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Introduction

La « loi de Hume » fait référence à une thèse avancée au 18e siècle par le philosophe écossais David Hume contre les doctrines du droit naturel et divin (Hume, 1973 (1740)). Selon Hume, toute transition de l’être au devoir-être est interdite car elle viole les règles élémentaires de la logique.

Cette fameuse loi de Hume a été contestée par de nombreux philosophes. Notamment, certains ont affirmé que le principe « devoir-implique-pouvoir » (DIP) exprimait une vérité conceptuelle au sujet de la notion de « devoir » et permettait, ainsi, d’établir un passage conceptuel entre les énoncés descriptifs et les énoncés normatifs (Gardies, 1987 ; Hare, 1952 ; Wedgwood, 2006).[1]Le problème provient du fait que les énoncés dérivés à l’aide du principe DIP sont tous des énoncés négatifs ou, autrement dit, des négations de normes. Or, selon certains auteurs, les négations de normes ne sont pas de véritables énoncés normatifs. De ce fait, selon eux, le principe DIP ne permet pas de déduire une conclusion normative à partir de prémisses descriptives, puisque la conclusion n’est pas vraiment normative. La loi de Hume serait donc sauve. Toute transition de l’être au devoir-être reste interdite.

Dans cet article, nous affirmons au contraire que les négations de normes sont de véritables normes. De ce fait, le principe DIP permet bien, selon nous, de déduire un devoir-être de l’être. Pour défendre notre position, nous commencerons par caractériser les énoncés normatifs, puis nous exposerons le défi posé par la loi de Hume. Nous montrerons ensuite comment le principe DIP — et d’autres principes de transition — permettrait de contester cette loi de Hume. Puis nous discuterons de l’objection selon laquelle les conclusions négatives obtenues au moyen de DIP ne sont pas de véritables énoncés normatifs. Pour contester cette objection, nous commencerons par exposer des raisons de penser que les négations de normes sont de véritables normes. Puis nous adopterons une attitude défensive pour répondre à « l’objection du nihilisme moral » de Mark Nelson (1995) contre notre propos. Selon cette objection, la négation d’un énoncé normatif ne peut pas exprimer un véritable jugement moral car sa vérité est compatible avec la doctrine métaéthique de l’erreur morale, selon laquelle tous les énoncés normatifs sont faux. Or, selon Mark Nelson, tout énoncé dont la vérité est compatible avec l’inexistence de faits moraux ne constitue pas un véritable énoncé normatif. Nous soutiendrons contre cette objection que la vérité des négations de normes n’est pas compatible avec la théorie de l’erreur morale. De ce fait, DIP permet bien d’établir une inférence sémantique entre « l’être » et le « devoir-être », contredisant ainsi la loi de Hume.

Les énoncés normatifs

Pour notre propos, il importe d’identifier les énoncés normatifs. La première manière de procéder consiste simplement à les caractériser par opposition aux énoncés descriptifs. Dans sa formulation générale, l’opposition est exprimée dans les termes suivants : les énoncés descriptifs concernent ce qui est, alors que les énoncés normatifs — et moraux — concernent ce qui devrait être. Les énoncés descriptifs ont pour fonction de représenter le monde alors que les énoncés normatifs ont pour fonction de l’évaluer. Ainsi, les énoncés « Jean se marie avec Jeanne », « Le Père-Noël a une barbe blanche » ou encore « Dieu a élu le peuple Juif » sont des énoncés descriptifs, alors que les énoncés « Jean ne devrait pas se marier avec Jeanne », « Le Père-Noël devrait se couper la barbe » et « Dieu ne devrait pas faire de choix arbitraires » sont des énoncés normatifs.

Plus spécifiquement, un énoncé normatif possède les caractéristiques positives suivantes : tout d’abord, un tel énoncé contient une notion normative, par exemple une notion morale[2] — c.-à-d. bien/mal, juste/injuste, vicieux/vertueux. Cette caractéristique ne suffit cependant pas pour distinguer les énoncés normatifs des énoncés descriptifs, dans la mesure où ces derniers peuvent également contenir des notions normatives. Ainsi, l’énoncé « Les Suisses croient qu’il est irrespectueux d’arriver en retard à un rendez-vous » est un énoncé descriptif, bien qu’il contienne le terme « irrespectueux », qui réfère à une notion normative. Pour ne pas devoir considérer cet énoncé comme étant un énoncé normatif, nous devons préciser que, dans les énoncés normatifs, le concept normatif apparaît dans un contexte non subordonné. À l’aide de cette précision, on peut distinguer un énoncé qui décrit des croyances ou attitudes normatives (mais est néanmoins descriptif) d’un énoncé lui-même normatif (Jaquet & Naar, 2019, pp. 193-194).

Un second critère d’identification des énoncés normatifs, que nous empruntons à Arthur Prior, est que les notions normatives qui y figurent doivent influencer la valeur de vérité de l’énoncé. Autrement dit, nous maintenons que les notions normatives doivent apparaître dans l’énoncé de manière essentielle :

Il est […] nécessaire […] que l’une au moins des expressions qui est présente apparaisse de manière « essentielle », c.-à-d. elle ne doit pas être remplaçable par n’importe quelle autre expression (du type grammatical approprié) sans que cela ne modifie la valeur de vérité de l’énoncé. Par exemple, « soit il est le cas, soit il n’est pas le cas que je dois me battre pour mon pays » n’est pas un énoncé éthique, car la valeur de vérité de l’énoncé dans son ensemble ne serait pas modifiée si la phrase éthique « je dois me battre » était remplacée par « je me bats fréquemment » ou « mes voisins croient que je me bats », ou si la clause totale « je dois me battre pour mon pays » était remplacée par « deux et deux font 5 » ou « le pain coûte six francs la livre[3] ».

Comme le dit Prior, l’énoncé « soit il est le cas, soit il n’est pas le cas que je dois me battre pour mon pays » n’est pas un énoncé normatif, car les notions normatives peuvent être remplacées par n’importe quelle notion non normative sans influencer la valeur de vérité de l’énoncé complet. Par exemple, si nous remplaçons l’expression « je dois me battre » par « le pain coûte six francs la livre », alors nous obtenons la proposition complète « soit il est le cas, soit il n’est pas le cas que le pain coûte six francs la livre ». Or, cette proposition a exactement la même valeur de vérité que la proposition « soit il est le cas, soit il n’est pas le cas que je dois me battre ». Cela signifie que le contenu proprement normatif de l’énoncé n’affecte pas la valeur de vérité de la proposition complète. Nous concluons donc que les énoncés qui contiennent des notions normatives dans des contextes non subordonnés, mais dans lesquels ces notions normatives ne jouent aucun rôle pour déterminer leur valeur de vérité, ne sont pas des énoncés normatifs.

Pour finir, l’énoncé normatif ne doit pas contenir uniquement des termes normatifs et logiques. Pour qu’un énoncé soit proprement normatif, il doit non seulement contenir des notions normatives et des notions logiques, mais également des notions descriptives. Sur ce point, nous suivons encore Arthur Prior : les énoncés « il est obligatoire de faire ce qu’il est obligatoire de faire », « ce qui est obligatoire est aussi permis » ou « il est interdit de faire quoi que ce soit de contraire au devoir » ne sont pas de véritables énoncés moraux, car ils ne font que définir les notions morales entre elles, sans faire porter ces notions sur des objets du monde (Prior, 1960, p. 201). Pour qu’un énoncé soit normatif, il doit mettre en relation des notions normatives et des notions descriptives, comme c’est le cas dans les énoncés « Georges est bienveillant », « les distinctions sociales basées exclusivement sur l’appartenance à une race sont injustes » ou encore « les parents doivent prendre soin de leurs enfants ».

En résumé, l’énoncé « il est immoral de commettre un adultère » est un énoncé normatif car (i) il contient une notion normative dans un contexte non subordonné, (ii) la notion normative apparait de manière essentielle dans l’énoncé et (iii) l’énoncé ne contient pas exclusivement des notions normatives et logiques, mais met en relation des concepts normatifs (ex. « immoral ») et non normatifs (ex. « adultère »).

La « loi de Hume »

La loi de Hume fait référence à une thèse de David Hume qui, aujourd’hui encore, représente un défi pour la recherche métaéthique.[4] Selon cette thèse, il est impossible sur le plan logique de dériver un énoncé normatif à partir de prémisses purement descriptives. Hume expose son argument en faveur de l’impossibilité logique de dériver une conclusion normative sur la base de prémisses descriptives dans le passage suivant :

Dans tous les systèmes de morale que j’ai rencontrés jusqu’ici, j’ai toujours remarqué que l’auteur procède quelque temps selon la manière ordinaire de raisonner, qu’il établit l’existence de Dieu ou qu’il fait des remarques sur la condition humaine ; puis tout à coup j’ai la surprise de trouver qu’au lieu des copules est ou n’est pas habituelles dans les propositions, je ne rencontre que des propositions où la liaison est établie par doit ou ne doit pas. Ce changement est imperceptible ; mais il est pourtant de la plus haute importance. En effet, comme ce doit ou ce ne doit pas exprime une nouvelle relation et une nouvelle affirmation, il est nécessaire que celles-ci soient expliquées : et qu’en même temps on rende raison de ce qui paraît tout à fait inconcevable, comment cette nouvelle relation peut se déduire d’autres relations qui en sont entièrement différentes

Hume, 1973 (1740)[5]

Dans ce passage, Hume accuse ses opposants de commettre une erreur de raisonnement, un « paralogisme », qui consiste à déduire, sur la base d’une ou plusieurs prémisses portant exclusivement sur la manière dont le monde est, une conclusion au sujet de la manière dont le monde devrait-être. Il s’agit d’une erreur logique car le raisonnement (fallacieux) introduit sans le justifier « une nouvelle relation », celle du devoir moral, qui n’était pas contenue dans les prémisses.

La « loi de Hume » au niveau logique

Il est logiquement interdit de dériver une conclusion normative (au sujet de ce qui devrait être le cas) à partir de prémisses exclusivement descriptives (au sujet de ce qui est le cas). Toute doctrine morale qui viole cette interdiction logique commet le sophisme naturaliste (descriptiviste) : elle établit un passage de l’être au devoir-être qui est fallacieux

Clavien, 2007, p. 223

L’impossibilité logique de dériver une conclusion normative sur la base d’une ou plusieurs prémisses descriptives apparaît immédiatement lorsque nous formalisons le type d’argument dont il est question. Prenons par exemple l’argument fallacieux suivant :

  1. La guerre cause beaucoup de souffrance.

  2. ∴ La guerre est immorale.

Cet argument est visiblement invalide. En effet, il prend la forme suivante :

  1. a est N

  2. a est M

où le terme N désigne une propriété naturelle (descriptive) — c.-à-d. causer beaucoup de souffrance, alors que le terme M désigne une propriété normative — c.-à-d. être immorale.

Un argument qui infère de cette manière une conclusion morale (normative) sur la base d’une prémisse descriptive est déficient sur le plan logique. Toutefois, cette déficience n’est pas due à la propriété morale ; elle ne provient pas du fait que le concept M désigne spécifiquement une propriété morale. Comme l’affirme William Frankena :

[L’]argument, dans la forme stricte dans laquelle il est formulé, est fallacieux. Mais il n’est pas fallacieux parce qu’un terme éthique apparait dans la conclusion alors qu’il n’apparait pas dans la prémisse. Il est fallacieux parce que tout argument de la forme « A est B, alors A est C » est invalide, lorsqu’il est considéré sous cette forme stricte. Par exemple, il est invalide de soutenir que Crésus est riche parce que Crésus a de la fortune.[6]

Les règles fondamentales de la logique interdisent donc que les énoncés moraux puissent être dérivés d’énoncés descriptifs — notamment des énoncés empiriques formulés par les disciplines telles que la physique, la biologie, la psychologie ou l’économie, mais aussi des énoncés descriptifs issus de la métaphysique — par exemple « Dieu a ordonné que… ». La philosophie morale apparaît ainsi comme une discipline autonome sur le plan logique.

Les « principes sémantiques de transition »

Certains philosophes ont contesté la loi de Hume sur le plan logique en argumentant que, contrairement à ce qu’affirme Hume et ses successeur-e-s, la logique permet en fait de déduire des énoncés normatifs à partir d’énoncés uniquement descriptifs. Selon ces philosophes, les règles syntaxiques de la logique suffisent bel et bien pour dériver un « devoir-être » de « l’être » (Nelson, 1995 ; 2003 ; 2007 ; Prior, 1960). Bien que ces débats soient très intéressants, nous ne nous en préoccuperons pas dans cet article. Nous postulons donc pour la suite que la loi de Hume est correcte sur le plan de la syntaxe logique.

La loi de Hume a également été contestée sur le plan sémantique. Sur ce plan, plusieurs auteur-e-s ont avancé qu’il existait des principes sémantiques de transition (Fritz, 2009) autorisant une transition sémantique entre des prémisses descriptives et une conclusion normative. Ces principes affirment l’existence d’une relation analytique[7] entre certains concepts descriptifs et certains concepts normatifs. Dans leur formulation générale, les principes sémantiques de transition peuvent être caractérisés comme suit :

Principe sémantique de transition (PST)

Principe d’après lequel il existe une relation analytique entre un concept descriptif (naturel) N et un concept normatif (moral) M.

Différents PST ont été proposés dans la littérature dans le but de permettre le passage d’un ou plusieurs énoncés exclusivement descriptifs vers une conclusion normative. Nous en discernons quatre principaux[8] : (1) la synonymie des concepts moraux et naturels, (2) le principe « il faut tenir ses promesses », (3) l’interprétation attributive de la notion de « bien » et (4) le principe « devoir-implique-pouvoir ». Il existe ainsi quatre manières de défendre l’idée qu’il existe une relation conceptuelle entre un concept N et un concept M.

Dans le tableau ci-dessous, la première colonne répertorie les différents PST proposés dans la littérature. La seconde colonne explicite le contenu de l’énoncé qui est censé être « analytiquement vrai » et, finalement, la dernière colonne fournit un exemple du type de raisonnement que chaque PST permet de construire. Dans chacun des cas, l’existence d’un lien conceptuel entre la notion descriptive et la notion normative permet de construire un raisonnement valide dont les prémisses sont uniquement descriptives et la conclusion est normative.

forme: forme pleine grandeurforme: forme pleine grandeur[9][10][11]

Ces quatre PST permettent, si leur caractère analytique est vérifié, de construire un raisonnement valide qui contient uniquement des prémisses descriptives et une conclusion normative. En d’autres termes, pour chacun de ces principes, s’il est prouvé qu’il est vrai en vertu uniquement de la signification des termes qu’il contient, alors il devient possible de rejeter la loi de Hume. Ainsi, même si celle-ci vaut toujours sur le plan syntaxique, elle n’est plus valable sur le plan sémantique.

Le principe qui nous intéressera dans cet article est le quatrième principe, à savoir le principe « devoir-implique-pouvoir » (DIP). Cependant, il est important de se souvenir qu’il ne s’agit que d’un principe parmi d’autres qui, si leur analycité est prouvée, permettent de franchir, par la sémantique, le fossé logique qui sépare les énoncés descriptifs des énoncés normatifs.

Le problème des négations d’énoncés normatifs

Dans le présent article, nous nous intéresserons uniquement à DIP, du fait que ce principe sémantique de transition (PST) fait face à une difficulté particulière, que ne rencontrent pas les autres PST ; la conclusion des raisonnements fondés sur DIP est toujours une conclusion négative. En effet, la majorité des philosophes utilisent DIP dans la formulation contraposée pour établir des raisonnements du type suivant :

forme: forme pleine grandeur

Le problème est alors que, pour certains philosophes, les négations d’énoncés normatifs ne sont pas de véritables énoncés normatifs (Nelson, 1995 ; Ogien, 2001). Ils n’expriment pas de véritables jugements moraux. Si ces théoriciens ont raison, DIP ne permet pas de déduire des énoncés normatifs sur la base de prémisses purement descriptives.

Nous rejetons cette objection. Selon nous, les négations de normes ou d’obligations sont tout autant des énoncés normatifs que des affirmations de normes ou d’obligations.[12] Nous appuierons notre position en deux temps. D’abord, (1) nous donnerons des raisons de considérer les négations de normes comme de véritables normes. Nous présenterons ensuite (2) une objection importante qui peut être avancée à l’encontre de nos arguments, et y répondrons en distinguant deux niveaux de discours.

Considérations formelles en faveur de l’interprétation normative des négations de normes

Deux considérations formelles doivent nous inciter à considérer les négations de normes comme de véritables normes. En premier lieu, les notions normatives peuvent être définies les unes par rapport aux autres, ce qui implique que, pour toute négation d’obligation, il existe un énoncé normatif positif qui lui correspond. Ainsi, la négation d’une norme peut être définie en termes de permission. En effet, ¬OA se définit par P¬A, où « O » désigne l’obligation, « P » la permission, « A » l’action et « ¬ » la négation. Par exemple, la négation « les êtres humains n’ont pas le devoir d’aider un étranger dans le besoin » peut se traduire par « les êtres humains ont la permission de ne pas aider un étranger dans le besoin ». Or, le second énoncé est bien un énoncé normatif positif, attribuant à une action une propriété normative. Cela montre bien que les négations de normes sont bien des énoncés normatifs, puisqu’elles peuvent être traduites par des énoncés normatifs positifs.

Bien entendu, il est possible de contester que l’attribution d’une permission soit un véritable énoncé normatif puisqu’il ne semble pas indiquer la manière dont il faut se comporter. En effet, s’il est permis à S de faire A, cela n’implique pas que S doive faire A, ou que S fasse quelque chose de mal s’il ne fait pas A, ni même qu’il serait bon que S fasse A. Autrement dit, le fait qu’il soit permis à S de faire A ne contraint aucunement S à modifier le monde d’une manière ou d’une autre. Il ne s’agirait donc pas, selon cette objection, d’un énoncé normatif proprement dit.

Toutefois, on peut rétorquer que les énoncés de permission ont pour effet d’imposer des obligations à d’autres personnes (Kelsen, 1945, p. 77 ; Tranöy, 1957). Ainsi, s’il est permis à un individu S1 de faire A, cela implique qu’un autre individu S2 a l’interdiction d’empêcher S1 de faire A. Par exemple, si S1 a la permission de vendre ses propres organes, alors S2 a l’interdiction d’empêcher S1 de vendre ses propres organes — c.-à-d. S2 a l’obligation de ne pas empêcher S1 de vendre ses propres organes. Nous retrouvons dans ce contexte un énoncé d’obligation positif. Cela indique que les énoncés de permission permettent bien de prescrire certains comportements, puisqu’ils impliquent des obligations pour d’autres agents.

À notre réponse, il est possible néanmoins d’objecter ceci : s’il est permis de faire tout ce qu’il n’est pas obligatoire de faire, alors toute incapacité d’agir implique une permission. En effet, comme une incapacité de faire implique une négation d’obligation, et qu’une négation d’obligation implique à son tour une permission, alors toute incapacité de faire implique une permission. Comme le constate von Wright :

Si nous acceptons la vue selon laquelle une permission est une simple absence ou un manque d’interdiction, alors il est clair qu’il existe un grand nombre de choses qu’un individu ne peut pas faire mais qu’il a la permission de faire. En fait, toute chose qu’un agent ne peut pas faire, il a la permission de le faire.[13]

L’être humain étant incapable de sauter plus haut que la lune, il a la permission de ne pas sauter plus haut que la lune ; étant incapable de poursuivre autre chose que son propre intérêt, il a la permission de poursuivre son propre intérêt ; étant incapable de devenir une tortue, il a la permission de ne pas devenir une tortue, etc. Chaque incapacité donne lieu à une permission, suscitant ainsi une prolifération de vérités normatives. Cette vue implique qu’il n’existe pas d’action dépourvue de propriété normative. L’ensemble du monde pratique serait normativement chargé.

Pour certains auteurs, cette conséquence est inacceptable ; selon eux, il existe des actions normativement neutres, comme se laver les dents. De telles actions semblent simplement dépourvues de propriété normative. Pour d’autres auteurs, cette conséquence n’est pas problématique : même se laver les dents est une action normativement chargée, puisqu’il semble bien immoral d’empêcher une personne de se laver les dents. Nous ne rentrons pas dans ce débat, mais indiquons seulement que notre position implique que la morale (et donc le normatif) est partout : chaque action possède une propriété normative (morale).[14]

Une deuxième considération formelle qui doit nous inciter à concevoir les négations de normes comme de véritables normes provient du traitement des négations de négations de normes. En effet, selon la logique classique, une double négation est équivalente à une affirmation positive. Cela implique que la double négation d’une norme est elle-même une norme. Par exemple, ¬¬ (S a le devoir de faire A) implique que S a le devoir de faire A. Cependant, il est étrange de dire qu’une négation de norme n’est pas une norme, alors qu’une double négation de norme est bien une norme. De la même manière, il serait étrange de dire que, lorsque nous répondons à la question « S a-t-il le devoir moral de faire A ?  », nous affirmons quelque chose de normatif si nous répondons par l’affirmative et quelque chose de non normatif si nous répondons par la négative (Ogien, 2001, pp. 16-17).

L’objection du nihilisme moral

Mark Nelson (1995, p. 558) conteste toutefois notre conclusion, selon laquelle les énoncés exprimant des négations d’obligation sont eux-mêmes des énoncés d’obligation. Son argument est le suivant : selon la doctrine métaéthique de l’erreur morale, défendue notamment par Mackie (1977), tous les énoncés normatifs sont faux. Il est ainsi faux que « Georges a le devoir moral de rendre visite à sa grand-mère », il est faux que « il est moralement inacceptable d’abandonner ses propres enfants » et il est faux que « François a la permission de vendre ses propres organes ». La théorie de l’erreur morale implique donc, selon Mark Nelson, que toute négation d’énoncé normatif est vraie. Or, cela est problématique pour notre propos : en effet, si la vérité de l’énoncé « il n’est pas le cas que les êtres humains ont l’obligation de venir en aide à un étranger dans le besoin » est compatible avec la théorie de l’erreur morale, cela signifie qu’il est possible que l’énoncé soit vrai alors qu’il n’existe aucune propriété morale. Or, selon Nelson, un énoncé qui peut être vrai même si les propriétés normatives n’existent pas n’est pas un énoncé proprement normatif :

Une proposition n’est pas une proposition normative (Ought-proposition) si elle ne contient aucun engagement moral, c.-à-d. si elle n’affirme pas qu’une action est juste ou injuste, vertueuse ou vicieuse, etc. Une manière de préciser cette idée est de dire […] qu’une proposition ne contient pas d’engagement moral si elle est compatible avec le nihilisme moral ou la théorie de l’erreur morale.[15]

Notre réponse à ce point est moins aisée. En effet, nous sommes forcés d’admettre que la logique propositionnelle ne permet pas de distinguer les cas où la négation d’un énoncé normatif (¬OA) est vraie en vertu de la vérité de la théorie de l’erreur et les cas où cette même négation est vraie en vertu de l’existence d’une permission correspondante — à savoir, la permission de faire ¬A. Par exemple, la logique propositionnelle ne permet pas de distinguer la situation où il est faux que « Jean a le devoir moral de rendre visite à sa grand-mère » parce que les devoirs moraux (et les autres propriétés normatives) n’existent pas, et la situation où cet énoncé est faux parce qu’il est permis à Jean de ne pas rendre visite à sa grand-mère. Or, la première situation est compatible avec la théorie de l’erreur morale, alors que la seconde situation ne l’est pas.

La différence entre les deux situations ne pouvant pas être expliquée au moyen de la logique propositionnelle de premier ordre, il est nécessaire, selon nous, de faire appel à la logique des prédicats. De surcroît, nous pensons que la théorie de l’erreur ne peut être formulée adéquatement qu’à l’aide d’énoncés de second ordre au sujet de la vérité ou fausseté d’énoncés de premier ordre.[16]

Plus concrètement, il nous faut distinguer la vérité des énoncés normatifs négatifs et la vérité de la théorie de l’erreur morale de la manière suivante :

La théorie de l’erreur morale

¬(∃a)(Oa)

Un énoncé normatif négatif

(∃a)(¬Oa)

Ces deux propositions traduisent l’énoncé « l’action a n’est pas obligatoire » tout en spécifiant différemment sa signification. Selon la première proposition, l’énoncé signifie « l’action a ne possède pas la propriété d’être moralement obligatoire » — ce qui n’implique pas que l’action ait la propriété d’être moralement permise. Selon la seconde proposition, l’énoncé signifie « l’action a possède la propriété morale d’être non obligatoire » — ce qui implique qu’elle a la propriété d’être moralement permise.

L’avantage de différencier ces deux manières de formaliser l’affirmation que « a n’est pas obligatoire » est que leurs implications nous permettent de caractériser, de manière appropriée, à la fois le nihilisme moral et l’inter-définissabilité des termes normatifs que nous trouvons en logique déontique. Une conséquence souhaitable de cette implication est qu’une négation d’obligation reste un énoncé normatif. En effet, selon cette approche :

(T1)

¬(∃a)(Oa) implique ¬(∃a)(P¬a)

Cette implication est cohérente avec le nihilisme moral, selon lequel n’importe quel énoncé normatif est faux, qu’il s’agisse d’une obligation, d’une permission ou d’une interdiction. Ainsi, selon (T1), s’il est faux que Gilles a le devoir moral de venir en aide à un étranger dans le besoin, il est également faux que Gilles a la permission morale de ne pas lui venir en aide.

Et la négation de la négation de l’énoncé, à savoir ¬¬(∃a)(Oa), implique simplement la fausseté de la théorie de l’erreur. Nous voyons donc que la théorie de l’erreur doit être formulée au moyen de la logique des prédicats ; quelle que soit la nature de l’attribution de propriétés normatives au sein d’un énoncé normatif, cet énoncé sera toujours faux.

Notre approche permet également de rendre compte du fait que la vérité d’un énoncé normatif négatif n’est pas compatible avec la théorie de l’erreur morale. En effet, en vertu de l’inter-définissabilité des termes déontiques, elle implique la vérité d’autres énoncés normatifs positifs. En effet :

(T2)

(∃a)(¬Oa) implique (∃a)(P¬a)

(T2) signifie, par exemple, que si Gilles n’a pas le devoir moral de venir en aide à un étranger dans le besoin, alors Gilles a la permission morale de ne pas lui venir en aide. Cette implication est compatible avec la logique déontique, selon laquelle l’absence d’obligation signifie quelque chose de véritablement normatif, à savoir la permission de ne pas faire A. Comme il est évident dans cette formalisation, les énoncés normatifs négatifs ne sont pas compatibles avec la négation de l’énoncé existentiel dans son ensemble. Leur vérité est donc incompatible avec le nihilisme moral.

En outre, dans cette formalisation la double négation de l’énoncé normatif se caractérise comme suit : (∃a)(¬¬Oa). Et cette double négation implique l’obligation de faire A, qui est un énoncé proprement normatif.

Conclusion

La loi de Hume interdit l’inférence d’une conclusion normative sur la base de prémisses exclusivement descriptives. À l’encontre de cette loi, nous avons vu que plusieurs philosophes ont proposé des principes sémantiques de transition (PST). Selon ces principes, il existe une relation conceptuelle entre certaines notions descriptives et certaines notions normatives. Cette relation rend possible un passage conceptuel de prémisses descriptives à une conclusion normative. Nous avons vu également que l’un de ces PST, à savoir le principe « devoir-implique-pouvoir » (DIP), rencontre une difficulté particulière : les conclusions normatives inférées sur la base de DIP sont toutes des négations de normes. Or, selon certains auteurs, les négations de normes ne sont pas de véritables normes.

Le but de l’article consistait à montrer que les négations de normes sont de véritables normes et que, de ce fait, DIP permet bien de tirer des conclusions normatives sur la base de prémisses descriptives.[17] Pour appuyer notre thèse, nous avons d’abord avancé deux raisons formelles de penser que les négations de normes sont de véritables normes : (1) l’inter-définissabilité des termes normatifs et (2) la double négation. Dans un second temps, nous avons répondu à une objection de Mark Nelson, selon laquelle les négations de normes ne peuvent pas être de véritables normes car leur vérité est compatible avec la théorie de l’erreur morale.

Pour répondre à cette objection, nous avons montré que, en formalisant la théorie de l’erreur au niveau approprié, c’est-à-dire en tant que théorie de second ordre portant sur les énoncés normatifs de premier ordre, il devient évident qu’une négation de norme n’est pas compatible avec la théorie de l’erreur. Cela indique, encore une fois, qu’une négation de norme est un énoncé normatif à part entière. En conclusion, le principe DIP permet bien d’obtenir une conclusion normative sur la base de prémisses purement descriptives.