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Recensions

Un monde commun. Pour une cosmo-politique des conflits, d’Étienne Tassin, Paris, Seuil, collection « La couleur des idées », 2003, 312 p.[Notice]

  • Francis Moreault

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  • Francis Moreault
    Université de Sherbrooke

Comment penser la politique d’un monde commun, ce que l’auteur appelle la « cosmo-politique », dans un contexte historique marqué par les attentats du 11 septembre 2001 ? Telle est la question qui guide les réflexions d’Étienne Tassin dans ce livre. Pour lui, les sociétés occidentales contemporaines doivent en effet relever trois défis : 1) le défi de l’acosmisme politique, qui consiste ici à renouer avec notre capacité d’agir de façon concertée dans un monde où le politique est identifié à une pratique instrumentale ; 2) le défi de l’acosmisme « technoscientifique », c’est-à-dire le refus de réduire la condition humaine à l’expérience de la domination de la fabrication ; 3) le défi de l’acosmisme économique, c’est-à-dire le rejet d’un monde soumis au diktat de la globalisation, au libéralisme économique qui, par les lois du marché, ravale l’homme à l’état de marchandise. Lecteur assidu et interprète rigoureux de la pensée politique de Hannah Arendt, É. Tassin reprend, bien entendu, cette notion d’acosmisme de la philosophe allemande, notion qui désigne, pour elle, la perte ou plutôt la destruction du monde commun. É. Tassin voit donc dans ces trois moments d’acosmisme les problèmes qui minent les régimes démocratiques libéraux, obnubilés par les vertus du libéralisme. Pour relever les trois défis, É. Tassin ne reprend pas seulement les caractères propres à la théorie politique de H. Arendt (action, pluralité, égalité, liberté) ; il introduit aussi, au sein de sa compréhension du cosmo-politisme, un autre caractère politique qui est absent chez H. Arendt, mais qu’il retrouve dans les travaux de Claude Lefort et de Jacques Rancière, la dimension du conflit. Les sociétés libérales prétendent soit écraser le caractère conflictuel des rapports politiques (la domination constitutive du contrat social libéral) ou encore le subsumer au sein d’une unité fictive du corps politique, d’une humanité réconciliée avec elle-même (le cosmo-politisme kantien). Il ne s’agit pas, bien sûr, de rejeter le projet de fonder un monde commun dans lequel certaines divisions seraient surmontées, mais d’assumer le conflit, caractère du politique, qui résulte de la pluralité, condition de l’agir ensemble, au sein de ce projet de mondain. Refusant d’identifier l’exercice de l’action, et donc du conflit, à l’expérience de la domination ou de la violence, É. Tassin se demande comment penser le conflit, la division au sein même de l’unité. Fonder une politique du monde commun, une cosmo-politique dans laquelle les hommes agiraient ensemble et assumeraient les conflits, représente la réponse d’É. Tassin aux trois défis acosmiques. Pour élaborer sa réponse, le philosophe français examine, dans la première partie de son ouvrage, les théories politiques qui identifient le pouvoir à l’exercice de la violence légitime (Max Weber) ou à la relation ami-ennemi (Carl Schmitt), ou le réduisent à une procédure délibérative et communicationnelle (Jürgen Habermas). Pour l’auteur, ces trois conceptions du politique sont irrecevables parce que la première confond le politique (espace de l’agir dans lequel les hommes sont égaux et libres) et la violence (moyen instrumental pour contraindre l’autre à faire ce que l’on veut) ; la deuxième ramène l’action à un enjeu guerrier qui s’achève par la victoire de l’un et la défaite de l’autre. Le pouvoir est donc, là aussi, l’expression de la violence instrumentale. La troisième théorie politique n’est pas plus recevable, car, identifiant le politique à un jeu de dialogue, elle fait l’impasse sur le contenu mondain du politique, c’est-à-dire les conflits sociaux et politiques qui caractérisent l’action concertée. É. Tassin n’est pas tendre non plus à l’égard de Hobbes, qui fait, au sein de l’état de nature, de la lutte pour la survie le mobile de l’action, ravalant ainsi l’agir à la …