Comptes rendus

Barbara Stiegler, « Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique, Paris, Gallimard, « coll. » Les Essais, 338 pages[Notice]

  • Jean-Fabien Spitz

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  • Jean-Fabien Spitz
    Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Le livre de Barbara Stiegler, sous couvert de reconstituer le débat historique qui, entre les deux guerres, a opposé frontalement les deux penseurs américains que sont Walter Lippmann et John Dewey, entend en réalité dénoncer une « idéologie » contemporaine, celle que Margaret Thatcher a résumée par le sigle TINA : « There Is No Alternative, il n’y a pas de solution de rechange ». Il faut que les hommes s’adaptent à la nouvelle réalité née d’une loi d’airain de l’histoire qu’est le capitalisme mondialisé. Devant ce Moloch, dont le développement est l’effet des lois les plus objectives — celles de l’économie concurrentielle — les individus doivent renoncer à leurs archaïsmes, à leurs préjugés, renoncer à vouloir modeler au gré de leurs désirs une réalité qui leur déplaît mais qui ne saurait être autre qu’elle n’est. Changer leurs désirs plutôt que l’ordre du monde en somme. Renoncer aux rêves d’égalité, de démocratie, de justice sociale, de société décente maîtrisée par l’intelligence collective, de respect de l’environnement, pour voir enfin la réalité telle qu’elle est et y adapter leurs comportements et leurs concepts. Cette représentation de l’évolution actuelle des sociétés modernes serait, selon l’auteure, fondée sur l’importation d’un modèle biologique, et Walter Lippmann, journaliste influent dans les milieux gouvernementaux entre les deux guerres aux États-Unis, est ici présenté comme l’apôtre — ou le précurseur — de cette approche biologisante du social qui conçoit la société comme un organisme évoluant d’après des lois autonomes et indépendantes de la volonté, et surtout de l’intelligence des acteurs. Le modèle utilisé serait darwinien, ou plutôt pseudo darwinien, tant il met l’accent sur l’idée que l’orientation de l’évolution sociale — plus de production de richesse, plus de spécialisation, plus de division du travail, plus de globalisation, plus d’intégration de l’ensemble des activités humaines dans la sphère du marché et de la concurrence — est rigidement fixée et non pas susceptible de se modifier plastiquement à mesure de l’évolution elle-même. Lippmann n’est pas un penseur très cohérent ni très systématique, mais certaines lignes de force de sa conception des sociétés « démocratiques » modernes peuvent néanmoins, selon l’auteure, être mises en lumière. D’abord l’idée que les représentations de la masse des individus sont inadaptées à l’état actuel de la société. Elles sont liées à une société statique : égalité, justice sociale, maîtrise des excès sont des catégories qui conviennent à des états (ce que l’auteure appelle des stases) mais pas à des flux. Or les flux sont la réalité. Ensuite l’idée que, parce que la masse est prisonnière de représentations inadaptées et retardataires, la démocratie — le gouvernement par la volonté du plus grand nombre — est une impossibilité. Il convient donc de la remplacer par le règne d’experts avertis de la fluidité inéluctable et qui, conscients qu’aucune représentation statique ne peut avoir prise sur la société sans l’immobiliser et entraver son progrès, sont convaincus que la seule approche possible consiste à affiner les procédures juridiques issues de l’évolution pour rendre la concurrence plus parfaite et pour maintenir l’authenticité du mouvement des facteurs matériels et humains sans jamais chercher à lui imposer une forme construite par l’intelligence. L’idée, on le voit, est parente de l’opposition tracée ensuite par Hayek entre représentations évolutionnistes et représentations constructivistes de la société. Enfin l’idée d’une gestion biopolitique des populations destinée à réformer les représentations statiques et archaïsantes des individus et à les contraindre à adopter des comportements qui épousent les besoins ...