentique perception et connaissance à propos de... [108].

Le combat contre la « psychologist’s fallacy »

Par ailleurs, avec la distinction de la sensation et de la perception, qui recouvre celle de la simple « acquaintance » et de l’authentique connaissance (« knowledge about »), James permet de comprendre que, grâce au phénomène des « franges », ce sont des objets à connaître qui apparaissent dans le flux de la conscience là où il n’y avait encore que l’immédiateté de la sensation. En effet, de par leurs contrastes avec d’autres sensations, les sensations acquièrent des contenus qui sont objectifs en ce qu’ils peuvent également apparaître dans d’autres sensations ou d’autres vécus :

Les mêmes contenus (matters) peuvent être pensés dans des portions successives du flux mental, et certaines de ces portions peuvent savoir qu’elles visent (mean) les mêmes contenus que d’autres portions visaient. On pourrait le formuler autrement en disant que l’esprit peut toujours projeter, et savoir quand il projette, de penser au Même [109].

Parce qu’il y a du Même, de l’identique fourni par les transitions, dira James dans ses Essays on radical empiricim, les sensations ne sont plus de purs « that » indéterminés [110], mais elles acquièrent un contenu, un « what » défini [111] et ainsi une « référence objective » [112]. L’expérience se dépasse vers quelque chose qui la transcende :

L’expérience est toujours “bordée (fringed)” par un plus qui la développe et la supplante (supersede) au fur et à mesure que la vie se déroule [113].

Au-delà du senti, c’est un pôle d’identité qui est perçu, ou au moins visé (meant).

Insistons là-dessus avec James; c’est de l’objet perçu et non de la pure sensation elle-même — simple « that » — qu’on peut dire au sens propre qu’il a telle ou telle qualité. Et, comme l’indiquent déjà clairement les Principles, ce n’est que rétrospectivement qu’on peut éventuellement attribuer à une sensation cette qualité qui est celle de l’objet :

Les qualités élémentaires de la sensation, clair (bright), bruyant (loud), rouge, bleu, chaud, froid, sont, il est vrai, susceptibles d’être utilisées à la fois dans un sens objectif et dans un sens subjectif. Elles désignent des qualités externes et les sensations que celles-ci suscitent (arouse). Mais le sens objectif est le sens original; et, aujourd’hui encore, nous devons décrire un grand nombre de sensations par le nom de l’objet duquel nous les tenons le plus souvent [James cite l’exemple de la couleur orange] [114].

Cette distinction de l’objectif et du subjectif [115] est essentielle chez James et elle fonde tout son combat antipsychologiste. Ainsi, une relation pensée, qui relève du contenu (connection thought of), ne pourra jamais se réduire à une quelconque relation psychique entre pensées (connections between thoughts[116]. Tout l’associationnisme, en fait, repose sur cette confusion du subjectif et de l’objectif, que James appelle « erreur du psychologue (Psychologist’s fallacy) » [117]; les liens objectifs entre des contenus sont rabattus à des liaisons psychiques entre vécus subjectifs :

En désignant nos pensées par leurs objets, nous assumons presque tous que les pensées doivent être comme les objets. La pensée de plusieurs choses distinctes ne peut consister qu’en plusieurs parties distinctes de pensée, en “idées”; la pensée d’un objet abstrait ou universel ne peut qu’être une idée abstraite ou universelle. [...] La pensée de l’identité récurrente de l’objet est regardée comme l’identité de sa pensée récurrente; et les perceptions de multiplicité, de coexistence, de succession, sont séparément conçues comme ne pouvant être apportées que par une multiplicité, une coexistence, une succession de perceptions [118].

L’associationnisme, cependant, dit quelque chose de vrai, à savoir qu’il existe des mécanismes d’habitude qui favorisent les transitions entre contenus similaires ou « contigus ». Mais ces mécanismes ne sont pas des combinaisons psychiques d’idées conçues d’après ces contenus; ce sont des mécanismes purement neurophysiologiques :

La loi psychologique de l’association des objets pensés en vertu de leur contiguïté intérieure dans la pensée ou l’expérience serait donc un effet, dans l’esprit, du fait physique que les courants nerveux se propagent plus facilement à travers les systèmes de conduction qui ont été utilisés le plus souvent [119].

En bref, la théorie associationniste doit, selon James, être dissoute au profit d’une part de la reconnaissance des liaisons objectives entre contenus [120] et d’autre part de l’identification de mécanismes purement causaux entre états neuronaux :

Tout le corps de la psychologie associationniste reste si vous avez traduit “idées” par “objets” d’un côté et par “processus cérébraux” de l’autre [121].

Au sein même du flux de l’expérience et par le phénomène des « franges » se dégagent des contenus objectifs qui transcendent les sensations, non pas en tant qu’ils seraient extérieurs à l’expérience, mais en tant qu’ils sont communs à diverses sensations et identiques en chacune d’elles [122]. Or, dit James, de tels pôles d’identité ne sont pas nécessairement des choses, des réalités, mais ils peuvent aussi être n’importe quel contenu pensé, n’importe quelle signification [123]. Les significations ont en effet, elles aussi, pour caractéristique de rester identiques à elles-mêmes malgré la constante transformation des vécus :

Chaque conception reste donc éternellement ce qu’elle est, et ne devient jamais une autre. L’esprit peut changer ses états et ses significations à différents moments; il peut abandonner une conception et en aborder une autre, mais la conception abandonnée ne peut en aucun sens intelligible être dite se changer en celle qui lui succède [124].

Contrairement aux confusions qu’entretient la théorie moderne des « idées », James affirme non seulement qu’une même signification peut être pensée dans des vécus différents, mais qu’elle ne peut être pensée que dans des vécus différents [125]. L’identité réside en effet dans le seul contenu des vécus et non pas dans un état d’esprit qui se représenterait à l’identique. Telle est, dit James, l’« erreur gigantesque »(huge) de la psychologie des idées que d’avoir cru que le support d’un même contenu doit nécessairement être le même état d’esprit récurrent [126], et d’avoir dès lors postulé l’existence d’idées simples immuables et réapparaissant de temps à autre dans l’esprit [127].

Sur une telle base, la question des idées abstraites ou des idées générales ne pouvait qu’être mal posée : l’abstraction ou la généralité dont il est question ne concerne évidemment que les contenus et non les impressions ou idées en tant qu’états mentaux. Dès lors, nier qu’il y ait des idées abstraites ou des idées universelles sous prétexte qu’il n’y a pas d’impressions sensibles abstraites ou universelles [128], c’est faire preuve d’une grave confusion : l’erreur du psychologue (Psychologist’s fallacy). Un état mental ne doit pas nécessairement avoir les caractéristiques de son contenu, et être lui-même partiel ou abstrait parce que son contenu est partiel ou abstrait :

Mill et les autres croient qu’une pensée doit être ce qu’elle vise (means) et viser ce qu’elle est; et que si elle est l’image d’un individu entier, elle ne peut pas viser une partie de lui à l’exclusion du reste [129].

La « conception » d’universaux et de qualités abstraites n’est en fait qu’un cas particulier de visée d’objectivité :

En vérité, en comparaison du fait extraordinaire que des pensées, aussi différentes qu’elles soient par ailleurs, peuvent porter sur un même objet, c’est une question de détail de savoir si ce « même » est une chose singulière, une classe entière de choses, une qualité abstraite ou même quelque chose d’inimaginable [130].

Comme n’importe quel pôle d’identité ou d’objectivité, les significations universelles ou abstraites transcendent les états mentaux singuliers qui les visent. Et James rapporte une fois encore cette transcendance au phénomène des impressions de transition et aux franges [131] qui entourent toute impression initiale d’une « conscience vague » qui la dépasse [132].

Cette conception généralisée de l’objectivité comme identité va même chez James jusqu’au contenu propositionnel, qui doit être considéré comme un objet à part entière :

Si quelqu’un demande ce qu’est l’objet de l’esprit lorsque vous dites “Colomb a découvert l’Amérique en 1492”, la plupart des gens répondront “Colomb” ou “l’Amérique” ou, tout au plus, “la découverte de l’Amérique”. Ils désigneront un moyen substantif de la conscience et diront que la pensée est à propos de (about) lui — comme c’est en effet le cas — et ils appelleront cela “l’objet de votre pensée”. En réalité, c’est généralement seulement l’objet grammatical, ou plus probablement le sujet grammatical, de votre énoncé. C’est au plus votre “objet fractionnel”, le thème (topic) de votre pensée, le sujet (subject) de votre discours. Mais l’Objet de votre pensée est en réalité son contenu ou sa livraison tout entière, rien de plus rien de moins [...] Ce n’est rien d’autre que l’énoncé entier “Colomb — a — découvert — l’Amérique — en — 1492” [133].

Un tel contenu objectif est certes complexe; cela ne veut une fois encore pas dire que l’état mental qui le pense doit avoir la même complexité :

Aussi complexe que l’objet puisse être, la pensée de cet objet est un état de conscience indivis [134].

Bien que préoccupée de la genèse des vécus, la psychologie de James n’est donc en rien incompatible avec la reconnaissance d’objets « idéaux » [135] et de significations immuables entre lesquelles existent a priori des lois nécessaires [136] :

L’esprit est rempli de relations nécessaires et éternelles qu’il trouve parmi certaines de ses conceptions idéales, et qui forment un système déterminé, indépendant de l’ordre de fréquence dans lequel l’expérience peut avoir associé les originaux des conceptions dans l’espace et dans le temps [137].

Tout le dernier chapitre des Principles est d’ailleurs consacré à délimiter une sphère pour les « propositions rationnelles » [138] qui composent les sciences a priori de la classification, de la logique et des mathématiques [139]. James s’y affirme alors résolument antipsychologiste :

Les sciences pures expriment exclusivement des résultats de comparaison; la comparaison n’est pas un effet concevable de l’ordre dans lequel les impressions externes font l’objet d’expérience [...]; dès lors les sciences pures forment un corps de propositions avec lequel l’expérience génétique n’a rien à voir [140].

On comprend alors tout l’intérêt que Husserl a pu porter aux travaux de James. Car non seulement James échappe au psychologisme et fait droit à une structure de l’intentionalité qui distingue les vécus de leurs contenus objectifs, mais, en outre, il s’efforce de penser comment le flux du vécu doit nécessairement se structurer intentionnellement et engendrer la transcendance des contenus idéaux. Comme ce sera le cas de Husserl dans les Leçons de 1905, c’est, en bref, l’auto-animation du flux de la conscience que James cherche à penser dans les Principles; de par son essence même de flux continu, c’est-à-dire rétensionnel et protensionnel, le vécu ne peut se complaire dans l’immanence, mais il doit nécessairement se rapporter à des objets transcendants [141]. Le lien de l’intentionalité avec la structure temporelle de la conscience, voilà ce que, selon Husserl, James a pu mieux penser que Brentano.

Qu’avec sa théorie des franges, James soit un des meilleurs penseurs de l’intentionalité, c’est ce dont Husserl n’a jamais douté, comme le montre son intérêt constant pour cette théorie. Ainsi, en 1893, alors qu’il essaie, dans « Intuition et représentation, intention et remplissement », de penser les arrière-fonds non intuitifs que comportent toute conscience de l’objet, Husserl renvoie déjà aux « franges » de James :

Les circonstances sont, en tant que moments qui n’attirent pas l’attention, fondues d’une certaine façon dans les contenus, James dirait en tant que “fringes”; et elles ne se détachent, dans l’analyse psychologique, que comme un accompagnement irréel [142].

L’année suivante, dans ses « Études psychologiques sur la logique élémentaire », c’est encore à propos des arrière-fonds, des contenus « accessoires (neben) » qu’il renvoie à James [143]. Et déjà, avec ces arrière-fonds, c’est de l’intentionalité de la conscience qu’il est question :

Je viens, écrit Husserl dans le § 7 de la seconde partie, de désigner la représentation comme une fonction excessivement remarquable. [...] En soi, il est déjà extrêmement remarquable qu’un acte psychique puisse renvoyer, par-delà son contenu immanent, à quelque chose d’autre qui n’est conscient d’aucune façon. Et pourtant il semble que nous en ayons conscience d’une certaine façon; car, et ceci à nouveau est extrêmement remarquable, nous croyons, quand nous nous adonnons aux contenus représentatifs, nous occuper des objets représentés eux-mêmes [144].

Dans des textes plus tardifs de Husserl, la théorie jamesienne des « franges » sera d’ailleurs explicitement rapportée à la théorie brentanienne de l’intentionalité, comme dans le § 24 de la Philosophie première [145] ou dans le § 72 de la Krisis, où Husserl rend hommage à James pour avoir été le seul qui ait « prêté attention — sous le titre de “fringes” — au phénomène d’horizon » [146]. Dans ces textes, Husserl nuance cependant ses éloges par des réserves qui relèvent de l’écart désormais marqué entre sa propre adoption de l’idéalisme transcendantal et la conversion de James au pragmatisme. Nous renvoyons sur ce point le lecteur à une étude que nous avons publiée ailleurs [147]. Mais ce qui importe ici, c’est de souligner une certaine supériorité que Husserl reconnaît au fond à James sur Brentano, à savoir de proposer, avec les franges, une théorie dynamique de l’intentionalité, là où Brentano en faisait une structure primitive de la conscience sans interroger suffisamment la manière dont elle s’engendre elle-même nécessairement dans le flux du vécu.

Bien plus, c’est en fournissant ainsi une description de l’émergence de la structure intentionnelle dans le flux de conscience que James offre à Husserl des clés pour penser conjointement tout à la fois la formation des contenus objectifs dans les vécus de la conscience et leur autonomie par rapport à ces derniers. Car, en effet, que la préoccupation jamesienne pour l’« origine » de la structure intentionnelle ne soit pas l’indice d’un abandon du point de vue purement descriptif au profit de questions génétiques et explicatives, et en définitive d’un retour du psychologisme, c’est ce dont Husserl se montre parfaitement convaincu. À cet égard, le débat avec Cornelius dans les recensions de 1896, mais aussi et surtout dans le § 37 et l’appendice au § 39 de la seconde Recherche logique, est très éclairant : « disciple moderne de Hume », Cornelius a, selon Husserl, simplement repris le projet humien d’explication naturaliste des mécanismes de la connaissance humaine en en maintenant toutes les confusions psychologistes, l’aménageant seulement au moyen de théories psychologiques contemporaines comme celle des « franges », empruntée à James. Or, qu’il y ait chez James bien plus qu’une théorie de la nature psychique humaine, mais qu’il y ait une authentique théorie non psychologiste de l’intentionalité, c’est ce que, affirmant explicitement ses dettes à l’égard de James, Husserl répond à Cornelius :

Cornelius a emprunté à William James sa manière de combattre la « psychologie de la mosaïque mentale », sa théorie des franges, mais non pas sa position concernant la théorie de la connaissance. James ne modernise pas, comme je crois pouvoir le dire de Cornelius, la philosophie de Hume. Et il ressort du présent ouvrage [les Recherches logiques] combien peu les observations géniales de James dans le domaine de la psychologie descriptive des vécus de représentation obligent à adopter le psychologisme. Car les progrès dont je suis redevable à ce remarquable penseur en matière d’analyse descriptive, n’ont fait que favoriser mon abandon du point de vue psychologiste [148].

Loin de mêler actes et contenus sous la notion d’« idée » comme le font la plupart des théoriciens modernes de la représentation, James montre au contraire comment, en vertu de son dynamisme, le flux de conscience pose face à lui des contenus objectifs qui, en tant que pôles d’identité, transcendent chaque moment particulier du vécu dans lesquels ils se présentent. C’est pourquoi, loin de porter contre James, l’antipsychologisme qui est fermement exprimé dans les Recherches logiques, est en fait très proche de la critique jamesienne de l’erreur du psychologue (Psychologist’s fallacy). Car c’est en opposant sans cesse les contenus objectifs aux actes de représentation que, non seulement les « Prolégomènes à la logique pure », mais aussi et surtout les six « Recherches pour la phénoménologie et la théorie de la connaissance », s’opposent au psychologisme des théories modernes de la représentation.

À cet égard, bien sûr, Husserl n’est pas seulement en accord avec James, mais aussi avec une toute une série de logiciens ou théoriciens de la connaissance de la fin du xixe siècle, à commencer par Bolzano ou Lotze, mais aussi par ceux qui, au sein de l’école de Brentano, voient précisément cette distinction des actes et de leurs contenus objectifs dans la théorie de l’intentionalité. Or, chez tous ces penseurs, à l’exclusion de Brentano lui-même — qui s’y refusait en vertu de convictions réistes strictes —, cette reconnaissance accordée à l’objectivité idéale des contenus de pensée a aussi pour conséquence un extension inédite de la catégorie de l’objectivité [149], qui, comme nous l’avons vu chez James, en vient à inclure toutes les significations, y compris les significations propositionnelles. Et, une fois encore, c’est là un aspect important qu’on retrouve chez Husserl, dont les Recherches logiques plaident très explicitement pour une extension très large de la notion d’objet jusqu’à y inclure tout ce qui peut être l’objet d’une représentation et le sujet d’une proposition, ce qui, en vertu du principe de la nominalisation, est d’ailleurs le cas de toutes les significations qui interviennent dans des propositions et même des propositions elles-mêmes.

Avec cette conception très large de l’objectivité et la théorie de la genèse de ces contenus objectifs dans le flux de conscience, on trouve donc, dans les Principles of Psychology, certains des ingrédients essentiels qui feront la richesse de la phénoménologie des Recherches logiques. Et cela est d’autant plus vrai que, corrélativement à l’extension de la notion d’objet, Husserl plaide dans ce texte pour un élargissement de l’idée d’expérience au-delà de la simple impression sensible, élargissement qui, sous la notion d’« intuition catégoriale », permet de penser, comme le veulent Stumpf et James contre les associationnistes et les rationalistes, la donation intuitive des formes sensibles et même intellectuelles. Cette question de l’empirisme radical de Husserl — empirisme d’autant plus prégnant dans les Recherches logiques que le moi n’y est pas encore un ego transcendantal, mais bien, comme chez James, un objet lui-même constitué dans le flux de conscience —, cependant, fait l’objet d’un autre travail [150].

Parties annexes