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Disputatio

Husserl, « parangon du sémanticien » ?

  • Jean-Michel Roy

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  • Jean-Michel Roy
    Université de Lyon
    École normale supérieure Lettres et Sciences humaines

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Corps de l’article

Un des intérêts particuliers de l’analyse très complète de l’husserlianisme offerte par le Husserl de David W. Smith (2007, Routledge) est la façon dont elle parvient à trouver le juste équilibre entre les exigences d’une introduction et celles d’une authentique interprétation théorique. Le livre fournit en effet les deux à la fois et mérite à ce titre de retenir l’attention de tous les publics, du néophyte à l’expert en phénoménologie. Servi par un style d’une grande limpidité en même temps que par une connaissance approfondie de Husserl, dont l’auteur a déjà fourni de nombreuses illustrations dans des écrits antérieurs portant sur presque tous les aspects de la pensée de ce dernier, il couvre tous les éléments essentiels d’une des oeuvres les plus influentes de la philosophie allemande du xxe siècle, en même temps qu’il les présente dans une perspective aussi déterminée que stimulante, et qui n’hésite pas à trancher la plupart des débats que cette oeuvre a pu susciter.

Le principe le plus essentiel de l’interprétation théorique qu’il défend est sans conteste que la pensée de Husserl est de nature systématique (cf. pp. 41 et 42). Un point qui, selon Smith, est insuffisamment reconnu, voire ignoré, au profit d’approches parcellaires qui favorisent tantôt la conception de la logique philosophique que cette pensée contient, tantôt celle de la perception, ou encore de l’incarnation, ou de n’importe quel autre des très nombreux sujets qu’elle a abordés. Et l’histoire des lectures de Husserl, tant celles que l’on doit à la tradition continentale qu’à la tradition analytique, justifie sans conteste cette critique, chacune des deux traditions ayant eu assurément tendance à ne retenir dans l’immense production husserlienne que ce qui présentait un intérêt immédiat pour ses propres préoccupations philosophiques, et à négliger le reste. Au point, par exemple, qu’une génération de philosophes qui ne connaissaient de l’husserlianisme que ce qu’ils avaient pu en apprendre chez un Sartre ou un Merleau Ponty, ignoraient pratiquement l’existence de l’analyse des fondements des mathématiques et de la logique qu’il avait pu proposer.

Smith a indéniablement raison aussi de souligner le caractère remarquable de l’engagement de Husserl en faveur d’une telle conception de la philosophie à une époque où « maints philosophes avaient renoncé à la pensée systématique » (74), et, par voie de conséquence, de se donner comme principale ambition de mettre en pleine lumière l’unité systématique de sa réflexion. Une ambition clairement reflétée dans l’organisation même du livre. Après avoir proposé, dans le chapitre d’ouverture, un compte rendu vivant et détaillé de la vie du philosophe allemand et de l’incroyable richesse scientifique et intellectuelle qui l’entourait, Smith offre dans le second un aperçu d’ensemble de ce qu’il considère être son système, puis entreprend dans les suivants l’exploration successive des cinq principaux composants de ce dernier, à savoir : la logique, l’ontologie, la phénoménologie, l’épistémologie et l’éthique.

Restaurer l’unité de la pensée de Husserl constitue un vrai défi pour deux raisons essentielles : d’une part le simple volume de ses écrits, et d’autre part la relative pauvreté des réflexions qu’ils contiennent quant à ce qui fait leur cohérence. Encore que l’on puisse reprocher à Smith, de ce point de vue, de ne pas suffisamment souligner l’importance des nombreux exposés programmatiques de l’entreprise phénoménologique que Husserl nous a légués, et tout particulièrement du premier volume de ses Idées pour une phénoménologie pure de 1913. De fait, bien que ces exposés soient principalement axés sur la composante proprement phénoménologique de sa pensée, la plupart d’entre eux n’en contribuent pas moins à clarifier la façon dont elle s’articule avec les autres.

Relever un tel défi requiert par ailleurs à l’évidence de s’atteler à une double tâche. La première consiste à identifier les éléments du système, et la seconde à mettre à nu les relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres. Et telles sont bien celles dont Smith s’acquitte, et avec beaucoup de soin, en deux étapes principales : l’une, introductive, dans le chapitre II, et l’autre beaucoup plus détaillée dans la série des chapitres suivants.

Je commencerai dans les lignes qui suivent par résumer brièvement la conception du système husserlien à laquelle elles le conduisent, puis m’attacherai à indiquer un certain nombre de difficultés que cette conception me paraît soulever, avant de suggérer pour finir une analyse alternative qui me semble faire mieux justice que la sienne aux rôles que jouent, en particulier, la logique et la phénoménologie dans l’entreprise husserlienne.

L’unité de la philosophie de Husserl selon Smith

Aux yeux de Smith, la première oeuvre majeure de Husserl mit d’emblée tous les éléments de sa pensée en place et constitue de ce fait la meilleure porte d’entrée dans son système, compensant de la sorte l’absence d’une exposition appropriée de celui-ci dans l’ensemble du corpus qu’il a légué. Les Recherches logiques sont en effet selon lui comme le plan soigneusement articulé d’un projet global qui fut « déployé au cours de toute une vie d’écriture » (p. 42), à travers une série d’ouvrages plus ou moins spécialisés, sans que soit cependant jamais fournie de synthèse intermédiaire ou finale des résultats obtenus. Aussi l’ensemble de ces ouvrages doivent-ils en fait être lus à la lumière de celui qui leur sert de point de départ.

Une telle approche permet selon Smith de faire pleinement apparaître non seulement l’existence du système husserlien, mais aussi sa nature théorique, au sens traditionnel de la notion de théorie que Husserl lui-même endossa et qu’il eut à coeur de clarifier dans sa logique. C’est-à-dire au sens d’un ensemble de propositions relatives à un domaine d’entités et déductivement ordonnées. La pensée de Husserl constitue plus précisément à ses yeux une théorie de type complexe, c’est-à-dire comprenant plusieurs théories différentes ainsi entendues à titre de parties et unies par diverses relations de dépendance à la fois logiques et ontologiques (p. 74). Ainsi écrit-il : « On peut voir la théorie de Husserl comme une théorie composée de plusieurs parties, dont les unes dépendent des autres. […] C’est dans ce réseau de relations de partie à tout et de dépendance que réside l’unité du système husserlien selon la théorie même de la théorie qu’il a défendue. » (p. 73). Dans une telle perspective, « la philosophie elle-même est une science au sens large du terme, c’est-à-dire une forme disciplinée de théorie » (p. 70).

Cette unité théorique est par conséquent aussi doctrinale, par opposition à simplement méthodologique (p. 45) : elle repose avant tout pour Smith sur le contenu des éléments théoriques impliqués, et non pas sur une « pratique appliquée de la méthode de la réduction transcendantale » (p. 82), pourtant emblématique de la pensée husserlienne. Et c’est ainsi qu’il explique que la structure du système soit demeurée identique au travers des nombreux réajustements apportés à l’idée de réduction transcendantale (p. 46).

Ces éléments théoriques sont essentiellement les quatre domaines traditionnels de la logique, de l’épistémologie, de l’ontologie ou métaphysique, et de la théorie de la valeur (éthique, philosophie sociale et philosophie politique), la seule innovation de Husserl à cet égard résidant dans l’introduction supplémentaire de la phénoménologie, définie comme « science de l’essence de la conscience » (p. 56). Une telle analyse ne fait donc de cette dernière « rien d’autre qu’une partie spécifique » (p. 41) de la philosophie husserlienne et s’oppose de la sorte à une tendance à ignorer que cette philosophie « s’étend bien au-delà de la phénoménologie » (p. 43).

Une question clef est naturellement celle de la nature des relations de dépendance qu’entretiennent ces cinq éléments, c’est-à-dire encore celle de l’architectonique du système philosophique qu’ils contribuent à composer. Là encore, Smith prétend prendre ses distances par rapport à l’idée reçue que la phénoménologie constituerait le « seul fondement » de tout le reste (p. 41, p. 75). « Les différentes théories » du système lui paraissent au contraire « mutuellement interdépendantes », et donc « mutuellement fondatrices » (p. 75), de telle façon que « la phénoménologie ne peut constituer le seul fondement de l’édifice » (Idem). Le premier chapitre offre une analyse détaillée de ces interdépendances mutuelles et met un accent particulier sur la dépendance de la phénoménologie à l’égard de la logique et de l’ontologie. Smith y souligne ainsi que « dans le développement de la phénoménologie […] Husserl fait explicitement usage de présupposés relevant de l’ontologie formelle ; en particulier de la théorie du sens idéal ou du noème, de la théorie de l’espèce ou essence, ainsi que de la théorie de la partie et de la dépendance […]. De sorte que la phénoménologie elle-même présuppose, et donc dépend de certains éléments des théories logique, ontologique et épistémologique […] » (p. 77). Il atténue cependant son opposition à première vue assez frontale avec la compréhension habituelle de l’architectonique husserlienne en reconnaissant également « qu’il y a néanmoins un aspect par lequel la phénoménologie fonde les autres parties de la philosophie » (p. 77). Ce rôle fondationnel spécifique dérive de la thèse husserlienne essentielle selon laquelle la phénoménologie étudie la source de toutes nos relations avec les objets, notamment nos relations cognitives ; c’est-à-dire de la dimension transcendantale qu’elle acquiert dans les années 1905 à 1907. Ce qui ne contredit nullement l’idée d’interdépendance mutuelle, mais signifie seulement que la phénoménologie a ceci d’unique qu’elle est la seule partie du système dont toutes les autres dépendent. Smith fait valoir que son analyse ne serait incompatible avec une telle idée qu’à la condition de retenir une interprétation du transcendantalisme différente de celle qu’il défend aux chapitres 3 et 6, et en vertu de laquelle seul le sens des objets dépend de la conscience, et non pas leur existence même, ainsi que le suggèrent certaines formules classiques du premier volume des Idées de 1913. Une interprétation idéaliste du tournant phénoménologique que l’on peut qualifier de forte, et qu’il associe pour sa part avec ce qu’il appelle la conception méthodologique de l’unité théorique de l’husserlianisme et rejette également.

Les difficultés de la conception de Smith

Bien que saluant l’approche défendue par l’ouvrage de Smith et l’accent qu’elle met sur l’unité théorique de la pensée husserlienne, et bien qu’approuvant aussi une grande partie de ce qu’il affirme en la développant, l’interprétation de cette unité qu’il propose ne me paraît pas être sans soulever un certain nombre de difficultés, à la fois de compréhension et d’adéquation.

Dans la première catégorie, il convient notamment de souligner un relatif manque de clarté quant à plusieurs aspects du système qui se trouvent ainsi dessinés. Au point que l’analyse de Smith semble parfois contradictoire. Où doit-on, par exemple, inscrire la philosophie du langage ? Elle ne figure pas parmi les cinq composants du système et paraît devoir relever de la logique, au vu de la correcte insistance de l’auteur sur le fait que le travail de Husserl dans ce domaine fut essentiellement de type fondationnel et releva avant tout « de ce que les philosophes et les logiciens appellent aujourd’hui la sémantique » (p. 90). Et pourtant Smith écrit par ailleurs, de façon apparemment incompatible avec cette hypothèse de lecture, que pour Husserl « l’étude du langage est un domaine d’étude différent de celui de la pure logique, et [qu’il] dégagea ce que nous appelons une philosophie du langage en rapport avec sa philosophie de la pure logique » (p. 50). De la même façon, Smith considère la phénoménologie et l’épistémologie comme deux des cinq grands composants du système, mais qualifie aussi la première de phénoménologie appliquée, suggérant par là qu’elles ne se situent pas en fait au même niveau hiérarchique dans le système, alors que ce devrait être le cas.

Les difficultés du second type ont des implications plus sérieuses sur sa conception de l’unité du système husserlien.

La plus fondamentale est que son ouvrage néglige, sans l’ignorer, la distinction cruciale entre les sciences philosophiques et les sciences non philosophiques que Husserl emprunte à la tradition (comme l’indique clairement son cours sur la théorie de la connaissance de 1906), et mélange en fait des éléments relevant des deux catégories à la fois sous le titre unique de système philosophique husserlien. La logique, notamment, comme Smith lui-même le fait en réalité valoir clairement au chapitre 3, n’est pas entièrement philosophique. Elle ne l’est que pour autant qu’elle étudie l’essence des vécus par lesquels nous nous rapportons aux idéalités logiques. Et l’ontologie formelle ne l’est pas non plus, outre le fait qu’elle n’est pas même séparable de la logique puisqu’elle constitue, en vertu de la tripartition bien connue de cette dernière annoncée dans le chapitre final des Recherches logiques et développée plus avant dans la première partie de Logique formelle et logique transcendantale, une sous-partie de la logique objective ou non philosophique. Les développements méréologiques de la Recherche III, par exemple, sont clairement catégorisés par Husserl comme appartenant à la logique objective. Or, quand le système de Husserl est approché sous l’angle de cette distinction essentielle, il devient plus difficile à mon sens de contester que son auteur n’identifie pas la philosophie avec la phénoménologie. Il y a certainement plus dans le système husserlien de la science que la phénoménologie, mais il est beaucoup moins certain qu’il y ait plus que la phénoménologie dans le système husserlien de la philosophie.

En second lieu, Smith omet d’opérer une distinction entre l’architectonique explicitement revendiquée par Husserl et celle que son système global de la connaissance scientifique semble véritablement implémenter. Bien que l’on puisse faire valoir qu’il échoue à faire de la phénoménologie son seul fondement, il est ainsi bien plus délicat d’affirmer qu’il n’a pas cherché à faire qu’elle le soit. De ce point de vue, l’interprétation de Smith ne paraît pas tenir suffisamment compte de l’insistance de Husserl sur le rôle de prima scientia de la phénoménologie. Or une pleine reconnaissance de cette insistance est indispensable à la compréhension de la relation complexe de celle-ci avec la logique objective, en même temps qu’à son inévitable appui sur un certain nombre de catégories et de principes logiques et formels, examinés par Husserl dans un paragraphe clef des Idées I en particulier (cf. § 59).

Cette seconde remarque critique renvoie à un autre point important relatif à l’originalité du statut de la phénoménologie en tant que théorie, et qui se trouve également négligé par l’interprétation de Smith. Si la phénoménologie est en effet considérée par son inventeur comme une théorie, il n’en reste pas moins que c’est pour lui une théorie descriptive, et qu’elle illustre même de manière unique le concept d’éidétique descriptive. Or ce statut est crucial, puisque c’est lui qui est censé garantir la possibilité de son indépendance de principe par rapport aux ressources de la logique objective. De plus, Husserl n’affirme pas seulement que la phénoménologie atteint grâce à sa nature d’éidétique descriptive l’indépendance qu’elle doit avoir vis à vis de la logique objective en tant que prima scientia, il affirme aussi, au moins au départ de son entreprise, que la logique philosophique ou phénoménologique constitue le fondement de la phénoménologie elle-même, et par là, de façon à la fois directe et indirecte, de l’ensemble de l’arbre de la connaissance scientifique, aussi bien philosophique que non philosophique. Mais cette thèse additionnelle de la priorité de la logique philosophique au sein même de la phénoménologie ne reçoit cependant pas non plus de la part de Smith l’attention qu’elle mérite, si tant est qu’il lui en accorde une.

Son importance est pourtant déterminante pour apprécier correctement la place de l’husserlianisme dans la tradition sémantique. Il est en effet également contestable, pour finir, que la notion tout à fait intéressante de tradition sémantique introduite par Alberto Coffa, se laisse interpréter, comme semble le vouloir Smith, comme une simple reconnaissance du caractère central du concept de sens idéal (p. 80, p. 91). Il semble préférable de la définir comme la combinaison de deux thèses complémentaires, bien formulées par Michael Dummet avant Coffa, selon laquelle la logique philosophique est d’une part la prima philosophia, et d’autre part une sémantique du langage. Or cette définition plus exacte du concept de tradition sémantique ouvre la possibilité de conférer une signification partiellement différente, mais aussi bien plus radicale, à l’une des affirmations les plus pénétrantes du livre de Smith : « Husserl est en fait le parangon du sémanticien (semanticist) » (p. 121).

Une conception alternative de l’unité du système husserlien

La meilleure manière de clarifier cette suggestion, en même temps que d’étayer les différentes remarques critiques qui la précèdent, est d’esquisser une vision alternative de la nature du système de la connaissance scientifique défendue par Husserl.

1. Les composants du système de la science

Le principe qui confère à l’ensemble de ce système son unité la plus profonde semble résider dans ce que lui-même appelle le principe des principes, à savoir la thèse de l’intuitionnisme posant que l’intuition est la source et le fondement de toute connaissance (cf.Idées I, § 127). Elle a pour implication qu’il existe autant de domaines scientifiques, et par conséquent de disciplines scientifiques, que de types d’intuition. En outre, ces intuitions sont individuées par le biais des différences dans les objets auxquelles elles donnent accès. Ce critère conduit à trois distinctions, qui se recouvrent partiellement, entre intuition individuelle et intuition éidétique, intuition formelle et intuition matérielle, et enfin intuition transcendante et intuition immanente. La troisième est en outre double : elle inclut tout à la fois une opposition entre l’intuition des entités naturelles psychologiques et celle des entités naturelles physiques, et entre l’intuition des entités naturelles et celle des entités non naturelles (les purs vécus).

Le système des sciences qui en résulte, chez le premier Husserl au moins, se laisse résumer sous la forme du tableau schématique suivant :

-> Voir la liste des tableaux

2. L’architectonique du système de la science : la priorité de la phénoménologie

Ces domaines et les disciplines qui les étudient entretiennent différentes sortes de relations de dépendance ontologique et théorique qui établissent entre eux un ordre de priorité. La logique objective peut en particulier être considérée comme première par rapport à toutes les autres disciplines, à l’exception de la phénoménologie, du fait que chaque science implique des catégories et des principes logiques. Et la phénoménologie comme première par rapport à toutes les autres, y compris la logique objective, en vertu du fait que tout objet ne peut être pleinement connu que par le biais de l’investigation de son processus de constitution. Un statut de scientia prima qui vaut aussi bien dans la perspective d’une interprétation forte que d’une interprétation faible du transcendantalisme.

3. L’architectonique de la phénoménologie : la priorité de la logique philosophique

La conjonction de la priorité de la logique objective et de la phénoménologie implique que la logique phénoménologique ou philosophique (ou transcendantale) est à la base du système. Tout au moins dans sa forme initiale, Husserl tentant par la suite d’enraciner la connaissance prédicative dans l’expérience antéprédicative des objets. Et en effet, si chaque science dépend de la logique objective, et si la logique objective comme science formelle requiert une fondation phénoménologique, alors l’investigation phénoménologique des vécus logiques doit être première dans le système de la connaissance scientifique.

4. Logique philosophique et sémantique

Cette investigation phénoménologique des vécus logiques ou logique philosophique inclut de surcroît une analyse phénoménologique de l’expression linguistique, comme le fait valoir Husserl dans ses Recherches logiques, qui s’ouvrent sur une description phénoménologique de ce en quoi consiste le fait pour un signe linguistique d’exprimer quelque chose. En bref, la logique philosophique inclut une sémantique au sens large du terme.

5. Phénoménologie et tournant sémantique 

Selon une telle conception de l’unité du système husserlien, en même temps que selon l’interprétation de la notion de tradition sémantique qui a été suggérée plus haut, il semble alors parfaitement légitime de conclure avec Smith, quoiqu’en donnant un sens en partie différent mais plus fort aussi à cette conclusion, que Husserl appartient à la tradition sémantique, puisqu’il satisfait au double réquisit de faire de la logique philosophique et la prima philosophia, et une théorie sémantique. À une réserve près toutefois : dans la perspective de Husserl, la logique philosophique ne peut être stricto sensu considérée comme première par rapport à l’épistémologie (un point d’importance pour Coffa ou Dummett), puisque ce dernier voit également en elle ce qu’il appelle dans les Recherches logiques une « critique de la connaissance », à savoir une entreprise d’élucidation du processus par lequel une subjectivité appréhende une entité objective en tant que telle.

Mais cette conclusion peut néanmoins s’interpréter de manière même plus forte encore, donnant ainsi tout son poids à l’intéressante formule de Smith que Husserl n’est pas seulement un sémanticien, mais le « parangon du sémanticien ». Un parangon de vertu est en effet un individu plus vertueux que tout autre. Et de fait, il me semble pour ma part que Husserl, dans sa première phase du moins, est un bien meilleur représentant de la tradition sémantique que ceux qui sont censés en fournir l’éclatante illustration, à savoir les deux pères de la tradition analytique, G. Frege et B. Russel. Qui ne lui appartiennent pas même. Et le plus intéressant est en outre que, en adoptant cette perspective sémantique sur l’architectonique du savoir, Husserl offre en fait une solution au problème du fondement de la logique que ni Frege ni le premier Russell ne sont parvenus à résoudre. Je ne peux présenter ici que le principe de l’argumentation qui permet d’étayer une telle affirmation et que j’ai tenté de développer ailleurs [1]. Mais, pour schématique qu’elle soit, cette présentation suffira à montrer la profondeur du problème sur lequel Smith a su mettre le doigt, quoique sans le formuler avec l’exactitude et l’ampleur nécessaires à mon sens.

6. Frege et le premier Russell, faux membres de la tradition sémantique

Frege et le premier Russell sont connus pour être partisans du même antipsychologisme logique que Husserl, et ils définissent également le domaine de la logique comme celui du contenu de jugement assimilé à une entité extra mentem. De plus, ils partagent avec lui l’idée que la logique philosophique doit être conçue comme une investigation des fondements de la logique. Enfin, ils admettent indubitablement une thèse de priorité quant au rôle architectonique de la logique philosophique, dans laquelle ils voient aussi la partie la plus fondamentale de la philosophie. Toutefois, leur logique philosophique exclut explicitement l’étude des relations cognitives avec le contenu de jugement, telles que la relation de jugement elle-même, en même temps que celle des relations sémantiques entre ce contenu et son expression linguistique. Ces deux types de relations étant en effet aux yeux de Frege et du premier Russell de nature psychologique, la logique philosophique ne peut leur faire place dans son domaine d’investigation sans retomber dans le psychologisme. Par voie de conséquence, si tous deux satisfont à l’un des deux critères qui définissent la perspective sémantique, ils rejettent sans ambiguïté l’autre : malgré les apparences, ou du moins certaines apparences, la logique philosophique n’est pas pour eux une théorie sémantique.

7. La solution husserlienne au dilemme fondationnel de Frege et du premier Russell

La position qu’ils se trouvent adopter par cette exclusion de l’étude des relations cognitives et sémantiques du champ de cette prima scientia qu’est la logique philosophique est cependant difficilement tenable. Et les arguments ne manquent pas pour soutenir que leur logique philosophique est malgré ce refus officiel de facto fondée sur une théorie de ces deux types de relation. Cette dépendance est notamment trahie par la façon dont ils se trouvent confrontés à la nécessité de modifier leur conception de l’opération de jugement et de la signification linguistique afin même de résoudre certains problèmes d’analyse logique. L’itinéraire complexe de Russell jusqu’en 1918 est exemplaire à cet égard, avec son passage de la théorie duale à la théorie multiple de la première, et son introduction de la théorie de la dénotation de 1905. Toutefois, les arguments ne manquent non plus pour faire valoir qu’ils ne sont jamais parvenus à surmonter la tension qui se trouve ainsi introduite dans leur conception de l’antipsychologisme logique, et qu’ils laissèrent pour finir sans solution le problème des fondements de la logique. Comme le reconnaît d’ailleurs clairement Russell dans sa correspondance avec O. Morrel, où il se déclare soulagé de pouvoir s’en remettre sur ce point au jeune Wittgenstein qu’il vient de rencontrer.

Au contraire, grâce à la forme particulière qu’il confère à la perspective sémantique, Husserl peut être crédité d’être parvenu à fournir des fondements cohérents à l’approche anti-psychologiste de la logique. La clef de la solution qu’il adopta consista à étendre, selon la formule qu’il utilise dans son cours de 1906 sur la théorie de la connaissance, le « domaine originaire » de la logique, de façon à y inclure les deux relations exclues par la conception défendue par Frege et le premier Russell sans toutefois retomber dans le psychologisme par le fait de les traiter, non plus comme des éléments psychologiques, mais comme des purs vécus. En d’autres termes, le principe de sa solution est l’invention même de la phénoménologie. Aussi — ce que l’ouvrage de Smith met insuffisamment en valeur —, la phénoménologie peut-elle être considérée comme étant d’abord et avant tout une réponse à la question des fondements de la logique. Quelle que soit sa valeur réelle en tant que réponse, Husserl présente dans cette perspective le mérite par rapport à Frege et au premier Russell d’y avoir au moins proposé une solution en apparence plus cohérente. La réalité de cette cohérence dépend en fait essentiellement de la validité de l’affirmation que l’éidétique descriptive qu’est la phénoménologie est en mesure d’assurer par elle-même la légitimité des ressources logiques limitées dont elle a besoin et de préserver de la sorte sa priorité à l’égard de la logique objective. Si elle ne l’est pas, Husserl ne peut pas plus que Frege ou le premier Russell se voir octroyer le titre de véritable « sémanticien », mais être seulement crédité d’avoir déplacé le dilemme de la fondation de la logique conçue de manière anti-psychologiste, bien qu’il manifeste une acuité philosophique bien plus grande qu’eux à l’égard de ce dilemme.

Parties annexes