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Bolzano et (le jeune) Husserl sur l’intentionnalité [1]

  • Wolfgang Künne

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  • Wolfgang Künne
    Université de Hambourg

Traduit de l’anglais par Guillaume Fréchette

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Corps de l’article

À Francesc, affectueusement

C’est en 1900 que parut le premier volume des Recherches logiques (RL) de Edmund Husserl, intitulé Prolégomènes à la logique pure. Parmi les livres qu’il a publiés, c’est probablement celui qui a eu le plus de succès. Husserl y fait l’éloge des deux premiers tomes de la Wissenschaftslehre (WL) de 1837, de Bernard Bolzano, « une oeuvre qui […] dépasse de loin tout ce qu’offre la littérature mondiale en termes de contributions systématiques à la logique » [2]. Dans ces conférences, je parlerai du jeune Husserl, lecteur du chef-d’oeuvre de Bolzano, en espérant ainsi contribuer à une compréhension appropriée de certains aspects des théories de Bolzano et Husserl ainsi que de l’objet de ces théories. Je me concentrerai sur la question de savoir comment, en 1837 et en 1900 respectivement, Bolzano et Husserl ont conçu les contenus des actes et des états mentaux.

Les héros de mes conférences sont tous deux nés dans le même État de l’empire des Habsbourg. Bolzano passa toute sa vie en Bohème, qui occupait les deux tiers occidentaux de ce qui est maintenant la République tchèque. Il est né à Prague, il était un prêtre catholique et un mathématicien dont le travail fit impression sur Cantor, Dedekind et Peirce. À l’université de sa ville natale, il occupa la chaire de philosophie de la religion jusqu’à ce que l’empereur à Vienne fasse de son devoir personnel de le congédier. Sur le plan philosophique, il passa ses années les plus productives dans un petit village du sud de la Bohème et mourut à Prague en 1848, tenu en grande estime à la fois par ses compatriotes germanophones et tchéquophones. Comme Mach, Freud et Gödel, Husserl est né en Moravie, qui occupait le tiers oriental de ce qui est aujourd’hui la République tchèque. Lui aussi était un mathématicien de formation. Il étudia la philosophie à Vienne, chez Brentano, mais passa ensuite toute sa carrière académique en Allemagne, où il devint un ardent patriote allemand (qui préserva toujours son accent autrichien, comme le relate Gadamer). Il devint Privat-dozent à Halle et obtint d’abord une chaire de philosophie à Göttingen, puis ensuite à Fribourg en Breisgau, jusqu’à ce que le gouvernement de l’aspirant peintre autrichien de Berlin fit de son devoir de le congédier. Il mourut à Fribourg en 1938, aucunement tenu en estime par ses anciens collègues allemands.

1. La redécouverte de Bolzano dans l’école de Brentano

C’est un demi-siècle après que la WL de Bolzano eut quitté mort-née l’imprimerie que trois philosophes : Benno Kerry, Kazimierz Twardowski et Edmund Husserl, tous élèves de Brentano à Vienne, en vinrent à apprécier les trésors qu’elle contenait [3]. Il est intéressant de noter que ce n’est pas Brentano lui-même qui les encouragea à lire la WL, bien au contraire. On a plutôt l’impression que, pour ses étudiants, étudier ce livre était une façon de s’émanciper de l’écrasante influence de leur maître. Le premier de ces trois rebelles est aujourd’hui encore presque complètement oublié. Benno Kenny fit du mathématicien et du logicien Bolzano le héros de plusieurs articles d’une longue série intitulée « Sur l’intuition et son processus psychique » (Über Anschauung und ihre psychische Verarbeitung). Elle fut publiée entre 1885 et 1891 dans une revue allemande — pour ne pas dire dans LA revue allemande de pointe en philosophie à cette époque [4]. Mais ce n’est pas en raison de sa redécouverte de Bolzano que Kerry acquit une sorte de seconde immortalité au sein de la communauté philosophique, mais plutôt en raison du fait que sa critique des Grundlagen der Arithmetik de Frege, publiée dans la même série d’articles [5], était tout à fait digne d’une réplique. Or le célèbre essai de Frege intitulé « Concept et objet » a été suscité par cette critique [6].

En 1894 fut publiée la thèse d’habilitation viennoise de Kazimierz Twardowski, l’élève polonais de Brentano : « Sur le contenu et l’objet des représentations » (Zur Lehre vom Inhalt und Gegenstand der Vorstellungen[7]. Ce livre contient la première discussion détaillée de plusieurs concepts et doctrines bolzaniennes jamais parue dans la monarchie habsbourgeoise — et comme nous le verrons, elle provoqua une réponse vigoureuse de la part de Husserl. Au centre des investigations de Twardowski, on retrouve la distinction entre les actes de représentation (Vorstellen), leur contenu et leurs objets. Comme il le remarque [8] :

Bolzano s’en est tenu à cette distinction avec beaucoup de conséquence […]. Bolzano emploie la désignation « représentation objective », « représentation en soi », au lieu de l’expression « contenu d’une représentation », et il distingue de celle-ci, d’une part l’objet, d’autre part la représentation « eue » ou la représentation « subjective », ce qu’il entend par acte de représenter.

J’aimerais ici préciser ma propre terminologie et noter une disparité terminologique bénigne entre Bolzano et Twardowski. Pour gagner à la fois du temps et de l’espace, je vais appeler les « représentations en soi » (Vorstellungen an sich) ou les « représentations objectives » de Bolzano des notions [9], et j’appellerai ses « propositions en soi » (Sätze an sich) ou « propositions objectives » tout simplement des propositions. Quant à la disparité terminologique, Bolzano emploie Inhalt (« contenu ») de telle manière que penser d’une personne qu’elle est la fille la plus brillante du père le plus stupide de Barcelone et penser d’une personne qu’elle est la fille la plus stupide du père le plus brillant de Barcelone sont deux actes qui ont le même contenu mais qui n’ont pas la même matière (Stoff) (WL I, 244). De manière analogue, le jugement selon lequel Mallorque est plus grande que Menorque et le jugement que Menorque est plus grande que Mallorque sont deux actes qui ont le même contenu mais qui n’ont pas la même matière. Le contenu bolzanien d’un acte est constitué des mêmes composantes que sa matière, mais contrairement à cette dernière le contenu est indifférent au mode de composition : on peut spécifier le contenu au moyen d’une liste. Or, lorsque Twardowski parle de « contenu », il veut rendre ce que Bolzano appelle la « matière ».

Twardowski ne laisse planer aucun doute sur la question de savoir de qui il tient son intérêt pour le livre de Bolzano. Autour de 1926, alors que l’école de Lemberg-Varsovie était florissante — école dont il était le père fondateur, Twardowski affirme ceci dans son « Auto-portrait » [10] à propos de sa thèse d’habilitation :

Je cherchais à écrire dans l’esprit de Franz Brentano — et de Bernard Bolzano, dont j’avais étudié attentivement la Wissenschaftslehre depuis que les articles de Kerry, « Sur l’intuition et son processus psychique », avaient éveillé mon intérêt pour ce livre.

Le point sur lequel Twardowski se dit en fort désaccord avec Bolzano touche la question des représentations vides. Selon Bolzano, certains actes de représentation ainsi que les notions qui sont leur matière sont dénués d’objet : ils sont « in-objectuels » (gegenstandlos), comme il le dit. Pour prendre un exemple qui n’était pas encore accessible à Bolzano, la notion exprimée par la description définie « la planète située entre Mercure et le Soleil » est telle qu’elle ne sélectionne aucun objet malgré le fait que Le Verrier et plusieurs autres astronomes aient accompli des actes de représentation dont la matière est cette notion. Kerry a suivi l’exemple de Bolzano sur cette question, et Husserl a emboîté le pas peu après. Mais c’est là où Twardowski contredit Bolzano [11] :

Chaque représentation représente un objet, qu’il existe ou non, tout comme chaque nom nomme un objet indépendamment du fait que cet objet existe ou non. Si on avait donc raison d’affirmer que les objets de certaines représentations n’existent pas, on est pourtant allé trop loin en affirmant qu’aucun objet ne tombe sous ces représentations, que de telles représentations n’ont aucun objet, ou encore qu’elles sont des représentations inobjectuelles.

C’est avec ce type de raisonnement que Twardowski a pu préparer le sol pour la théorie de l’objet (Gegenstandstheorie), qui allait bientôt être développée par un autre des étudiants infidèles de Brentano : Alexius von Meinong. Une des pierres angulaires de la théorie de l’objet de Meinong — ou peut-être plutôt sa fondation instable — est le « principe d’indépendance de l’être-tel par rapport à l’être » (das Prinzip der Unabhängigkeit des Soseins vom Sein) : un objet peut avoir toute sorte de propriétés même s’il n’a pas d’être, autrement dit même s’il n’existe pas et ne subsiste (besteht) pas. La planète intramercurienne Vulcain a donc la propriété d’être une planète, même si c’est en vain que des astronomes ont cherché une telle planète [12]. D’un autre côté, Bolzano a toujours soutenu que « comme le dit l’ancien canon : de ce qui n’est pas, il n’est pas de propriétés » (wie schon der alte Kanon besagt — non entis nullae sunt affectiones [13].

En 1900, dans les Prolégomènes de ses Recherches logiques, Husserl se servit des armes bolzaniennes dans son combat contre ce qu’il appelait le psychologisme en philosophie de la logique. Bolzano avait insisté sur le fait que :

c’est de toute évidence un déplacement du juste point de vue lorsqu’on prétend traiter des lois générales de la pensée là où, au fond, on établit soi-même les conditions les plus générales de la vérité.

WL I, 65 [14]

Husserl embrassa cette idée avec enthousiasme et, suivant les pas de Frege [15], il tourna le dos à Sigwart, Lipps, Wundt, Erdmann e tutti quanti, tout comme Bolzano avait alors tourné le dos à la tradition de la logique de Port-Royal. Apparemment, Brentano avait eu vent de certaines rumeurs selon lesquelles il aurait pu être une des cibles non officielles de l’attaque de Husserl contre le psychologisme. À l’hiver 1904, alors qu’il vivait à Florence et qu’il perdait graduellement la vue, Brentano écrivit à son ancien élève : « Je vous serais très reconnaissant si vous pouviez mentionner un seul point important sur lequel vous croyez vous être éloigné de moi et m’avoir dépassé [16] ». Dans sa longue réplique de janvier 1905, Husserl affirme [17] :

Le premier volume de mes RL combat le « psychologisme » en logique et en théorie de la connaissance, c’est-à-dire qu’il s’érige contre ce que je considère être une surévaluation très dommageable de la psychologie comme prétendue discipline fondamentale pour toute la philosophie, et du coup également pour la logique pure et la théorie de la connaissance […]. La Wissenschaftslehre de Bolzano, que j’admire beaucoup, offre une contribution extraordinairement fructueuse au traitement d’une logique pure.

C’est là un message que son ancien maître n’apprécia pas du tout [18] :

[La logique comme discipline théorique] ne doit pas être basée sur des connaissances psychologiques […]. Sur ce point, vous louez Bolzano comme votre maître et guide. Or je ne peux nier qu’il y a ici pas mal de choses qui m’inquiètent […]. Mais on ne doit pourtant pas admettre […] le domaine des intelligibles dans lequel s’est égaré malheureusement un penseur aussi respectable que Bolzano. On doit bien plutôt pouvoir démontrer l’absurdité d’un tel domaine. Mais je vous félicite quand même de votre contact spirituel avec ce noble et sérieux penseur. On peut apprendre de tels penseurs même là où ils se trompent.

Dans sa réponse, Husserl tint vivement à apaiser son vieux maître [19] :

Les conceptions de Bolzano sur les représentations et les propositions en soi ainsi que le fait que dans les deux premiers volumes de la Wissenschaftslehre, on retrouve de précieux exposés logiques qui sont indépendants de la psychologie empirique […] ont eu une forte influence sur moi, tout comme l’interprétation lotzienne de la théorie platonicienne des idées. Mais en ce qui concerne ce que j’ai exposé dans les Recherches logiques, je ne peux nommer Bolzano mon « maître » ou mon « guide » […]. Je me sens et me nomme encore et toujours votre élève.

En 1909, un jeune philosophe de Prague, Hugo Bergmann — un élève d’Anton Marty, lui-même un fidèle élève de Brentano — commença à travailler à un livre sur le plus grand philosophe de sa ville natale. Il dévoila ce projet de manière quelque peu imprudente à Brentano dans une lettre pour laquelle il reçut une réponse peu bienveillante de Florence [20] :

En ce qui concerne Bolzano, qui était presque disparu, j’en ai fait l’éloge lorsque je suis arrivé en Autriche [en 1874]. Il s’agissait […] d’encourager la jeunesse d’Autriche à l’étude de la philosophie […]. Ce qui avait été fait jusque-là au pays, ce n’était pas grand-chose. Il n’y avait que Bolzano qui se présentait, sous quelques aspects, comme une figure prééminente [21]. À une époque de déclin extrême [c.-à-d. l’âge d’or de l’idéalisme allemand], il vit juste quant au caractère de celle-ci. Il ne se laissa pas impressionner par le nom de Kant. Avec un regard juste, il donna préférence à Leibniz […]. Mais vous comprenez aussi pourquoi je ne trouvai aucune occasion de développer une critique des faiblesses de Bolzano. Par la suite, il est arrivé que Meinong, tout autant que Twardowski, Husserl et Kerry […] se plongent dans Bolzano. Ils n’ont pu reconnaître ce qu’il y avait là d’erroné. Mais je dois cependant tout à fait refuser la responsabilité pour les singularités et les absurdités si nombreuses auxquelles […] Husserl [est arrivé] en considérant Bolzano.

Du point de vue de Brentano, l’intérêt croissant pour la WL de Bolzano parmi certains de ses élèves est donc l’histoire d’une apostasie.

2. Les représentations sans objet : la défense husserlienne de Bolzano contre Twardowski

Husserl rejeta l’objection twardowskienne contre Bolzano alors même que l’encre de Twardowski était à peine sèche, et il était également en désaccord avec un aspect de son interprétation de la WL [22]. Dans un manuscrit de 1894, il défendit l’affirmation de Bolzano selon laquelle « ce ne sont pas toutes les représentations qui sont telles qu’il y a un objet représenté par elles » contre l’objection de Twardowski qui venait alors d’être publiée [23]. La pseudo-division des objets en ceux qui existent (comme la planète située entre Saturne et Neptune) et ceux qui n’existent pas (la planète située entre Mercure et le Soleil) est véritablement une distinction entre deux types de représentations : des représentations objectuelles et des représentations inobjectuelles. Husserl propose ici une analogie éclairante entre la distinction de Twardowski (et de Meinong) et la « pseudo-division des objets entre ceux qui sont déterminés et ceux qui sont indéterminés ». Lorsqu’un homme désire une femme, ce peut être une femme particulière qu’il désire : il faut que ce soit Carmen, et personne d’autre. Mais parfois, c’est du moins ce qu’on m’a dit, cet homme peut simplement vouloir se libérer de son état de chasteté. Et il n’est alors pas nécessaire que ce soit une femme en particulier. Ainsi, y a-t-il des femmes déterminées et des femmes indéterminées, tout comme il y a des femmes sombres et des femmes justes ? « Bien sûr, répondra-t-on, tout objet est déterminé en soi » [24]. En réalité, la pseudo-distinction entre les femmes déterminées et les femmes indéterminées est une distinction entre le désir de femme ciblé individuellement, et le désir non ciblé. De manière analogue, affirme Husserl, Bolzano a bien fait d’opter pour une distinction entre des représentations objectuelles et des représentations inobjectuelles plutôt que pour une distinction entre des objets existants et des objets inexistants. Dans le langage brentanesque de Husserl [25] :

Que l’objet soit « simplement intentionnel » […] cela veut dire que l’intention, la « visée » d’un objet constitué de telle manière existe, mais pas l’objet. Si d’autre part l’objet intentionnel existe, alors ce n’est pas seulement l’intention, la visée, qui existe, mais aussi l’objet visé.

Ce qui prima facie semble être une distinction entre des objets qui sont simplement intentionnels et d’autres qui ne le sont pas est en fait une distinction entre deux types d’actes intentionnels : ceux qui ne satisfont pas la condition qu’il y a un objet tel qu’il est visé par l’agent de l’acte, et ceux qui satisfont cette condition.

Mais qu’en est-il de l’intéressante analogie de Twardowski entre les représentations et les noms (« chaque représentation représente un objet tout comme chaque nom nomme un objet ») ? Eh bien, Bolzano et Husserl auraient pu répliquer : « Ce n’est tout simplement pas vrai que chaque nom nomme un objet. Ce qui est vrai, c’est que toute instance du schéma d’équivalence suivant pour les noms

exprime une vérité, pour autant que nous admettions une logique libre négative ». Selon une telle logique, une phrase de la forme « N.N. = N.N. » exprime une fausseté si et seulement si le nom substitué pour « N.N. » n’a pas de porteur. Ainsi, peu importe que nous substituions « Mercure » ou « Vulcain », on obtient toujours une vérité à partir du schéma d’équivalence. Encore une fois, nous n’avons pas besoin d’une distinction entre les porteurs de noms existants et les porteurs de noms non existants, mais nous avons seulement besoin d’une distinction entre deux sortes de noms : ceux qui ont un porteur, et donc qui permettent une généralisation existentielle, et ceux qui n’ont pas de porteur, et donc qui ne permettent pas de généralisation existentielle. En ce qui concerne Bolzano, à tout le moins, on peut montrer qu’il se place dans le camp des défenseurs de la logique libre négative [26]. Mais rien de ce qui précède ne mène à une réfutation de la conception de Twardowski-Meinong sur les noms et les représentations. Cela ne vise qu’à clarifier la position de Bolzano-Husserl.

Dans sa recension de 1896 du livre de Twardowski, Husserl a mis en évidence que, sur un point crucial, Twardowski s’est entièrement trompé dans sa lecture de Bolzano [27]. Twardowski se dit d’accord avec Bolzano lorsqu’il soutient que le contenu d’un acte de représenter un objet X est un objet mental qui prend son existence au cours de l’acte, qui médiatise la référence de l’acte à son objet X « primaire » et qui est lui-même l’objet « secondaire » de cet acte [28]. Husserl protesta que le contenu d’un acte de représentation, compris dans les lignes twardowskiennes, est catégoriellement différent de ce que Bolzano considère comme le contenu, ou plutôt la matière d’un tel acte, puisqu’une notion bolzanienne n’est pas une sorte d’entité mentale mais plutôt un objet abstrait. Cette objection touche sa cible. Pour montrer clairement comment elle le fait, je dois au moins tenter d’élucider la conception bolzanienne des propositions et des notions.

3. Esquisse de la théorie des propositions et des notions de Bolzano

Puisque Bolzano assigne aux propositions (et aux actes de jugement) une priorité conceptuelle sur les notions (et sur les actes de représentation), commençons avec sa conception des propositions. Il considère le concept de proposition (Satz an sich) comme résistant à l’analyse ou à la décomposition conceptuelle (Erklärung), mais il a toujours insisté sur le fait qu’il y a, et doit y avoir, d’autres façons d’aider nos interlocuteurs à comprendre un concept. Ces autres façons sont ce qu’il appelle des « ententes » (Verständigungen[29]. Considérons un rapport du type suivant : « Johanna affirme que le maître le plus important de Platon était spirituel. Juanita affirme la même chose, bien que dans d’autres termes, et Joanne croit ce qu’elles ont dit. » Ici, on utilise une subordonnée complétive pour isoler quelque chose qui : 1) est affirmé par différents locuteurs ; 2) est distinct des véhicules linguistiques utilisés pour l’affirmer ; et 3) est cru par quelqu’un. « Or c’est là le genre de chose dont je parle lorsque je parle de propositions », dirait Bolzano. Ce qui est affirmé dans de telles affirmations et pensé dans de telles pensées est une proposition. Comme nous le savons tous, il est parfois préférable de taire certaines choses plutôt que de les dire, mais il y a certains enuntiabilia et cogitabilia qui sont tus et le demeurent à jamais, pour le meilleur et pour le pire. (En tant que théiste, Bolzano se sentirait au moins obligé d’ajouter qu’elles demeurent tues pour des penseurs cognitivement finis). Ainsi, il y a par exemple autant de questions décidables que personne ne s’est jamais soucié de poser, sans même parler d’y répondre (WL I, 218) : la question de savoir à combien de reprises apparaît la lettre A dans les 999 derniers numéros d’El País aurait été une question de ce genre, j’imagine, si je n’avais pas perdu mon temps à la formuler. La seule vraie réponse, et les nombreuses fausses réponses à une telle question ennuyeuse sont les enuntiabilia et cogitabilia que Bolzano veut voir subsumés sous le concept de proposition.

Les affirmations et les pensées de Johanna, Juanita et Joanne sont causalement efficaces, mais comme pour tout autre enuntiabilia et cogitabilia, ce que nos trois dames ont dit et pensé est causalement inerte, ou, comme le dit Bolzano, n’est pas réel (wirklich) au sens de « wirksam », d’être capable d’agir sur quelque chose [30]. Bolzano présente aussi les choses d’une autre manière qui peut facilement induire en erreur : il est enclin à dire que les propositions n’existent pas ou qu’elles n’ont pas d’existence. Venant de lui, cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de propositions. Il utilise le verbe « exister » comme prédicat de premier ordre qui s’applique à tous les objets capables d’agir sur quelque chose, et seulement à eux. D’autre part, Bolzano considère le syntagme « il y a » comme prédicat de deuxième ordre servant à attribuer à une notion la propriété d’être objectuelle (gegenständlich), c’est-à-dire de s’appliquer à au moins un objet (WL II, 52-54, 214-218). Ainsi, venant de Bolzano, l’affirmation « il y a quelque chose qui n’existe pas » n’est pas du tout paradoxale.

Mais cela peut encore une fois induire en erreur, j’en ai bien peur, car, pour certaines sensibilités, cela ressemble à du Meinong. Je vais donc tout de suite lancer un autre avertissement. Prenons les énoncés suivants :

  1. Il y a des montagnes d’or.

  2. Les montagnes d’or existent.

Selon Frege et la plupart des philosophes contemporains, ce sont là deux façons de dire la même chose, et de surcroît la même fausseté. Bolzano et Meinong sont d’accord sur le fait que ce ne sont pas deux façons de dire la même chose, mais leur accord ne va pas plus loin. Meinong considère que (1) est vrai et que (2) est faux, alors que Bolzano, comme les frégéens, considère que les deux sont faux, bien que, contrairement aux frégéens, pour des raisons différentes : (1) est faux parce qu’il n’y a aucun objet qui tombe sous la notion de montagne d’or, et (2) est faux parce qu’aucun objet qui soit capable d’agir sur quelque chose ne tombe sous cette notion.

Les jugements sont ces actes mentaux — et les croyances sont ces états mentaux — dans lesquels une proposition est reconnue comme vraie (WL I, 78 et 154 ; III 108, 199sq.). Le point de vue officiel de Bolzano est qu’un acte de penser (ein Denken) ayant une matière propositionnelle est toujours un acte de juger (ein Urteilen) ou un état doxastique, puisque, selon sa classification des événements et des états mentaux, si un acte de penser n’est pas un acte de juger ou de croire, alors ce doit être l’acte de penser un objet, un acte de représenter (ein Vorstellen[31]. Ce point de vue bien enraciné dans la tradition philosophique a des conséquences bizarres. Lorsqu’on ne fait que simplement envisager la pensée que p, sans s’engager de quelque manière eu égard à la valeur de vérité de p, la matière de cette pensée n’est pas la proposition que p, mais plutôt — comme pour tous les cas d’actes de représenter — une notion. Dans ce cas, c’est une notion sous laquelle tombe exactement une proposition (WL I, 99, 155, 157). Mais les notions n’ont pas de valeur de vérité (WL I, 238-243). Conséquemment, la matière de l’acte de simplement envisager la pensée que p n’est pas du tout une affaire de vérité. N’est-ce pas étrange ? Ou bien considérons un argument modus ponens. Quelqu’un juge d’abord que si p alors q, acquiert ensuite la conviction que p, pour finalement conclure que q. Or, au départ, il ne juge pas encore que p, c’est quelque chose qu’il fait seulement à la deuxième étape. Ainsi, selon la théorie officielle de Bolzano, ce n’est pas le cas que la proposition que p est d’abord une partie de matière de p pour ensuite, lorsque la pensée est reconnue comme vraie, constituer sa matière complète. Mais alors, pourquoi l’argument est-il valide ? Tout cela est vraiment contre-intuitif, et je suis heureux de pouvoir affirmer que Bolzano ne s’en tient pas toujours à cela (voir WL I, 78 ; II, 4).

Quelle est la position prise ici par Husserl ? Dans ses Rl, il consacre de longs passages à montrer que le nom « représentation » (Vorstellung) et le verbe « représenter » (vorstellen), tels qu’ils sont employés par les philosophes germanophones depuis que Christian Wolff en a fait leur monnaie courante, sont ambigus sous plusieurs aspects (5eRl, §§ 22-45). S’il n’avait seulement fallu que traduire le nom en français, « idée » aurait été optimal, mais hélas ! aucun verbe ne correspond à ce nom. C’est pourquoi les traducteurs de Twardowski et de Husserl emploient les termes un peu guindés de « représentation » et de « représenter », et c’est avec peu d’enthousiasme que j’en fais autant. Or, comme le remarque Husserl, dans un des emplois de « représenter », le terme est suivi par une subordonnée complétive (« se représenter que les choses sont de telle manière » ; sich vorstellen, dass es sich so-und-so verhält) et il signifie : simplement envisager la pensée que les choses sont de telle manière [32]. Husserl affirme à propos de cet usage [33] :

Or, qu’il y ait pour tout jugement(a priori, c’est-à-dire dans sa généralité d’essence), une représentation qui a, avec lui, matière commune et qui, par conséquent, représente la même chose que ce que, d’une manière exactement correspondante, juge le jugement, c’est ce dont personne ne doutera. C’est ainsi, par exemple, qu’au jugement la masse de la Terre est environ 1/325 000 la masse du Soleil correspond, comme « simple » représentation qui l’accompagne, l’acte accompli par celui qui entend et comprend cette assertion, mais ne trouve pas de motif pour se décider à porter un jugement.

Ainsi, Husserl reconnaît que simplement envisager la pensée que p a exactement la même matière que juger, ou croire, que p [34]. Apparemment, il a oublié ce que j’ai appelé la doctrine officielle de Bolzano, puisqu’autrement il n’aurait pas affirmé que « personne ne doutera [de cela] » [35]. Mais cette affirmation générale est-elle correcte ? Est-il réellement vrai que pour chaque jugement à l’effet que p, il y a un acte de simplement envisager la pensée que p qui lui correspond [36] ? Peut-on simplement envisager la pensée qu’une rose est une rose sans n’y voir aucune raison de prendre position sur la question ? Une proposition qui est de toute évidence vraie ne peut être la matière complète d’une pensée propositionnelle désintéressée. (Bien évidemment, cela peut être une partie propre de la matière d’un tel acte, par exemple lorsqu’on envisage simplement la pensée que ce n’est pas le cas qu’une rose est une rose).

Parmi ces nombreux emplois de « Vorstellung » et « vorstellen » que Husserl distingue prudemment, il n’y en a qu’un seul de pertinent pour la théorie de Bolzano (et de Twardowski) : « représentation en tant qu’acte nominal » [37]. Un acte ou état mental est nominal seulement s’il est non propositionnel, et il est propositionnel seulement si sa « communication » (Kundgabe) explicite est l’énonciation d’une phrase complète [38]. Je crois que nous pouvons nous rapprocher beaucoup du sens ici pertinent de « représentation » si nous considérons le représenter comme : avoir quelque chose à l’esprit, se rapporter à quelque chose, penser à quelque chose.

L’explication de « représentation subjective » de Bolzano tient pour acquis que nous savons déjà ce qu’est un jugement. C’est en soi remarquable, puisque cela inverse l’ordre traditionnel d’explication. Selon Bolzano,

(RepSubj)

x est un acte-ou-état de représentation (subjektive Vorstellung) ssi :

x est un acte-ou-état mental et x n’est pas un jugement-ou-croyance et

x pourrait être un ingrédient dans un jugement-ou-croyance.

WL I, 161 ; III, 5-6

Si Juanita juge ou croit que Socrate était spirituel, alors c’est qu’elle a à l’esprit Socrate ainsi que la propriété d’être spirituel. On peut se rapporter à Socrate sans faire un jugement sur lui, par exemple en le voyant, en l’entendant ou en s’en faisant une image mentale. Dans des circonstances favorables, n’importe lequel de ces actes peut être impliqué dans l’émission d’un jugement à propos de Socrate. Mais comme le montre chacun de nos jugements sur Socrate, on peut avoir Socrate à l’esprit sans le percevoir, et, comme le montrent la plupart de nos jugements à propos de lui, on peut l’avoir à l’esprit sans pour autant en produire une image mentale.

Permettez-moi à présent d’ouvrir une parenthèse sur un préjugé répandu parmi les philosophes analytiques. John Perry constitue ici un exemple typique : après avoir dit que « plusieurs états et activités mentaux affichent la caractéristique de l’intentionnalité : être dirigé sur des objets », il poursuit en expliquant que cela implique deux affirmations : que les actes ou états mentaux intentionnels sont, premièrement, dirigés sur des propositions, et, deuxièmement, dirigés sur les objets, les propriétés et les relations qui font l’objet de ces propositions [39]. En ce qui concerne le premier point, Bolzano aurait du mal à accepter — et Husserl rejetterait de manière définitive — l’énoncé que les actes de juger et de croire sont dirigés sur les propositions qui constituent leur matière (je reviendrai sur ce point au § 4). Mais le second point est plus important ici : Perry tient pour acquis que tous les actes-ou-états mentaux intentionnels peuvent être attribués dans le style de « N.N. [verbe] que p » [40]. Parfois, l’attribution d’un acte-ou-état intentionnel qui n’est pas de ce format, par exemple « Schliemann cherchait Troie », peut être augmentée pour faire apparaître une phrase dans une phrase : « Schliemann tenta de faire en sorte que ce soit lui qui découvre Troie. » Quine, à qui l’on doit cette suggestion, était conscient du fait qu’il y a d’autres exemples qui ne peuvent être « accommodés aussi facilement par les attitudes propositionnelles ». Comme « Schliemann pense à Troie », ou « s’imagine Troie ». « Mais peut-être le peuvent-elles si on les torture un peu [41]. » (En fait, il ne nous a pas dit comment torturer les deux dernières phrases.) Dummett tend également à croire que tous les cas récalcitrants peuvent être apprivoisés propositionnellement, mais il admet franchement : « Il n’y a rien de plus qu’un peu d’espoir [42]. » De Bolzano à Husserl, tous les philosophes continentaux qui se sont creusé la tête sur l’intentionnalité n’ont identifié aucun bon motif nourrissant un tel espoir, et je crois qu’ils ont vu juste. À ma connaissance, personne n’a jamais réussi à montrer qu’admirer Socrate par exemple (ou Ulysse, dans le cas présent), l’apprécier, le détester, le mépriser ou avoir pitié de lui sont au fond des actes-ou-états propositionnels [43]. Puisqu’on ne peut « faire » aucune de ces choses sans avoir Socrate à l’esprit, sans se rapporter à lui, sans penser à lui, l’acte de représenter pourrait bien être le plus fondamental de tous les actes ou états non propositionnels faisant preuve d’intentionnalité. En tout cas, c’est le seul que Bolzano a jugé bon de discuter dans un ouvrage s’intitulant la Wissenschaftslehre.

Maintenant, qu’est-ce qu’une Vorstellung an sich, une notion ? Si Juanita en vient à croire que le maître le plus important de Platon était spirituel, et que Juan en vient à croire que le philosophe qui but la ciguë était spirituel, ils ont alors tous deux Socrate à l’esprit, mais il n’est pas « pensé au moyen des mêmes caractéristiques » (unter denselben Merkmalen gedacht) (WL III, 14). Les représentations subjectives de Juanita et de Juan ont le même objet, mais leurs actes se distinguent en ce qui concerne leur matière. Cette matière est ce que Bolzano appelle une notion. Il poursuit deux stratégies lorsqu’il en vient à expliquer ce concept. La première repose sur l’explication de l’acte de représenter et sur le concept d’être la matière d’un acte ou état mental (ce que Bolzano considère indéfinissable [44]) :

(notion 1)

x est une notion (Vorstellung an sich) ssi :

il pourrait y avoir un acte-ou-état de représenter

dont x est la matière complète.

WL III, 5sq.

Pourquoi « il pourrait y avoir » ? Considérons le terme singulier « le nombre d’occurrences de la lettre A dans les 999 derniers numéros d’El País ». On peut présumer que si je n’avais pas soumis à votre considération un spécimen de ce terme, personne n’aurait jamais accompli un acte de représentation dont la matière est exprimée par ce terme singulier ; néanmoins, à un moment ou un autre, cette notion pourrait devenir la matière de la pensée de quelque penseur humain (cf. WL I, p. 217 sq.). En outre, nos capacités cognitives sont limitées. Je présume que parmi nous personne n’est capable d’accomplir un acte de penser-à-une-personne dont la matière est exprimée par le terme singulier qui est le résultat de la préfixation, réitérée mille fois, du syntagme « la mère du père de » appliquée au nom « Socrate » (voir WL I, 283, 356). Mais dans quelque monde possible, il y a un penseur qui est capable de réaliser une telle performance cognitive [45], et puisque Bolzano est théiste, il est convaincu qu’il y a actuellement au moins un tel penseur.

Dans (notion 1), Bolzano prend bien soin de dire « matière complète », puisque parfois une proposition peut être une partie de la matière d’un acte-ou-état de représenter. Par exemple, si quelqu’un juge que le théorème — selon lequel, dans tout triangle rectangle, le carré de l’hypothénuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés — est inconnu de plusieurs personnes, alors il se rapporte au théorème de Pythagore, et ce théorème est alors une partie de la matière de son jugement, mais bien sûr, ce n’est pas la matière complète de celui-ci, puisque si ça l’était, le jugement aurait été que c2= a2+b2. Seule une notion peut être la matière complète d’un acte-ou-état de représenter, tout comme ce sont seulement les propositions qui peuvent être la matière complète d’un jugement ou d’une croyance.

Bolzano préfère sa seconde explication de ce qu’est une notion. Il va de soi pour lui que les propositions ressemblent aux phrases en ce qu’elles sont des touts structurés :

Il me semble incontestable […] que toute proposition [en soi], aussi simple qu’elle soit, est composée de quelques parties ; que ce n’est pas […] seulement à partir de l’expression littérale d’une proposition [en soi] que se dégagent certaines parties […], mais plutôt que ces parties sont déjà contenues dans la proposition en soi.

WL I, 222

Invoquant la conception des propositions comme touts structurés, Bolzano explique de la manière suivante :

(notion 2)

x est une notion (Vorstellung an sich) ssi :

x est une partie non propositionnelle d’une proposition.

WL I, 216 ; II, 18

Bolzano prend soin d’affirmer « partie non propositionnelle », puisque parfois une partie de proposition est elle-même une proposition (comme dans le cas d’ignorance géométrique évoqué plus tôt). Ce que Bolzano semble avoir oublié, c’est que nous avons besoin d’imposer une certaine restriction sur le concept de partie non propositionnelle si on veut que cette caractérisation de notion soit équivalente extensionnellement avec la précédente. Penchons-nous sur la proposition que 7 est prime ou que 7 est non prime. Une partie de cette proposition est exprimée par le fragment suivant de la phrase : « ( ) est prime ou [ ] ». Cette partie de notre proposition est-elle vraiment une notion ? Peut-il y avoir vraiment une représentation subjective dont cet étrange item serait la matière complète ?

Si Johanna et Juanita jugent que le philosophe qui a bu la ciguë était spirituel, alors deux épisodes mentaux qui ont la même matière se produisent. Une partie de cette matière est la notion exprimée par « le philosophe qui a bu la ciguë ». Les notions héritent du statut ontologique des entités dont elles sont des parties. Ainsi, elles ne sont pas ce que Bolzano nomme « actuel » (wirklich, wirksam), elles sont causalement inertes (WL II, 222). Ni les propositions ni les notions ne sont des ondes dans le flux de conscience de quiconque. Husserl était donc justifié d’accuser Twardowski de déformer partiellement la conception bolzanienne des notions.

En ce qui concerne les conditions d’identité pour les notions et les propositions, Bolzano est un hyperintentionnaliste : le fait que deux expressions infraphrastiques (ou deux phrases) aient la même intension, c’est-à-dire la même extension (ou la même valeur de vérité) dans tous les mondes possibles, ne garantit pas qu’elles expriment la même notion (ou la même proposition). La notion exprimée par « triangle équilatéral » diffère de celle exprimée par « triangle équiangulaire » malgré le fait que les deux expressions sont intensionnellement équivalentes. On peut penser à un objet en tant que triangle équilatéral sans pour autant le penser en tant que triangle équiangulaire : la notion exprimée par « équiangulaire » n’est pas une partie de la notion de triangle équilatéral [46]. Supposons que certaines notions soient atomiques (einfach[47], et supposons également que la notion exprimée par « quelque chose » soit une de celles-là [48]. En ce qui concerne la dernière supposition, pensons à l’usage de « quelque chose » non pas comme quantificateur, mais comme terme général ayant le même sens qu’« objet » [49]. (Nous utilisons ce mot de cette manière lorsque nous disons : « elle aperçut un certain quelque chose de noir, visqueux et bizarre, puis elle cria »). En partant de ces deux assomptions, Bolzano peut prouver qu’il ne peut être vrai que la notion d’une propriété nécessairement possédée par tous les S soit toujours une partie de la notion d’un S :

Si chaque propriété d’un objet qui lui revient nécessairement devait […], dès que celui-ci est l’objet d’une certaine représentation, intervenir aussi comme partie constitutive de cette même représentation, toutes les représentations [objectuelles] simples devraient alors contenir la représentation quelque chose. Mais, pour demeurer simple, elle ne devrait alors contenir aucune autre partie que celle-là. Et ainsi […] il n’y aurait qu’une seule représentation simple, la représentation quelque chose. Comment ne pas voir là d’absurdité ?

WL I, 276

Or, si une notion complexe X est non seulement intensionnellement équivalente à la notion Y mais qu’elle est constituée exactement des mêmes notions que Y, cela ne suffit-il pas à faire de X et Y une seule et même notion ? Cela ne suffit pas, de répliquer Bolzano en offrant l’exemple suivant [50] : La notion exprimée par « 42 » est composée des mêmes notions exprimées par « 4 », « à la puissance de » (« x multiplié y-fois par x ») et « 2 » ; et la notion exprimée par « 24 » est construite avec exactement les mêmes composantes, et nécessairement 42 = 24. Néanmoins, les deux expressions flanquant l’opérateur d’identité expriment deux notions différentes, deux différentes manières de penser 16. Or, dans ce cas, les composantes sont les mêmes (d’où le « contenu » bolzanien qui, aussi, est le même), mais le mode de constitution n’est pas le même. Bolzano propose la condition d’identité suivante pour les notions complexes :

Si le mode de connexion des parties constitutives d’une représentation était donné en plus des parties constitutives qui composent cette représentation, celle-ci serait manifestement déterminée en entier. De cela il s’ensuit qu’il n’y a jamais deux représentations objectives qui, ayant les mêmes parties constituantes, ont le même mode de connexion.

WL I, 434

De manière prévisible, Bolzano considère la proposition P comme identique à la proposition Q seulement si P et Q sont composées des mêmes notions et de la même manière [51]. Ainsi, la proposition que ABC est un triangle équiangulaire diffère de la proposition que ABC est un triangle équilatéral, et la proposition que 4> 15 n’est pas identique à la proposition que 2> 15.

La proposition exprimée dans l’énoncé d’une phrase déclarative ne coïncide pas avec la signification linguistique conventionnelle de cette phrase, ou du moins cela n’est pas toujours ainsi. La synonymie des phrases n’est pas une condition nécessaire à l’identité propositionnelle : les phrases « la WL est un livre long » et « la WL est vraiment un long livre » n’ont pas la même signification linguistique conventionnelle, mais, soutient Bolzano, leurs énoncés expriment la même proposition (WL I, 123, 197, 246sq.). L’identité de la signification linguistique conventionnelle n’est pas non plus une condition suffisante pour l’identité propositionnelle. Mon énoncé « je suis malade aujourd’hui » prononcé le lundi exprime une proposition qui diffère de mon énoncé prononcé le mardi, et qui diffère également de toutes les propositions qu’expriment vos énonciations de cette phrase (cf.WL II, 77-78).

Les propositions exprimées par les énoncés de « je suis malade aujourd’hui » émis par d’autres personnes à d’autres temps sont des variantes de la proposition exprimée présentement par mon énoncé, et certaines de ses variantes sont vraies, d’autres sont fausses. En affirmant cela, nous maintenons constante une partie de la proposition et nous observons quel effet l’échange de certaines notions par d’autres exerce sur la valeur de vérité de la proposition (WL II, 78). C’est en considérant le résultat de notions variant systématiquement dans les propositions que Bolzano en arrive à une caractérisation unifiée des concepts tels que ceux de validité universelle, de vérité logique-analytique et de déductibilité, ce qui est sa contribution la plus importante à la logique. Permettez-moi de tenter de transmettre l’esprit de cette caractérisation à l’aide de quelques exemples. Dans son approximation, cette esquisse pourra suffire à la brève comparaison avec la caractérisation husserlienne de l’analyticité que je vais proposer à la fin de la section suivante. Considérons la proposition vraie qui est exprimée par mon énoncé de

(P)

Si la couverture de mon exemplaire des Recherches logiques est rouge, alors il a une couleur.

Cette proposition a l’intéressante propriété que toutes ses variantes — qui ne diffèrent d’elle qu’en ceci que dans cet énoncé la notion exprimée par « la couverture de mon exemplaire des Recherches logiques » est remplacée par une notion différente (non vide) — sont également vraies. En vertu de cette caractéristique, cette proposition est, comme l’affirme Bolzano, « universellement valide » (allgemeingültig) relativement à cette notion (WL II, 77-82). Considérons maintenant les vérités qui sont exprimées par les deux énoncés suivants :

(Q)

Si la couverture de mon exemplaire des Recherches logiques est rouge et rugueuse, alors elle est rouge.

(R)

Si la couverture de mon exemplaire des Recherches logiques est rouge, alors ce n’est pas le cas qu’elle n’est pas rouge.

Ces propositions sont valides universellement non seulement relativement à la notion exprimée par « la couverture de mon exemplaire des Recherches logiques » venant à ma bouche, mais aussi relativement à toutes les notions non logiques qu’elles contiennent : dans ces vérités, toute notion non logique peut être variée salva veritate, et c’est ce qui les rend analytiques-logiques au sens de Bolzano. Son explication de ce concept (WL II, 83-89) peut être codifiée temporairement de la manière suivante [52] :

(≈)

x est une vérité analytique-logique ssi

eu égard aux notions non logiques en x,

x est universellement valide relativement à chacune d’entre elles.

Bolzano ne prétend pas avoir une prise absolument ferme sur la distinction entre notion logique et notion non logique :

[L]es concepts qui constituent la partie invariable dans ces propositions [appartiennent] tous à la logique […]. [Il est vrai que] le domaine des concepts qui appartiennent à la logique n’[est] pas délimité si nettement […] qu’il serait impossible d’en disputer.

WL II 84 [53]

L’usage du label de « concept logique » par Bolzano est effectivement très large. Il couvre non seulement les notions exprimées par les constantes logiques, comme « non », « ou » et « il y a », ainsi que par le mot « a » lorsqu’il est employé pour signifier l’exemplification d’une propriété, mais il couvre également ce que Husserl appelle les concepts de l’ontologie formelle, c’est à dire objet, propriété, collection, partie, ainsi que les concepts métalogiques, comme on peut les appeler, tels que proposition, notion, vérité, validité, déductibilité, objectualité [54].

Notons que les concepts bolzaniens de validité universelle et de vérité analytique-logique s’appliquent aux propositions, et non aux phrases. Cela ne devrait pas provoquer de surprise, en ce que Bolzano considère la vérité comme étant elle-même une propriété de propositions. L’importance de cette observation saute aux yeux sitôt que l’on se demande ce qu’il en est de la proposition exprimée par :

(S)

Si quelque chose est une renarde, alors c’est une femelle.

Est-ce aussi une vérité analytique-logique ? Oui, ça l’est, répond Bolzano, puisqu’elle est identique à la proposition que si quelque chose est à la fois un renard et une femelle, alors c’est une femelle. Ainsi, l’exposé de Bolzano couvre les cas paradigmatiques que Kant a utilisés lorsqu’il a tenté d’expliquer ce qu’il voulait dire par « analytique », mais, bien entendu, son exposé couvre beaucoup plus, et il est beaucoup plus précis.

4. L’assimilation du cadre conceptuel de Bolzano dans les Recherches logiques de Husserl

J’aimerais répéter une partie d’une affirmation faite par Husserl dans une lettre à Brentano : « Les conceptions de Bolzano concernant les notions et les propositions […] ont eu un fort impact sur moi […]. » En effet, le cadre conceptuel bolzanien que j’ai esquissé dans la dernière section brille dans toute la théorie de l’intentionnalité de la 5eRecherche logique, intitulée « Sur les vécus intentionnels et leurs “contenus” ». Un silence assourdissant prévaut sur ce fait, puisque la plus grande partie de la littérature secondaire sur Husserl est écrite dans la complète ignorance de Bolzano. J’aimerais esquisser les caractéristiques essentielles de la théorie de Husserl en faisant défiler cinq penseurs espagnols en ordre alphabétique :

  1. Antonio juge que

    Socrate, le maître de Platon, traça un jour sur le sable

    un triangle approximativement équilatéral.

  2. Belinda juge aussi que

    Socrate, le maître de Platon, traça un jour sur le sable

    un triangle approximativement équilatéral.

  3. Carlota juge que

    Socrate, le mari de Xanthippe, traça un jour sur le sable

    un triangle approximativement équilatéral.

  4. Dolores juge que

    Socrate, le mari de Xanthippe, traça un jour sur le

    sable un triangle approximativement équiangulaire.

  5. Emilio, habituellement prudent, envisage simplement la pensée que

    Socrate, le maître de Platon, traça un jour sur le sable

    un triangle approximativement équilatéral.

Au § 20 de la 5eRecherche logique, on trouve les concepts clés employés dans la description husserlienne de ces actes. Tous les cinq penseurs réalisent des « actes propositionnels », des actes dont on rend compte normalement de la manière dont nous venons de le faire, dans le style de « N.N. [verbe] que p ». Si nous cherchons à savoir quelle « qualité » (Qualität) a un acte, nous devons diriger notre attention sur le verbe dans « N.N. [verbe] que p ». Si nous cherchons à savoir quelle « matière » (Materie) ou sens d’interprétation (Auffassungssinn) possède un acte, nous devons inspecter la phrase enchâssée dans « N.N. [verbe] que p ». Et si nous cherchons à savoir quel « objet » (Gegenstand) possède un acte propositionnel (au cas où il en possèderait un), c’est encore une fois sur la phrase enchâssée dans « N.N. [verbe] que p » que nous devons porter notre attention.

Comme le verbe est le même dans les rapports écrits des quatre premiers actes, et comme ce verbe a le même sens dans tous ces rapports, nous pouvons assumer en toute assurance que la qualité de ces quatre actes est la même. Tous les cinq actes propositionnels ont deux ingrédients, que Husserl appelle des « actes nominaux » (nominale Akte). Un de ceux-là est un acte d’identification que Husserl appelle un « acte-sujet », et l’autre est un acte d’attribution qu’il nomme un « acte-prédicat » (aucun d’eux n’est un acte de langage).

Or les actes nominaux qui sont les ingrédients des actes propositionnels de A, B et E ont à la fois la même matière et, conséquemment, leurs actes propositionnels ont la même matière : non seulement A, B et E identifient le même objet et lui attribuent la même propriété, mais ils conçoivent aussi cet objet et cette propriété de la même manière. L’acte de C diffère de tous les autres en ce qui concerne sa matière, et il en est de même pour l’acte de D. L’acte de C diffère des actes de A, B et E en ce que son acte-sujet, bien qu’ayant le même objet que ses contreparties, conçoit celui-ci de manière différente. L’acte de D diffère de ceux de A, B et E en ce que son acte-prédicat, bien qu’il attribue la même propriété, la conçoit de manière différente. Comme Bolzano, Husserl est un hyper-intensionnaliste. Employant l’exemple standard de Bolzano, il écrit [55] :

C’est ainsi que les représentations triangle équilatéral et triangle équiangulaire sont différentes en ce qui a trait à leur contenu, et pourtant elles sont dirigées […] sur le même objet. Elles représentent le même objet, bien que de « manière différente ». Il en est de même évidemment des […] énoncés qui, par ailleurs de signification identique, ne se distinguent que par de tels concepts « équivalents ».

Les actes nominaux de Husserl sont ce que Bolzano appelle des représentations subjectives. Leur Materie husserlienne est, sous un autre nom, leur Stoff bolzanien (cf.WL III, 10) et — vous l’aurez deviné depuis un certain moment déjà —, même la différence d’appellation se dissipe lorsqu’on parle français.

Il n’y a que l’acte de E qui diffère des autres relativement à sa qualité. Pour ce qui touche la qualité de l’acte, il n’y a que deux possibilités : ou bien un acte est « positionnel » (setzend) ou bien il ne l’est pas [56]. Dans le cas d’un acte propositionnel, un [verbe nominalisé] que p est positionnel dans la mesure où il implique un engagement relativement à la vérité de la proposition que p. Selon cette compréhension de la « qualité d’acte », il n’y a pas de différence « qualitative » entre, par exemple, voir que p, se rappeler que p, s’attendre à ce que p, être content que p et regretter que p, même s’ils sont tous très différents en ce qui concerne ce que Searle appelle leur « mode psychologique » [57]. Il est clair que l’acte de E n’est pas positionnel, mais il a la même matière que l’acte de A et l’acte de B. Comme je l’ai anticipé il y a un moment, c’est là un point où Husserl n’embrasse pas la doctrine bolzanienne officielle.

Et puis, il y a un autre point de divergence qui devient visible aussitôt que nous nous demandons si un acte propositionnel pris comme un tout a également un objet, au-delà et indépendamment de ceux des actes nominaux qui sont ses ingrédients. La réponse implicite de Bolzano est non. La réponse explicite de Husserl est oui (5e RL, § 17). Afin de réussir à maîtriser les concepts qui interviennent dans la réponse de Husserl, regardons plus attentivement du côté des actes-sujets dans les cinq actes propositionnels que nous venons d’examiner. L’objet de ces actes est toujours le bon vieux Socrate. Mais chaque acte-sujet contient également un acte subordonné qui lui fournit un objet auxiliaire : parfois, c’est Platon qui est annoncé, parfois Xanthippe. Husserl nomme l’objet de l’acte nominal complet son « objet primaire » et l’objet de l’acte subordonné l’« objet secondaire » (de l’acte complet) [58]. Il est clair qu’un acte nominal peut également avoir un objet de troisième (etc.) degré : lorsqu’on pense à Sarah comme à la mère du père de Jacob, Isaac est alors l’objet secondaire de l’acte et Jacob est son objet tertiaire. Normalement, les objets primaires ne sont pas identiques aux objets des actes subordonnés, mais il y a des exceptions : ainsi, lorsqu’on pense à la troisième intègre positive comme étant le produit de 3 et 1, ou à la WL comme étant l’oeuvre la plus importante de l’auteur de la WL, nos actes contiennent des actes subordonnés dont l’objet est identique à celui de l’acte complet. Selon la conception de Husserl, en ce qui concerne les actes propositionnels performés par nos cinq penseurs, leurs actes-sujets et leurs actes-prédicats sont des actes subordonnés, et l’objet de l’acte complet est un état de choses (Sachverhalt).

Les états de choses sont individués moins finement que les matières propositionnelles. Enlevons de nos exemples (1-5) les appositions amenant les objets auxiliaires, et assumons, comme je l’ai fait plus haut, qu’être F est la même propriété qu’être G dans la mesure où, nécessairement, tout ce qui est F est G et vice-versa (et la même chose est valable mutatis mutandis pour les relations). Peut-être (il est difficile d’en être certain) que Husserl accepterait la suggestion suivante : si deux actes propositionnels sont tels que la même propriété est attribuée au même objet et qu’on ne pense à l’objet auxiliaire dans aucun des actes, alors ces actes sont dirigés sur le même état de choses. Peut-être donc que le seul et même état de choses serait l’objet primaire à la fois de l’acte de juger de Dolores que Socrate traça un jour un triangle approximativement equilatéral sur le sable, et de la pensée qu’envisage simplement Emilio selon laquelle Socrate traça un jour un triangle approximativement équiangulaire sur le sable. De manière analogue, la crainte de Frasquita qu’Hespérus soit inhabitable peut être dirigée vers le même état de choses que l’espoir nourri par Gabriel que Phosphorus soit inhabitable, et la simple conjecture d’Isabel que ce bol de riz (B, pour faire plus court) a besoin de plus de sel que ce plat de spaghetti (P), peut être dirigée vers le même état de choses que la conviction de Joaquin selon laquelle B a besoin de plus de chloride de sodium que P. Mais notons que le fait que le rapport correctement rendu d’un acte intentionnel ne fasse mention d’aucun objet auxiliaire dans sa « subordonnée de contenu » (subordonnée complétive) n’implique pas que l’acte dont il est le rapport ne contienne pas d’acte subordonné amenant un objet auxiliaire. Je suggère de toute manière que nous représentions formellement les états de choses élémentaires husserliens comme des paires ordonnées qui contiennent une propriété à n places et un ensemble ordonné non vide de n individus. Ainsi, dans le cas de la simple conjecture d’Isabel et la forte conviction de Joaquin, l’objet intentionnel des deux états mentaux peut être représenté tout aussi bien par {avoir besoin de plus de sel que ; {bol B ; plat P}} que par {avoir besoin de plus de chloride de sodium que ; {bol B ; plat P}} puisque ce sont les mêmes séquences [59]. Par contraste, en utilisant le même format, la matière de sa conjecture peut être représentée comme une paire ordonnée dont le premier élément est le sens de « a besoin de plus de sel que », alors que la matière de la conviction de Joaquin est représentée par une paire ordonnée dont le premier élément est différent, à savoir le sens de « a besoin de plus de chloride de sodium ». Dans le cas de la crainte de Frasquita et de l’espoir de Gabriel, l’objet intentionnel peut être représenté aussi bien par {être inhabitable ; {Phosphorus}} que par {être inhabitable ; {Hesperus}}, puisque ce sont des séquences identiques. En utilisant le même format, la matière de sa crainte peut être représentée par {le sens de « est inhabitable » ; {le sens de « Hesperus »}} et la matière de son espoir peut être représentée par {le sens de « est inhabitable » ; {le sens de « Phosphorus »}}. La question de savoir si les deux noms coréférentiels diffèrent en leur sens est une question délicate, mais ce n’est pas une question délicate de savoir si la séquence représentant par exemple la matière propositionnelle de la crainte de Frasquita est identique à la séquence représentant l’état de choses vers lequel est dirigée cette crainte. Être inhabitable est une propriété de différentes régions de l’univers, mais le sens de « est inhabitable » est-il une propriété de différentes régions de l’univers ? Du reste, chez Bolzano et Husserl, les sens des prédicats sont individués plus finement que les propriétés.

Husserl formule le grief suivant : « l’opposition entre proposition [en soi] et état de choses faisait défaut [chez Bolzano] » [60]. Il n’y a aucune raison de croire que Bolzano ait confondu propositions et états de choses : cette dernière catégorie est tout simplement absente de son ontologie. Reste à voir si l’absence de cette dernière catégorie représente un véritable déficit dans la théorie de Bolzano. De toute façon, son absence ne l’empêche pas de réaliser le fait que certains jugements ont des objets sur lesquels ils portent. Dès que la notion-sujet dans la matière propositionnelle d’un jugement singulier est objectuelle, l’objet sélectionné par cette notion est ce sur quoi porte le jugement. Ainsi, pour Bolzano, le seul et unique objet sur lequel est dirigé l’acte de juger que Socrate est spirituel est l’homme sur lequel porte le jugement. Conséquemment, quelqu’un qui juge que Vulcain est inhabitable ne se dirige sur rien : la notion sujet étant vide, il n’y a rien sur quoi ce jugement peut porter [61]. Mais est-ce qu’un tel jugement est néanmoins dirigé vers un état de choses ? Je crois que nulle part Husserl ne s’est posé cette question dans les Recherches logiques — mais en raison de l’inscrutabilité — pour des êtres cognitivement limités — de ses opera omnia, je n’ose pas affirmer ici qu’il ne se l’est jamais posée. La façon par laquelle j’ai introduit les représentations formelles des états de choses m’engage toutefois à répondre par la négative, puisque j’ai stipulé que la séquence d’objets devait être non vide. Je trouve la réponse négative fort intuitive : pas de Sachen, pas de Sachverhalt. Il y a une chose telle que l’état de choses selon lequel Hesperus est inhabitable, mais, pour autant que je sache, cet état de choses n’est pas un fait, il ne subsiste pas. Tandis que l’être inhabitable de Vulcain n’est même pas un état de choses qui ne subsiste pas.

Husserl et Bolzano sont d’accord sur le fait que la matière d’un acte ou état n’est pas ce vers quoi celui-ci est dirigé. En ce qui concerne Husserl, il ne peut y avoir aucun doute qu’il soutient cette thèse. Dans le cas de Bolzano, le fait qu’il utilise parfois « y saisit x » (y fasst x auf) comme variante stylistique de (la converse de) « x est la matière de y » [62] peut porter à confusion. Cela ne veut pas dire qu’il considère que la matière d’un acte est son objet intentionnel. Si un acte x a un objet, comme dans le cas d’une représentation subjective de la lune, alors cet objet est différent de la matière de l’acte, insiste Bolzano (WL I, 218-220). On pourrait dire à propos de cet objet (même si Bolzano ne le fait pas) que l’acte est dirigé sur lui, mais on ne peut pas raisonnablement dire cela de la matière de l’acte. Si l’acte est un acte de juger, alors la seule chose que Bolzano serait prêt à appeler son objet est — s’il y en a un — l’objet tombant sous la notion-sujet dans la proposition qui est la matière de l’acte. Encore une fois, le seul candidat au titre de « ce vers quoi l’acte est dirigé » considéré par Bolzano est largement différent de la matière de l’acte.

Le fait que la matière d’un acte (ou état) propositionnel n’est pas ce sur quoi ce dernier est dirigé ne veut pas dire que de tels actes ou états ne sont jamais à propos de propositions. Bolzano et Husserl sont tous deux d’accord sur ce point. Mais normalement, bien sûr, de tels actes ou états ne sont pas à propos de propositions. Si Leon juge que

(L)

dans tout triangle droit, le carré de l’hypothénuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés,

(brièvement : c2= a2+b2), alors le théorème de Pythagore n’est pas ce à quoi il pense : c’est plutôt la matière de sa pensée. Mais si Manuela juge que

(M)

le théorème de Pythagore est inconnu de plusieurs personnes,

alors ce théorème n’est pas la matière de sa pensée mais l’objet sur lequel porte sa pensée. Comme nous le savons de Bolzano, il y a aussi des cas hétérogènes : parfois, une proposition est à la fois un objet auquel un penseur renvoie et une partie de la matière de son jugement. Si Nina juge que

(N)

le théorème selon lequel c2= a2+b2 est inconnu de plusieurs personnes,

alors elle renvoie au théorème de Pythagore en envisageant la pensée que c2= a2+b2. Néanmoins, dans ces cas hétérogènes tout comme dans les cas précédents, la proposition qui est la matière de son jugement diffère de l’objet sur lequel porte son jugement. Si on pense d’abord que (L) et ensuite que (N), la modification de ce qu’était la matière du premier acte est ce que Husserl appelle une « opération de nominalisation » [63]. C’est bien sûr une métaphore grammaticale, et il pourrait avoir tout aussi bien appelé le processus une « opération d’objectification » s’il n’avait pas employé cette expression ailleurs. On peut penser qu’il s’est gardé d’appeler ce processus une réification puisque pour lui cela ressemblerait beaucoup trop à une hypostase métaphysique, chose qu’il abhorre [64].

J’ai interrompu Husserl au début de cette section. Voici un peu plus de ce qu’il laissa savoir à son maître indigné [65] :

Ces conceptions [des représentations et des propositions en soi] de Bolzano ainsi que le fait qu’on trouve dans les deux premiers tomes de la Wissenschaftslehre de précieux exposés logiques indépendants de la psychologie empirique […] ont eu sur moi une forte influence.

Ou, dans une lettre plus ancienne : « Dans ses deux premiers tomes (les seuls qui soient significatifs), la Wissenschaftslehre de Bolzano, que j’admire beaucoup, offre des contributions extrêmement fructueuses pour le traitement d’une logique pure [66]. » En ce qui concerne la logique, l’impact de Bolzano sur Husserl n’était aucunement confiné à l’esprit antipsychologiste des deux premiers volumes de la WL. Une des contributions les plus précieuses de Bolzano à la logique est son exposé sur la vérité logico-analytique que j’ai soulignée à la fin de la dernière section. Je vais clore la présente section par une considération du traitement de l’analyticité au §12 de la 3e des Recherches logiques [67].

Husserl est d’accord avec Bolzano sur le fait que les tentatives de Kant d’expliquer ce que veut dire « analytique » « ne méritent pas d’être qualifiées de classiques ». Il distingue deux types de vérités analytiques : celles qui contiennent des concepts non formels (matériels, sachhaltige), et celles qui n’en contiennent pas. Les phrases ne contiennent pas de concepts. Ainsi, lorsque Husserl parle de « analytische Sätze », ce qu’il veut dire, c’est qu’elles sont des propositions analytiques. Le mot « Satz » est employé ici de la même manière qu’il a été employé dans « der Satz des Pythagoras » (le théorème de Pythagore) ou dans « der Energieerhaltungssatz » (la loi de conservation de l’énergie). Les vérités analytiques qui contiennent des concepts matériels sont appelées des « nécessités analytiques », celles qui n’en contiennent pas sont qualifiées de « lois analytiques ». Ailleurs, Husserl suggère un phrasé plus évocateur : les « vérités analytiques impures » par rapport aux « vérités analytiques pures (reine) » [68]. Il soutient que les vérités analytiques impures sont « formalisables salva veritate ». La formalisation salva veritate est une opération qui nous mène d’une vérité contenant des concepts matériels à une vérité qui contient seulement des concepts formels. L’aboutissement de la formalisation salva veritate ne peut être le squelette d’une proposition, car autrement la veritas ne serait jamais préservée : après tout, ce ne sont pas les schemata qui sont vrais. L’aboutissement de cette opération est plutôt une vérité purement analytique.

Nous avons ici un exemple de ce vers quoi tend Husserl [69] : la proposition exprimée par mon énoncé de

(R)

si la couverture de mon exemplaire des RL est rouge, ce n’est pas le cas qu’elle est non rouge.

est formalisable salva veritate en ce que les concepts matériels que contiennent cette vérité analytique impure peuvent être remplacés salva veritate par des concepts formels. Le résultat de cette opération est la vérité générale exprimée par

(R*)

Si quelque chose est de quelque manière alors ce n’est pas le cas que ce n’est pas ainsi.

ou, si vous préférez les symboles et que nous ne craignez pas la quantification de second degré, cela s’exprime par :

(R†)

xf ( fx → ¬¬fx )

Le concept d’être formalisable salva veritate est la tentative de Husserl de s’approprier le concept bolzanien d’être une vérité analytico-logique [70]. La proposition exprimée par :

(S)

Si quelque chose est une renarde alors c’est une femelle.

est analytique aux yeux de Husserl aussi. Étant identique à la proposition que si quelque chose est à la fois un renard et une femelle, c’est une femelle, cela est formalisable salva veritate :

(S†)

xfg ( ( fx & gx ) → gx )

Toutefois, lorsqu’on en vient aux vérités analytiques pures ou aux « lois analytiques » de Husserl, la conception de Bolzano diverge radicalement de celle de Husserl [71]. De telles vérités sont des vérités qui, per definitionem, ne contiennent que des concepts formels. Bolzano ne considère pas que chaque vérité ne consistant en rien d’autre que des notions logiques soit une vérité analytique. Par exemple, la proposition qu’il y a au moins une notion et la proposition que certaines notions sont complexes ne sont pas universellement valides relativement à n’importe quelle notion qu’elles contiennent, et elles sont donc synthétiques (WL III, 240), et pourtant, elles ne contiennent rien d’autre que des notions logiques (selon l’acceptation bolzanienne de ce terme) [72]. Si Husserl avait voulu nier que le concept de proposition et celui de notion sont des « concepts formels », comme la plupart des logiciens de nos jours sont présumément portés à le faire, Bolzano n’aurait pas été réduit au silence. Considérons les propositions exprimées par

(T*)

Il y a au moins un objet.

et par son approximation la plus proche dans le symbolisme du calcul des prédicats,

(T†)

x ( x = x )

Ni l’une ni l’autre n’est exclue du domaine des vérités pures analytiques par l’énoncé de Husserl selon lequel de telles vérités sont libérées « d’import existentiel individuel » (individuelle Existenzsetzung) tel que celui porté par la description définie comme indexicale dans mon énoncé de (R). Mais aucune de ces propositions n’est universellement valide relativement à toute notion qu’elle contient, et donc, selon Bolzano, elles sont toutes les deux synthétiques (WL II, 375). Il vaut la peine de rappeler ici que Russell trouva embarrassant que (T†) s’avère être un théorème dans le système des Principia mathematica [73].

5. La conception husserlienne des notions et des propositions comme espèces

Il est grand temps que je laisse Husserl terminer sa phrase (dans la lettre à Brentano à laquelle je me réfère constamment) :

Ces conceptions [des représentations et des propositions en soi] de Bolzano ainsi que le fait qu’on trouve dans les deux premiers tomes de la Wissenschaftslehre de précieux exposés logiques […] ont eu sur moi une forte influence […] tout comme la réinterprétation de la théorie platonicienne des Formes par Lotze.

Ailleurs, Husserl rapporte que c’est sa lecture du chapitre « Le monde des idées » (Die Ideenwelt, dans la Logique de Hermann Lotze en 1874) qui l’aida à démythologiser le domaine bolzanien des propositions et leur parties [74]. Il n’est pas facile de voir comment la réinterprétation (plutôt libre) de la théorie platonicienne des formes aurait pu ici apporter une aide quelconque. Selon Lotze, le domaine des formes platoniciennes devrait être conçu comme un domaine de propositions, et l’être des propositions devrait être considéré comme étant leur validité (Geltung). Or, premièrement, les formes platoniciennes, comme la beauté et le courage, l’identité et la différence, n’ont de manière évidente aucune forme propositionnelle, donc, si leur domaine est occupé par des propositions, alors elles ne peuvent survivre à la transformation lotzéenne de la métaphysique de Platon qu’en étant des parties de propositions. Supposons que ce soit ce que visait Lotze. Mais alors, comment l’être des propositions peut-il consister en leur gelten, en leur valoir ? Après tout, la Geltung, terme habituellement traduit par validité, revient ici à la vérité. Puisqu’un bon nombre de propositions sont fausses (à peu près la moitié d’entre elles), et puisque Husserl est tout aussi convaincu que Bolzano que les faussetés, autant que les vérités, sont indispensables à une philosophie de l’esprit et à une logique adéquates, il ne peut donc endosser la thèse de Lotze selon laquelle, pour les propositions, esse est verum esse. Qu’est-ce qui a donc bien pu impressionner Husserl ? C’est la suggestion de Lotze selon laquelle les propositions sont des universaux qui sont instanciés dans le domaine mental [75]. Dans sa réplique vigoureuse à la critique très hostile de la WL de Bolzano et des Prolegomena de Husserl par le philosophe hongrois Melchior Palágyi, Husserl écrivit en 1903 [76] :

C’est d’abord mon traitement personnel […] des idées imparfaitement clarifiées de Lotze qui m’a donné la clé des […] conceptions de Bolzano et des trésors de sa WL […] La théorie de Bolzano, selon laquelle les propositions [en soi] sont des objets, mais qui n’ont pas d’« existence », [acquiert] la signification simple à comprendre : l’être « idéal » […] des objets généraux […] leur revient, mais non pas l’être réel des choses, des moments chosiques non autonomes ou généralement des particuliers temporels.

Or, si les propositions (et les notions) sont des espèces, que sont les membres de ces espèces ? La réponse de Husserl est que ce sont des propriétés particularisées d’états ou actes mentaux [77]. Cette réponse évoquant le cadre conceptuel aristotélicien, laissons-nous donc un peu éclairer par le carré ontologique dans les Catégories, chap. 2 :

forme: forme pleine grandeur

Selon Aristote, les entités dans (1) sont des individus de la catégorie de la substance, alors que les entités dans (2) sont des espèces dans cette catégorie. Sur le côté droit, les entités en (3) sont des individus dans la catégorie de la qualité, alors que celles dans (4) sont des espèces de cette catégorie. Ainsi, de la même manière que les items dans (1) sont des membres des espèces en (2), les items en (3) sont membres des espèces en (4). Dans le langage de Husserl, les items en (1) et (3) sont « réels » (c’est-à-dire objets d’une perception sensorielle possible [78]) et des particuliers temporels (zeitliche Einzelheiten), alors que ceux dans (2) et (4) sont « idéaux » et « des objets généraux ou universaux » (allgemeine Gegenstände).

Les entités du type (3) sont inhérentes aux entités du type (1). Selon la lecture traditionnelle du texte d’Aristote [79], l’inhérence est une relation qui satisfait les conditions suivantes :

(A)

pour tout x, pour tout y, si x est inhérent à y, alors x ne peut exister lorsque y n’existe pas, et

(B)

pour tout x, pour tout y, pour tout z, si x est inhérent à y et x est inhérent à z, alors y doit être identique à z.

Un problème avec la condition (B) a été noté dans la littérature, et en fait il menace également (A) [80]. Aucune rose n’est identique à son bouton, mais la rougeur d’une rose rouge n’en est-elle pas moins identique à la rougeur de son bouton ? Après tout, sa tige, ses épines et ses feuilles sont toutes vertes (la même chose est valable mutatis mutandis pour la pâleur de Socrate, évidemment). Ou bien on doit remplacer « identique à » par « non complètement distinct de » (et expliquer cette notion en détail), ou bien on doit dire que, strictement parlant, la rougeur d’une rose n’est pas inhérente à la fleur, mais à son bouton. Afin de préserver la condition (A), la dernière route de sortie est préférable. Quand on y pense, ce qu’on a tendance à appeler la rose rouge des cheveux de Carmen n’est plus du tout une rose : c’est simplement la plus belle partie de ce qui était une rose, et la rougeur de ses pétales a survécu à la mort de cette fleur. Il n’est pas surprenant que se référer à un item du type (3) comme à la rougeur d’une rose particulière s’avère être un cas de totum pro parte, sémantiquement dans le même genre que l’habitude politiquement moins innocente de dire « l’Amérique » lorsqu’on parle des États-Unis. Généralement, la F-ité de a est inhérente à la partie p de a qui est F parce que p est F.

Plusieurs appellations ont été traditionnellement attribuées aux items de type (3). Pendant plusieurs siècles, elles ont été appelées des « accidents individuels » ou des « modes ». Dans la dernière décennie du 20e siècle, les philosophes australiens ont répandu un terme inapproprié et épouvantable (d’origine américaine, ou plutôt originaire des États-Unis) : les « tropes ». Bolzano nomme les items de (3) des « adhérences » (Adhärenzen[81]. À propos d’un des exemples de (3), il écrit [82] :

Ce rouge (numero idem) ne peut se trouver en aucune autre rose. Si vous voulez, le rouge qui se trouve dans une autre rose peut être semblable, très semblable à celui-ci, mais il ne peut être le même, précisément parce que ce n’est pas la même rose ; pour deux roses, il faut deux rouges.

Comme le montre le cas de Bolzano, on peut croire de manière cohérente en des entités de type (3) sans prendre les propriétés pour des espèces de celles-ci. Husserl se réfère aux items de type (3) comme à des moments individuels, et il adopte la conception des propriétés en tant qu’espèces. Voici ce qu’il dit (de manière un peu alambiquée, comme d’habitude) à propos du même exemple [83] :

Une chose rouge [est une] chose contenant un cas de rouge […]. La relation primitive entre les espèces et le cas individuel se dessine, il devient possible d’observer une multiplicité de cas individuels de manière comparative et éventuellement de juger avec évidence : dans tous les cas, le moment individuel est différent, mais « dans » chacun d’eux se réalise la même espèce ; ce rouge-ci est le même que ce rouge-là — considéré spécifiquement, c’est la même couleur — et pourtant, celui-ci est différent de celui-là — considéré individuellement, c’est un trait individuel objectuel différent.

Strawson attribue une autre appellation aux items de type (3) : « d’un homme mort, on peut dire que sa gentillesse et son intelligence ne sont plus et que le monde est appauvri par leur perte. Ce dont on parle alors, ce sont des particuliers non substantiels (bien que dépendant de la substance), des « qualités particularisées » [84]. Si on considère les concepts d’appartenance à une classe et d’inhérence comme étant des concepts primitifs, on peut définir le concept d’exemplification : x exemplifie y ssi y est une propriété et pour quelque z, z est un membre de y, et z est inhérent à x. Ainsi le bouton de rose dans les cheveux de Carmen exemplifie la rougeur dans la mesure où une instanciation particulière de rougeur est inhérente à ce bouton de rose. C’est la position à laquelle Strawson en est arrivé dans sa dernière publication en classifiant les qualités particularisées d’instances de propriétés [85].

Or, lorsqu’on applique ce schéma ontologique au domaine des actes intentionnels, on obtient le résultat suivant : la matière commune à trois actes datables de penser que certaines roses sont rouges, par exemple, est une espèce dont trois membres sont inhérents à ces actes, de la même façon que la propriété d’être rouge qui est commune au bouton de rose des cheveux de Carmen et à ses lèvres est une espèce dont les instances sont inhérentes à ces items de couleur vive. Bien entendu, les actes mentaux sont très différents des gens, des fleurs et de leurs parties. Ils appartiennent plutôt aux événements (impliquant une substance) tels que le pâlissement soudain de Socrate et le fanement graduel de la rose de Carmen, que nous pourrions appeler des moments dynamiques individuels, en opposition aux moments statiques qui ont attiré notre attention. Bolzano classifie les actes de juger et les actes de représentation comme étant des « adhérences » d’êtres pensants [86], et il explique que ce sont des adhérences d’ordre supérieur [87]. D’où le fait que les propriétés particularisées d’actes ou d’états mentaux sont des adhérences de deuxième ordre. Ainsi, si les propositions et les notions sont les espèces que Husserl croit qu’elles sont, alors les membres de ces espèces sont des adhérences d’adhérences.

La conception husserlienne est économique d’un point de vue catégoriel en ce qu’elle ne prétend pas qu’il y a des espèces tout comme il y a des notions et des propositions, mais plutôt qu’il y a des espèces dont certaines sont des notions et d’autres des propositions. De plus, la conception husserlienne permet de définir un concept que Bolzano considérait indéfinissable, à avoir x est la matière de y, en invoquant des concepts dont on a besoin pour tous les cas où on accepte les doctrines enchâssées dans le carré ontologique d’Aristote, à savoir les concepts d’appartenance à une espèce et les concepts d’inhérence. La définition de x est la matière de y suit une ligne parallèle à celle de la définition du concept d’exemplification :

(Mt-de)

x est la matière de y ssi :

x est une proposition ou une notion &

y est un acte-ou-état mental &

Pour quelque z, z est un membre de x et z est inhérent à y.

Or, pour Husserl, une espèce E existe seulement s’il est possible que quelque chose soit un membre de E, et il semble comprendre ici la modalité au sens de « conceptuellement possible ». Ainsi, il n’y a rien de tel qu’une espèce carré rond et une espèce pentaèdre régulier, mais il y a une chose telle que l’espèce montagne d’or et une espèce perpetuum mobile. Ainsi, il y a une chose telle que la proposition x seulement s’il est possible qu’un acte mental ait lieu, ou que subsiste un état mental dont la matière (in specie) est x. Bolzano aurait-il pu accepter cette affirmation ? [88]

« Absolument pas », aurait répondu Bolzano, et cela tant qu’il n’aurait pas voulu démordre de sa doctrine officielle selon laquelle une proposition peut être la matière complète d’un acte de jugement ou d’un état de croyance uniquement. Il y a une chose telle que la proposition qu’un triangle n’est pas un triangle, mais il n’est pas possible, comme Bolzano le soutient avec raison, « qu’un être pensant puisse croire sérieusement qu’un triangle n’est pas un triangle » [89]. Puisqu’il ne peut y avoir de tels actes de juger ou de tels états de croyance, il est a fortiori impossible que de quelconques propriétés particularisées leur soient inhérentes. Ainsi, selon Husserl, il n’y a pas d’espèce avec laquelle pourrait être identifiée cette proposition fausse de toute évidence. Mais, bien sûr, si Bolzano avait abandonné sa doctrine officielle (une chose qu’il aurait dû faire, pour des raisons indépendantes du problème discuté ici), alors cet obstacle aurait disparu. Il aurait alors pu concéder à Husserl de manière consistante que, pour tout p, la proposition que p est une matière-espèce dont les membres sont inhérents ou bien à des actes de juger et de croire que p, ou bien à des actes de simplement envisager la pensée que p.

Husserl a raison lorsqu’il remarque qu’il n’y a pas chez Bolzano le « moindre indice » de cette conception de la relation « être la matière de » [90]. Et pourtant, il croit parfois en avoir trouvé une trace dans la WL. Dans une des annotations de son exemplaire de la WL, il remarque « [q]ue Bolzano vise ici le jugement in specie, cela est démontré par son approbation de la citation de Mehmel [91] ». Lorsque Bolzano essaie de montrer que sa conception des Sätze an sich n’est pas une nouveauté sur la scène philosophique, il cite, entre autres, un successeur de Kant et de Fichte à Erlangen : « [Gottlieb E. A.] Mehmel dit dans son Analytische Denklehre [1803] : “D’un point de vue objectif, c’est-à-dire en faisant abstraction de l’esprit dont il est l’action, on appelle un jugement une proposition” (WL I, 85) [92]. » Traditionnellement, l’abstraction est considérée comme la manière par laquelle nous obtenons un accès cognitif à une espèce lorsque nous partons de particuliers qui appartiennent à cette espèce. Ainsi, l’affirmation de Husserl dans les marges à côté de la citation de Mehmel n’est pas implausible : « ce serait le jugement in specie ». Dans ses Idées directrices de 1913, Husserl se réfère encore à cette citation, mais il met l’accent avec justesse sur le fait que, ce que Bolzano visait, ce n’était pas la conception « noétique » (ou la conception en termes d’espèces) des propositions, mais plutôt la conception « noématique » [93]. En ce qui concerne l’« approbation de la citation », cette approbation de Bolzano ne peut en être une qui soit complètement sans réserve. C’est ce qu’on peut voir par sa réprobation sans équivoque de la tentative de Franz Exner de faire sens des Sätze an sich en recourant à l’abstraction. Son objection à Exner s’applique avec la même force à Mehmel : il ne peut résulter de l’abstraction des actes de jugements en tant qu’actes mentaux qu’ils cessent d’être des actes mentaux [94].

Husserl abandonna sa conception des propositions (et des notions) comme espèces avant 1913 lorsqu’il publia les Ideen [95]. Notons que ce qu’il en vint à considérer comme étant erroné n’était pas la conception qu’une propriété est une espèce de moments individuels, mais seulement l’application de cette conception à la matière des actes ou états intentionnels. Dans une lettre à son ancien étudiant de doctorat, Roman Ingarden, il ne laisse planer aucun doute en ce qui concerne sa principale erreur dans les Recherches logiques [96] :

L’erreur se trouvait surtout dans la conception du « sens » et de la « proposition » comme espèces dans des vécus de jugement. Que l’être d’une proposition soit indépendant d’un jugement quelconque et d’une personne qui juge, cela ne veut pas dire du coup que l’identique-idéal est un spécifique.

Il est certain qu’on peut accepter de manière consistante la thèse de l’indépendance sans toutefois endosser la conception en termes d’espèces : la théorie de Bolzano en est une preuve. Mais, bien sûr, cela n’explique pas pourquoi Husserl en est venu à considérer la conception en termes d’espèces comme une conception erronée. Dans Expérience et jugement, un texte basé sur différents manuscrits que Husserl rédigea entre 1910 et 1929 et publié de manière posthume en 1938, il affirme [97] :

Il est certain qu’une proposition est générale dans la mesure où elle renvoie à un nombre infini d’actes positionnels ; mais elle n’est pas générale au sens de la généralité d’espèce.

La première affirmation de Husserl est plutôt bizarre : si être l’objet intentionnel d’une quantité potentiellement infinie d’actes intentionnels était une bonne raison d’appeler une entité un objet général, alors la tour Eiffel pourrait aussi réclamer ce titre. La seconde affirmation de Husserl est simplement une négation pure et simple de la première doctrine. Mais quel est donc l’argument ? Husserl poursuit :

Deux actes de jugement qui visent la même proposition visent identiquement la même ; chaque acte ne vise pas, chacun pour soi, une instance de proposition qui serait contenue en lui comme moment, et chaque acte ne vise pas seulement une proposition [instance de proposition ?] similaire, comme si l’unique proposition irréelle 2 < 3 n’était que l’espèce comprenant l’ensemble de telles particularités.

C’est plutôt opaque (et pour cette raison difficile à traduire), et cela semble altérer la première doctrine. Je ne peux donner sens à ce que Husserl appelle « x (ver)meint y » dans les deux dernières citations, à moins que cela veuille dire : y est l’objet intentionnel de x. Mais dans ce cas, l’objection n’atteint pas sa cible : la conception en termes d’espèces n’impliquait aucunement que le moment de matière d’un acte de juger soit l’objet intentionnel de cet acte. La thèse sous-jacente à cette conception était que s’il y a quelque chose qui est l’objet intentionnel d’un tel acte, alors c’est un état de choses. De plus, la première doctrine ne niait pas que si deux personnes jugent que 2 < 3, alors leurs actes ont exactement la même matière : c’était une tentative d’expliquer « avoir la même matière » en termes de deux autres relations : l’appartenance et l’inhérence. Si Husserl n’a pas d’autre objection contre sa première conception, et une objection plus substantielle, je ne peux alors m’empêcher de penser qu’il aurait dû en rester à ses anciennes amours.

6. Les questions sont-elles des propositions ? [98]

Au meilleur de ma connaissance, la discussion la plus extensive et la plus détaillée d’une seule et unique thèse de la philosophie de la logique de Bolzano qu’on puisse trouver dans les livres et les articles publiés par Husserl de son vivant se trouve dans le dernier chapitre de ses RL [99]. Le sujet de discussion est une affirmation courageuse, pour ne pas dire outrageuse de Bolzano qui, du moins pris au pied de la lettre, contredit tout simplement ce que la plupart des philosophes ont tenu pour acquis depuis Aristote. Les questions, soutient Bolzano, sont une espèce particulière de propositions, et donc leur vérité est susceptible d’être évaluée. J’appellerai ceci le Principe de Bolzano. Dans cette section, je vais reconstruire et évaluer à la fois le Principe de Bolzano et la critique de celui-ci par Husserl.

Quelle thèse soutient précisément Bolzano lorsqu’il dit que les questions sont un type de propositions ? Les propositions sont des cogitabilia et des enuntiabilia qui peuvent être identifiés par des subordonnées complétives. Ainsi, elles sont évaluables quant à leur vérité, et si on assume la bivalence comme le fait Bolzano (WL II, 7), elles sont vraies ou fausses. Puisque les propositions ne sont ni mentales ni linguistiques, le Principe de Bolzano serait bien trop évidemment faux si, par « question », il voulait dire quelque chose de mental ou de linguistique. Or le terme « question » est ambigu sous plusieurs aspects, et pour notre investigation il est de la plus grande importance de ne pas s’empêtrer dans cette ambiguïté. Nous devons distinguer :

questions1 :

les actes mentaux consistant à se poser une question,

questions2 :

les actes illocutionnaires de poser une question,

questions3 :

les phrases interrogatives, et

questions4 :

les interrogabilia.

Les actes de se demander quelque chose, c’est-à-dire les questions1 sont communiqués par les questions2. À l’occasion, Husserl qualifie les premières de « questions internes » (innerliche Fragen) et les dernières de « demandes » (Anfragen). Ce second terme (qui a dans l’allemand usuel une application beaucoup plus étroite) vise à exprimer le fait que, par nature, les questions2 sont adressées à quelqu’un. Les questions3 sont les véhicules linguistiques des questions2 ; il est peu surprenant de voir Husserl les appeler des Fragesätze (phrases interrogatives). Enfin, les questions4 sont les contenus possibles des questions1 et des questions2. Dans le langage de Husserl, un interrogabilia est un Frageinhalt, un contenu de question, et il l’identifie avec la « signification d’une phrase interrogative » (Bedeutung des Fragessatzes[100]. En fait, il peut coïncider avec la signification linguistique conventionnelle d’une question3 seulement si cette dernière est dénuée d’éléments sensibles au contexte. Les interrogabilia sont ces cogitabilia et enuntiabilia qui peuvent être isolés par des questions3 indirectes (par exemple par les subordonnées dans « il me demanda si le colloque avait commencé » ou « elle me demande quand est-ce que le colloque se terminera »). Reformulons donc le Principe de Bolzano de la manière suivante : Tous les interrogabilia sont des propositions.

Bolzano considère que son Principe contredit Aristote, et Husserl converge avec lui sur ce point [101]. Mais est-ce là vraiment une franche contradiction ? Il ne peut y avoir aucun doute que par « λογος αποϕαντικος », Aristote vise une séquence de mots que nous appellerions une phrase déclarative. Ainsi, lorsqu’il soutient que seules les phrases déclaratives sont des phrases ayant une valeur de vérité, il ne nie pas, à proprement parler, ce que Bolzano affirme. Ce qu’Aristote nie, c’est que les questions3 peuvent être évaluées selon leur valeur de vérité. Bolzano traduit le terme employé par Aristote pour désigner les phrases déclaratives par Satz, et comme, selon ses propres dires, il emploie cette expression la plupart du temps comme une abréviation de Satz an sich (proposition en soi), la distinction entre les phrases interrogatives et les interrogabilia s’estompe pour un moment (je vais revenir sur ce point vers la fin de cet article).

Dans son exposition du Principe, dans le premier tome de la WL (auquel Husserl se rapporte exclusivement dans cette discussion), Bolzano écrit [102] :

Il est vrai qu’une question[4] […] n’affirme rien sur ce qu’elle questionne ; mais elle affirme bien quelque chose d’autre, à savoir notre désir d’être informé à propos de l’objet visé par notre question. Elle peut donc être aussi bien vraie que fausse.

WL I, 88

Dans le second volume, il précise cette affirmation [103] :

Par question[4], j’entends toute proposition dans laquelle il est affirmé qu’on désire l’indication d’une vérité qu’on a caractérisée par une certaine propriété qu’elle est censée avoir ».

WL II, 71 sq.

Tâchons de ne pas nous tromper sur cette façon confuse d’employer le verbe « affirmer » (aussagen). Cela ne signifie aucunement une activité linguistique mais fait plutôt allusion à la structure prédicative de la proposition : « la proposition P affirme quelque chose à propos de quelque chose » signifie que, selon P, quelque chose est le cas pour quelque chose (WL I, 115, 118).

Les propriétés mentionnées dans la deuxième citation déterminent plusieurs sortes d’interrogabilia [104]. Commençons avec les interrogabilia oui/non. Selon le Principe de Bolzano, lorsqu’on dit en énonçant la phrase interrogative :

(ℑ1)

« Le Vésuve est-il un volcan actif ? »

on pourrait tout aussi bien le dire en énonçant la phrase suivante :

(ℜ1)

« Je cherche une indication de la proposition vraie dans la paire »

{[Le Vésuve est un volcan actif], [Le Vésuve n’est pas un volcan actif]}.

Faute de mieux, je vais appeler les phrases du type ℜ des rogatifs, ou, au cas où plus de précision serait nécessaire, des rogatifs canoniques (« rogare » peut être employé en latin au sens de « requête »).

Les phrases interrogatives de requête commencent typiquement avec des adverbes interrogatifs comme « qui », « quoi », « quand », ou « où » [105]. Bolzano distingue deux type de phrases interrogatives de requête : selon son Principe, au lieu d’utiliser

(ℑ2)

« Quel objet a la propriété d’être un volcan actif ? »

on peut tout aussi bien utiliser le rogatif

(ℜ2)

« Je cherche l’indication d’une proposition vraie dans laquelle

la propriété d’être un volcan actif est attribuée à un objet. »

et ce qu’on dit en énoncant

(ℑ3)

« Quelles propriétés a le Vésuve ? »

on peut également le dire en énoncant le rogatif :

(ℜ3)

« Je cherche l’indication de plusieurs propositions vraies dans lesquelles différentes propriétés sont attribuées au Vésuve. »

C’est en raison du préjugé favorable de Bolzano à l’égard de la forme sujet-prédicat qu’il considère les questions de requête comme des questions recherchant ou bien des sujets, comme dans (ℑ2), ou bien des prédicats, comme dans (ℑ3), mais mettons cela de côté ici. Comme plusieurs logiciens de nos jours, Bolzano n’a aucun scrupule à classifier les phrases comme exprimant des questions4 « même si elles sont dénuées de la forme que les grammairiens appellent la forme interrogative » [106]. Les rogatifs visent à divulguer le fait allégué que « le sujet réel [d’une question] est le locuteur » [107], Bolzano pense ici évidemment à des situations dans lesquelles quelqu’un pose une question à quelqu’un d’autre [108]. Le terme « indication » (Angabe) dans les rogatifs de Bolzano sont faits sur mesure pour de tels cas. Mais comme les propositions en général sont des contenus possibles à la fois des actes de juger et des actes d’assertion, les interrogabilia en particulier sont des contenus possibles d’actes mentaux aussi bien que d’actes de langage. C’est pourquoi une légère modification est nécessaire. On pourrait obtenir la généralité requise si on remplaçait « indication » par « détermination », en stipulant que ce terme est censé couvrir les réponses données par les personnes auxquelles s’adressent les questions2et les réponses trouvées par les interrogateurs de questions1.

Bolzano emploie parfois différents types de rogatifs. Précisément dans la section de la WL sur laquelle se base la discussion de Husserl, des phrases comme nos (ℑ1) et (ℑ2) sont paraphrasées par

(ℜ*1)

« Je désire savoir si le Vésuve est un volcan actif. »

(ℜ*2)

« Je désire savoir quelles propriétés a le Vésuve. »

Bolzano indique qu’Antoine Destutt, comte de Tracy, considère également les phrases interrogatives comme remplaçables par de tels rogatifs : dans sa Grammaire, Destutt affirme que « Avez-vous fini ? » a la même signification que « Je désire savoir si vous avez fini ? » [109]. Sous un aspect, Destutt et Bolzano se rapprochent ici de manière notable de l’approche de l’impératif épistémique défendue par Åqvist et Hintikka (et anticipée jusqu’à un certain point par Frege) [110] : selon eux, la structure fondamentale de (ℑ1), par exemple, est la structure superficielle de l’impératif épistémique

(E1)

« Vois à ce que je sache si le Vésuve est un volcan actif ! »

Or les rogatifs canoniques dans le style de (ℜ1-3) préconisés par Bolzano dans le deuxième volume de la WL ont deux avantages lorsqu’on les compare avec les rogatifs de Destutt-Bolzano et les impératifs de Åqvist-Hintikka. Premièrement, nous pouvons avoir un souhait articulé dans un rogatif canonique « même si », comme le dit Bolzano, « nous connaissons déjà très bien la vérité que nous interrogeons (comme c’est le cas par exemple dans les interrogations socratiques) » (WL II, 75) [111]. Les rogatifs canoniques ne requièrent pas de traitement spécial pour les questions d’examen (qui souvent ne sont pas très socratiques, j’en ai bien peur). Deuxièmement, par contraste avec les rogatifs de Destutt-Bolzano et avec les impératifs de Åqvist-Hintikka, les rogatifs canoniques ne suggèrent pas qu’au fond, toutes les questions3 sont des questions3indirectes. Cette suggestion, qui semble inverser les priorités, est également portée par l’approche performative des questions que préconise David Lewis [112] : selon lui, la structure fondamentale de (ℑ1) est la structure superficielle de l’énoncé explicitement performatif

(P1)

« Je demande par la présente si le Vésuve est un volcan actif. »

Malheureusement, dans les RL, la discussion du problème par Husserl oscille entre les rogatifs de Destutt-Bolzano et le traitement performatif (qu’il ne reconnaît pas pour ce qu’il est). Puisque Bolzano lui-même présente le point à propos des « interrogations socratiques », je tiens pour acquis que la conception qu’il considère sienne est celle qui penche vers les rogatifs canoniques du style de (ℜ1-3). C’est pourquoi je les ai appelés « canoniques ». Ainsi, selon le Principe de Bolzano, ce qu’un locuteur l dit à un temps t en énoncant une phrase interrogative est la proposition exprimée par le rogatif canonique correspondant dans la bouche de l à t, à savoir :

(Rogation)

[Je désire l’indication d’une vérité du type X]l, t.

où « […]l, t » doit être lu de la manière suivante : « la proposition qui est exprimée par la phrase “ … ” entre crochets, relativement à un locuteur l à un temps t ». Si nous nommons de telles propositions des rogations, nous pouvons formuler le Principe de Bolzano de la manière suivante : les interrogabilia sont des rogations.

Une rogation peut être fausse. Quand un énoncé de phrase interrogative exprime-t-il une rogation fausse ? Bolzano répondra : dès que le locuteur, au moment de son énoncé, n’a pas vraiment le désir qu’une vérité de tel ou tel type lui soit indiquée. Quand est-ce que cela se produit ? Bolzano répond : dès que cette personne emploie les mots inappropriés pour communiquer son désir ou qu’elle prétend seulement avoir ce désir [113]. Or la première objection contre le Principe de Bolzano dans les RL de Husserl se dirige contre ce point [114] :

Les qualifications de véracité ou de non-véracité et, en général, d’adéquation et d’inadéquation, peuvent s’appliquer uniformément à toute expression. Mais de vérité et de fausseté, il ne peut être question qu’à propos des énoncés. À celui qui énonce, on peut donc faire plusieurs objections : ce que tu dis n’est pas vrai. — C’est là l’objection matérielle. Et : tu ne parles pas véridiquement ; ou encore : tu t’exprimes d’une manière inadéquate. — L’objection porte cette fois sur le langage non véridique et inadéquat. À celui qui interroge, on ne peut faire que cette dernière sorte d’objections. Peut-être feint-il ou emploie-t-il ses mots de manière incorrecte et dit-il autre chose que ce qu’il veut réellement dire. Mais on ne lui fera pas l’objection matérielle, puisque précisément il n’affirme rien.

Il serait certainement très curieux de réagir à l’énoncé d’une phrase interrogative en remarquant « ce que tu dis est faux » [115]. Les défenseurs de l’approche de l’impératif épistémique peuvent accepter cette observation impassiblement. Les adhérents de l’approche performative qui s’accordent avec Lewis (contre Austin) en déclarant que les énoncés de (P1) qui sont vrais n’ont pas à être embarrassés par cette observation non plus, car ils indiquent que le caractère étrange du commentaire « ce que tu dis est faux » résulte du fait que les énoncés de (P1) sont auto-vérifiants et donc évidemment vrais. Bolzano pourrait tenter de désamorcer l’objection dans les lignes suggérées par Husserl à la fin du dernier chapitre des RL. Si les énoncés de phrases interrogatives expriment des rogations, ils sont dans la même situation que plusieurs attributions d’actes mentaux et d’expériences au présent de la première personne : étant donné que le locuteur n’utilise pas les mots de manière inappropriée, « ils sont vrais ou faux, comme le dit Husserl, mais la vérité coïncide ici avec la sincérité » [116]. Dire « cela est faux » en réaction à une question — c’est ce que Bolzano pourrait répondre à un objecteur — est aussi étrange (et pas plus étrange) que de dire cela en réponse à l’énoncé « j’ai mal ». Si ce geste libère vraiment le Principe de Bolzano de l’objection — c’est là un point discutable, mais je n’en discuterai pas ici, puisque ce principe doit faire face à de plus grands défis.

Si l’énoncé d’une phrase interrogative exprime une rogation, alors, comme Husserl l’indique, elle est l’abréviation d’une expression occasionnelle.

Les circonstances de l’énonciation font en effet comprendre d’emblée que c’est celui qui parle lui-même qui interroge. La signification complète de la proposition ne réside donc pas dans ce qu’elle signifie elle-même littéralement, mais elle est déterminée par la situation, à savoir par le rapport à la personne qui parle en ce moment.

LU II/2, 210 [RL III, 254-255]

À cette étape, un opposant au Principe de Bolzano pourrait objecter : « Mais cet argument s’appliquerait également aux phrases déclaratives, et nous aurions donc à prendre l’expression S est P comme l’abréviation de l’expression occasionnelle “je juge que S est P”, etc., in infinitum [117]. » Husserl n’accepte pas l’analogie alléguée [118] :

En transformant la proposition S est P en une proposition je juge que S est P [...] nous obtenons des significations qui ne sont pas même équivalentes aux significations de départ. La proposition pure et simple peut être vraie, et la proposition modifiée subjectivement être fausse, et réciproquement. Il en va tout différemment dans le cas comparé. On peut, à son propos, refuser de parler de vrai et de faux : on en trouvera toujours cependant un énoncé qui veut dire essentiellement la même chose que la forme interrogative de départ [...] par exemple : S est-il P ? = je désire [... ] savoir si S est P [...] Dans des formes propositionnelles de ce genre, une relation avec celui qui parle [...] ne serait-elle pas tout de même impliquée ?

L’objection principale de Husserl au Principe de Bolzano est qu’il est faux, d’un point de vue descriptif, de prendre les questions1 — les questions que l’on se pose silencieusement — pour des prédications au sujet de celui qui pose la question [119]. On peut raffermir cette critique en indiquant que ces questions que l’on se pose sont conceptuellement moins exigeantes que de telles prédications : on ne peut se demander s’il pleut sans avoir le concept de pluie, mais l’habileté de penser à soi-même à la première personne n’est guère indispensable afin de se demander s’il pleut. Le même argument s’applique mutatis mutandis aux questions2 — aux actes illocutoires de poser une question. Si quelqu’un énonce sincèrement un rogatif (et s’il dit ce qu’il veut dire), il s’attribue alors la propriété d’avoir un certain souhait. Mais si quelqu’un énonce sincèrement une phrase interrogative (et s’il réussit à dire ce qu’il voulait dire), rien de la sorte ne se produit. Il a alors un tel souhait, car autrement son énoncé ne serait pas sincère. Mais il ne s’attribue pas la propriété d’avoir ce souhait. Il peut ne pas avoir fait acquisition des ressources conceptuelles nécessaires à l’auto-attribution.

Ajoutons ici deux autres objections. Premièrement, les phrases interrogatives et les rogatifs ont différents potentiels d’actes illocutoires. Quelqu’un qui énonce sérieusement une phrase interrogative pose une question. Mais quelqu’un qui énonce sérieusement un rogatif peut ne pas poser de question. Il pourrait répondre à une question, à savoir celle-ci : « Qui désire l’indication d’une proposition vraie avec telle et telle caractéristique ? » (Dire « moi aussi » serait une réaction étrange à l’énoncé d’une phrase interrogative, mais puisque l’énoncé d’un rogatif peut être une assertion à propos du locuteur, comme nous venons tout juste de le voir, la réaction « moi aussi » pourrait bien être sensée). Ainsi, la théorie de Bolzano ne nous dit pas ce que sont les questions2 ou, en d’autres termes, ce qu’est l’acte (de langage de) poser une question. Mais Bolzano n’a pas promis non plus de contribuer à la théorie des actes illocutionnaires. Je ne suis donc pas porté à insister sur cette objection.

Deuxièmement, si l’énoncé d’une phrase interrogative comme

(ℑ1)

« Le Vésuve est-il un volcan actif ? »

était censé exprimer une rogation, alors deux locuteurs différents, ou le même locuteur à deux moments différents, pourraient exprimer des propositions différentes à l’aide de (ℑ1) : après tout, une de ces rogations peut être vraie alors que l’autre est fausse. Rappelez-vous les indices dans le schéma Rogation vu plus haut. Chaque locuteur compétent en français qui énonce (ℑ1) ne pose-t-il pas sérieusement la même question ? LA question de savoir si le Vésuve est un volcan actif ? Évidemment, on pourrait éviter une multiplication indésirable des questions si on identifiait la proposition exprimée par (ℑ1) avec la signification linguistique conventionnelle, dans un certain contexte, du rogatif (ℜ1). Mais cela ne serait plus une proposition bolzanienne. Pour Bolzano, la proposition qu’exprime Carmen en énonçant une phrase à la première personne doit être différente de la proposition qu’exprime José en énonçant la même phrase à la première personne avec la même signification linguistique conventionnelle : la première proposition porte sur Carmen, la seconde porte sur José, et une d’elles peut être fausse alors que l’autre est vraie [120]. Sur le fond, la même objection s’applique à l’approche de Lewis. Lorsque vous énoncez :

(P1)

« Je demande par la présente si le Vésuve est un volcan actif »

vous dites quelque chose à propos de vous-même, alors que lorsque je l’énonce, je dis quelque chose à propos de moi-même. Et donc nous exprimons par (P1) des propositions différentes. Mais nous posons la même question lorsque nous énonçons tous (ℑ1).

Husserl a donc raison lorsqu’il rejette le Principe de Bolzano (et de Lewis) selon lequel

(B)

Tous les interrogabilia sont des propositions (mais non l’inverse)

Mais Bolzano peut s’en tenir à une affirmation plus restreinte :

(B*)

Pour tout énoncé d’une phrase interrogative, il y a une proposition (une rogation) qui est vraie si et seulement si celui qui pose la question est sincère.

Cela doit être correct, car la proposition pertinente ne fait que donner la condition de sincérité de l’énoncé. La thèse bolzanienne restreinte (B*) s’applique mutatis mutandis à tous les énoncés qui ont des conditions de sincérité, et donc même à des interjections comme « aie ». Ce degré de généralité est intentionnel pour Bolzano (voir WL I, 88).

Husserl, d’autre part, semble soutenir que

(H)

Aucun interrogabilia n’est une proposition (et aucune proposition n’est un interrogabilia)

Bien que je sois sympathique au dictum de l’évêque Butler selon lequel « toute chose est ce qu’elle est, et pas autre chose », la thèse (H) me semble être tout aussi fausse que le Principe de Bolzano lorsqu’il est pris sans restriction. Il me semble que la vérité est plutôt à trouver ici :

(F)

Certains interrogabilia sont des propositions, et toutes les propositions sont des interrogabilia.

Lorsque je me demande si le Vésuve est un volcan actif, ou lorsque je le demande à d’autres, le contenu de cet acte est le même que le contenu de mon jugement et de mon assertion que le Vésuve est un volcan actif. La matière de l’acte est la même, bien que, évidemment, la qualité de l’acte ne soit pas la même : contrairement aux actes de juger, les questions1 ne sont pas positionnelles, et elles ont un mode psychologique particulier. Et, de manière tout aussi évidente, la force des questions2 (les actes illocutoires de poser une question) diffèrent largement de celle des assertions. Les propositions peuvent être localisées par des subordonnées complétives aussi bien que par des subordonnées interrogatives, puisqu’une phrase déclarative dans un contexte donné exprime exactement la même proposition que la phrase interrogative correspondante du type oui/non dans le même contexte, et inversement. Frege l’avait vu [121].

Au point où nous en sommes maintenant arrivés, on peut reconnaître qu’il y a une chance que la position suivante soit cohérente : en concédant que les phrases interrogatives françaises du type oui/non ne sont pas plus vraies ou fausses (sc. en français, dans un certain contexte) que n’importe quelles autres phrases interrogatives, tout en soutenant que les phrases interrogatives du type oui/non, contrairement aux phrases interrogatives de requête, expriment des propositions qui sont vraies ou fausses simpliciter. Cela est cohérent si on prend les phrases interrogatives du type oui/non comme étant des exceptions à la première moitié en partant de la droite d’un principe pont qui ne fait aucune exception en ce qui touche les phrases déclaratives : la phrase S est vraie dans la langue L et dans le contexte C si et seulement si ce qui est exprimé par S dans C est vrai. Ce geste pourra atténuer la tension entre les conceptions aristotélicienne et bolzanienne des questions soulignées par Husserl à l’issue de sa discussion du Principe de Bolzano.

Parties annexes