La restriction d’accès aux articles les plus récents des revues sous abonnement a été rétablie le 12 janvier 2021. Pour consulter ces articles, vous pouvez notamment passer par le portail de ressources numériques de l’une des 1 200 institutions partenaires ou abonnées d’Érudit. Plus d'informations

Disputatio

Réponse à mes critiques[Notice]

  • Benoît Dubreuil

Mon livre Human Evolution and the Origins of Hierarchies est le fruit d’une réflexion qui m’a accompagné pendant plusieurs années. D’où viennent les hiérarchies politiques ? Pourquoi les humains forment-ils des États ? Pourquoi acceptent-ils l’autorité d’un prince, d’un président ou, trop souvent, d’un despote ? Les réponses à ces questions ne manquent pas. Philosophes, sociologues, politologues, anthropologues ou archéologues ont écrit au fil des siècles des pages pénétrantes sur la nature du pouvoir politique et son origine. Pourtant, j’avais la prétention de pouvoir en dire quelque chose de nouveau et de jeter sur la question une lumière différente. L’objectif était simple. Il consistait à me détacher des trajectoires historiques qui avaient conduit à l’apparition des hiérarchies politiques en Mésopotamie, dans la vallée du Nil, en Amérique ou ailleurs. Il consistait à identifier ce qui, dans la nature même de la sociabilité humaine, contraignait l’évolution de nos organisations politiques. Pourquoi les toutes petites sociétés humaines étaient-elles plutôt égalitaires, alors que les très grandes disposaient de systèmes politiques hiérarchisés ? Pourquoi l’apparition des hiérarchies s’accompagnait-elle parfois d’inégalités considérables, alors que certaines sociétés parvenaient à maintenir une égalité relative ? Non seulement je souhaitais identifier les mécanismes pertinents chez l’humain contemporain, mais également déterminer à quel moment dans notre lignée évolutive ces mécanismes s’étaient mis en place. L’objectif était ambitieux, démesurément sans doute. À chaque étape de mon raisonnement, il m’a obligé à circonscrire mon propos, à me limiter à ce qui me paraissait essentiel et à éviter d’ouvrir des discussions risquant de faire dévier ou d’alourdir indûment la démonstration. Cette circonscription était nécessaire, mais elle avait un prix. Certaines des composantes de la démonstration sont demeurées sous-développées, présentées trop rapidement ou cryptiques. Cela n’a pas échappé à l’oeil aguerri des participants à cette disputatio, et je suis très reconnaissant à Philosophiques de me donner l’occasion de revenir sur certains aspects, ou certaines implications, de mon argument. Je remercie tout particulièrement David Robichaud d’avoir pris en main l’organisation de ce dossier. L’argument du livre se déroule en deux grandes étapes. La première concerne l’évolution de la sociabilité dans la lignée humaine jusqu’à l’apparition d’homo sapiens. J’y décris l’évolution des mécanismes cognitifs et motivationnels qui ont fait de nos ancêtres des animaux particulièrement coopératifs, capables de suivre des normes et de s’opposer à la domination des individus les plus puissants et agressifs. La deuxième porte quant à elle exclusivement sur l’évolution culturelle chez homo sapiens. Elle montre comment les hiérarchies permettent de maintenir la coopération dans les grands groupes, là où autrement elle s’écroulerait. À ce volet « fonctionnaliste » de l’argument s’en ajoute un autre, portant cette fois sur le côté sombre des hiérarchies et cherchant à expliquer comment les relations de dépendance qu’elles impliquent empêchent souvent le contrôle efficace des dirigeants et rendent possibles des formes inédites d’exploitation. Je répondrai aux commentaires en suivant la logique générale du livre. Je commencerai par les questions concernant le caractère darwinien de l’argument (Frédéric Bouchard), discuterai ensuite les questions concernant l’évolution du cerveau et de la cognition (Vincent Bergeron et Luc Faucher), puis conclurai en discutant de l’évolution culturelle et de l’évolution des hiérarchies elles-mêmes (Luc Faucher et Dave Anctil). Frédéric Bouchard soulève quatre questions concernant la relation entre mon approche et la théorie évolutionniste. Je les traite tour à tour. La première question concerne le caractère néodarwinien de l’argument. La question est motivée par le fait suivant : l’ouvrage, bien que se situant explicitement dans un cadre évolutionniste, ne consacre pratiquement aucun espace à la discussion des mécanismes évolutifs ayant mené à la sélection des traits étudiés et, au premier …

Parties annexes