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Recensions

La diversité de l’expérience religieuse aujourd’hui, de Charles Taylor, Montréal, Bellarmin, 2003, 112 p.[Notice]

  • Gilles Labelle

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  • Gilles Labelle
    Université d’Ottawa

Ce court ouvrage est le fruit de conférences prononcées dans le cadre des Gifford Lectures, à Édimbourg, en 1999. Il se présente comme une interprétation et une discussion de l’ouvrage classique de William James, The Varieties of Religious Experience. Cependant, il ressort rapidement que ce qui importe le plus à Charles Taylor, c’est ce que l’ouvrage de James a « à nous dire sur la place qu’occupe la religion de nos jours » (p. 8). En fait, dans ces pages très denses, C. Taylor n’expose rien de moins qu’une présentation du problème théologico-politique et des voies dans lesquelles la modernité s’est engagée pour chercher à le résoudre. Reprenant, tout en l’infléchissant, la thèse célèbre de Weber – actualisée par Marcel Gauchet dans Le désenchantement du monde (Paris, Gallimard, 1985) –, C. Taylor pose au point de départ que le désenchantement propre à la modernité s’est déployé de l’intérieur même de la matrice chrétienne plutôt qu’en dehors de celle-ci. Le désenchantement consiste essentiellement en une désacralisation des choses de ce monde, comme si l’incommensurable grandeur de Dieu empêchait désormais de croire que « des significations supérieures puissent s’exprimer dans l’univers qui nous entoure » (p. 64 – l’italique est dans le texte). C’est ce qui rend possible la conception d’une expérience religieuse au sens où l’entendait James : plutôt que le garant d’une Loi objective transcendante (les dix commandements) appelant les sujets à la soumission et à l’obéissance, Dieu devient un « objet » qui peut susciter des « impressions », des « sentiments » et des « actes » individuels (p. 11). Pour James, là se trouve le sens de la « vraie religion » (p. 13), celle-ci émergeant donc dans la modernité, paradoxalement, encore que l’on trouve déjà des traces d’une telle individualisation du phénomène religieux dans les Psaumes ou chez saint Augustin. La place réservée au principe subjectif devient primordiale dans un tel contexte, puisque la notion d’expérience religieuse suggère que le croyant participe par sa foi de l’existence même de Dieu (p. 47-48 et 50-51), de la même façon, d’ailleurs, que le scepticisme participe de son inexistence, en lui déniant toute consistance. L’opposition entre croyants et incroyants n’est ainsi pas une opposition entre la passion (de croire) et la raison (qui indiquerait sans équivoque l’absurdité de la croyance), mais entre deux passions et deux « paris » sur le sens de la bonne vie. Cela dit, le désenchantement est irréductible au principe d’individuation. Les collectivités se réorganisent de même entièrement en un sens qui témoigne de ce qu’il est arrivé à Claude Lefort de nommer une « permanence du théologico-politique » (Essais sur le politique. XIXe-XXe siècles, Paris, Seuil, 1986, p. 251-300). C. Taylor propose ici de distinguer entre trois modèles de réorganisation des rapports entre les sociétés modernes et la religion, qu’il nomme, s’inspirant de la thèse de Durkheim selon laquelle le rapport social comporte une dimension intrinsèquement religieuse, « néo-durkheimienne », « paléo-durkheimienne » et « post-durkheimienne ». Par là, comme nous le verrons, l’auteur nous introduit à des considérations qui touchent des problèmes on ne peut plus actuels. Dans certaines sociétés protestantes, le désenchantement a conduit à concevoir Dieu comme étant présent « à travers son dessein » (p. 64) plutôt que comme entièrement absent du monde des hommes. Si les gouvernants et les institutions ne sont plus considérés comme sacralisés, il demeure que les intentions ou les desseins de Dieu peuvent y être repérés dans l’ordre moral ou l’esprit qu’ils sont censés incarner. Dans la libre association d’individus, à la fois dans l’espace social et dans …