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Disputatio

L’anthropologie politique et le matérialisme décomplexéBenoît Dubreuil, Human Evolution and the Origins of Hierarchies[Notice]

  • Dave Anctil

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  • Dave Anctil
    Collège Jean-de-Brébeuf

Les prémisses de la démonstration ne manquent certainement pas d’audace pour un philosophe et politologue de formation. Dans son ouvrage, Dubreuil souscrit en effet à une « approche naturaliste » sur l’évolution de la culture et des institutions humaines. Or le naturalisme appliqué à l’anthropologie sociale est généralement mal perçu par les philosophes et les anthropologues culturalistes. Le risque est bien entendu de relancer une querelle inique (la question du « nature ou culture ») qui contribue à séparer radicalement les contributions, pourtant complémentaires, des études fondées sur l’observation des données biophysiques, et celles fondées sur l’interprétation sociogénétique et culturelle des institutions sociales. Dubreuil y revient d’ailleurs dans sa conclusion en rappelant que : À cet égard, j’estime que l’auteur remporte son pari haut la main. Il évite soigneusement toute forme de réductionnisme mal avisé en construisant une argumentation nuancée établissant toujours les limites explicatives des mécanismes évoqués. Sur le plan épistémologique, son approche invoque à la fois le fonctionnalisme et le cognitivisme. Elle fait en outre appel aux « mécanismes explicatifs » en s’appuyant sur les travaux de Jon Elster, de Charles Tilly et de bien d’autres. Cette approche, certes risquée pour un sujet d’une telle ampleur, a néanmoins le grand mérite de faire collaborer plusieurs registres explicatifs interdépendants pour clarifier la sélection d’hypothèses très prometteuses pour la recherche anthropologique contemporaine. Il me semble par ailleurs évident que les sciences humaines ne peuvent plus ignorer la centralité du naturalisme en décriant son prétendu « réductionnisme » (souvent au nom de la sauvegarde de leur crédo académique). Puisque les informations culturelles et sociales sont générées et interprétées par des cerveaux humains, les transmissions culturelles sont nécessairement organisées et modulées par des capacités cognitives génétiquement déterminées. Observer les « régularités » dans les comportements et dans l’interprétation de l’information culturelle est absolument nécessaire pour quiconque veut offrir des explications convaincantes de l’évolution sociale. Les capacités cognitives spécifiques aux hominidés, longuement discutées par Dubreuil, fournissent en effet les trajectoires nécessairement limitées par lesquelles les informations peuvent transiter pour construire le sens culturel et social. La contribution des neurosciences des dernières décennies nous permet déjà de mieux circonscrire ces paramètres de la cognition sociale. Toute méthodologie sérieuse dans l’étude anthropologique doit donc pouvoir intégrer la cognition humaine dans l’économie générale de son cadre explicatif. Car l’évolution culturelle et sociale dépend tout à la fois de l’information culturelle et des caractéristiques génétiques et neurocognitives. En d’autres mots, les humains sont déterminés par les caractéristiques héritées de notre évolution biologique et culturelle (Distin, 2011). Comme le soutient Dubreuil tout au long de son ouvrage, l’immense variété culturelle et institutionnelle qui constitue les individus et les groupes humains résulte d’interactions uniques et innombrables entre la diversité des génotypes et la diversité des environnements naturels et sociaux. L’étude et la compréhension de cette diversité dans les trajectoires évolutionnistes offrent des défis complexes et stimulants pour renouveler l’anthropologie de demain. Cela dit, je ne pourrais prétendre porter un jugement critique — c’est-à-dire éclairé et compétent — sur l’utilisation des données zoologiques et neuropsychologiques des trois premiers chapitres de l’ouvrage qui dépassent largement ma compétence. En conséquence, ma discussion de l’argument de Benoît Dubreuil se concentrera sur la thèse générale qui est graduellement développée dans les deux derniers chapitres de son ouvrage, et plus particulièrement la question centrale portant sur l’anthropogenèse des hiérarchies sociales et étatiques. Plus généralement, je voudrais questionner certains aspects méthodologiques et épistémologiques de son approche qui a l’ambition, à mon avis très noble, de vouloir renouveler les fondements de l’anthropologie politique. L’origine des inégalités sociales — et en particulier celle de l’État — est …

Parties annexes