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Recensions

L’Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au XVIe siècle, de Serge Gruzinski, Paris, Fayard, 2012, 435 p.

  • Jean-François Thibault

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Couverture de La science politique francophone. Défis et trajectoires, Volume 31, numéro 3, 2012, p. 3-149, Politique et Sociétés

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La notion de mondialisation qui s’est imposée dans le lexique des sciences humaines et sociales depuis la fin des années 1980 recouvre une réalité qui est loin de se restreindre à la période contemporaine. Si la fin du dix-neuvième siècle a déjà été caractérisée comme une « première » mondialisation qui n’aurait d’ailleurs pas été très différente de celle que l’on associe à la période contemporaine, ce n’est souvent que de manière oblique que l’on évoque d’autres périodes marquées par des contacts et des connexions accrus entre des régions, des cultures et des sociétés qui étaient auparavant nettement plus fermées sur elles-mêmes. Aussi la période des Grandes Découvertes qui voit les puissances européennes partir à la conquête du globe s’offre-t-elle vraisemblablement comme un moment clé de l’histoire de la mondialisation dans la mesure où les processus de « collision des mondes » (p. 184) qui se dessinent alors ne pourraient justement être « appréhend[és] qu’à l’échelle planétaire » (p. 58). Toute la question consiste alors à mieux apprécier la nature particulière de cette « conquête » et à cerner plus distinctement la signification des contacts et des connexions qui s’établissent.

L’ouvrage que Serge Gruzinski consacre à cette collision des mondes et à ce qu’il nomme la mondialisation ibérique – puisque ce sont l’Espagne, le Portugal (et l’Italie) qui en sont les principaux maîtres d’oeuvre – s’offre comme une contribution importante à cette histoire globale de la Renaissance. L’ambition de l’auteur consiste à tenter de « remettre ensemble les pièces du jeu mondial » que ni les historiographies nationales, ni la micro-histoire ne parviennent généralement à agencer d’une manière qui soit entièrement satisfaisante et qui surtout rende réellement justice à ce qui s’est passé (p. 108, 408). La thèse est simple : en 1512, rien n’est encore décidé et l’histoire telle qu’on la récite aujourd’hui n’est toujours pas écrite. L’Espagne et le Portugal s’engagent alors dans de singulières aventures menées par deux hommes (Hernán Cortés et Tomé Pires) qui provoquent de formidables confrontations, avec la confédération mexica (aztèque) pour le premier et l’empire du Milieu pour le second. Mais, cette histoire globale ne saurait pas non plus être simplement l’exposé de l’expansion des puissances européennes qui, avec toute la cohérence que supposent de tels projets, découvrent et cherchent à exploiter et à coloniser tout ce qu’elles trouvent sur leur passage. L’horizon d’une histoire globale est définitivement plus complexe et doit ainsi s’articuler autour de scénarios également plus complexes (p. 408), des scénarios qui feront une place aux ambigüités des volontés et aux destins individuels que masque trop souvent l’affirmation d’une politique de puissance à grande échelle qui serait entièrement préprogrammée.

Pour Serge Gruzinski, c’est au fond l’Asie en général et la Chine en particulier qui sont directement visées durant toute cette période, tant par l’Espagne, qui est convaincue que les terres qui sont à l’ouest de Cuba sont asiatiques, que par le Portugal, qui s’est récemment installé de force à Malacca (Malaisie actuelle) (p. 124). Le Nouveau Monde est alors apprécié comme l’avant-poste des Indes orientales qui s’ouvrirait de l’autre côté de la mer du Sud et il n’existe que « dans l’ombre de la Chine » (p. 71). Ce n’est qu’ultérieurement, devant l’échec à dominer la Chine et à véritablement s’imposer en Asie, que l’Amérique deviendra l’Amérique, qu’elle « dérivera » en quelque sorte « vers l’Est » (p. 412), qu’elle cessera d’être un « accident ou un obstacle dans la course de l’Espagne vers l’Orient » (p. 66) et que s’établiront finalement des contacts privilégiés avec le Vieux Monde qui l’intégrera comme une partie de l’Occident euro-américain. Or, avant de pouvoir apprécier globalement cette conséquence, l’auteur insiste sur l’importance de bien saisir ce qu’implique le fait de dire que rien n’était décidé et que, pour ces Européens ibériques, tout reste à « inventer », c’est-à-dire à « progressivement imaginer » (p. 66).

La représentation que donne Gruzinski de cette mondialisation ibérique et des face-à-face qui sont impliqués s’organise pour une part importante autour du destin des deux hommes qui furent au coeur de ces collisions et qui, en cherchant à forcer leur destin, marquèrent de manière contrastée le monde moderne. Cette représentation prend aussi la forme de tableaux dépeignant les perceptions réciproques qui sont au coeur des interactions entre les puissances européennes impliquées et les empires/civilisations auxquels elles se confronteront. Sans doute est-ce là que le contraste est le plus marqué, car la conquête définitive du monde méso-américain par les Espagnols s’oppose de manière tout à fait éclatante au fiasco des entreprises portugaises en Chine. Si la collision des mondes débouche sur une conquête pour Cortés, elle se traduit par un échec retentissant pour Pires. Certes, les hommes sont différents – le premier est un « fin politique », le second un « commerçant » (p. 184) –, mais Gruzinski insiste plutôt sur d’autres facteurs. Parmi ceux-ci, la complexité des processus d’identification de l’étranger, de celui qui vient d’ailleurs, qui ne se développent ni dans la même urgence vitale (p. 195), ni dans le même contexte institutionnel (p. 314-315). Si, pour les sociétés méso-américaines, les étrangers qui viennent d’ailleurs sont l’objet d’un effort de compréhension quant à la signification de leur venue, pour la société chinoise, les étrangers sont certes des hommes, « mais d’une espèce inférieure guère recommandable » (p. 196). Alors que les premières gardent « une place pour l’autre » (p. 195), la seconde entretient une conception des barbares qui restreint « les effets du contact et les risques de nuisance » (p. 314). L’absence de structure bureaucratique dans le monde méso-américain ne permet aucun « recul […] pour apprécier la menace » (p. 314-315). En Chine, l’empire est protégé par un « arsenal » de règles, de principes, de pratiques et d’inertie (p. 314).

En fin de compte, une lecture globale de ces épisodes est importante selon Serge Gruzinski, car elle permet de « pressentir » l’émergence d’une sphère globale dans laquelle se développent les « premiers balbutiements d’une synchronie planétaire » (p. 247) et des métissages impliquant « pour la première fois des êtres originaires de trois continents » (p. 331). L’étape aura été historiquement déterminante, puisque l’Occident s’y délimite tout à la fois dans la conquête de ce qui deviendra le Nouveau Monde, mais aussi dans la résistance de la Chine qui le fait basculer sur l’Ouest.