Comptes rendus

Manon Garcia, On ne naît pas soumise, on le devient, Paris, Climats Flammarion, 2018, 272 pages[Notice]

  • Marie-Anne Casselot

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  • Marie-Anne Casselot
    Université Laval

Manon Garcia, dans On ne naît pas soumise, on le devient, attaque de front l’enjeu de la soumission féminine, tabou à la fois philosophique et féministe s’il en est un. D’entrée de jeu, Garcia pose la question provocatrice de la participation des femmes à leur propre soumission : serait-ce une participation active, volontaire, voire voulue ? Pour résoudre cette question, Garcia s’attarde, dans cet excellent ouvrage de philosophie féministe, aux effets de la soumission féminine depuis le point de vue des femmes et « dans ce qu’elle a d’aliénant et de séduisant » (p. 24). Ce qui la conduira à une seconde question, non moins provocatrice que la première : serait-ce parce que les femmes tirent du plaisir ou certains avantages à leur soumission qu’elles s’y engagent activement ? Quelle situation et quelles motivations sont sous-jacentes à cette participation active ? Selon Garcia, autant les philosophes que les féministes ont fait l’économie d’une étude approfondie de la soumission, ce qui empêche de saisir aujourd’hui toutes les subtilités du phénomène. La philosophie occidentale n’aurait pas étudié les motivations derrière la soumission d’un sujet, que ce soit face à un tyran ou bien à un pouvoir donné. C’est à l’aune du problème de la motivation à la soumission que Garcia réfère rapidement à La Boétie et à Freud comme deux philosophes ayant réellement pensé la soumission, malgré leurs limites théoriques respectives. Le premier a cherché à délimiter les raisons qui poussent un individu à se soumettre à un tyran, tandis que le second suggère une explication psychanalytique du « plaisir pris à sa propre souffrance » dans le masochisme. D’un côté, la soumission est une faute morale tandis que de l’autre, elle est une pathologie. Pour Garcia, les féministes n’ont pas plus résolu « l’énigme de la soumission » (p. 14) que les philosophes, notamment parce qu’elles cherchaient surtout à éviter le piège de l’essentialisme soutenant que la soumission féminine est naturelle à cause de l’infériorité des femmes. Historiquement, la soumission a été « prescrite comme un comportement normal, moral et naturel de la femme » (p. 15) ; dans ce contexte, les femmes étaient des victimes passives de la domination masculine. Garcia propose pour sa part qu’étudier la soumission, d’un point de vue féministe, ne doit pas présupposer un déterminisme du destin des femmes — elles ne sont « pas des victimes, coupables, passives ou perverses » (p. 19). Réfléchir à la soumission féminine implique de « décrire une expérience vécue sans pour autant considérer cette expérience comme absolue, naturelle et nécessaire pour être une femme » (p. 21). La perspective de Garcia considère plutôt que « la soumission c’est l’action ou la situation de celui ou celle qui se soumet » (p. 31). Lorsqu’elle configure sa définition d’usage de la soumission, Garcia affirme qu’il y a eu décision consciente, dans la soumission, « de ne pas agir contre le pouvoir qui s’exerce sur soi » (p. 31). La philosophe française distingue deux volontés possibles à l’oeuvre dans la soumission : une volonté positive d’être soumis ou bien une volonté passive s’assimilant à de la résignation et à l’absence de résistance. Pour son projet, Garcia soutient donc qu’« étudier la soumission des femmes consiste à étudier l’action ou la situation des femmes lorsqu’elles sont partie prenante d’un rapport de domination auquel elles ne résistent pas » (p. 34). Outre la réarticulation de la soumission en termes de participation active plutôt qu’en termes d’absence de résistance, l’intérêt principal du livre réside dans l’interprétation et la vulgarisation ...