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Disputatio

Inférence à la meilleure explication, théorie de l’esprit, psychologie normative et rôle de la cultureAutour du livre Human Evolution and the Origins of HierarchiesBenoît Dubreuil, Human Evolution and the Origins of Hierarchies[Notice]

  • Luc Faucher

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J’aime me représenter ce que fait Dubreuil dans son Human Evolution and the Origins of Hierarchies comme étant le résultat de l’adoption d’une forme de naturalisme méthodologique visant l’étude d’un problème qui est depuis longtemps au coeur de la philosophie politique. En effet, les philosophes politiques (Hobbes, Locke, Rousseau, etc.) du dix-septième et dix-huitième siècle tentaient d’expliquer l’apparition de l’État en postulant certains motifs (par exemple, le besoin de sécurité ou la peur) et mécanismes (par exemple, le contrat social). Cette explication était dans une large mesure basée sur des hypothèses concernant la nature humaine. Ces hypothèses provenaient habituellement de théories philosophiques qui, sans être dénuées de liens avec l’expérience, n’étaient pas fondées sur des théories scientifiques. L’entreprise de Dubreuil est naturaliste, parce qu’elle tente d’expliquer l’origine de ces organisations hiérarchiques bien particulières que sont les États (mais également les structures comme l’Église ou l’armée) en utilisant les données des sciences actuelles. Son travail se présente donc comme une synthèse de nombreux travaux provenant de domaines aussi divers que la paléoanthropologie, l’économie béhaviorale, l’éthologie cognitive, la psychologie cognitive, les neurosciences, mais également la sociologie et la théorie politique. Il faut voir cependant que la conception du naturalisme de Dubreuil est un peu différente de celle que je viens de décrire (et que son usage du concept peut sembler un peu équivoque pour cette raison). Par « naturalisme », on peut en effet désigner une position méthodologique selon laquelle la réflexion philosophique devrait être informée de façon substantielle par les résultats des sciences (que ce soit les sciences biologiques ou les sciences sociales). C’est cette forme de naturalisme que j’attribuais à Dubreuil dans le paragraphe précédent. Mais Dubreuil utilise « naturalisme » dans un autre sens (qui a cours en sciences humaines) : il désigne par là les explications des phénomènes, structures ou catégories sociales qui font référence à des éléments de la « nature humaine » (on peut, par exemple, avoir des explications naturalistes des émotions que l’on peut contraster avec des explications constructionnistes sociales). Comme l’auteur prend soin de le préciser à de nombreuses reprises, son entreprise n’est pas réductive : elle ne vise pas à remplacer les explications classiques des sciences sociales (qui expliqueraient, par exemple, pourquoi tel ou tel type de société est apparue à un endroit et à un moment donné), mais plutôt à les supplémenter en expliquant comment la cognition sociale pourrait rendre possible et contraindre la diversité des institutions humaines : Je comprends bien que son but n’est pas d’expliquer les transitions spécifiques, mais j’aimerais faire remarquer qu’un naturalisme du premier type (le naturalisme philosophique) n’a pas à se restreindre au naturalisme dont Dubreuil se fait l’avocat. Par exemple, si le but est d’expliquer l’apparition de certaines formes d’institution, on peut bien sûr faire référence aux « conditions de possibilité cognitives » dont parle Dubreuil, mais on pourrait faire référence à certains facteurs écologiques, comme le fait Jared Diamond dans De l’inégalité des sociétés (dans le contexte d’un autre type de question, bien sûr). Je reviendrai dans la dernière section (sect. 5) sur cette question et tenterai de montrer qu’une explication différente (« non naturaliste » au sens de Dubreuil) des hiérarchies humaines est envisageable et devrait être considérée sérieusement. Avant de présenter cette explication, j’aimerais résumer brièvement la substance du propos de Dubreuil. Dubreuil cherche à expliquer deux transitions dans l’histoire évolutionniste. La première va des sociétés hiérarchiques axées sur la domination (telles qu’on les retrouverait chez nos cousins primates non humains) aux sociétés égalitaristes dans lesquelles auraient vécu nos ancêtres et quelques-uns de nos contemporains chasseurs-cueilleurs. La seconde va des sociétés égalitaristes …

Parties annexes