Disputatio

Nature et insistance des problèmes philosophiques[Notice]

  • Sandrine Roux

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  • Sandrine Roux
    Université du Québec à Montréal

Le livre de Claude Panaccio, Récit et reconstruction, constitue un aboutissement magistral de ses travaux sur la nature et les méthodes de la philosophie et de l’historiographie de la philosophie. L’enquête porte au premier chef sur « les fondements de la méthode en histoire de la philosophie », mais c’est une réflexion pleinement philosophique qui nous est ici proposée. Et pour cause : l’auteur montre que la définition même de l’histoire de la philosophie et de ses objets engage déjà une philosophie — en particulier, une philosophie qui se doit de posséder une théorie sémantique, afin d’expliquer les rapports qui peuvent s’établir entre le discours de l’historien et celui des auteurs qu’il étudie ; une philosophie qui doit aussi trancher des questions d’ordre ontologique, concernant par exemple le statut qu’il convient d’accorder aux entités abstraites, tels que les contenus conceptuels et doctrinaux dont il est souvent question en histoire de la philosophie. C. Panaccio défend pour sa part une perspective nominaliste et naturaliste (p. 20) dont il souligne les nombreux avantages, à la fois sur les plans épistémologique, ontologique et méthodologique. Cette perspective commande de ne compter, parmi les référents ultimes du discours de l’historien, que des entités singulières et spatiotemporellement situées : des occurrences linguistiques, orales ou écrites, leurs énonciateurs, auditeurs et lecteurs, ainsi que les réalités singulières qui en habitaient le contexte (p. 205). Cela n’interdit pas de faire allusion à des « contenus doctrinaux », des « pensées » ou des « idées », et le nominalisme défendu ne vise pas à réformer le discours même de l’histoire de la philosophie telle qu’elle est couramment pratiquée ; il permet plutôt d’attirer l’attention sur le fait que ces « façons de parler n’ont d’intérêt pour l’explication historique que dans la mesure où elles peuvent être rapportées en dernière instance aux réalités plus concrètes » dont il a été question (p. 26). Toutefois, même si la réflexion proposée est celle d’un philosophe qui avance ses propres thèses et positions, il ne s’agit nullement de faire ici la théorie d’une méthode ou d’une pratique particulière en histoire de la philosophie. La perspective adoptée par C. Panaccio est à la fois plus générale et plus fondamentale. Comme l’indique le sous-titre du livre, l’objectif est de dégager les fondements de la méthode en histoire de la philosophie, et l’on pourrait même dire des méthodes, puisque l’auteur entend faire droit à la pluralité des projets et des approches, tout en mettant au jour leurs présupposés communs. C’est là un aspect crucial de l’ouvrage : C. Panaccio montre qu’en dépit de la diversité des méthodes et des approches, en dépit aussi des désaccords qui existent sur le plan théorique — que l’on songe aux débats entre discontinuistes et continuistes —, tous les historiens admettent en pratique un certain nombre de points, qui constituent autant de prérequis du travail historiographique. Ainsi en est-il, par exemple, de la « stabilité » ou de la « continuité du monde » à travers le temps, que tout historien, même le plus relativiste, ne peut manquer de présupposer (p. 89) ; quelles que soient ses allégeances, l’historien se doit également de doter les auteurs du passé d’une rationalité semblable à la nôtre, et supposer que la logique de leurs écrits correspond pour l’essentiel à celle que nous endossons (p. 73, p. 209). Or cette continuité du monde, cette constance de la rationalité, mais aussi — nous allons y revenir — « l’insistance transtemporelle des phénomènes philosophiquement problématiques » (p. 209) ne sont pas seulement des conditions de possibilité des ...

Parties annexes