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Hors dossier

Tous les performatifs en deux forces. Introduction au « système JP »

  • Albert Assaraf
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Corps de l’article

[…] on ne peut espérer s’en sortir que par l’élaboration d’une théorie générale du langage qui postulerait comme complémentaires et nécessaires les relations de syntaxe et de la sémantique avec la pragmatique […].

Greimas, 1983 : 7

Le signifié du mot eau, est une image mentale de l’eau. Ce signifié a une substance – l’idée abstraite de « fluidité » – et renvoie à des représentations idéelles de formes multiples : celles d’un objet à l’état « liquide », « gazeux » ou « solide » ; d’un objet « potable », « minéral » ou « toxique » ; d’un objet « léger » ou « pesant » (eau lourde) ; d’un objet « épurant » (eau lustrale) ou « destructeur » (déluge, torrent, tsunami)...

Mais quel peut bien être le signifié d’un ordre ? l’image mentale d’une promesse ? la substance d’un conseil ? la forme d’une menace ?

De la solution apportée à cette question dépend la mise en oeuvre, selon les voeux de Greimas, d’une pragmatique qui puisse enfin se fondre dans la sémiotique.

Aussi cet article propose-t-il un triple objectif :

  1. Montrer, contrairement à l’avis de Bourdieu, qu’un performatif, loin de n’être qu’une coquille vide, a une « substance proprement linguistique » (1982 : 103-105) et une forme.

  2. Montrer que, si les autres signes lient et informent à la fois, les performatifs n’ont d’autre fonction que relationnelle, que d’agir tels des mots de passe ayant la propriété de déclencher des mini-programmes spécifiques contenant des modèles interactifs spécifiques composés d’instructions du type : si… alors… ; tant que… Ce qui du coup rend les performatifs reproductibles à souhait par un langage machine, chose aujourd’hui impossible avec les catégories d’Austin et de Searle.

  3. Montrer que les performatifs sont le produit d’une combinatoire entre les deux uniques constituants du lien : la jonction et la position – un peu comme les milliers de couleurs visibles sur un écran d’ordinateur sont le produit d’une combinatoire Rouge-Vert-Bleu appelée « système RVB ». 

Substance des performatifs

Jonction et position : les deux uniques substances du lien et des performatifs

Selon Jacques Miermont, un lien se définit « comme ce qui unit une personne à d’autres personnes, à soi-même, et aux choses ».

Ces choses, poursuit Miermont, peuvent être des objets matériels, des objets imaginaires ou symboliques qui caractérisent autrui ou soi-même. Il peut s’agir également d’un lien à des entités immanentes (le lien à sa propre pensée ou à l’esprit d’un groupe) ou transcendantes (le Cosmos, Dieu, etc.). L’enfant est lié à ses parents, à ses frères et soeurs, à ses grands-parents, à ses compagnons, à ses jouets, à sa maison. Mais il est également lié à lui-même, à l’esprit de sa famille et de la société dans laquelle il vit.

1993 : 17

Cette définition de Jacques Miermont se contente d’énumérer les divers éléments extérieurs (personnes, soi-même, choses, entités immanentes, entités transcendantes…) auxquels le lien se rapporte : elle ne dit rien sur sa nature profonde.

Un lien se définit – ainsi que nous l’avons montré ailleurs (Assaraf, 1993) – comme la résultante de deux forces uniquement :

  • l’une, horizontale, suivant un axe intérieur/extérieur, déterminant la jonction (con-jonction ou dis-jonction) ;

  • l’autre, verticale, suivant un axe haut/bas, déterminant la position.

Tel est notre postulat de base : un lien, en soi, est l’union d’une jonction et d’une position. Par conséquent, tout lien qui se réifie sous forme de signe, comme c’est le cas des performatifs, a forcément pour substances la jonction et la position. Autrement dit, il propulse forcément l’imaginaire du locuteur A et de l’auditeur B, tout à la fois selon un axe vertical haut/bas et selon un axe horizontal intérieur/extérieur.

Ce détail est pour nous essentiel, car pour beaucoup – dont l’École de Palo Alto – le lien se limite à un « fil » unique, circulaire, reliant A à B, alors qu’en réalité il se compose de deux « fils » distincts : la jonction et la position, en constantes interactions, et dont le jeu sans fin est précisément à l’origine non seulement du fantastique foisonnement des faits sociaux, mais aussi des actes de langage.

Figure 1

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« Quantité de position » et « écart positionnel »

Soit les quatre énoncés suivants :

  1. Je [simplesoldat] t’[capitaine] ordonne de faire Z

  2. Je [capitaine] t’[capitaine] ordonne de faire Z

  3. Je [général] t’[capitaine] ordonne de faire Z

  4. Je [général] t’[simple soldat] ordonne de faire Z

Ces quatre énoncés sont en tous points identiques, et pourtant aucun de ces quatre énoncés n’est doté de la même force. Tout se passe, ici, comme si la force de l’ordre était intimement liée à l’« écart de position » séparant A de B. Ou si l’on préfère :

F (force) = Position de A – Position de B ou F = ∆PAB

Du coup, il suffit d’estimer, sur une échelle de forces (logarithmique) imaginaire graduée de 1 à 10, la « quantité de position » irradiant naturellement d’un soldat (ou du signe soldat) à 3. Celle qui irradie d’un capitaine (ou du signe capitaine) à 4, d’un général (ou du signe général) à 5, pour qu’un ordinateur sache aussitôt évaluer aussi bien l’efficacité de l’ordre émis que son intensité.

Figure 2

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Comme le montre le tableau ci-dessus, plus A a un « écart de position » (un ΔP) positif par rapport à B, plus l’ordre de A a de poids et de force. À l’inverse, un écart négatif – comme lorsqu’un simple soldat donne un ordre à un officier – correspond, ici, à un contexte non approprié, c’est-à-dire à une situation ne pouvant pas remplir, comme dit Austin, les conditions nécessaires pour qu’un ordre soit suivi d’effet (1970 : 48-51).

Au sein d’une société hiérarchisée comme l’armée, c’est l’écart vertical entre A et B qui donne toute sa force à l’ordre. Dans une caserne militaire, F = ΔPAB se comporte aussi sûrement qu’une loi de la physique. Ici, l’intensité d’un ordre sera toujours proportionnelle à la position du locuteur. Plus le locuteur sera placé haut dans la hiérarchie, plus sa parole aura de poids et de force. Moins haut il sera placé, moins sa parole aura de poids et de force.

Fort de ce constat, Bourdieu, hâtivement, déduit que les performatifs sont des coquilles vides, n’ayant ni substance ni forme, dont l’autorité adviendrait uniquement du « dehors » :

Tel est le principe de l’erreur dont l’expression la plus accomplie est fournie par Austin (ou Habermas après lui) lorsqu’il croit découvrir dans le discours même, c’est-à-dire dans la substance proprement linguistique – si l’on permet l’expression – de la parole, le principe de l’efficacité de la parole. Essayer de comprendre linguistiquement le pouvoir des manifestations linguistiques, chercher dans le langage le principe de la logique et de l’efficacité du langage d’institution, c’est oublier que l’autorité advient au langage du dehors […]. Cette autorité, le langage tout au plus la représente, il la manifeste, il la symbolise.

1982 : 103-105

Or, tous les performatifs n’ont pas le même fonctionnement que l’ordre. Aux antipodes d’ordonner, le performatif prier, par exemple, induit cette fois une relation où le locuteur A est « en bas » et l’auditeur B, « en haut ». Si ordonner pour être « efficace » suppose effectivement, comme le dit Bourdieu, « un porte-parole » « investi » d’une autorité (ibid.), seul un subalterne, en revanche, peut efficacement accomplir l’acte de prier. Prier fonctionne exactement à l’inverse d’ordonner. Autant ordonner suppose un écart positionnel positif, autant prier suppose un écart positionnel négatif.

Figure 3

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Cela prouve que chaque performatif induit un mini-programme renfermant un modèle interactif spécifique. Bourdieu a tout simplement généralisé à tous les actes de langage ce qui n’est valable que pour un seul : ordonner.

Forme des performatifs

Jonction et position, un jeu sans fin : vers une classification selon le « système JP » des performatifs

De l’aveu de Catherine Kerbrat-Orecchioni, « [e]n ce qui concerne l’inventaire et le classement paradigmatique des actes de langage [c’est] la pagaille la plus complète » (1986 : 64). L’erreur d’Austin (mais aussi de Searle), nous semble-t-il, est d’être parti des performatifs, au lieu de partir des règles qui régissent le lien pour aboutir aux règles qui régissent les actes de langage.

Le « système JP » (J pour jonction, P pour position) autorise non seulement, comme nous allons le voir tout au long de cet article, un classement de bout en bout cohérent des performatifs, mais encore leur programmation à souhait par un langage informatique.

À ce stade de notre réflexion, nous distinguons sept grandes formes de jeux entre la jonction et la position.

  1. Les jeux où un axe du lien prend le pas sur l’autre.

  2. Les jeux où « intérieur » est corrélé avec « haut », « extérieur » avec « bas ».

  3. Les jeux où A fait dépendre la qualité de sa relation avec B d’un acte Z. Ces jeux ont pour fondement des instructions de type informatique comme « Si Z est vrai (ou faux), alors quantité deconjonction n + quantité deposition n en ta/ma faveur (ou en ta/ma défaveur)… ». Ou encore « Tant que Z est vrai (ou faux), alors… ».

  4. Les jeux où A s’accorde ou accorde à B, s’ôte ou ôte à B, une quantité deconjonction n + une quantité deposition n du fait d’un acte Z déjà accompli. Ces jeux ont pour fondement l’instruction « Puisque Z est vrai (ou faux), alors quantité deconjonction n + quantité deposition n en ta/ma faveur (ou en ta/ma défaveur)… ».

  5. Les trocs relationnels du type « Je t’offre ma position pour que tu m’offres ta conjonction » (exemple, prier) ; ou à l’inverse « Je t’offre ma conjonction pour que tu m’offres ta position » (exemple, prodiguer des bienfaits en échange d’une nomination à un rang supérieur, comme dans le cas du potlatch). Il est à noter que les jeux 3, 4 et 5 semblent une conséquence directe des jeux 2, c’est-à-dire de cette manoeuvre qui consiste à faire dépendre l’axe intérieur/extérieur de l’axe haut/bas et inversement.

  6. Les jeux du type « Tu dis que…, je dis que… ».

  7. Les jeux, enfin, où la position puise dans des signes d’où irradie une forte conjonction : « Je suis le plus fraternel, le plus charitable, le plus affectueux de tous » ; où la conjonction puise dans des signes d’où irradie une forte information, comme dans les discours politiques et religieux. Ces jeux qui aboutissent le plus souvent à des paradoxes pragmatiques peuvent se formuler ainsi : P = (j1 + j2 +…jn) ; J = (p1 + p2 +…pn) ; P = (i1 + i2 + …in) ; I = (p1 + p2 +…pn)… –  où P = position, J = jonction et I = information (soit Non [P et J]). 

1. Les jeux où un axe du lien prend le pas sur l’autre

L’orgueilleux, par exemple, privilégie une forme de relation où la position prend nettement le pas sur la conjonction ; l’importun, en revanche, développe, à l’inverse, un mode de communication où la conjonction prime la position. Quiconque refuse de reconnaître ses torts s’épuise dans une relation où perdre une conjonction est préférable à perdre la face (position)…

S’agissant des performatifs, des « exercitifs » comme ordonner, commander, réduire à un grade inférieur, renvoyer, condamner, excommunier, saisir (les biens), donner une amende… (Austin, 1970 : 157-158) ont en commun une forme de relation qui suppose un musellement de la conjonction au profit de la seule position. Dire « Je t’aime », en revanche, c’est avouer une forme relationnelle où désormais l’amour (c’est-à-dire le désir de conjonction) prend le pas sur l’amour-propre (c’est-à-dire le désir de position) – d’où l’immense difficulté pour certains de prononcer une telle phrase.

Notons que des « exercitifs » comme prier, exhorter, solliciter, supplier, pardonner… peuvent aussi bien avoir pour forme un jeu qui consiste à abandonner la position au profit de la seule conjonction, qu’un jeu du type 5, c’est-à-dire un troc relationnel où A dit à B : « Je t’offre ma position, en échange de quoi tu m’offres ta conjonction ou tu me retires ta disjonction ».

2. Les jeux où « intérieur » est corrélé avec « haut », « extérieur » avec « bas »

Selon l’éthologue Irenäus Eibl-Eibesfeldt, une prédisposition innée pousse les humains à catégoriser le monde selon le schème « étranger = ennemi, connu = ami » (1976 : 80). Cela équivaut à : « extérieur = disjonction = bas, intérieur = conjonction = haut ».

Renforcent ce schème inné des performatifs comme choisir, préférer, aimer plus, élire, désigner, séparer, rejeter, écarter, élever, glorifier, bénir, abaisser, maudire, damner, exécrer, se méfier, se défier, se garder, etc.

3. Les jeux du type « Si Z est vrai (ou faux), alors… »

3.1 La promesse

L’énoncé « Je promets d’être là à huit heures » crée de toutes pièces un monde où A fait désormais dépendre la qualité de sa relation avec B d’un événement futur Z (être là à 8 heures). Le performatif promettre n’agit donc pas autrement qu’un mot de passe ayant la propriété d’activer un mini-programme contenant l’instruction : « Si je ne fais pas Z (être là à 8 heures), alors tu es en droit de me retirer et ton affection (conjonction) et ta considération (position) ».

3.1.1 Le serment

Quelle est la différence profonde entre : « Je promets d’être là à huit heures » ; « Je m’engage à être là à huit heures » ; « Je jure d’être là à huit heures » ? Entre « Je promets… » et « Je m’engage… », il ne semble exister qu’une différence de degré. « Je m’engage » est une sorte de promesse accentuée, où le locuteur met tout le poids de sa position dans la balance. « Je jure… », en revanche, suppose non seulement un « je » et un « tu », mais aussi un « il » surplombant, c’est-à-dire la prise à témoin d’une instance supérieure envers qui locuteur et auditeur développent une relation complémentaire : dieux, écritures, prophètes, ancêtres mythiques, institutions, patrie, père, mère, etc.

Jurer, c’est promettre sous l’oeil d’une entité tierce dotée d’une autorité incontestable. Aussi, dire « C’est vrai, je le jure », c’est non seulement engager sa propre personne, mais c’est également s’engager à accepter le rejet (disjonction) ou la disgrâce (réduction deposition) de l’entité éminente en cas de mensonge.

Notons que bon nombre des « verdictifs » d’Austin, comme acquitter, soutenir (en vertu de la loi), condamner, décréter que, faire que, prononcer (comme un fait), fixer, tenir que, coter, etc. n’ont de sens que s’ils s’effectuent sous l’oeil d’une instance tierce surplombante d’où le locuteur tire toute sa légitimité.

3.2 La menace

La menace obéit, selon nous, aux mêmes règles que la promesse, sauf que dans la promesse c’est sur le locuteur A que repose l’obligation de faire Z, tandis que dans la menace, l’obligation de faire Z repose sur l’auditeur B.

L’énoncé « Tu as intérêt à être là à huit heures », comme pour la promesse, crée de toutes pièces un monde où la qualité de la relation qui unit A et B va désormais dépendre de l’événement futur Z (être là ou ne pas être là à 8 heures). Comme pour la promesse, donc, la menace suppose une forme de jeu où A dit à B : « Si tu n’es pas là à 8 heures, je serai en droit de commettre à ton égard et des actes disjonctifs (privation, exclusion, emprisonnement) et des actes portant atteinte à ta position (disqualification, dégradation, mauvais traitement) ».

Selon John R. Searle, l’une des caractéristiques essentielles d’une promesse consiste à s’engager à faire quelque chose que l’auditeur souhaite. « Une promesse sera défectueuse », dit-il, « si la réalisation de la chose promise n’est pas désirée par celui à qui on promet ». Ainsi, de l’avis de notre auteur, l’énoncé « Si vous ne rendez pas votre devoir à temps, je vous promets que je vous mettrai une note au-dessous de la moyenne », n’est pas une promesse à proprement parler. « Si nous l’utilisons en ce sens , dit-il, c’est parce que “je promets” est, parmi les procédés marqueurs de force illocutionnaire, celui qui marque l’engagement du locuteur de la façon la plus forte » (1972 : 99-100).

De notre avis, l’exemple de Searle et plus généralement les énoncés du type « Je promets de t’infliger la sanction S si tu fais (ou ne fais pas) Z » ont pour structure profonde une menace imbriquée dans une promesse qu’un informaticien pourrait facilement programmer comme ceci :

Condition no 1 (menace) : Si « devoir rendu à temps » = faux, alors « je vous mettrai une note au-dessous de la moyenne » = vrai.

Condition no 2 (promesse) : Si application de condition no 1 = vrai, alors position haute pour moi = vrai ; sinon position haute pour moi = faux.

Aussi, contrairement à Searle, ne retiendrons-nous de la promesse que son pouvoir de créer de toutes pièces un monde qui fait dépendre la qualité d’une relation de l’application par le locuteur A de l’acte Z, sans trop nous préoccuper de savoir si l’acte Z sera au bout du compte désiré ou non par l’auditeur B. Ce détail – comme celui de savoir si A est sincère ou non au moment de faire sa promesse –, nous semble extérieur à la structure profonde du performatif.

3.3 Le défi

Dans le défi, nous avons un jeu où A dit à B : « Tant que Z sera vrai (ou faux), tu resteras en bas ». Le défi est, in fine, une forme de menace voilée où le locuteur A dit à l’auditeur B qu’il se sanctionne lui-même tant que Z sera (ou ne sera pas) réalisé.

C’est ainsi que lorsqu’une maman défie son enfant en lui disant : « Il n’y a que les grands qui mangent leur soupe », elle crée de toutes pièces un rapport de cause à effet entre manger une soupe et appartenir à la classe des grands. En clair : « Si tu manges ta soupe (de ta propre volonté), alors tu feras partie de la classe des grands, sinon tu continueras à faire partie de la classedestout petits ! ».

3.4 Le pari

Parier sous-tend un jeu relationnel spécifique où le locuteur fait désormais dépendre sa position et les objets de valeurs qu’il a en sa possession (conjonction) de la réalisation (ou non) d’un événement Z. Dans le pari, l’acte Z doit sa réalisation non pas au locuteur A (comme pour la promesse) ou à l’auditeur B (comme pour la menace), mais au sort, au hasard, à un savoir particulier.

Dans le pari, nous avons un jeu où A dit à B : « Si Z se réalise de lui-même (ou ne se réalise pas de lui-même), alors position haute + conjonction (ici conjonction peut s’entendre au sens large, c’est-à-dire obtention d’un gain, d’un objet), sinon position basse + disjonction (au sens de perdre, de se séparer d’un objet) ».

En résumé, la promesse et tous les « promissifs » qui en découlent (s’engager, donner sa parole, assurer, certifier, etc.) sont la manifestation réifiée d’un jeu relationnel où A dit à B : « Si je fais Z (ou ne fais pas Z), alors quantité deconjonction n + quantité deposition n en ma faveur (ou en ma défaveur) ».

Le serment et tous les performatifs qui en découlent (jurer, prêter serment, etc.) sont la manifestation réifiée d’une promesse qui inclut, de surcroît, une instance tierce surplombante (dieux, Écritures, constitution, parents, etc.). Aussi, jurer sur Dieu ou sur la vie de sa mère correspond, in fine, à un déploiement syntagmatique du « il » surplombant contenu de façon implicite dans la structure profonde du serment (axe paradigmatique).

La menace et tous les performatifs qui en découlent (mettre en garde,avertir, prévenir, etc.) sont la représentation matérielle d’une relation où A dit à B : « Si tu fais (ou ne fais pas) Z, alors je serai en droit de commettre à ton endroit des actes contre ta position (disqualification, disgrâce, rétrogradation, etc.) + des actes disjonctifs (coups, emprisonnement, excommunication, etc.) ».

Le défi et tous les performatifs qui en découlent (mettre à l’épreuve, tester si B est capable de, si B est fichu de, etc.) sont la manifestation réifiée d’une relation où A dit à B : « Si tu fais (ou ne fais pas) Z par ta propre volonté, alors tu seras enhaut + conjonction, sinon tu resteras enbas + disjonction ».

Le pari et tous les performatifs du même ordre (gager, miser, risquer, jouer, etc.) sont la manifestation réifiée d’un jeu où A dit à B : « Si Z a lieu (ou n’a pas lieu), alors plus de position et plus de conjonction pour moi (c’est-à-dire possession, gain), sinon moins de position et moins de conjonction (c’est-à-dire dépossession, perte) ».

Bref, tous les performatifs ci-dessus, qu’Austin classe en vrac parmi les « promissifs » (1970 : 159-160), ont pour substance la jonction et la position et pour forme des jeux du type « Si… alors… ».

4. Les jeux du type « Puisque j’ai/tu as fait (ou n’ai/n’as pas fait) Z, alors… »

Les jeux du type « Puisque… alors… » procèdent de la même logique que ceux du type « Si… alors… », à l’exception du fait qu’ils s’appliquent à des actes déjà accomplis ou en voie d’être accomplis.

4.1 S’excuser

S’excuser suppose une relation où le locuteur admet comme légitime sa disgrâce (baisse de position) ou sa mise à l’écart (baisse de conjonction) suite à l’accomplissement d’un acte Z passé. Ce performatif et tous les performatifs qui en découlent (demander pardon, exprimer ses regrets, se repentir, faire amende honorable, rougir, avoir honte, etc.) sont la manifestation réifiée d’un jeu relationnel où A dit à B : « Puisque j’ai fait (ou n’ai pas fait) Z, alors je mérite la quantité deconjonction n + la quantité deposition n en ma défaveur ».

Cet aveu suffit généralement à rétablir le statu quo ante, c’est-à-dire à restaurer la qualité relationnelle qui existait avant l’accomplissement de l’acte inconvenant. Ces performatifs sont donc la représentation matérielle de ce que l’École de Palo Alto appelle « rétroaction négative ». On n’insistera jamais assez sur la puissance d’un tel acte de langage qui a non seulement le pouvoir d’effacer, comme par magie, les effets néfastes d’une faute passée, mais qui, de surcroît, plonge l’imaginaire humain dans des calculs extraordinairement paradoxaux où, pour recouvrer sa position haute d’antan, il faut nécessairement se « rabaisser ».

4.2 Remercier

Remercier suppose, cette fois, une relation où le locuteur accorde un surcroît de position à l’auditeur du fait de son accomplissement de Z. Ce performatif et tous les performatifs qui en découlent (savoir gré, féliciter, complimenter, applaudir, louer, congratuler, bénir, porter un toast, rendre hommage, etc.) sont donc la manifestation réifiée d’un jeu relationnel où A dit à B : « Puisque tu as fait (ou n’as pas fait) Z, alors quantité deconjonction n + quantité deposition n en ta faveur ».

4.3 Reprocher

Le reproche ainsi que tous les performatifs qui en découlent (blâmer, critiquer, condamner, etc.) sont la manifestation réifiée d’une relation où A dit à B : « Puisque tu as fait (ou n’as pas fait) Z, alors quantité deconjonction n + quantité deposition n en ta défaveur ».

4.4 S’indigner

L’indignation ainsi que toutes les expressions qui en découlent (être scandalisé, outré, choqué, écoeuré, horrifié, dégoûté, dire : « c’est ignoble », « c’est répugnant », etc.), en plus du reproche, laissent entendre que B aurait dépassé une ligne rouge (molester une vieille dame, s’en prendre à des gens sans défense, etc.).

4.5 Se fâcher

Ce performatif ainsi que tous les verbes qui en découlent (se brouiller, bouder, rechigner, faire la tête, etc.) ont pour structure profonde « Puisque tu as fait (ou n’as pas fait) Z, alors disjonction ». Ces performatifs sont la manifestation réifiée d’une réaction se déployant essentiellement suivant l’axe intérieur/extérieur.

4.6 Offenser

Ce performatif ainsi que tous les verbes qui en découlent (disqualifier, déconsidérer, avilir, humilier, vexer, etc.) ont pour structure profonde « Puisque tu as fait (ou n’as pas fait) Z, alors je suis en droit d’annihiler ta position ». De tels performatifs sont la manifestation réifiée d’une réaction se déployant essentiellement, cette fois, suivant l’axe haut/bas. La position de l’auditeur ainsi rabaissée, le locuteur a du coup l’illusion de se sentir « plus haut », d’accroître en sa faveur l’écart positionnel le séparant de son interlocuteur. Nous appelons « effet bascule », précisément le phénomène relationnel par lequel la chute de B provoque immanquablement à la fois un sentiment d’élévation et d’intense joie pour A (Assaraf, 2009 : 23).

4.7 Se venger

Ce performatif ainsi que tous les verbes du même ordre (laver l’affront, rendre la pareille, se souvenir, etc.) sont la manifestation réifiée d’un jeu où A dit à B : « Puisque tu as fait Z, et que ton acte a entraîné pour moi ou pour mes proches un déficit de position et de conjonction (perte d’un bien, d’un être cher, etc.), alors, pour rétablir l’équilibre, tu vas toi aussi subir Z ».

4.8 Être redevable de...

Cette expression, ainsi que celles qui en découlent (être obligé de, être reconnaissant, savoir gré, avoir une dette, demeurer le débiteur, ne jamais oublier le service rendu, etc.) procèdent de la même structure que se venger, excepté le fait qu’elles ont pour forme profonde : « Puisque tu as fait Z, et que ton acte a entraîné pour moi ou pour mes proches un surcroît de position et de conjonction (gain, acquisition, rencontre, etc.), alors tu auras droit toi aussi à un Z identique de ma part ».

En résumé, tous les performatifs ci-dessus, qu’Austin classe pêle-mêle parmi les « comportatifs » (1970 : 161) ont pour substance la jonction et la position et pour forme des jeux du type « Puisque… alors… ».

5. Les trocs relationnels du type « Je te donne ma position pour que tu me donnes ta conjonction »

Ce type de calcul – qui consiste pour A à faire don de sa position pour qu’en retour B accorde (ou ne retire pas) son attachement – a très certainement pour origine le mini-programme mille et mille fois réitéré par parents et éducateurs : obéissance = « conjonction », désobéissance = « disjonction ».

En effet, ce mini-programme, en corrélant sans cesse degré d’obéissance avec récompense, stimule l’idée selon laquelle pour obtenir une conjonction/récompense il faille nécessairement sacrifier sa position.

La célèbre chanson de Jacques Brel, Ne me quitte pas, est celle qui illustre le mieux ce troc entre les deux constituants du lien. Si le poète est prêt à devenir l’ombre de l’ombre de sa bien-aimée, « l’ombre de sa main, l’ombre de son chien », c’est pour qu’elle ne se disjoigne pas de lui. L’extrême soumission du poète semble ainsi le prix à payer pour éviter que celle qu’il aime ne le quitte (disjonction).

Figure 4

-> Voir la liste des figures

5.1 Prier

Sur un plan purement pragmatique, les verbes comme prier, exhorter, supplier, implorer, adjurer, invoquer, s’agenouiller, se prosterner, s’abaisser, ramper, etc. sont la représentation matérielle d’un jeu relationnel où A offre de façon ostentatoire sa position basse pour qu’en retour B daigne offrir sa compassion ou retirer sa disjonction (colère, châtiment…).

5.2 Flatter

Quant à flatter et les performatifs du même ordre (complimenter, encenser, flagorner, vanter les mérites, etc.), ils sont la manifestation réifiée d’un jeu où A offre de façon ostentatoire un surcroît de position à B dans le but d’obtenir sa coopération.

Notons que l’individu qui flatte, flagorne ou encense n’est pas sans développer dans le même temps des jeux du type 4.2 (savoir gré, féliciter, complimenter, applaudir, louer, congratuler, rendre hommage).

Du coup, il n’est pas rare que des jeux intéressés du type « Je t’offre un surcroît de position pour qu’en échange tu m’offres ta coopération » se présentent sous couvert de jeux désintéressés du type 4.2 : « Puisque tu as fait Z, alors quantité deconjonction n + quantité deposition n en ta faveur ».

5.3 Concéder

La concession ainsi que toutes les expressions qui en découlent (admettre, convenir, reconnaître, être d’accord, c’est certain, il ne fait aucun doute, il va de soi, etc.) procèdent, nous semble-t-il, d’un jeu qui consiste à offrir l’avantage à l’auditeur B pour ce qui est de la proposition R dans l’espoir que ce dernier, en échange, consente ou du moins ne ferme pas la porte à la proposition Q. Le jeu qui sous-tend la concession semble donc du type : « Je t’offre un surcroît de position en te donnant raison à propos de R ; en échange, tu m’offres ta conjonction (c’est-à-dire ton soutien, ton adhésion, ton accord, etc.) à propos de Q ».

6. Les jeux du type « Tu dis que…, moi je dis que… »

Si la « relation complémentaire » – au sens de l’École de Palo Alto – puise dans des jeux du type 5, la « relation symétrique », elle, plonge ses racines dans des jeux de type 6.

6.1 Se révolter

Ce performatif ainsi que tous ceux du même ordre (dire non, se rebeller, se rebiffer, refuser de continuer, s’insurger, se mutiner, se soulever, résister, lutter contre, en avoir marre, en avoir assez, etc.) activent une relation où A dit à B : « Tu dis que je dois me soumettre pour mériter une conjonction (toit, travail, rester ensemble, etc.) ; moi je dis mieux vaut désormais risquer une disjonction (divorce, licenciement, anathème, mort, etc.) que de perdre ma position (honneur, dignité, estime de soi, etc.) ».

6.2 Exclure

Ce performatif ainsi que ceux de la même veine (excommunier, anathématiser, bannir, chasser, expulser, proscrire, éloigner, renvoyer, etc.) activent une relation où A dit à B : « Tu dis que tu es à l’intérieur, moi je dis que tu es désormais à l’extérieur ».

Notons que ce genre de performatifs peut aussi relever de jeux de type 4 (« Puisque…, alors… »), mais aussi de jeux de type 2 (« extérieur = disjonction ») ou de jeux de type 1 où la position prend le pas sur la conjonction.

6.3 Diffamer

Ce performatif ainsi que ceux de la même famille (calomnier, discréditer, avilir, médire ; porter atteinte à la réputation, à l’honneur, etc.) déclenchent une relation où A dit à B : « Tu dis que tu es en haut, moi je dis que tu es bien en bas ».

Diffamer et avilir ne se contentent pas d’une simple disqualification, ils ont la possibilité de faire dégringoler la position d’un individu de sa plage de force naturelle à une plage bien inférieure, celle d’un animal ou d’une chose.

Notons que là encore, exactement comme pour des instructions informatiques, nos jeux ont la possibilité de s’imbriquer à l’infini.

6.4 Réhabiliter, innocenter, disculper, réintégrer, etc.

Ces performatifs, lorsqu’ils sont émis par un énonciateur en rupture de ban, peuvent avoir pour structure profonde : « Tu (establishment, institution…) dis qu’il faut se disjoindre de B du fait qu’il a commis Z, eh bien moi je dis que B n’a jamais commis Z et qu’il mérite le label intérieur + haut ».

7. Les jeux, enfin, où la jonction puise dans des signes d’où irradie une forte information ; où la position puise dans des signes d’où irradie une forte conjonction

Il s’agit, ici, de la catégorie de jeux la plus complexe, mais aussi la plus envoûtante, car elle autorise toutes les fantaisies, tous les tours de passe-passe, toutes les manipulations, tous les paradoxes.

Comme le montre le tableau ci-dessous, il est possible de distinguer à l’intérieur de cette catégorie de jeux six grandes rubriques :

Figure 5

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7.1 J = (i1, i2, ... in)

Ici, le locuteur lie et délie, tout en donnant l’illusion de se contenter d’informer, de décrire le monde tel qu’il est. Le jeu consiste à éluder soigneusement la jonction au détour de performatifs spécifiques que Searle nomme des « assertifs » : informer, annoncer, apprendre, expliquer, faire savoir, notifier, rapporter (de source sûre), remarquer, noter, observer, voir, apercevoir, constater, prouver, montrer, démontrer, confirmer, distinguer, examiner, découvrir, avérer, établir, etc.

Il appartient aux « assertifs », écrit Searle, « de rendre les mots […] plus conforme[s] au monde » (1982 : 41-43). Il faut toutefois de préciser qu’un assertif comme informer n’est, en soi, le véhicule d’aucune information sur le monde. L’énoncé « Je t’informe que je t’informe » ne m’informe sur rien du tout. Et l’énoncé « Je t’informe que e = mc2 » ne doit son caractère informationnel qu’à la formule e = mc2 ; en rien à je t’informe.

Aussi la particularité des « assertifs » consiste-t-elle à affubler les signes contextuels (ou cotextuels) – comme e = mc2  du label : « Ceci est du ressort non pas de la jonction ou de la position, mais de la seule réalité objective, du seul monde tel qu’il est ».

Le rôle majeur des « assertifs » est donc, tel un neutron, de « montrer patte blanche » face à la censure de l’axe intérieur/extérieur. Un assertif est, comme tous les signes, un lien, mais un lien qui s’affiche comme un non-lien, dont le rôle est de résorber, d’annuler, de neutraliser la ligaro-activité (du latin ligare) naturelle des signes attenants. En bref, un « assertif » est un signe éminemment paradoxal dont la fonction première est de dissimuler le caractère ligatif du contenu propositionnel.

En dehors des « assertifs » à proprement parler, d’autres signes (comme vérité, il a été scientifiquement prouvé que, en toute logique, il est clair que, il ne fait aucun doute que, cela va de soi, il est bien évident que, comme le dit untel, comme c’est écrit dans, institut, université, laboratoire, expert, chercheur, docteur, professeur, prix Nobel, la preuve, puisque, dans la mesure où, en conséquence, etc.) procèdent eux aussi de ces jeux où la jonction prend le visage de l’information.

Notons que des performatifs comme suggérer, conseiller, proposer, recommander, etc., semblent le fruit d’une intrication complexe de jeux du type J = (i1, i2... in) et de jeux du type « Si… alors… ». En d’autres termes, ces actes de langage auraient pour but d’induire des jeux où A dit à B : « Z est du ressort non pas de la jonction ou de la position, mais de la seule réalité objective ; si tu fais Z alors tu peux espérer un surcroît de position + un surcroît de conjonction (c’est-à-dire arriver à ses fins, obtenir l’objet désiré), sinon… ».

7.2 P = (i1, i2, ... in)

Nous classerons dans cette catégorie de jeux les performatifs comme affirmer, prétendre, avancer, soutenir, certifier, etc.

Le jeu consiste, ici, à garantir la véracité d’une information en mettant en avant sa propre position. « J’affirme qu’il fera beau demain » n’ajoute rien, sur un plan informationnel, par rapport à « Il fera beau demain ». Sauf qu’en énonçant j’affirme, le locuteur engage sa position.

7.3 J = (j1, j2, ... jn)

Ces jeux offrent plusieurs possibilités :

Conjonction = (non-conjonction1, non-conjonction2, … non-conjonctionn)

Ici, pour obtenir une adhésion, A met en scène des phrases d’où irradie un fort détachement. C’est le cas de prolepses du type : « Ne va pas croire que je dise ça pour t’influencer », « Je n’ai aucun intérêt à ce que tu fasses Z », « Tu fais ce que tu veux », « C’était juste une suggestion », « Ce n’est pas moi qui le dit », « Vous savez mieux que moi qu’il faut faire Z », « Je dis ça pour ton bien », etc.

Conjonction = (disjonction1, disjonction2, … disjonctionn)

C’est le cas des énoncés du type : « Je te déteste » pour dire « Je t’aime ». « Va-t-en » pour dire « Reste », etc.

Disjonction = (conjonction1, conjonction2, … conjonctionn)

C’est le cas de l’ironie : « Permettez-moi de vous présenter un fidèle ami de trente ans ». C’est dire « J’adore » pour exprimer son aversion. C’est insister pour que l’on poursuive une activité que l’on souhaiterait voir cesser : « Surtout continue à regarder ta télé ! », « Moi à ta place je fumerais trois paquets par jour ».

7.4 P = (j1, j2 ... jn)

Lorsque la position puise dans des signes d’où irradie une forte conjonction, cela donne des énoncés comme : « Je suis le plus affectueux, le plus charitable, le plus compatissant… », « Personne ne te donnera autant d’amour que moi ».

Mais l’exemple qui illustre le mieux ce phénomène reste le rituel du potlatch tel que Marcel Mauss le décrit :

On n’a pas le droit de refuser un don, de refuser le potlatch. Agir ainsi c’est manifester qu’on craint d’avoir à rendre, c’est craindre d’être « aplati » tant qu’on n’a pas rendu. En réalité, c’est être « aplati » déjà. C’est « perdre le poids » de son nom. […] On reçoit un don « sur le dos ». On fait plus que bénéficier d’une chose et d’une fête, on a accepté un défi ; et on a pu l’accepter parce qu’on a la certitude de le rendre, de prouver qu’on n’est pas inégal […]. L’obligation de rendre dignement est impérative. On perd la « face » à jamais si on ne rend pas […]. C’est que le lien que le don établit entre le donateur et le donataire est trop fort pour les deux. […] Le donataire se met dans la dépendance du donateur. C’est pourquoi le brahmane ne doit pas « accepter » et encore moins solliciter du roi. […] Le don est donc à la fois ce qu’il faut faire, ce qu’il faut recevoir et ce qui cependant est dangereux à prendre.

1950 : 210

Mauss d’ajouter :

Mais le motif de ces dons et de ces consommations forcenées, de ces pertes et de ces destructions folles de richesses, n’est, à aucun degré, surtout dans les sociétés à potlatch, désintéressé. Entre chefs et vassaux, entre vassaux et tenants, par ces dons, c’est la hiérarchie qui s’établit. Donner, c’est manifester sa supériorité, être plus, plus haut, magister ; accepter sans rendre ou sans rendre plus, c’est se subordonner, devenir client et serviteur, devenir petit, choir plus bas (minister).

Ibid. : 269

Il est possible, on le voit, de « manifester sa supériorité », de paraître « plus haut », « magister », en submergeant autrui de signes d’où irradie une forte conjonction. Le don est ici un outil au service de la position. Son objectif est moins de rapprocher que d’« aplatir », que de mettre en « bas ».

Le potlatch a ceci d’intéressant qu’il semble le produit, comme le montre l’analyse de Mauss, d’une intrication complexe de plusieurs jeux dont le défi, le troc (« Je t’offre ma conjonction [dons] pour qu’en échange tu m’offres ta position [soumission à mon autorité] »), et les jeux du type P = (j1, j2, ... jn).

Notons qu’en période de rupture, un discours révolutionnaire ou subversif peut s’assimiler à des jeux du type Position = (disjonction [intérieur]). Quant au xénophobe qui accuse le monde « extérieur » d’être à l’origine des malheurs dont souffre son groupe d’appartenance, son discours peut s’apparenter à des jeux du type Position = (disjonction [extérieur]).

7.5 J = (p1, p2 ... pn)

Ces jeux offrent plusieurs cas de figures :

Conjonction = (position haute1, position haute2,… position hauten)

Le but ici est d’exprimer son attachement en puisant dans des signes d’où se dégagent, disons, des ligasèmes de position haute : « Tu es sublime, magnifique, superbe, splendide… ».

Conjonction = (position basse1, position basse2, … position bassen)

Cette fois, l’intention est d’exprimer son attachement en puisant dans des signes d’où irradient des ligasèmes de position basse. « Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi bête… ». Dire « Petit monstre ! » pour exprimer son extrême tendresse à l’égard de son enfant. Déclarer « Qu’est-ce que j’ai fait pour avoir un mari pareil » pour signifier sa chance…

Disjonction = (position haute1, position haute2, … position hauten)

Ici, l’objectif est d’exprimer son mépris en puisant ironiquement dans des signes d’où irradient des ligasèmes de position haute : « Monsieurdu Corbeau que vous êtes joli ! que vous me semblez beau ! […] vous êtes le phénix des hôtes de ces bois » (La Fontaine).

7.6 P = (p1, p2, … pn)

Ici, la catégorie de jeux la plus intéressante est celle du type

Position haute = (position basse1, position basse2, … position bassen)

Bourdieu appelle pertinemment ce phénomène « l’autocritique comme forme suprême de l’auto-célébration » (1982 : 224). C’est le cas des énoncés comme « Ce que je sais, c’est que je ne sais rien », « Je ne suis qu’un pauvre pécheur », « Je suis vraiment nul », etc.

Quant aux énoncés comme « Sans te commander », « Sois spontané », « Je déteste le pouvoir », ils peuvent être assimilés à des jeux du type Position = (non-position).

Les jeux ci-dessus sous-tendent des expressions comme : simuler, feindre, affecter, faire semblant, se moquer de, rire de, se foutre de, se jouer de, ironiser sur, berner, faire croire, jouer la comédie, hypocrite, félon, fourbe, tartufe, perfide, faux jeton, faux frère, faux dévot, faux cul, langue fourchue, langue de bois, etc.

« Déclaratifs » et modalité

Cimenter le lien en guise de conclusion 

Or, jonction et position ne sont, en réalité, que des éléments au service d’un tout supérieur qui les subsume, régente et génère : les modalités du lien ou phases du lien (Assaraf, 1999).

Nous distinguons quatre grandes modalités du lien. Au premier rang, la modalité Cimenter le lien. Puis, viennent les trois autres Neutraliser, Abolir, Créer, selon un trajet spécifique autour du carré sémiotique [1] :

Figure 6

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Nous trouvons, par exemple, la modalité Cimenter le lien à l’oeuvre dans les énoncés que Searle nomme déclaratifs : « Je vous marie », « Je vous baptise », « La séance est ouverte ». En effet, au même titre qu’un drapeau national, un hymne, une date commémorative, un rite, les déclaratifs sont des signes/liens ou ligasignes de haut rang que tout groupe structuré impose à ses membres :

  1. i pour cimenter la « sphère intérieure » par opposition au « dehors » ;

  2. ii pour cimenter la position de l’establishment en place ;

  3. iii pour contrôler le degré d’attachement d’un membre de la collectivité à son groupe.

Ce n’est que lorsque l’énoncé « La séance est ouverte » remplit correctement sa fonction de « ciment » que la séance s’ouvre effectivement comme par magie. Ainsi en va-t-il également pour « Je vous marie », « Je vous baptise ». Et ces énoncés, contrairement à ce que dit Bourdieu, font bien plus que « représenter », « manifester » ou « symboliser » l’institution en place (1982 : 103-105). Une fois le rituel de tel ou tel déclaratif adopté par une collectivité, le déclaratif se charge aussitôt d’une quantité de jonction et de position optimale, au point que nul ne pourra désormais en faire usage s’il n’est d’abord un porte-parole connu et reconnu, faute de quoi rien ne lui sera épargné : mise à l’index, emprisonnement ou camisole de force. L’effet perlocutionnaire modal Cimenter le lien est, ici, premier. Sans effet ciment, pas d’ouverture de séance, ni de mariage, ni de baptême, etc.

Au risque d’en décevoir plus d’un, l’énoncé « La séance est ouverte » n’est pas, selon nous, à proprement parler un performatif, mais un signe/lien, un ligasigne, de force 5 à 7.

Un performatif n’a d’autre substance que la jonction et la position, et se décline selon un « système JP » ; « La séance est ouverte », en revanche, comme tous les autres signes, lie et informe à la fois et se décline donc selon un « système JPI » (J pour jonction, P pour position, I pour information).

Parties annexes