Disputatio

Précis de Récit et reconstruction[1][Notice]

  • Claude Panaccio

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Pouvons-nous dialoguer avec les philosophes du passé ? Pouvons-nous leur poser des questions suscitées par nos propres préoccupations philosophiques et obtenir d’eux des réponses intéressantes, même quand ils ne s’étaient pas interrogés eux-mêmes sur ces questions-là ? C’est ce que j’avais fait dans un autre ouvrage il y a plus de vingt-cinq ans, Les mots, les concepts et les choses, où je mettais en discussion un franciscain anglais du quatorzième siècle, Guillaume d’Ockham, avec des philosophes analytiques récents, Jerry Fodor, Donald Davidson et Nelson Goodman en l’occurrence. Quelques collègues, médiévistes surtout, s’en étaient inquiétés : ne tombe-t-on pas ainsi dans l’anachronisme ? Les penseurs du Moyen Âge travaillaient dans un contexte intellectuel très différent du nôtre, les questions qu’ils se posaient ne sont plus celles d’aujourd’hui, leurs appareils conceptuels ne sont pas les nôtres ; comment peut-on les traiter comme des contemporains, comme des collègues ? La même difficulté, bien entendu, peut être soulevée à propos des Grecs ou des philosophes du dix-septième ou du dix-huitième siècle. Cela m’a amené à pousser plus loin ma réflexion sur mon propre travail et, de façon générale, sur l’usage philosophique des auteurs du passé. Je l’ai fait en dialogue, notamment, avec le médiéviste français Alain de Libera et nous avons, chacun de son côté, régulièrement écrit sur ces questions de méthodologie depuis les années 1990. Dans son grand livre sur la querelle des universaux, par exemple, de Libera abordait directement l’un des thèmes qui m’intéresse le plus en philosophie, et s’employait à montrer que le problème des universaux chez les Grecs et les médiévaux n’était pas le même problème que celui que discutent aujourd’hui les philosophes analytiques sous la même appellation. De Libera a ainsi mis au point, peu à peu, une méthode qu’il qualifie d’ « archéologique » en référence à Michel Foucault, lequel, comme on le sait, a beaucoup insisté sur les discontinuités et les ruptures dans l’histoire de la pensée. Cet accent sur la discontinuité rejoint aussi les réflexions du philosophe anglais R. G. Collingwood sur l’histoire de la philosophie ou celles de Thomas Kuhn sur l’histoire des sciences. Collingwood, Kuhn, Foucault, de Libera réagissent à bon escient contre une vision simpliste de l’histoire de la philosophie, des idées ou des sciences, selon laquelle il y aurait un petit nombre de problèmes, toujours les mêmes, à propos desquels différents auteurs auraient pris position à travers les siècles, de telle façon qu’on puisse directement confronter les unes aux autres les idées de Platon, de Guillaume d’Ockham, de Spinoza, ou de Hegel avec celles de Russell, de Husserl ou de Quine. Il s’est ainsi développé depuis un demi-siècle surtout une approche contextualiste en histoire de la philosophie qui tient que les questions mêmes diffèrent d’une époque à l’autre et que l’on ne peut que difficilement arracher une doctrine à son contexte d’émergence pour la transplanter dans un autre. Mon propre point de départ, cependant, est que la discipline Philosophie, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui dans les universités, dans les revues spécialisées, dans les congrès ou dans les colloques, entretient avec son histoire un rapport bien spécial. Beaucoup plus que dans les autres disciplines, les philosophes ressentent à tout moment le besoin de discuter leurs lointains prédécesseurs, les Platon, Aristote, Thomas d’Aquin, Descartes, Hume, Kant, Hegel, etc., et de se situer par rapport à eux sur le plan philosophique même. Mon propos dans ce livre est d’élucider les conditions de possibilité d’un tel dialogue avec ...

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