Étude critique

L’attention et le souci des autres dans un monde indifférent : geste moral ou conditionnement social ? À propos de La fragilité du souci des autres. Adorno et le care, par Estelle Ferrarese[1][Notice]

  • Pascale Devette

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  • Pascale Devette
    Université de Montréal

L’enjeu général du livre La fragilité du souci des autres s’inscrit dans une réflexion sur la compartimentation sociale du soin et de l’attention aux autres. Estelle Ferrarese précise ses analyses au travers d’un dialogue jusque-là inédit entre Theodor W. Adorno, les éthiques du care ainsi que la sensibilité commune qu’on retrouve dans ces deux corpus concernant le souci des autres. En partant de l’importance des besoins, les théoriciennes et les théoriciens du care se positionnent contre un pan majeur de la philosophie politique moderne qui intègre le geste moral dans une éthique universelle et abstraite (largement inspirée de Kant). Les théoriciennes du care affirment la primauté des besoins sur les droits. Bien évidemment, elles ne rejettent pas la portée des droits, mais considèrent que les droits naissent des besoins, dont il faut être à l’écoute. Les besoins ne peuvent pas tous être prédéfinis, il faut donc être sensible aux situations diverses. Ainsi, plutôt que de demander « qu’est-ce que la justice ? », les théoriciennes du care ancrent leurs interrogations dans des situations concrètes et cherchent à circonscrire les besoins d’une personne et à y répondre le mieux possible. Ce faisant, cette approche de l’éthique permet aussi de jeter un regard neuf sur la vulnérabilité. La possibilité d’être affecté par le monde et l’interdépendance qui nous lie les uns aux autres ne sont pas considérées comme des tares ; au contraire, ces éléments soutiennent une anthropologie de la vulnérabilité en tant que lien social majeur et central. En effet, le quotidien est constitué de petits gestes de soin, d’attention et d’écoute qui rendent le monde vivable. Les êtres humains sont des êtres relationnels, bien que par ailleurs, les personnes qui prennent davantage soin des autres soient souvent moins remarquées, comme si ces gestes allaient de soi ou avaient peu d’intérêt. Les éthiques du care ont donc pour objectif de souligner l’importance, dans nos gestes moraux, du particulier et de la souffrance (toujours située) de chaque personne en tant qu’être vulnérable. Elles fondent leurs approches sur l’importance de l’écoute, de l’attention et de l’observation : il s’agit d’être réceptif à son environnement afin d’agir pour répondre à un besoin de la manière la plus adéquate. Ferrarese suit cette voie tracée par les éthiciennes du care et définit Mais si l’attention au particulier est nécessaire, ce n’est pas seulement en ce qu’elle permet de répondre adéquatement aux besoins du destinataire. En donnant une visibilité théorique aux gestes de soin, les théoriciennes du care cherchent également à politiser et à faire reconnaître l’importance sociale du travail de soin et des personnes, souvent discrètes ou maintenues dans l’ombre, qui veillent à la pérennité du monde et des autres. Ainsi, Joan Tronto considère que la reconnaissance du care, sur le plan des valeurs tant individuelles qu’institutionnelles, va de pair avec une amélioration de nos capacités d’attention aux autres, au sens où l’attention n’est pas simplement une posture individuelle dont certaines sensibilités seraient porteuses, mais un fait social qui peut être encouragé et dont on peut faire l’apprentissage. Marie Garrau va également dans ce sens lorsqu’elle nous convie à l’importance de « rendre le monde attentif ». Il est vrai que la pensée d’Adorno pourrait, dans un premier temps, sembler éloignée des éthiques du care, notamment lorsqu’on considère les propos d’Adorno sur les femmes. Ferrarese relève quelques affirmations tenues dans La dialectique de la raison par Horkheimer et Adorno en ce qui concerne le ...

Parties annexes