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Comptes rendus

Christian Leduc, François Pépin, Anne-Lise Rey et Mitia Rioux-Beaulne, dir., Leibniz et Diderot : Rencontres et transformations, Montréal, Vrin, 2015, 340 pages

  • Guillaume Coissard

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  • Guillaume Coissard
    ENS de Lyon

Couverture de Les nouveaux horizons du féminisme dans la philosophie francophone,                Volume 44, numéro 2, automne 2017, p. 189-424, Philosophiques

Corps de l’article

Issu d’un colloque international tenu en 2012 à Ottawa, cet ouvrage, présenté comme un recueil de textes, est composé de seize contributions, quatorze en français, et deux en langue anglaise. Il s’intéresse à la rencontre de deux philosophes dont les pensées semblent à première vue bien différentes.

Leibniz d’un côté, représentant de la métaphysique classique, et Diderot de l’autre, dont la philosophie est connue pour son matérialisme vitaliste et sa complaisance à l’endroit de l’empirisme d’inspiration lockéenne, sont les deux protagonistes de cette « rencontre » inattendue. À travers la relation particulière entre Leibniz et Diderot, les diverses études qui composent le livre fournissent un exemple frappant de la fécondité de tout travail cherchant à reconstruire les relations de deux périodes qu’on a longtemps cherché à opposer.

L’ambition n’était pourtant pas aisée : comme le remarque l’Avant-propos, un problème important émerge auquel se frotte l’historien de la philosophie qui cherche à reconstruire la réception de la philosophie leibnizienne au xviiie siècle : d’abord, il est impossible de déterminer avec précision ce que Diderot a lu de Leibniz, et à quelle date. Cet obstacle a pour origine l’histoire accidentée de la diffusion des textes leibniziens aussi bien que la manière très libre dont Diderot utilise les références philosophiques. Un des traits caractéristiques de l’éclectisme de Diderot, méthode philosophique sur laquelle un grand nombre des auteurs participant à cet ouvrage reviennent, est qu’il reprend, sans les nommer et en les intégrant à un contexte philosophique très différent de leur contexte d’origine, des éléments, des concepts, des argumentations qui fonctionnent alors à nouveaux frais. Il s’agit de repérer ces emprunts et de mesurer les transformations qu’ils font subir à la pensée d’origine. Cela dit, il faut aussi être capable, puisque Diderot n’a guère le souci de la référence, de justifier qu’il y a bien emprunt, discussion ou refus d’éléments réellement leibniziens. C’est pourquoi l’Avant-propos, écrit à huit mains, va jusqu’à parler d’« une importante lacune contextuelle qui empêche de traiter ce rapport comme étant de l’ordre d’une réception au sens plus classique » (p. 9). Dès lors, un problème de méthode s’impose, qu’entendent justement traiter les onze pages de cet avant-propos.

Cette section liminaire tente de dégager une solution méthodologique positive. Est ainsi écartée une manière classique d’envisager les rapports entre deux auteurs en ce qui concerne leur influence, ce qui nécessiterait une identification des textes disponibles pour Diderot, des textes réellement lus, et des médiations permettant telle ou telle lecture. On comprend que la méthode philosophique de Diderot, qui dissimule ses sources en plus d’en faire un usage libre, se prête mal à cette procédure habituelle. Il faut aussi traiter avec prudence, pour les mêmes raisons, l’idée selon laquelle Diderot fournit une interprétation de la philosophie de Leibniz. Diderot n’est pas exégète ni commentateur de Leibniz, mais il use de certains lieux de la philosophie leibnizienne pour développer sa propre réflexion. D’où la proposition méthodologique qui, nous semble-t-il, est le coeur de cet Avant-propos, d’adopter une méthode comparatiste et historique : il s’agit d’identifier des « homologies » entre les deux auteurs, c’est-à-dire de « montrer comment, dans certains champs du savoir, Leibniz et Diderot s’attaquent aux mêmes problèmes philosophiques » (p. 13). Les auteurs vont jusqu’à avancer que c’est parce qu’il y a une « communauté épistémique » englobant Leibniz et Diderot, et définissant des problèmes communs, que les réponses leibniziennes à ces problèmes peuvent être reprises, déformées ou rejetées par Diderot. Ce qui ferait le commun entre les deux auteurs serait donc les questions auxquelles ils se confrontent et les outils conceptuels dont ils disposent pour répondre ; ce qui ferait leur différence serait l’intervention concrète par laquelle chacun fournit une réponse particulière.

Si cette introduction générale entend ressaisir les différentes contributions sous une unité méthodologique, l’ouvrage n’y perd pas du point de vue de la diversité des approches. On appréciera ainsi que les seize contributions soient organisées selon cinq thèmes : « La question du matérialisme » ; « Encyclopédie et savoir » ; « Philosophie de la connaissance » ; « L’organisme et le vivant » ; « Esthétique et théorie de la conscience ».

Pour restituer ces propos divers, nous nous attarderons sur les contributions qui, de notre point de vue, illustrent particulièrement la méthode définie par l’avant-propos.

L’article de M. Rioux-Beaulne (« “Laissez là vos individus” : Diderot et Leibniz devant le bien-fondé des phénomènes ») est un bel exemple de l’application de la méthode développée en introduction. Il s’agit en fait de partir d’un problème cartésien, à savoir celui de l’arbitraire des phénomènes, en particulier du phénomène des corps physiques individués, dont les qualités sensibles sont toujours soumises à un choix arbitraire de Dieu. La distinction cartésienne de la substance pensante et de la substance étendue pose un problème théorique pour la compréhension de la manière dont nous percevons les corps individuels. L’auteur considère ainsi que Leibniz et Diderot fournissent tous deux une réponse à ce problème cartésien dont ils héritent. Le premier assoit, par le mécanisme de la perception, l’ordre phénoménal dans lequel les corps se donnent sur l’ordre métaphysique des substances (les monades). Ainsi les apparences, telles qu’elles nous présentent des corps, sont fondées métaphysiquement. Le point capital, repéré par M. Rioux-Beaulne qui cherche moins à résoudre la question chez Leibniz qu’à exposer ce que Diderot a pu en retirer, est que la perspective leibnizienne est proprement épistémologique : il s’agit de fonder ontologiquement ce qui nous apparaît dans l’ordre phénoménal comme des corps individuels perçus. Diderot peut alors reprendre la manière épistémologique de poser le problème sans accepter sa solution métaphysique : à partir du moment où le point de départ est la matière, une et indivisible, et non pas l’infinité des monades individuelles, les corps individuels tels qu’ils nous apparaissent ne sont pas fondés ontologiquement mais dépendent seulement de la façon dont notre organisation singulière les figure, celle-ci nous donnant à voir un ordre phénoménal propre dont on ne peut plus s’assurer. On voit bien ici comment les positions de Leibniz et de Diderot sont à considérer comme deux interventions dans un problème historique et philosophique identique. C’est parce que les deux auteurs héritent de la distinction cartésienne entre les substances, qu’ils cherchent à préciser ou dont ils cherchent à s’émanciper, que des points de rapprochement comme des points de divergence sont identifiables.

On voit donc qu’il ne s’agit pas exclusivement dans cet ouvrage d’identifier des convergences, comme si Diderot était leibnizien, ou inversement, comme si la philosophie de Leibniz était un matérialisme déguisé. L’article de B. de Negroni intitulé « Encyclopédie et totalisations du savoir ? » est à cet égard significatif puisqu’en partant de l’ambition encyclopédique commune aux deux penseurs il pose la question de savoir comment situer les deux projets l’un par rapport à l’autre, et plus précisément de savoir si l’Encyclopédie à laquelle participe Diderot peut être comprise comme la réalisation et l’application du projet leibnizien. Or, sans chercher à forcer un rapprochement indu, l’auteure insiste largement sur ce qui distingue les deux entreprises. D’un point de vue logistique d’abord, l’encyclopédie pensée par Leibniz suppose un monarque qui a la volonté politique de mettre en oeuvre le projet encyclopédique, alors que « Diderot considère au contraire qu’une encyclopédie ne peut pas être ordonnée par un gouvernement. » (p. 91). L’auteure poursuit ainsi sa liste des points de divergence, montrant tour à tour que le modèle encyclopédique leibnizien ne suppose pas le même rapport à la langue que le modèle diderotien, ou encore que, chez le premier, la diversité des connaissances est résorbable en droit dans une unité de principes, thèse catégoriquement refusée par Diderot. Ces différences de vue sont à référer à une différence d’ambition : quand, chez Leibniz, l’encyclopédie calque la connaissance divine puisqu’elle tend à rendre l’infinité des points de vue, elle est chez Diderot une oeuvre purement humaine ne se référant pas à une instance transcendante qui totaliserait les savoirs. À l’aune de ce parcours, dont nous avons omis quelques étapes, B. De Negroni peut donc conclure : « Diderot n’a pas mis en oeuvre un projet leibnizien » (p. 103).

Cependant, on le voit, la divergence intellectuelle ne ressort que sur le fond d’une ambition commune. C’est pourquoi Anne-Lise Rey, dans l’article « Le rôle des conjectures dans la démarche expérimentale », rapproche, dans le cadre de la philosophie du vivant, le rôle de l’hypothèse chez Leibniz et celui des conjectures chez Diderot. Il s’agit de faire émerger ce qui est nommé une « communauté méthodologique d’articulation entre conjecture et expérience » (p. 150). En effet, adopter la perspective des pratiques épistémologiques mises en avant par les deux auteurs dans le cadre de l’étude du vivant nous permet de comprendre que l’expérience scientifique entraîne chez eux, de manière analogue, la construction d’hypothèses proprement rationnelles. L’identification d’une telle proximité méthodologique, dont on peut, affirme l’auteure, faire remonter l’inspiration à Bacon, remet en cause l’opposition stricte et habituelle pour les historiens des idées entre le rationalisme leibnizien et le pseudo expérimentalisme diderotien. Si les deux philosophes ne partagent pas les mêmes options théoriques, ils s’inscrivent néanmoins tous deux dans une même communauté de pratiques scientifiques. L’article de Ch. Leduc (« L’analogie leibnizienne dans le débat entre Diderot et Maupertuis ») se situe dans cette même veine : on montre, par comparaison avec Maupertuis, que l’utilisation méthodologique de l’analogie par Diderot est très proche de celle de Leibniz.

Une telle méthode permet finalement des approches différenciées. On peut par exemple s’interroger, de manière anhistorique, sur les points de rencontre entre les deux philosophies : c’est l’objectif de J. Boulad-Ayoud dans « Le Leibniz de rêve. Les partis pris matérialistes de Diderot dans l’article “Leibnizianisme” ». On peut aussi, à la façon de M. Laerke, chercher à décrire les modalités de l’intervention concrète de chacun des auteurs dans le champ intellectuel de l’époque, c’est-à-dire chercher à déterminer les attitudes intellectuelles des deux savants (« Leibniz et Diderot : entre l’esprit modéré et l’esprit audacieux ») ; A. Pelletier tire jusqu’au bout les conséquences de la considération de problèmes théoriques communs aux deux auteurs et cherche à montrer qu’on trouve dans la correspondance de Leibniz avec Wagner une réponse par anticipation à la conception diderotienne de « l’ordre des choses » (« L’ordre des choses, Leibniz lecteur de Diderot ? »). Le travail de F. Pépin (« Diderot et Leibniz face à la chimie du vivant » se pose la question : quel rôle Leibniz et Diderot donnent-ils à la chimie dans la connaissance du vivant ? C’est le problème théorique de l’espèce humaine dont traite J. E. H. Smith (« Leibniz and Diderot and the Unity of the Human Species »). D. Dumouchel, dans « Diderot et les petites perceptions esthétiques » travaille pour sa part le corpus des textes esthétiques de Diderot, cherchant à identifier des « affinités thématiques » avec Leibniz.

On ne voudrait cependant pas donner l’impression que les seize contributions appliquent une méthode unique, dont le matériau seul varierait. On trouve en effet et de manière heureuse, des contraventions au programme initial. Ainsi de l’article de C. Alvarèz, qui cherche à reconstituer la lecture de Leibniz qui a lieu dans le Salon de 1767. Ici, l’auteure nous montre que la question de méthode posée par la façon dont Diderot use de ses références doit aller jusqu’à nous faire remettre en cause l’idée que ce sont des éléments proprement philosophiques qui sont reçus et réutilisés dans les textes diderotiens. Au prix de l’interprétation d’une mention de la thèse des indiscernables, elle montre que ce sont des images et des associations d’images que Diderot retient de Leibniz. Le travail de l’imagination de l’esprit de Diderot lisant Leibniz est partie intégrante du travail de réception du philosophe allemand. À partir de ce postulat méthodologique, on se permet d’expliquer des traces de leibnizianisme que l’historien de la philosophie relègue habituellement au rang de simple anecdote. Au contraire, il faut comprendre que « l’image est essentielle dans le dialogue qu’entretient Diderot avec les auteurs » (p. 262).

Nous paraissent encore marquer leur différence, d’un point de vue méthodologique, le travail de A. Lyssy (« Was Diderot a Spinozist ? ») qui disjoint le caractère radical du caractère spinoziste de la philosophie diderotienne ; celui de S. Audidière (« Une philosophie “conciliante, paisible et secrète” ? ») s’attachant à comparer les biographies de Leibniz par Fontenelle et par Diderot ; celui de F. Duchesneau (« Diderot et le couple leibnizien, monade et corps organique ») qui entend saisir le décalage entre l’utilisation de la monade dans la pensée leibnizienne de l’organisme et sa reprise par Diderot, par des médiations historiques et scientifiques (Needam en particulier). C. Fauvergue, qui fut une des premières à prendre au sérieux les rapports entre les deux philosophes [1] propose une étude de la façon dont la traduction par Diderot d’un texte de Brucker signe une compréhension de la conscience beaucoup plus leibnizienne que lockéenne. Enfin, de manière analogue, M. Picon étudie les interventions textuelles de Diderot dans la restitution faite par Brucker des Meditationes de cognitione, veritate, et ideis de Leibniz.

En somme, cet ouvrage se caractérise par la richesse des approches qu’il donne d’une relation jusqu’ici peu travaillée. Toute personne intéressée par l’histoire intellectuelle de la période moderne ressortira de sa lecture fort de connaissances nouvelles quant aux rapports du matérialiste Diderot et du métaphysicien Leibniz, ce qui, déjà, est un mérite peu négligeable. Mais on voit aussi qu’au bout de ce parcours l’intérêt d’un tel travail vient tout autant des problèmes de méthode qu’il pose et qui intéresseront tout historien de la philosophie soucieux de réfléchir les catégories dont il use pour appréhender les questions de réception.

Parties annexes