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Recensions

L’énigme argentine : Images d’une société en crise, de Victor Armony, Outremont et Québec, Athéna éditions, en coédition avec la Chaire de recherche du Canada en mondialisation, citoyenneté et démocratie, 2004, 204 p.[Notice]

  • Yvon Grenier

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  • Yvon Grenier
    St. Francis Xavier University

Comme beaucoup de livres sur l’Argentine, le présent essai porte sur l’« énigme » de son déclin. L’auteur, un sociologue de l’UQAM né en Argentine, se demande à son tour : « Comment peut-on ruiner un pays qui est si riche, autant sur le plan économique que social et culturel ? » L’Argentine, nous rappelle-t-il, « est peut-être le seul pays en Occident qui a parcouru le chemin inverse du développement » (p. 11). Pays dit « développé » au début du siècle, présentant un revenu moyen par habitant supérieur à ceux de la France et de l’Angleterre, l’Argentine est un pays d’abondance aussi bien en ressources alimentaires (pas en minéraux cependant) qu’en ressources humaines. Pays cultivé et urbain, qui a produit de nombreux grands écrivains (que l’on pense à Jorge Luis Borges, à Julio Cortazar, à Ernesto Sabato, à Roberto Arlt, à Manuel Puig et, avant eux, à Leopoldo Lugones et à plusieurs autres), il est souvent présenté comme un pays « de classe moyenne » à la population « européenne » (lire blanche), qu’une erreur de l’histoire et de la géographie a égaré dans le continent indio de l’exclusion, de la pauvreté et des inégalités. De nos jours, avec son instabilité politique, sa paupérisation absolue des masses, sa dette externe impayable et ses inégalités croissantes, l’Argentine est plus « latino-américaine » que jamais. Même en relativisant tant les succès du début (comme l’ont montré plusieurs travaux de qualité, le ver du sous-développement était déjà dans le fruit quand « l’Argentine était en fête ») que les déboires des dernières décennies, il est légitime de conclure, avec Victor Armony, que l’Argentine remporte la palme de « l’échec national le plus retentissant de l’histoire moderne » (p. 11). Si le but ultime du livre est d’expliquer l’énigme argentine, l’objectif est plus modeste : il s’agit en effet « d’offrir au lecteur qui sait peu ou rien de l’Argentine un portrait accessible, sans pour autant simplifier les choses outre mesure » (p. 8). Le titre et le sous-titre de l’ouvrage en circonscrivent bien la portée. V. Armony juxtapose des portraits historiques et sociologiques (les « images » du sous-titre), tant « macro » que « micro », en espérant que du tout se dégagent des enseignements pour résoudre la fameuse énigme. Il n’applique pas de cadre théorique. Pour reprendre les mots de Pierre Bourdieu, il s’agit plutôt d’« un de ces ouvrages où la théorie, parce qu‘elle est comme l’air que l’on respire, est partout et nulle part, au détour d’une note, dans le commentaire d’un texte ancien, dans la structure même du discours interprétatif » (Les règles de l’art, Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992, p. 250 [nous citons]). Outre l’introduction et la conclusion, l’ouvrage aligne cinq chapitres, soit un premier sur les assises historiques du malaise argentin suivi de quatre autres sur les splendeurs et les misères de la transition démocratique des vingt dernières années. Dans le premier chapitre, intitulé « Le rêve argentin », l’auteur déploie une analyse de classe traditionnelle pour expliquer l’invention de l’Argentine. Il va ainsi de la « mise en place de l’État-nation » au dix-neuvième siècle à « l’ère des dictatures » au vingtième, en passant par les périodes déterminantes de l’immigration massive (pour laquelle on cherchera en vain une référence aux travaux du grand sociologue argentin Gino Germani) et de l’aventure péroniste. V. Armony conclut ce chapitre en revenant sur la question qui le tracasse du début jusqu’à la fin de l’ouvrage : « le mythe du destin » de l’Argentine, source permanente de frustration relative dans …