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Disputatio

L’inférence neuroarchéologique inverse et l’évolution des hiérarchies humainesBenoît Dubreuil, Human Evolution and the Origins of Hierarchies[Notice]

  • Vincent Bergeron

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  • Vincent Bergeron
    Université d’Ottawa

L’idée centrale du livre de Benoît Dubreuil est que les hiérarchies humaines diffèrent fondamentalement des hiérarchies que l’on trouve chez les autres primates (ex. chez les chimpanzés). Chez ces derniers, l’organisation sociale se caractérise principalement par des hiérarchies de dominance, qui se reconnaissent par la présence de comportements stéréotypiques de dominance et de subordination chez différents individus. L’idée n’est pas que les hiérarchies de dominance n’existent pas dans l’organisation sociale humaine, mais plutôt que cette dernière se caractérise principalement par un nouveau type de hiérarchies basées sur la coopération et la présence de normes sociales. La transition entre ces deux types de hiérarchies a procédé, selon Dubreuil, en deux étapes. La première, qui aurait débuté avec les premiers homo erectus et se serait poursuivie avec l’homo heidelbergensis, aurait consisté en un renversement (« reversing ») des hiérarchies de dominance grâce à l’émergence de comportements coopératifs ainsi qu’à l’adhérence aux normes sociales. La seconde, qui serait apparue avec les premiers homo sapiens, aurait consisté en la réémergence de hiérarchies propres aux sociétés humaines. Pour expliquer les mécanismes responsables de ces deux étapes, Dubreuil défend deux hypothèses concernant les changements cognitifs (dans la lignée humaine) qui seraient à la base de cette évolution des hiérarchies sociales. D’une part, le renversement des hiérarchies de dominance aurait été rendu possible grâce à l’évolution de l’attention conjointe (qui, elle, repose sur le suivi du regard) et d’un plus grand contrôle cognitif (permettant l’inhibition de comportements et la planification). Ensemble, ces nouvelles capacités auraient rendu possible notre capacité à suivre et faire respecter des normes sociales, et par le fait même à faciliter la coopération entre les individus. D’autre part, l’apparition des hiérarchies proprement humaines aurait été rendue possible grâce à l’émergence de la prise de perspective, c.-à-d. la capacité d’imaginer comment les autres perçoivent ce qu’ils perçoivent. Dans ce qui suit, je propose d’évaluer l’argument que Dubreuil élabore pour soutenir la deuxième hypothèse, un argument qui repose, en bonne partie, sur des données archéologiques. J’évaluerai en particulier cette hypothèse en rapport avec l’autre hypothèse, rejetée par Dubreuil, selon laquelle ce ne serait pas la prise de perspective, mais plutôt le développement d’une autre capacité cognitive, le langage, qui aurait rendu possible l’émergence des hiérarchies proprement humaines. Pour Dubreuil, donc, l’émergence (ou la réapparition) des hiérarchies dans les sociétés humaines aurait été rendue possible en développant la capacité de prise de perspective. L’idée n’est pas que cette nouvelle capacité, à elle seule, permettrait d’expliquer l’émergence des hiérarchies humaines, mais plutôt qu’elle aurait constitué un des éléments essentiels à ce processus évolutif. Mon but ici ne sera pas d’évaluer les arguments que présente l’auteur pour appuyer cette affirmation (ceux-ci se trouvent aux chapitres IV et V). Ce que je propose de faire plutôt, c’est d’évaluer l’argument présenté au chapitre III, qui vise à appuyer l’hypothèse selon laquelle l’émergence de la capacité de prise de perspective a eu lieu au moment (ou quelque peu avant) où les hiérarchies humaines ont commencé à apparaître. En fait, cet argument s’appuie sur l’idée que les hiérarchies humaines sont fondées sur les mêmes mécanismes cognitifs qui permettent d’expliquer l’évolution de la culture matérielle symbolique. Ainsi, ce que l’argument doit établir, c’est que le moment, dans l’évolution de notre espèce, où la capacité de prise de perspective a émergé coïncide avec le moment où nous avons commencé à produire une culture symbolique matérielle, et que cette dernière s’explique préférablement par l’émergence de cette nouvelle capacité. Or, comme la production de culture matérielle symbolique a laissé des traces — sous forme de données archéologiques, comme les composantes stylistiques données à une …

Parties annexes