Disputatio

Dialogue et reconstruction : réflexions sur Récit et reconstruction[Notice]

  • Dario Perinetti

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  • Dario Perinetti
    Université du Québec à Montréal

Dans un livre récent, Justin Smith se demande pourquoi, alors que d’autres disciplines historiques ont connu une profonde réflexion sur les présupposés méthodologiques de leurs pratiques, l’histoire de la philosophie part souvent du présupposé que la philosophie est un dialogue qui se tient sub specie aeternitatis, et dans lequel nous serions autorisés à traiter les morts comme s’ils étaient nos contemporains. Smith soutient que la réponse à cette question peut tout simplement provenir d’un « manque d’intérêt pour la question de la méthodologie historique en tant que question philosophique ». Justin Smith exagère sans doute un peu. Plusieurs philosophes et historiens de la philosophie ont écrit sur des questions de méthode. On peut même constater une augmentation des écrits portant sur ce sujet dans les dernières années. Ce qui manquait, cependant, à cette abondante littérature est un ouvrage entièrement dédié à la question et qui explore de manière exhaustive et systématique les problèmes méthodologiques propres à la pratique de l’histoire de la philosophie. Récit et reconstruction, de Claude Panaccio, non seulement comble ce vide, mais offre en outre une réponse aboutie et philosophiquement sophistiquée aux questions méthodologiques de l’histoire de la philosophie, considérées comme des questions philosophiques. Le livre de Panaccio nous propose beaucoup plus que des recommandations méthodologiques. Il s’agit à n’en point douter d’une philosophie de l’histoire de la philosophie. Dans l’espace de ce texte, il n’est pas possible de rendre justice à tous les aspects du livre qui méritent une discussion approfondie. Mes commentaires vont porter sur les enjeux théoriques propres à la méthode reconstructionniste prônée par Panaccio, et notamment sur des idées qu’il défend dans les chapitres III (« Référence et continuité ») et V (« Les reconstructions doctrinales »). Dans les débats actuels autour de l’histoire de la philosophie, on peut reconnaître deux groupes plus ou moins bien définis. Les « reconstructionnistes » et les « contextualistes ». Les « reconstructionnistes » considèrent que l’historien de la philosophie, dans la mesure où il est philosophe plutôt que seulement historien, doit s’engager dans un dialogue avec les philosophes du passé. Il doit, comme le soutenait Grice, « traiter ceux qui sont grands, mais morts comme s’ils étaient grands et vivants ; comme des personnes qui ont quelque chose à nous dire maintenant ». Jonathan Bennett, un des plus ardents défenseurs de la méthode reconstructionniste, appelait cette approche une méthode « collégiale », dans laquelle on étudie les auteurs du passé comme si l’on était leur collègue. L’objectif poursuivi est celui de reconstruire les arguments ou doctrines d’un auteur du passé, de manière à les rendre pertinents pour la discussion contemporaine. Bien que cela soit accessoirement utile à son entreprise, le but premier de l’historien reconstructionniste n’est pas de comprendre comment un auteur s’insère et répond à son contexte historique, ni non plus de comprendre comment ses arguments et ses théories représentaient des positions philosophiques légitimes ou raisonnables dans ce contexte. Le reconstructionniste cherche plutôt à identifier les doctrines philosophiques qui conservent un intérêt pour la pensée contemporaine, à les extraire de leur contexte et à les transposer au nôtre pour en discuter leur prétention à la vérité. L’adoption de la méthode reconstructionniste n’a pas comme corrélat nécessaire une déconsidération de la dimension strictement historique des textes ou des auteurs ; car, après tout, pour s’engager dans un véritable dialogue avec les philosophes du passé, il faut d’abord établir ce qu’ils ou elles ont réellement pensé. Mais, dans cette perspective, on considère que la recherche historique relève davantage de l’histoire des idées ou de la ...

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