Recensions

La démocratie. Histoire d’une idéologie de Luciano Canfora, Paris, Seuil, 2006, collection « Faire l’Europe », 484 p.[Notice]

  • Jérôme Melançon

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  • Jérôme Melançon
    Université de Paris VII Denis-Diderot

Luciano Canfora, en plus de ses travaux en tant qu’historien de l’Antiquité et professeur de philologie grecque et latine à l’Université de Bari en Italie, est également un critique radical de la démocratie telle qu’elle est généralement comprise (L’imposture démocratique, par exemple, paru en 2000 chez Flammarion, s’en prend au principe majoritaire). Il fut candidat aux élections européennes de 1999 sous la bannière communiste et l’inspiration marxiste de sa critique fut à l’origine d’une polémique en Allemagne, après que l’éditeur, C.H. Beck (qui participe à la collection multilingue européenne « Faire l’Europe »), eut refusé de publier ce livre. L. Canfora y répondit avec L’oeil de Zeus. Écritures et réécritures de l’histoire (Éditions Desjonquères, 2006, 90 p.), qui traite de l’usage de l’histoire. C’est toutefois pour son propre mérite qu’il faut lire La démocratie. Trois grands thèmes s’y recoupent : la démocratie athénienne, la résistance au suffrage universel et le sens péjoratif du terme « démocratie ». L. Canfora traite d’événements occultés ou interprétés de manière simplificatrice qui contredisent ce qui sert aujourd’hui d’appui aux idées démocratiques. Il y critique également les points de vue strictement européens, ainsi que certaines interprétations des révolutions française et russe. En premier lieu, il est question de la démocratie athénienne et de son usage en tant que référence et miroir par les modernes. Loin de notre expérience, le terme démocratie (dêmokratia) fut « forgé par les classes élevées pour désigner l’“excès de pouvoir” (kratos) des non-possédants (dêmos) lorsque — justement — est en vigueur un pouvoir “démocratique” » (p. 48). La citoyenneté y était limitée à ceux qui pouvaient exercer la fonction de guerrier et qui, de la sorte, acquéraient le droit de participer aux assemblées ; par ailleurs, pour pouvoir être guerrier, ils devaient être en mesure de s’armer eux-mêmes, donc d’être propriétaires (sans compter la nécessité d’être nés de deux parents athéniens). Si la participation aux assemblées s’est parfois ouverte à de plus grandes parties de la population, les membres des classes supérieures restèrent ceux qui étaient les stratèges, les dirigeants militaires, les administrateurs du Trésor et qui occupaient les véritables lieux du pouvoir. Il ne s’agit donc aucunement à Athènes d’un gouvernement du peuple ; au contraire, parmi les riches et les nobles, ceux qui acceptaient le système démocratique (où les non-possédants représentent la plus grande force) sont ceux qui mènent, qui dirigent et se laissent diriger, toujours dans une certaine mesure. Ces démocrates acceptent le système, qui est perpétuellement menacé par ceux qui le refusent et qui se regroupent secrètement : les oligarques (« les peu nombreux »). L’importance de la démocratie athénienne et son statut de référence ne viennent donc pas de son existence historique, mais plutôt de ce qu’elle fut la première civilisation à avoir produit une définition des concepts d’égalité et de liberté. En second lieu, depuis cette « démocratie » athénienne, une lutte a été menée, et continue de l’être, contre le suffrage universel. L’élargissement du droit de vote, chaque fois et partout, s’est fait de manière à ce que l’hégémonie libérale, la « supériorité effective sur les classes dominées » (p. 173), soit maintenue. L. Canfora dénonce de la sorte le mythe d’une « longue liberté » en Angleterre, qui aurait commencé avec la Magna Carta. Cependant, il note bien qu’une société ou un régime peut être jugé selon ses valeurs, indépendamment de l’étendue du suffrage, si celles-ci sont étendues à toute la nation. À travers l’histoire de cette lutte, qui est aussi celle des classes possédantes pour conserver le pouvoir, L. Canfora offre une défense …