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Recensions

Léo Strauss. Une biographie intellectuelle, de Daniel Tanguay, Paris, Grasset, 2003, 338 p.[Notice]

  • Christian Nadeau

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  • Christian Nadeau
    Université de Montréal

Il peut sembler étrange de consacrer une monographie entière à un penseur politique dont l’essentiel de l’oeuvre est en fait d’ordre historiographique. Leo Strauss n’a guère parlé en son nom propre. Son travail a été de nous apprendre à lire les textes du passé et à en conclure certaines leçons ; mais c’est précisément l’interprétation de ces leçons qui fait l’originalité de L. Strauss. Pour plusieurs de ses lecteurs, l’intérêt du travail de L. Strauss tient moins à la pertinence de ce qu’il avance sur Aristote, Xénophon ou Hobbes qu’aux thèses qu’il tire de ces auteurs. Selon Daniel Tanguay, il est possible de tirer une pensée politique originale de L. Strauss, des écrits de ce dernier sur l’histoire des idées, à condition de mettre au centre des préoccupations de L. Strauss la question théologico-politique. Si L. Strauss est intéressant, c’est aussi parce qu’il a élaboré une méthode originale d’interprétation des textes. Selon lui, les textes du passé doivent être lus en prenant en considération que les auteurs ne pouvaient pas tout écrire (Persecution and the Art of Writing, Chicago, The Chicago University Press, 1988 [1952]). Il existe une forme d’autocensure des textes par les auteurs qui oblige à chercher leur réelle signification au-delà de leurs propos explicites. Pour parler « à la Pascal », la méthode straussienne suppose une « pensée de derrière la tête » des auteurs du passé : aux thèses explicites des auteurs doit s’ajouter un propos ésotérique, mais dont le seul moyen de rendre compte est de partir des textes. Cela signifie que les textes possèdent en eux-mêmes les moyens de livrer ce qu’ils cachent en fait. Dès lors, tout texte est toujours double : son interprétation sera réussie si elle arrive à conjuguer la doctrine ésotérique de l’auteur et son propos explicite. Voilà pour l’art de lire un texte du passé. Mais cet art dépend en fait d’un art d’écrire : lorsque les auteurs du passé nous cachent quelque chose tout en le laissant transparaître pour les lecteurs avisés, cela tient de l’art de la dissimulation. Si une telle chose était vraie pour les auteurs du passé, ne le serait-elle pas aussi pour les auteurs du présent, Strauss en tête ? Si tel était le cas, L. Strauss ne se contenterait pas de décrire un mode d’écriture des auteurs du passé, il indiquerait aussi comment il faut écrire et, surtout, comment il faut le lire lui. Une des tâches de D. Tanguay dans ce livre – qui est en fait moins une biographie intellectuelle qu’un essai sur la pensée de L. Strauss – est d’articuler l’exégèse historique de L. Strauss et ses propres positions philosophiques, en tenant compte de cet art de la dissimulation propre à l’herméneutique straussienne. Un titre possible du livre de D. Tanguay aurait pu être : Léo Strauss. Une théologie politique. Selon l’auteur, les principaux champs d’étude de L. Strauss sont en fait tous liés à la question des fondements religieux de la politique. Pour D. Tanguay, la recherche de L. Strauss consiste à trouver où sont les critères d’universalité nécessaires à la promotion d’un droit naturel valable pour tous. Ces critères sont-ils à trouver dans une révélation ? Ce serait là la réponse biblique et, plus précisément, l’héritage de Jérusalem. Ces critères sont-ils à trouver par une quête de vérité dont la valeur est à trouver en elle-même ? Ce serait là la réponse de la philosophie et, plus précisément, l’héritage d’Athènes. Si nous acceptons qu’il n’y ait pas de solution au dilemme qui consiste à choisir entre Athènes et Jérusalem, nous sommes conduits au relativisme, qui …