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Disparition d’une philosophe engagée — Ágnes Heller (1929-2019)

  • Philippe Despoix

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  • Philippe Despoix
    Département de littératures et de langues du monde, Université de Montréal

Couverture de Routes, détours et relecture postcoloniale de la philosophie africaine, Volume 46, numéro 2, automne 2019, p. 275-748, Philosophiques

Corps de l’article

Il est impossible de dire aujourd’hui ce que la postérité retiendra de l’oeuvre d’Ágnes Heller et de l’École de Budapest qu’elle contribua à former, mais on perçoit déjà comment son parcours et ses travaux singularisent une pensée de notre époque.

Après avoir échappé de peu au génocide nazi qui a fait disparaître une partie de sa famille, Ágnes Heller commence ses études à l’université de Budapest en 1947 et opte pour la philosophie. La rencontre avec le grand maître marxiste d’alors, Georg Lukács, est fulgurante. Elle entreprend un doctorat sous sa direction en 1953, devient son assistante et commence à enseigner en 1955. Témoin du gouvernement réformateur d’Imre Nagy auquel participe Lukács et du soulèvement populaire écrasé par l’intervention soviétique, Heller est exclue du Parti communiste puis de l’université en 1958 et ne pourra reprendre ses recherches qu’en 1963 à l’Institut de sociologie de l’Académie des sciences.

Elle instaure alors les rencontres du cercle d’élèves de Lukács qui sera connu sous le titre d’École de Budapest, foyer de pensée interdisciplinaire où, avec ses collègues et amis György Márkus, Mihály Vajda et Férenc Fehér, elle croisera anthropologie philosophique, théorie du langage, phénoménologie, sociologie et esthétique. Renouvelant la théorie critique de la société, ils déconstruiront de multiples façons le paradigme marxien de la production matérielle. Heller devient alors une des figures majeures du courant marxisme humaniste réformateur qui se déploie en Europe de l’Est. À la suite de ses travaux sur Aristote et l’ethos antique, puis sur l’homme de la Renaissance, elle oriente sa réflexion vers la reproduction quotidienne comme lieu par excellence du social — s’éloignant de la philosophie tardive de son maître, sans pour autant renouer avec le romantisme révolutionnaire qui avait caractérisé sa jeunesse. Elle esquisse là l’idée d’une imbrication fondamentale des rationalités matérielles, symboliques et morales plus large que le changement de paradigme centré autour de la seule communication langagière plus tard proposé par Jürgen Habermas.

Les positions clairement pro-réformatrices de Heller et de ses amis deviennent de plus en plus intenables à partir de l’intervention soviétique contre le Printemps de Prague. Après la mort de Lukács en 1971, leur groupe est systématiquement marginalisé par le pouvoir hongrois, menant à la dispersion de la majorité des membres de l’École et à l’exil de Heller en Australie à partir de 1977.

Pendant cette période, elle développe l’idée d’une défense des « besoins radicaux » libérés de la seule contrainte de la reproduction quotidienne pour reformuler une théorie des valeurs, et de leur mise en débat. Parallèlement, elle approfondit avec son mari, Ferenc Fehér, une critique interne du « socialisme réellement existant » en tant que « dictature sur les besoins » incompatible avec toute forme de démocratie[1]. Depuis son exil australien, Heller publie essentiellement en anglais et sera nommée, en 1986, titulaire de la chaire Hannah Arendt de la New School for Social Research à New York. Ses nombreux travaux tournent autour de la défense impérative de la pluralité des valeurs, interrogent les antinomies irréductibles de la modernité, ainsi que le nécessaire fondement éthique (kantien) de toute politique démocratique. Prônant une vérité du dissensus, Heller s’intéresse au lien entre l’éthique sociale et les formes de justice attentives au développement des potentiels créatifs et politiques de chaque citoyen, mais aussi aux questions esthétiques — le comique entre autres. Son engagement intellectuel a été largement reconnu, et elle a reçu de nombreuses distinctions internationales, dont le prix Lessing de la ville de Hambourg, la médaille Goethe et, plus récemment, le prix Manes Sperber de la ville de Vienne.

Revenue à Budapest ces dix dernières années, Heller devint l’une des critiques les plus farouches de la politique de Viktor Orbán. Elle évoquait à propos des évolutions autoritaires récentes un phénomène de « reféodalisation » rendu possible par les nouvelles formes de « servitude volontaire » et, particulièrement sensible au problème des réfugiés, mettait en garde contre les fantômes « ethnico-nationalistes » minant l’Europe.

Invitée à Paris à la fin 2018, Heller insistait sur l’ambivalence de l’héritage européen, riche de ses idéaux humanistes et démocratiques, mais également porteur des horreurs colonialistes et génocidaires. Un prudent scepticisme semble planer sur ses dernières positions : suggérant que l’élimination de l’aliénation, même si désirable, reste impossible, elle demandait si « l’espoir n’est pas, en définitive, une passion aussi triste et néfaste que la peur ?[2] ». L’anti-dogmatisme et le rationalisme à la fois utopique et pragmatique de cette rare femme philosophe resteront comme l’une de ses empreintes dans l’époque. Ce 19 juillet, peu après son 90e anniversaire, elle n’est plus revenue d’une baignade dans le lac Balaton[3].

Parties annexes